mardi 27 août 2013

Dharamsala: relâche dans le Tibet indien

(Publié dans le cahier Voyage de La Presse le 4 août 2012)


(Dharamsala, Inde) - Que vous soyez en quête d'air frais, d'un répit du chaos indien, des clés du nirvana ou d'un peuple opprimé à sauver, Mcleodganj-Dharamsala, en Inde, est une destination de choix.
Dharamsala, c'est l'Inde, mais pas vraiment. Fraîche en été, peu densément peuplée comparativement au reste du pays, populaire auprès des voyageurs occidentaux, cette municipalité de l'État de l'Himachal Pradesh est surtout depuis un demi-siècle la terre d'accueil de 80 000 réfugiés tibétains, dont leur guide spirituel, le dalaï-lama.
Ne vous trompez pas. Lorsque, au petit matin, le contrôleur de l'autocar annoncera l'approche de Dharamsala, il ne s'agit pas de votre point de chute. À moins que vous teniez à revivre encore une fois les joies et les peines d'un bazar poussiéreux à l'indienne, comme vous en aurez déjà vu plusieurs depuis votre arrivée en Inde. Non, là où vous voulez aller, à n'en point douter, c'est dans le village de Mcleodganj, capitale du gouvernement tibétain en exil, en banlieue de Dharamsala. Prenez votre mal de coeur en patience, il ne reste que 10 km de route serpentine à gravir et vous y êtes. Et si jamais votre bus a pour terminus Dharamsala, l'un des nombreux bus locaux vous mènera à bon port.
La concurrence féroce entre les quelques chauffeurs de taxi qui se bousculent à l'arrivée des cars est la seule trace d'agressivité liée à la manne touristique qu'on retrouve à Mcleodganj. Pour le reste, les commerçants - à majorité des Tibétains, mais aussi plusieurs hindous - n'ont pas pris cette mauvaise habitude que peuvent avoir leurs confrères ailleurs au pays de vous harceler jusqu'à la crise de nerfs (la vôtre) pour vous vendre une quelconque pacotille. Occupés à confectionner leur artisanat, ils vous laisseront généralement le soin de juger par vous-même du collier ou de l'habit qui vous convient, plutôt que de tenter de vous l'imposer.
Cela explique probablement pourquoi les étrangers chérissent Mcleodganj. Mais seulement en partie. Car il y a plus à faire ici que de simplement remplir d'écharpes multicolores pour votre mère les derniers recoins d'un sac à dos déjà trop plein.
Tourisme politique
Côté politique, les exilés tibétains organisent quotidiennement des activités pour conscientiser les visiteurs à leur cause: manifestations, projections de films documentaires ou hollywoodiens, séances d'information, ou encore des soirées témoignage avec des réfugiés.
C'est ainsi que dans une salle exiguë, Lobsang, ancien moine dans la capitale tibétaine Lhassa, raconte les tortures et humiliations qu'il a subies durant les cinq années qu'il a passées dans les geôles chinoises et la longue marche qui l'a mené à la frontière sino-népalaise, ainsi que son arrivée à Katmandou, où un centre pour réfugiés l'a aidé à gagner l'Inde.
Depuis l'exil du dalaï-lama en 1959, moment où l'occupation chinoise s'est transformée en répression sanglante, ils sont des milliers à avoir fait le même parcours périlleux à travers les cols himalayens.
Au temple Tsuglag Khang, un édifice sans artifices situé dans le complexe où habite le chef spirituel, on devine que plusieurs des vieux fidèles venus méditer font partie de la première vague d'immigration. Octogénaires, voire nonagénaires, le visage éclatant, buriné par l'histoire tragique de leur petit peuple, ils y passent l'après-midi, presque en transe, à faire tourner leur moulin à prières ou à égrener un chapelet.
Près de la grande statue de Bouddha, les moines tibétains - ou étrangers, pour certains -, vêtus de leur robe safran caractéristique, attendent patiemment le début des prières et des chants. Lorsqu'il n'est pas en déplacement à l'extérieur du pays, le 14e dalaï-lama, prix Nobel de la paix, vient donner des leçons de bouddhisme tibétain dans le temple. Certaines d'entre elles sont spécialement destinées aux étrangers, qui peuvent alors bénéficier d'une traduction simultanée en différentes langues.
Ils sont d'ailleurs nombreux à venir à Dharamsala spécifiquement pour découvrir la spiritualité tibétaine. D'autant plus que, depuis juin, le gouvernement chinois a décidé d'interdire pour une énième fois l'accès au Tibet aux touristes étrangers.
Si chaque nouveau réfugié a droit à une audience avec le guide, les non-Tibétains ont beaucoup moins de chance de le rencontrer en tête-à-tête, autrement qu'en assistant à ses leçons (à moins d'être une personnalité importante). N'empêche, de nombreux Occidentaux, Japonais et autres étrangers passent plusieurs mois à Dharamsala pour se familiariser avec le bouddhisme, la méditation, le yoga, ou pour apprendre le tibétain ou le hindi.
Certains prêtent également main-forte à la diaspora, en faisant du bénévolat auprès des nouveaux réfugiés tibétains, notamment pour leur enseigner les langues étrangères, afin qu'ils puissent mieux faire connaître leur message au monde extérieur.
Il y a donc plusieurs raisons de passer ou de s'arrêter longuement sur cette terre d'exil. Et c'est sans parler des paysages majestueux qui vous y attendent chaque matin au réveil, en entrouvrant le rideau de votre chambre d'hôtel à flanc de montagne.

Mamata Banerjee, l'égérie de la politique indienne

(Paru dans La Presse le 17 mai 2012)


(Calcutta, Inde) - Elle n'a peut-être jamais quitté le nid parental, mais Mamata Banerjee fait la pluie et le beau temps sur la scène politique indienne. Elle fait d'ailleurs partie des 100 personnalités les plus influentes de la planète du magazine Time. Notamment parce qu'elle pourrait un jour diriger la plus grande démocratie du monde.
Calcutta, Inde - Durant 34 ans, Mamata Banerjee n'a eu qu'un objectif dans la vie: chasser les communistes du pouvoir au Bengale-Occidental. En mai 2011, ce fut chose faite. En remportant haut la main le scrutin dans l'État qui est au quatrième rang des plus populeux du pays (91 millions d'habitants), elle a mis fin au plus long règne d'un parti communiste jamais élu sur la planète. Presque à elle seule.
Car le Congrès Trinamool (de la base), parti qu'elle a fondé en 1998 en claquant la porte du Congrès historique du Mahatma Gandhi, c'est elle. «Ses députés ont été élus parce qu'il y avait sa photo sur leurs affiches», explique Debashis Bhattacharya, journaliste et conseiller médiatique occasionnel de Mamata.
Selon lui, depuis l'assassinat d'Indira Gandhi en 1984, l'Inde n'avait pas connu de meneur de foule aussi habile, tous sexes confondus. C'est sa lutte pour défendre des paysans expropriés sans juste compensation en 2006 qui lui a permis de monter au zénith de la scène politique bengalie, après de longues années de succès mitigés.
Engagée en politique depuis son passage à l'université, Mamata en a fait une vocation. Tellement que sa vie privée est inexistante. À 57 ans, elle habite toujours dans la maison familiale avec ses frères et leurs femmes dans un quartier modeste de Calcutta. De son propre aveu, elle n'a jamais eu de vie sentimentale. Celle que ses partisans surnomment Didi, «grande soeur» en bengali, ne porte que de modestes saris en coton blanc et porte peu de bijoux.
Chantage
Sa dévotion totale à la politique et son ascétisme lui ont forgé une réputation sans tache. Dans un pays où le tiers des députés ont un casier criminel et où la plupart des leaders sont mêlés à des scandales de corruption, Mamata se retrouve au-dessus de la mêlée.
Ce qui ne veut pas dire que tout le monde l'adore. Encore plus que ses ennemis, ses alliés dans la coalition au pouvoir à New Delhi ont de bonnes raisons de la détester. Comme son parti est le deuxième en importance dans l'alliance après le Congrès, elle ne se gêne pas pour faire chanter le premier ministre Manmohan Singh.
Ces jours-ci par exemple, elle exige du gouvernement central un moratoire de trois ans sur le paiement des intérêts exorbitants de la dette du Bengale-Occidentale. Si le premier ministre n'accède pas à cette énorme faveur, elle bloquera l'élection par le Parlement du nouveau président du pays. «Elle ne dispose que de 4% des voix, mais ce sont des voix cruciales», résume Debashis Bhattacharya.
Pour le politologue Sabyasachi Basu Ray Chaudhury, ce genre de comportement mine le système fédéral. «Alors que les partis nationaux poursuivent leur déclin, les formations régionales (comme le Trinamool) vont de plus en plus dicter l'ordre du jour», souligne-t-il. Selon lui, cela pourrait pousser Mamata Banerjee à envisager la création d'une alliance arc-en-ciel avec d'autres partis régionaux afin de prendre un jour le pouvoir à New Delhi. Probablement pas à temps pour les prochaines élections générales prévues en 2014, mais peut-être bien pour les suivantes. «En 2019, elle n'aura que 64 ans et sera prête à déployer ses ailes», prédit son conseiller Bhattacharya.
Conspiration
D'ici là, Didi devra réussir à conserver le pouvoir dans son État. Après un an aux commandes et malgré son estimation que «99%» des promesses faites ont été remplies, la déception est grande, révèle le professeur Chaudhury. Notamment chez l'élite intellectuelle, qui n'apprécie pas ses accès de paranoïa et d'autoritarisme.
Mamata dénonce régulièrement des complots des communistes, des médias et même des réseaux sociaux, qui à son avis conspirent pour lui nuire, voire l'éliminer. Alors qu'elle avait promis le retour à la démocratie et la fin de la violence politique, tout indique que le régime qu'elle est en train d'instaurer n'aura rien à envier à celui de ses prédécesseurs communistes.

Inde: le suicide comme moyen de pression au Telangana


(Publié dans la section Enjeux de La Presse le 5 mai 2012. Depuis, le 30 juillet 2013, le gouvernement indien a annoncé la création imminente de l'État du Telangana)

HYDERABAD - Le suicide est à la hausse en Inde. Au cours des deux dernières décennies, le nombre de cas a bondi de 25%. Entre les milliers de fermiers croulant sous les dettes qui s'enlèvent la vie chaque année et les étudiants qui flanchent sous la pression familiale de la réussite, de jeunes militants politiques d'une région défavorisée ont même commencé à utiliser le suicide comme arme politique.
Le 29 novembre 2009, Srikantha Chary n'avait pas prévu mourir. Mais l'émotion était trop forte. Au milieu de la foule venue manifester contre l'arrestation du chef de file du mouvement séparatiste telanganais, il s'est versé de l'essence sur le corps et s'est immolé par le feu. Quatre jours plus tard, il a succombé à ses brûlures à l'hôpital.
L'étudiant en physiothérapie de 23 ans n'avait certainement pas imaginé que son geste inciterait le ministre de l'Intérieur indien à annoncer la création imminente de l'État du Telangana, actuellement l'une des trois régions formant l'Andhra Pradesh (Sud-Est). Depuis ce jour, les tergiversations du gouvernement ont poussé 613 jeunes - selon le décompte récent d'une ONG locale - à imiter son coup d'éclat funeste.
Seulement à la fin du mois de mars 2012, pas moins de 10 jeunes se sont enlevé la vie en autant de jours.
Leur geste fatal a de quoi être étonnant: malgré les hésitations du gouvernement central - principalement en raison de calculs électoralistes -, la création du Telangana semble bel et bien acquise. La population telanganaise y est presque entièrement favorable, les deux autres régions de l'Andhra Pradesh ne militent pas activement contre la création de l'État et la presque totalité des partis politiques nationaux et de l'État appuient l'idée.
La Constitution
Si le processus peut être long et fastidieux, il demeure que la Constitution indienne prévoit un mécanisme clair pour la naissance de nouvelles entités. Depuis l'indépendance en 1947, le pays est passé de 13 à 28 États fédérés.
Mais la passion et l'impatience sont vives chez les jeunes Telanganais. Particulièrement parmi les étudiants. Car comme Srikantha Chary, plusieurs d'entre eux sont les premiers de leur famille à quitter leur village pauvre pour poursuivre des études à Hyderabad, capitale actuelle de l'Andhra Pradesh et d'un éventuel Telangana indépendant.
Leurs perspectives futures dépendent de la création d'un État distinct. "Nous nous battons pour nos ressources naturelles, nos carrières et notre avenir", explique Deekshit Kumar, étudiant telanganais de 23 ans.
L'un des arguments principaux des séparatistes est que, depuis l'intégration de la principauté d'Hyderabad (le Telangana actuel) à l'Andhra Pradesh en 1956, les promesses pour combler l'écart de développement de la région avec le reste de l'État ne se sont jamais concrétisées.
Position paradoxale
Seule entité du pays à n'avoir jamais fait partie de l'empire britannique, le Telangana n'a pas profité des infrastructures d'éducation, d'administration et de transport mises en place par les colonisateurs. De sorte que les Telanganais - qui représentent plus du tiers des 85 millions d'habitants de l'État - demeurent aujourd'hui parmi les plus défavorisés, les moins instruits et les moins représentés dans les hautes sphères du pouvoir de l'Andhra Pradesh.
"Si nous obtenons notre État, il y aura 200 000 emplois de plus pour nous dans le secteur public", veut croire Deekshit qui, comme plusieurs Indiens issus d'une basse caste, rêve de décrocher un poste de fonctionnaire.
"Pour les étudiants, le Telangana est plus important que leur propre vie", ajoute-t-il, non sans fierté. Ami d'enfance de Srikantha Chary, Deekshit admire le geste "patriotique" fait par celui avec qui il jouait autrefois au cricket sur les chemins poussiéreux du Telangana rural.
Paradoxalement, il est toutefois contre l'idée d'utiliser le suicide comme moyen de pression sur les autorités. "Ce n'est pas le temps de mourir. Srikantha et les autres avaient un bel avenir devant eux et ils l'ont gâché. Chaque suicide nous fait perdre un soldat pour la cause du Telangana."
Position ambiguë
Cette position ambiguë à l'égard des jeunes "martyrs" est partagée par les leaders du mouvement. Le parti séparatiste Telangana Rashtra Samiti (TRS), par exemple, condamne officiellement les suicides... tout en saluant le sacrifice de ceux qui sont morts pour la cause.
À Podichedu, village natal de Srikantha Chary, le TRS a même financé l'installation d'une statue à l'image du jeune homme, en plus d'aider financièrement sa famille. Le monument a été inauguré par K.C. Rao, chef du parti, celui-là même dont la brève arrestation avait poussé le jeune étudiant à s'immoler.
Non loin de là, dans la maison qui a vu grandir Srikantha, sa mère Shankaramma porte encore le deuil de son fils, dont les portraits ornent tous les murs de la demeure. Pour cette famille de riziculteurs non propriétaires, Srikantha représentait, avec son jeune frère, une chance de se sortir de l'extrême pauvreté. Shankaramma s'estime tout de même honorée de voir sa progéniture érigée en héros martyr. "Mon fils est mort pour les pauvres du Telangana. Quand l'État sera créé, ils obtiendront des emplois. Et cela me rend fière."
***
Le géant décentralisé
Comme le Canada, la fédération indienne est fortement inspirée du système parlementaire britannique. Les 28 États indiens disposent de larges pouvoirs, notamment en santé, en justice et dans les services publics, et les pouvoirs vitaux - dans un pays encore agraire à 60% - des ressources hydrauliques et de l'agriculture. Le gouvernement central gère quant à lui principalement les questions de défense, d'affaires étrangères, de fiscalité et les relations entre les États. Certains pouvoirs, comme ceux en éducation, sont partagés.

Dans les dédales de Bombay


(Paru dans le cahier Voyage de La Presse le 21 avril 2012)
BOMBAY - Il est 5h du matin quand nous débarquons à la gare Churchgate, dans le centre historique de la ville - devenu son extrême sud à force d'étalement urbain.
Dangereux, Bombay, la nuit? Pas vraiment. Sauf peut-être pour la conscience. Car à une heure pareille, la mégapole est un dortoir à ciel ouvert. Devant les gares, sur les trottoirs, devant des boutiques et des banques, des milliers d'humains dorment sur des morceaux de carton. Il y longtemps que les rats et les rares passants nocturnes ne perturbent plus leur sommeil. D'autant plus que ce bref passage dans les bras de Morphée est bien mérité: au lever du jour, la plupart de ces dormeurs de rue, migrants de la campagne arrivés dans une ville aux loyers exorbitants même dans ses bidonvilles, entameront une autre dure journée de labeur en échange de quelques roupies.
Devant ce grand dénuement observable à chaque coin de rue à toute heure du jour ou de la nuit, la symbiose entre les plus riches et les plus démunis de cette ville a de quoi frapper. Sur la route Mahatma Gandhi - qui relie les quartiers relativement touristiques de Fort et Colaba - quelques nouvelles boutiques de luxe côtoient les vieux commerces familiaux et les marchands à la sauvette, qui écoulent des bricoles, installés sur un drap au sol. Les deux mondes se croisent sans entrer en conflit. Chacun connaît sa place.
Et le touriste, dans tout cela? Hormis les quelques vendeurs ambulants un peu insistants de Colaba, on le laisse plutôt tranquille. Devant l'immense Porte de l'Inde, par où les derniers soldats britanniques ont quitté la colonie devenue indépendante en 1947, les visiteurs étrangers sont noyés dans une marée de touristes indiens venus découvrir leur pays. Si bien que les photographes proposant leurs services pour immortaliser les passants devant cette arche en basalte de 26 m - ou le majestueux Taj Mahal Hotel situé à quelques mètres de là - préféreront harceler leurs compatriotes plutôt que les cars d'Européens ou les voyageurs qui tiennent leur bible (Lonely Planet) dans une main.
Bidonville superstar
Pour devenir le centre d'intérêt d'un quartier entier, il suffit toutefois de faire une demi-heure de train de banlieue vers le nord (toujours bondé pendant les heures de pointe, même en première classe, le voyage fait partie de l'expérience locale).
À la station Mahim, le bidonville de Dharavi accueille les visiteurs qui osent s'aventurer dans ses dédales avec un "Welcome" coloré, peint sur une affiche artisanale défraîchie.
Rendu célèbre en 2008 par le film Slumdog Millionaire du Britannique Danny Boyle, lauréat de huit Oscars, Dharavi peut se montrer encore plus carnavalesque dans la réalité que dans une scène musicale d'un film bollywoodien.
Nous y atterrissons un vendredi en début d'après-midi. C'est l'heure de la prière dans la partie musulmane du bidonville. Des milliers de fidèles déroulent leur tapis à même la rue, laissant un mince espace aux non-musulmans de l'endroit pour continuer de vaquer à leurs occupations.
Plus loin, on entre en territoire hindou. Là aussi, l'heure est à la célébration. Comme ailleurs dans l'État du Maharashtra - dont Bombay est la capitale - en cette journée, on fête le Gudi Padwa, le Nouvel An marathi. Fanfares, personnages historiques et manieurs de sabre défilent sur les rangoli, motifs géométriques colorés traditionnels, fraîchement dessinés au sol par les femmes et les enfants du quartier.
Ici, l'étranger ne passe pas inaperçu. Des hordes d'enfants souriants - et plusieurs adultes aussi - vous supplient de les photographier, n'attendant en retour qu'un bref aperçu du résultat final. Les rares qui cherchent à quémander une poignée de roupies auprès des visiteurs sont vite rabroués par les autres Dharaviens.
Après quelques heures dans Dharavi, l'exercice peut toutefois devenir épuisant. La sincérité et l'hospitalité des habitants réchauffent certes le coeur, mais l'attention reçue est si grande qu'on finit par mieux comprendre le sentiment quotidien des stars de Bollywood et du cricket, le sport national...
Dharavi ou non, calme et solitude ne sont de toute façon pas des mots d'ici. Qu'on soit indien ou étranger, riche ou pauvre. Toute balade dans la mégalopole se transforme instantanément en course à obstacles. On ne peut se permettre aucune seconde d'inattention. Les réflexes acquis dans un pays où le respect du Code de la route est la norme doivent rapidement être rangés au vestiaire, sous peine d'être renversé par une mobylette sortie de nulle part. Comment pourrait-il en être autrement dans une ville de 17 millions d'habitants qui compte 647 véhicules par kilomètre de route?
Dans ce capharnaüm de stimuli olfactifs, visuels, sonores, gustatifs, dermiques et thermiques qui nous assaillent à chaque instant, on finit parfois curieusement par atteindre une certaine forme d'harmonie. Un peu comme cette grande démocratie indienne qui a pu trouver son équilibre au travers de toutes ces forces antagonistes qui la font tanguer depuis sa naissance.

jeudi 6 septembre 2012

Allers simples: aventures journalistiques en Post-Soviétie

Mon récit Allers simples: aventures journalistiques en Post-Soviétie (éditions La Peuplade) est en librairie partout au Québec et au Canada depuis le 28 août 2012. Vous pouvez également le commander en ligne sur AmazonRue des libraires, Renaud-Bray, Archambault, et bien d'autres.

En EuropeAllers simples est sur les tablettes de la Librairie du Québec à Paris depuis le début octobre. Il est aussi disponible sur commande dans les librairies de France, Belgique et Suisse, ou sur Amazon.

Allers simples est également en version électronique (EPub ou PDF) depuis la fin novembre sur différents sites, dont Rue des libraires . Pour la liste complète voir le blogue de La Peuplade.

Il est également possible de lire les vingt premières pages d'Allers simples en PDF sur le site de Renaud-Bray.



Quatrième de couverture

À coups d’allers simples, le journaliste québécois Frédérick Lavoie parcourt le monde et le questionne. Le reporter – voyageur curieux et insatiable – nous emmène sur les routes de la « Post-Soviétie », ensemble géopolitique balloté entre Europe et Asie, uni par un passé commun et un avenir incertain. Entre les espoirs révolutionnaires de jeunes Biélorusses dans une prison de Minsk, le discours haineux de néo-nazis à Vladivostok, les malheurs d’une pauvre babouchka ouzbèke dans la dictature turkmène et les rêves de grandeur d’une chef de village tchétchène, il nous livre quelques moments de la vie des ex-Soviétiques qu’il a côtoyés lors de ses reportages aux quatre coins de l’empire déchu. Allers simples dévoile des réalités d’habitude inaccessibles.


Né en 1983 à Chicoutimi, Frédérick Lavoie est journaliste indépendant, basé à Moscou depuis 2008. Il collabore régulièrement avec La Presse, Radio-Canada et des médias français, belges et suisses Allers simples est son premier livre.

Les lancements

Critiques

«Avec sobriété, assumant sans jamais fléchir le rôle du grand témoin plus que celui du touriste, Lavoie revisite dans Allers simples ses carnets de notes et ses anciens reportages pour nous donner à voir et à comprendre. Un récit parfois minutieux de certains événements qui ont marqué cette région du monde depuis quatre ou cinq ans (interventions militaires, conflits ethniques), rythmé de rencontres et de tentatives de comprendre et d’expliquer aux profanes ce qui se cache derrière les apparences. " La Russie,écrit-il, est une tragédie millénaire qui s’entretient elle-même par son orgueil mal placé, son intransigeance et les passions qui en découlent. " Mais qui dit orgueil, passion et jusqu’au-boutisme dit aussi parfois surprise, générosité, exubérance et personnages hauts en couleur. C’est l’autre côté d’une médaille que le voyage hors des sentiers battus permet d’apercevoir.»
                 – Christian Desmeules, Le Devoir, 8 septembre 2012 (Dans «Montages russes»)

« C’est une histoire qui est racontée ici, la petite histoire d’un gars de Chicoutimi parti se frotter à la grande, à hauteur d’homme. De son arrestation en Biélorussie, pour avoir pris part à une manifestation contestant la réélection sans doute truquée d’Aleksander Loukachenko, en 2006 – il passera 15 jours dans les geôles de l’Akrestina – à ses reportages sur le Kazakhstan, le Turkménistan et autres pays en «…stan», tout passe par le regard d’un témoin sans préjugés, qui regarde les gens dans les yeux et a compris que le meilleur passeport pour une certaine vérité humaine est la discussion, le repas partagé, la soirée amicale entouré de «spoutniki», ou compagnons de route.»             
               – Tristan Malavoy-Racine, Voir, 20 septembre 2012 (Dans «Tintin chez les Post-Soviets»)

«C'est cet intérêt pour les gens derrière l'actualité qui fait la force du livre. À cheval entre le carnet de voyage et le grand reportage, Frédérick Lavoie distille dans ses différents récits une dose de subjectivité impossible dans un article. Il y présente des éléments de vie quotidienne et raconte les nombreuses files d'attente (imposées par la bureaucratie, par la nonchalance des systèmes de transports, etc.), et les improbables rencontres qui ne peuvent se produire qu'en bourlinguant sac à dos à l'épaule et dans des taxis collectifs. Allers simples donnera le goût de la bougeotte à ses lecteurs ainsi que l'impression de mieux comprendre ces sociétés complexes et lointaines.»
              – Daniel Dubrûle, La Presse, 14 septembre 2012 (Dans «Voyages post-soviétiques»)


« Le jeune journaliste indépendant d’origine saguenéenne Frédérick Lavoie parcourt la planète, une plume à la main. Son regard affûté transparaît dans ce captivant périple parmi les anciennes républiques de l’URSS. Vingt ans après le morcellement de l’empire, les ex-Soviétiques rencontrés en Abkhazie, au Kazakhstan, au Kirghizstan, en Ouzbékistan, au Turkménistan ou en Tchétchénie partagent tous des espoirs et des malheurs communs. On rencontre de jeunes révolutionnaires biélorusses et des néonazis de Vladivostok, on grimpe dans des autobus déglingués, on côtoie la guerre et la censure, on boit de la vodka infecte. Ce recueil sensible, maîtrisé et humain ballotte son lecteur à l’autre bout du monde. Et on adore l’expérience... »
               – Revue Le Libraire, numéro 72, septembre-octobre 2012. (La revue en PDF ici)

«En tant que lecteur, c'est le genre de journalisme dont on a besoin.»                  
              – Catherine Perrin, Médium Large/Radio-Canada, 4 septembre 2012. (L'entretien complet ici)

« Frédérick Lavoie est un aventurier moderne qui montre la face cachée du monde. Un récit fascinant, vivant et dérangeant. J’ai lu cela comme un roman d’aventures. L’auteur se trouve une petite place dans des taxis, les trains pour de longues excursions dans des pays abandonnés à des illuminés, faisant face à des policiers qui ne répondent à aucune loi. Une façon nouvelle d’échapper aux formatages des médias pour nous montrer des gens qui vivent, souffrent, rêvent, se débattent pour un avenir meilleur même quand tous les horizons sont cousus de barbelés. Des récits touchants, souvent émouvants et fascinants. Un style direct, alerte, parsemé de petites réflexions sur la vie, la liberté, le goût du risque qui le fait courir au-devant de tous les dangers. J’en suis sorti secoué et un peu troublé. Frédérick Lavoie m’a fait comprendre que je connais bien mal cette planète même si j’ai toujours le nez dans les journaux. » 
              – Yvon Paré, Le Progrès-Dimanche, 9 septembre 2012 (dans «Frédérick Lavoie, l'aventurier des temps modernes»)

Entrevue dans la revue Le Libraire, numéro 73, novembre-décembre 2012, à lire ici


jeudi 25 novembre 2010

Un dromadaire sur l'épaule à Oulan-Bator

Série diffusée à l'émission un Dromadaire sur l'épaule (Radio suisse romande) du 6 au 10 septembre 2010.

Oulan-Bator: vie urbaine en terre nomade

Le journaliste Frédérick Lavoie nous fait découvrir la vie des habitants de la capitale mongole Oulan-Bator, entre traditions nomades et réalités sédentaires.

Yourte perdue dans les paysages lunaires infinis, nomades à cheval rassemblant leurs bêtes disséminées dans la steppe. Le romantisme de la vie mongole fait rêver.

Mais depuis la chute du communisme en 1990, la réalité est loin d'être aussi rose pour les descendants de Gengis Khan. Ne pouvant plus compter sur l'aide de l'État après une série d'hivers rigoureux, des centaines de milliers de nomades quittent la steppe pour planter leur yourte dans les faubourgs pollués et insalubres de la capitale.

Résultat: en 20 ans, la population d'Oulan-Bator est passée de 540 000 habitants à entre 1,1 et 1,6 million selon les estimations. Ironiquement, la moitié des trois millions de Mongols s'entassent donc aujourd'hui dans la capitale de l'État le moins densément peuplé du globe.
À flanc de collines, autour d'un centre-ville à l'architecture socialiste, les quartiers de yourtes en constante expansion ceinturent la capitale. Dans ces agglomérations poussiéreuses, des jeunes professionnels rêvent d'un appartement, d'études à l'étranger ou d'un boulot dans l'industrie minière mongole en plein développement. D'autres voient plutôt la ville comme un passage obligé, espérant amasser rapidement assez d'argent pour s'acheter un troupeau et retourner à une vie nomade.

Si les traditions mongoles sont tenaces malgré l'urbanisation galopante, cette société asiatique isolée demeure étonnamment libérale. Sans tabou, les jeunes rockers aux cheveux longs échauffent leur public avec leur musique lourde d'inspiration occidentale. Dans la foule, des skinheads mongols font le salut hitlérien, rappelant que si la Mongolie est ouverte, les étrangers n'y sont pas toujours les bienvenus, surtout s'ils viennent de la menaçante Chine voisine.
Après deux décennies post-communistes relativement tranquilles, la démocratie mongole se cherche toujours. Sur la place Suukhbaatar, devant le parlement et une énorme statue du conquérant Gengis Khan, des citoyens en colère bravent le froid pour rappeler au gouvernement ses promesses non tenues.
1/5: Vie de yourte (écouter ou télécharger l'émission)
Habit et coiffure bien soignés, valise à la main, des milliers de professionnels franchissent au petit matin la porte de leur yourte dans les faubourgs insalubres de la capitale. Direction: centre-ville d'Oulan-Bator.

Torbat, jeune travailleur social, rêve d'un appartement en ville et d'études à l'étranger. En attendant, il habite avec sa femme Ankhtsetseg et son bébé dans une yourte toute équipée: frigo, télé, micro-onde, poêle et... aquarium.

Originaire de la campagne, Torbat adore la vie urbaine, plus facile et plus diversifiée que celle que connaît son frère éleveur nomade. Il déteste toutefois les quartier de yourtes, où l'air vicié par les fumées de charbon et de bois de chauffage est irrespirable dès l'arrivée des grands froids. Il compte mettre toute son énergie à bâtir une vie meilleure pour ses enfants, quitte à sacrifier la sienne.

L'invitée: Gaëlle Lacaze
Ethnologue, spécialiste de la Mongolie. Maître de conférences en ethnologie à l’Université de Strasbourg. Auteur en 2006, du guide Mongolie : Pays d'ombres et de lumières aux éditions Olizane.

Gaëlle Lacaze nous parle des quartiers de yourtes qui ceinturent la capitale Oulan Bator, où s'entassent des centaines de milliers d'anciens éleveurs nomades. Elle nous raconte les conditions de vie extrêmement précaires, la destructuration sociale et l'absence total de perspectives dans ces banlieues de yourtes.
2/5: Fragile démocratie (écouter ou télécharger l'émission)
Dans le froid intense du mois d'avril 2010, plus de cinq mille Mongols descendent sur la Place Suukhbaatar, place centrale d'Oulan-Bator, pour réclamer la démission du gouvernement.

À leur tête, Ouyanga, 34 ans, femme menue et hypercharismatique. Entourée d'hommes imposants, la leader du mouvement civil dénonce la corruption d'un gouvernement qui a perdu la confiance populaire selon elle en ne remplissant pas ses promesses électorales.

Blotti dans une tente installée sur la place, l'ancienne journaliste déclenche avec huit compagnons une grève de la faim. Affaiblie, elle parle de ses ambitions pour une Mongolie à la démocratie toujours chancelante, 20 ans après la chute du communisme.

Quatorze jours plus tard, les autorités viendront interner de force les grévistes à l'hôpital.

Invité: Jacques Legrand
Jacques Legrand, professeur de langue et littérature mongoles, est aujourd’hui président de l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Il est l'auteur de nombreux livres sur l’histoire, la culture et la langue mongole, dont un dictionnaire français-mongol (Monsudar, Ulaanbaatar, 2007).

Jacques Legrand nous parle de l’évolution de ce pays qu'il parcourt depuis 1967. Il nous raconte les bouleversements liés à la chute du communisme, à l’arrivée de l’économie de marché, au déclin du nomadisme et à la découverte d’immenses richesses dans le sous-sol mongol. L'occasion d'écouter les sonorités très particulières de la langue mongole.

3/5: En mémoire de Gengis Khan (écouter ou télécharger l'émission)

Croix gammée dans le cou, Gansouren assure être ni fasciste, ni nazi. Il est nationaliste. Comme l'était en son temps son héros, Gengis Khan, le plus grand conquérant mongol.

Dans une salle de gym, où il enseigne le taekwondo, le leader de Khoukh Mongol (Bleu mongol) parle des attaques de son organisation nationaliste contre des employeurs chinois "irrespectueux" et de sa grande vision d'unité pour le peuple mongol. Sa femme Otguirid, entraîneuse d'haltérophilie, explique l'importance du sport pour démontrer la force de sa nation.

Invitée: Françoise Aubin
Françoise Aubin est directeur de recherche émérite au CNRS et au Centre de recherche sur l’Extrême-Orient de Paris-Sorbonne.

Elle nous explique pourquoi Gengis Khan est un héros national en Mongolie alors que l’Occident le présente toujours sous la forme d’un barbare sanguinaire. Elle nous raconte qui était Gengis Khan et comment il a lui-même construit sa légende.

4/5: Heavy mongol (écouter ou télécharger l'émission)

C'est soir de fête pour le groupe culte Nisvanis. Pionniers du rock mongol, ils célèbrent leur14e anniversaire sur scène. D'autres formations plus jeunes viennent leur rendre hommage.

Amgalan, le chanteur de Nisvanis, est tout sourire. Il se rappelle des débuts, alors qu'il était difficile de trouver des instruments à Oulan-Bator et que sa musique inspirée de Nirvana faisait fuir les foules.

Sunny, leader de la formation The Lemons, a eu de la difficulté à faire accepter à ses parents son choix de devenir musicien rock, une occupation pas très payante dans la peu populeuse Mongolie. Mais aujourd'hui, avec ses airs de star, il se produit régulièrement en Chine et au Japon.

Ougui est le grand manitou de la scène rock mongole. C'est lui qui organise tous les spectacles. Si la vie de rock star ne conduit pas à la fortune en Mongolie, il se réjouit au moins que la société soit assez libérale pour ne pas le juger pour ses cheveux longs et ses fringues gothique.

Invité: Grégory Delaplace
Grégory Delaplace, anthropologue, mène une recherche post-doctorale à l’Université de Cambridge (Mongolia and Inner Asia Study Unit) en Angleterre, sur les morts et les "choses invisibles" en Mongolie contemporaine. Depuis 1999, ses enquêtes de terrain à la capitale et dans le Nord-ouest du pays, auprès d’une population de pasteurs nomades, l’ont conduit à s’intéresser à des sujets aussi divers que la nouvelle pratique urbaine du feng shui, l’historiographie de la collectivisation et le rap mongol.

Grégory Delaplace est l’auteur de "L'invention des morts. Sépultures, fantômes et photographie en Mongolie contemporaine", Collection Nord-Asie, supplément aux Études Mongoles & Sibériennes, Centrasiatiques & Tibétaines, Paris, 2009.

Grégory Delaplace nous parle de la culture rock en Mongolie, un de seuls milieux à résister au nationalisme qui a suivi la fin du communisme et la reconstruction d’une identité "purement" mongole. Il nous présentera des groupes ultra célèbres comme Mohanik ou Tatar, leur vision de la société mongole, leurs revendications dans un pays en profonde mutation.

5/5: Nomades dans l'âme (écouter ou télécharger l'émission)
Chaque année, des milliers de nomades quittent la vie d'éleveurs pour s'installer dans les faubourgs pollués et insalubres de la capitale. Plus par nécessité que par choix.

Dans l'un des quartiers de yourtes encore sans électricité, Batchtolong nivelle son terrain nouvellement acquis, sur lequel il habitera avec sa mère Ningoui. Pour ce poseur de climatiseur de 26 ans, la ville n'est qu'un passage obligé. Son rêve: s'acheter un troupeau et retourner vivre dans la steppe comme ses ancêtres.

À 450 km de là, dans la province de Boulgan, Tomurbaatar et Otgon ne quitteraient pour rien au monde leur rude vie nomade. Même s'ils ont perdu la moitié de leur troupeau durant le rigoureux hiver 2010, la télévision leur a appris que la vie ne serait guère mieux dans la capitale, où règne le chômage, la pollution et la maladie. Dans leur yourte perdue, au moins, ils sont les "seuls à respirer l'air ambiant" à des kilomètres à la ronde, plaide Otgon.

L'invitée: Tsogzolmaa Sambuu
Tsogzolmaa Sambuu organise des voyages touristiques en Mongolie qui travaille notamment avec l’agence suisse Espace Est-Ouest. Elle nous donne les dernières nouvelles de la capitale Oulan Bator.

Mongolie: Le nomadisme hors des steppes

Article publié dans la section Vacances/Voyage de La Presse le 30 septembre 2010

Oulan-Bator, Mongolie - L'air pur, la yourte plantée au milieu de nulle part, l'éleveur à cheval dirigeant son troupeau dans la steppe sans fin: ne cherchez pas le romantisme de la vie nomade mongole à Oulan-Bator, il ne s'y trouve pas. En revanche, le voyageur qui a le courage (ou l'obligation) de s'attarder dans la capitale polluée ne regrettera pas son plongeon dans les profondeurs de la fascinante culture mongole, entre bouddhisme, nomadisme, et... heavy metal.

Avant d'entrer dans une yourte, l'habitation ronde traditionnelle des nomades, on ne frappe pas. En campagne, comme en ville. La pratique peut être déroutante pour l'étranger, habitué au respect de la vie privée. Mais dans les faubourgs poussiéreux d'Oulan-Bator, où à perte de vue s'étendent à flanc de colline les milliers de yourtes des exilés ruraux, il n'y a rien de plus normal que d'entrer chez un inconnu sans s'annoncer pour y boire un thé au lait salé.

Ne vous attendez pas aux grandes effusions de politesse et de chaleur humaine qu'on retrouve dans d'autres pays à l'hospitalité débordante. Habitués à l'autosuffisance et à l'indépendance de la vie nomade, les Mongols vous accueillent dans leur humble demeure en vous présentant un tabouret, des friandises et du thé... avant de retourner vaquer à leurs occupations, jusqu'à ce que vous entamiez la discussion, malheureusement limitée par la barrière langagière.

Détrompez-vous. Vous êtes le bienvenu, vous ne dérangez pas. Sentez-vous comme chez vous. Vraiment. Non pas comme un invité, mais comme un membre de la famille, en aidant un peu, comme les autres.

Et puis l'heure du départ arrive. Pas de déchirante séparation. Vous repartez comme vous êtes arrivé, après les brèves salutations d'usage. Sans fausse promesse de retour.
En ressortant de la yourte, le choc est brutal. Vous n'êtes pas au milieu de la campagne, comme vous auriez pu le croire à voir la vache qui broute les rares herbes sur la terre aride. Vous êtes en pleine ville.

Pour conserver l'intimité offerte par la steppe infinie, les nomades sédentarisés ont, paradoxalement, tous clôturé leur terrain. Chacun habite dans son petit monde, limitant la vie de quartier aux échanges commerciaux. Étonnant, dans une société dominée par la pauvreté, que la solidarité de voisinage arrive si difficilement à se trouver une niche.

Capitalisme mongol


Retour au centre-ville, place Suükhbaatar, la place principale. Les yourtes ont cédé la place aux imposants édifices grisâtres. Le grand édifice vitré en face de vous semble sorti tout droit de Dubaï. En fait, il est surtout le symbole des petits échecs du capitalisme mongol. Presque terminé, il reste inoccupé et devra être démoli, en raison d'un problème de fondations.

Durant des siècles, les nomades ont vécu sans capitale fixe. Jusqu'à ce que les communistes, au pouvoir pendant plus de six décennies, lancent une première vraie vague d'urbanisation, sous l'influence du grand frère soviétique. En ne prenant pour critère que la beauté du paysage urbain, difficile de dire qu'ils ont réussi...

L'arrivée du capitalisme en 1990 aura vu l'éclosion de plusieurs petits commerces, et même de cafés et restaurants tenus par des Occidentaux, de passage en Mongolie avant d'y prendre femme, donc pays.

Les commerces mongols se spécialisent plutôt dans les produits du cachemire, le poil hivernal des chèvres qui fait la réputation internationale du pays dans l'industrie de la mode.
En vendant le fruit du travail des nomades, ils essaient de faire oublier la pollution de l'avenue de la Paix, artère principale de la ville, où plusieurs citadins se protègent de l'air vicié sous des masques chirurgicaux. Le voyageur, lui, devrait surtout se protéger des voleurs à la tire, dont l'appareil photo de l'auteur de ces lignes a failli être victime, en plein coeur de la ville en après-midi...

Passage obligé
Pour la plupart des visiteurs, Oulan-Bator est un passage obligé. Certains y arrivent après un long séjour dans le train transmongolien en partance de Moscou, via la Sibérie. C'est aussi le point de transit pour partir à la découverte de la steppe et de la vie nomade à cheval.
Les touristes convergent également à Oulan-Bator en juillet pour la grande fête nationale de Naadam, durant laquelle les Mongols se mesurent au tir à l'arc, à la course à chevaux et dans des compétitions de lutte mongole, toujours revêtus des costumes traditionnels.

Oulan-Bator est aussi un point de pèlerinage pour certains. Le monastère de Gandan, non loin du centre-ville, devient la porte d'entrée vers l'héritage bouddhiste mongol, en pleine résurgence. Il est l'un des seuls à avoir survécu à la répression de la religion sous le régime communiste.

Sous ses allures de capitale bancale d'un pays en développement, la mentalité libérale d'Oulan-Bator surprend et charme. Les traditions mongoles sont certes importantes, mais elles ne briment pas les aspirations à la modernité de la jeunesse. Lors de notre séjour, nous avons même pu assister à un spectacle de musique heavy metal donné par plusieurs groupes de la scène émergente mongole. C'est pour ce genre de moments de découverte qu'Oulan-Bator, malgré sa laideur et sa saleté de façade, mérite d'être découverte.

Le défi olympien de Sotchi

Dossier publié dans La Presse le 25 septembre 2010

SOTCHI - Sotchi est en train de relever un défi olympien. Prise de court il y a trois ans par l'obtention surprise des Jeux d'hiver de 2014, cette station balnéaire russe construit à la hâte son rêve olympique. Et rien ne peut arrêter le pouvoir russe, qui souhait
e en mettre plein la vue au reste du monde. Ni une grève de la faim de citoyens expropriés. Ni les écolos qui crient au désastre écologique. Ni l'explosion des coûts qui vient de faire grimper la facture de quelques dizaines de milliards de dollars.

Sur la route principale de Krasnaïa Polyana, la poussière n'a jamais le temps de retomber. Des centaines de camions passent en trombe chaque jour pour transporter les matériaux nécessaires aux constructions olympiques.

"C'est peut-être temporaire, mais nous, nous n'habitons pas ici temporairement!" s'emporte Claudia, la cinquantaine. Habitante du village depuis toujours, elle s'indigne de voir la sérénité de Krasnaïa Polyana emportée par la vague olympique.

En 2014, c'est dans cette bourgade montagnarde à 60 km de Sotchi que se dérouleront toutes les épreuves de neige. La petite station de ski désuète déjà existante vivra désormais dans l'ombre de quatre grands complexes olympiques. Et les modestes maisons des villageois devront s'accoutumer aux imposants hôtels en construction.

"Je suis contre depuis le début. Tout le monde est contre, mais personne ne nous a demandé notre avis", souligne Claudia en transportant ses sacs d'épicerie. "Ils ont organisé ces Jeux simplement pour blanchir de l'argent!" lance-t-elle, énervée, avant de s'engouffrer dans sa voiture sans révéler son nom de famille.

Un peu plus loin, Vyatcheslav Soulimenko, 71 ans, assure être "pour le progrès", donc pour les JO. "Mais d'un autre côté, j'ai peur pour l'environnement. Ils ont abattu beaucoup d'arbres et des animaux ont fui", explique ce chasseur et guide touristique, en sirotant une bière en milieu d'après-midi sur un banc public.

Pas de jeux verts
"Nous aurions pu avoir des JO verts, comme les organisateurs avaient promis", croit de son côté Dmitri Kaptsov, militant de la Faction écologiste, une organisation environnementale locale. "Mais le projet s'est heurté à la réalité russe."

Selon lui, pour tenir des Jeux sans conséquence écologiques, la Russie aurait dû se préparer au moins quatre ou cinq ans avant de présenter sa candidature. Or, après le discours flamboyant de Vladimir Poutine en juillet 2007, le Comité international olympique a cru sur parole au projet cher à l'homme fort du pays... même si la ville candidate ne disposait à ce moment d'aucune des installations nécessaires à la tenue des Jeux.

Pris de court par leur victoire, les organisateurs n'ont pas pu mener toutes les expertises écologiques nécessaires pour minimiser les impacts, estime Dmitri Kaptsov. "Au lieu de respecter les lois, ils les changent. Si avant c'était un crime de couper certains arbres dans un secteur, maintenant, c'est totalement légal."

En 2007, les groupes verts ont réussi à faire déplacer la piste de bobsleigh projetée, qui aurait détruit l'habitat naturel de plusieurs animaux. Ce fut leur seule victoire. Après une brève collaboration, Greenpeace, WWF et la Faction écologiste ont tourné le dos à la société étatique responsable des travaux, Olympstroï.

"Il n'y a jamais eu autant d'attention consacrée à l'environnement dans un projet en Russie", affirme pour sa part Alexandra Kasterina, porte-parole d'Olympstroï. Elle indique que les dommages causés à l'environnement seront compensés par l'ajout de 20 000 hectares de forêt protégée au parc national près de Sotchi.

Pour les verts, la principale menace écologique touche la rivière Mzymta. Le long de ce cours d'eau sont actuellement construits en parallèle une route neuve et un chemin de fer pour lier l'aéroport aux sites olympiques de Krasnaïa Polyana. "La moitié de la ville de Sotchi s'y abreuve", s'inquiète Dmitri Kaptsov. Au coût mirobolant de 6,5 milliards, le projet prévoit notamment 23 ponts ferroviaires et six tunnels pour trains et automobiles.

Cette route et d'autres "imprévus" ont fait tripler la facture olympique. En juin, le ministère des Régions a estimé que les investissements privés et publics pour les 242 installations nécessaires à la tenue des Jeux totaliseraient 950 milliards de roubles, soit 31 milliards de dollars.

Les critiques du pouvoir montrent du doigt la corruption qui gangrène le pays pour expliquer en partie l'explosion des coûts. Un entrepreneur a notamment accusé un responsable de l'administration présidentielle d'avoir exigé 12% de la valeur d'un contrat en pots-de-vin. Le fonctionnaire a été démis de ses fonctions en août et fait face à des accusations criminelles.

Grève de la faim
Quant au site principal des Jeux, à quelques centaines de mètres de la mer Noire, les stades et arénas commencent à prendre forme. Au passage de La Presse il y a trois ans, les basses terres d'Imereti - comme les habitants appellent ce secteur parsemé de quelques villages à une quarantaine de kilomètres du centre-ville de Sotchi - n'étaient que champ de maïs entouré de quelques maisons.

De son jardin, Lioubov Fourssa a une vue prenante sur le squelette du futur palais de glace de 12 000 places, qui accueillera les compétitions de patinage de vitesse courte piste et de patinage artistique. Mais pas pour longtemps. D'ici décembre, elle devra quitter sa maison.

Elle fait partie de la centaine de familles expropriées par les autorités. Lorsque la ville a présenté sa candidature, elle assurait pourtant qu'aucun citoyen n'aurait à déménager.

Après une grève de la faim de 24 jours en mai, faute de recevoir la visite exigée du premier ministre Vladimir Poutine, Mme Fourssa et huit autres habitants ont pu rencontrer des responsables olympiques qui leur ont promis une meilleure compensation. Comme la plupart, elle a finalement accepté une maison flambant neuve quelques kilomètres plus loin, dans le village voisin de Nekrassovskoe.

La famille d'Alla Matioukha a fait la même chose. Et selon cette mère de trois enfants, les expropriés en ont eu pour leur argent. "Plusieurs familles n'avaient même pas de toilettes dans leur ancienne demeure", dit-elle.

Mme Matioukha croit qu'il aurait de toute façon été inutile d'opposer une résistance au rêve chéri par le premier ministre Poutine. "Les Jeux olympiques, c'est un projet d'État. Peu importe ce que nous aurions dit, on nous aurait déplacés", conclut-elle.

***
Sotchi: en attendant l'avenir
Le slogan imprimé sur le t-shirt le plus en vogue à Sotchi résume l'ambition de la ville: «Sochi: city of the future». Si la station balnéaire mise sur l'avenir, c'est parce que le passé soviétique y fait toujours de l'ombre au présent.

Sotchi voudrait être une ville internationale, mais les étrangers y demeurent une curiosité. Et pour cause. Même les Russes désertent de plus en plus la station balnéaire au climat subtropical, autrefois perle chérie de la mer Noire pour les Soviétiques, dont le dictateur Joseph Staline. Seuls le président Dmitri Medvedev et le premier ministre Vladimir Poutine insistent pour conserver une résidence officielle dans la «capitale d'été» de la Russie.

Service à la russe
L'explication est simple: de Moscou, il est habituellement moins cher de s'envoler pour l'Égypte, ou la Turquie. Là-bas, l'hébergement et les repas sont meilleur marché et de meilleure qualité. Et surtout, le touriste russe n'a pas à y subir l'exécrable service à la clientèle de ses compatriotes...
C'est que malgré les milliards de dollars qui s'y investissent en prévision des JO de 2014, les traces d'architecture et de mentalité soviétiques peinent à disparaître à Sotchi.

En revanche, depuis la première visite de La Presse à Sotchi à l'été 2007, un mois après l'obtention-surprise des Jeux, la ville s'est indéniablement transformée pour le mieux.
Plusieurs édifices sont sortis de terre, les façades des immeubles d'habitation ont été rénovées aux frais - et aux conditions - de l'État, les systèmes électriques et ceux de canalisation ont été refaits. Et les Sotchinois sont unanimes sur le principal acquis de la préparation olympique: le développement des routes et leur élargissement, qui ont nécessité des prouesses urbanistiques.

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Dans la bulle olympique
Si Sotchi demeure profondément soviétique, le touriste olympique ne devrait tout de même pas trop s'inquiéter. Les Jeux d'hiver de 2014 se dérouleront à l'abri des problèmes quotidiens de la ville. Dans une bulle olympique bien orchestrée.

Voici le scénario: arrivée des visiteurs et athlètes à l'aéroport flambant neuf, ouvert il y a quatre mois à peine. De là, un train allemand rapide et moderne les transporte en cinq minutes au stade et dans les arénas du Parc olympique des basses terres d'Imereti, à un jet de pierre de la plage. Direction les montagnes, toujours en train, on atteint en une demi-heure le village de Krasnaïa Polyana, site des compétitions de ski alpin, nordique et acrobatique et de la piste de bobsleigh.

Avec un peu de chance, l'hiver 2014 recouvrira le village et les sommets avoisinants d'un manteau blanc naturel. Ce n'était pas le cas la saison dernière, au moment où la colère déferlait sur les organisateurs des JO de Vancouver en raison de l'absence de neige...

Pas besoin de quitter les sites olympiques pour dormir non plus. Bien collées aux installations, 23 000 chambres d'hôtel sont prévues pour les touristes.

Les visiteurs les plus courageux oseront s'aventurer dans le centre-ville de Sotchi, à plus de 40 km des installations olympiques.

Là, à moins d'un miracle socio-économique d'ici quatre ans, ils y retrouveront la vraie vie russe. Dans les yeux d'une grand-mère qui cherche à écouler les produits de son jardin au coin d'une rue pour ajouter à sa maigre pension, ou dans la richesse clinquante reflétée dans la vitrine de la boutique Dior. Loin du vase clos olympique.
*** Sotchi
Population: 400 000 habitants.
Situation géographique: À environ 1200 km au sud-ouest de Moscou, la ville s'étend sur 150 kilomètres sur le bord de la mer Noire, à la même latitude que Toronto.
Superficie : 3790 km2.
Industries : Tourisme (4 millions de visiteurs par année) et santé (300 spas).
Foule attendue pour les jeux: 1 million de visiteurs et 5000 athlètes.

Échecs et Mars

Article publié dans La Presse le 24 septembre 2010

MOSCOU - Il affirme avoir été enlevé par des extraterrestres et est soupçonné d'avoir commandité le meurtre d'une journaliste. Kirsan Ilioumjinov président excentrique d'une petite république de Russie est à la tête de la Fédération internationale d'échecs depuis 15 ans. Mercredi prochain, il pourrait être mis échec et mat par un ex-champion du monde.

La vraie bataille, à Khanti-Mansiïsk, se déroule à l'ombre des échiquiers. Dans cette petite ville pétrolière de Sibérie occidentale, alors que les grands maîtres se disputent cette semaine les honneurs des 39es Olympiades mondiales d'échecs, deux hommes jouent leur partie dans les coulisses.

Et tous les coups sont permis pour obtenir le grand prix: la présidence de la Fédération internationale d'échecs (FIDE).

La récompense peut sembler banale pour le commun des mortels. Mais pas pour l'excentrique président sortant Kirsan Ilioumjinov, qui croit que les échecs, ce «jeu cosmique» offert aux humains par les extraterrestres, sauveront le monde de l'Apocalypse...

Ni pour Anatoli Karpov, légende soviétique des échecs, qui estime que la comédie Ilioumjinov a assez duré.

Depuis des mois, les deux Russes font campagne autour du monde pour amasser les appuis des fédérations nationales. Karpov peut compter sur le vote de grands pays comme la France, l'Allemagne et les États-Unis.

Mais dans cette partie, tous les pions ont valeur égale. Et son adversaire est soutenu par les fédérations de plusieurs micro-États et pays en développement, auxquelles il aurait promis une aide. Avantage Ilioumjinov.

Anatoli Karpov a accusé le président sortant d'avoir transformé la FIDE en une «organisation corrompue» durant ses 15 ans de règne. Corrompue, comme la petite république bouddhiste de Kalmoukie, dans le Caucase russe, que dirige sans partage Ilioumjinov depuis 1993.

Justement, le mois prochain, il quittera la politique. Le millionnaire de 48 ans, qui a fait fortune lors du boom automobile postsoviétique, compte se consacrer entièrement au développement de son sport favori et à la paix dans le monde.

L'un de ses projets: un centre mondial d'échecs de 24 étages en forme de pièce de roi à Ground Zero. En plus des salles de jeu, l'édifice abriterait des temples des principales religions monothéistes.

Durant ses 17 ans à la tête de la Kalmoukie, Kirsan Ilioumjinov a fait des échecs une matière obligatoire dans les écoles de sa république de 300 000 habitants. Il a aussi fait construire City-Chess, un luxueux complexe échiquéen qui accueille régulièrement des tournois internationaux.

Avec les extraterrestres

Ses détracteurs le soupçonnent d'avoir commandité le meurtre d'une journaliste d'opposition en 1998, pour lequel l'un de ses proches collaborateurs a été condamné. Par ailleurs, son récit d'un voyage avec des extraterrestres en 1997, sur lequel il revient sans gêne, a consterné plusieurs politiciens russes.

En dépit de son excentricité, Ilioumjinov a su survivre longtemps aux changements politiques en Russie. En récompense de sa loyauté sans faille au pouvoir, sa candidature à la FIDE a reçu l'appui de la fédération d'échecs russe, dont le vice-président est un conseiller du chef de l'État Dmitri Medvedev.

Quant aux accusations pour corruption, Ilioumjinov y a réagi par une poursuite en diffamation contre Anatoli Karpov. Selon lui, le champion mondial de 1975 n'est de toute façon plus qu'un «joueur vieillissant» qui ne peut accepter d'avoir perdu l'attention du public.

Dmitri Medvedev limoge le maire de Moscou

Article publié dans La Presse le 28 septembre 2010

La plus grande bataille politique des 10 dernières années en Russie a pris fin hier. Le puissant maire de Moscou Iouri Loujkov a été limogé par le président Dmitri Medvedev, dont il avait «perdu la confiance». Ce ne sont pas les accusations de corruption et de mauvaise gestion qui auront eu raison de l'extravagant magistrat... mais le fait qu'il ait osé critiquer le chef de l'État, explique notre collaborateur.

Moscou - En arrivant à son bureau hier matin, Iouri Loujkov a appris qu'il n'était plus maire de la capitale depuis quelques minutes. Le président Dmitri Medvedev venait de publier sur son site internet sa lettre de congédiement. Avec effet immédiat.

Le premier magistrat de la capitale de 10 millions d'habitants aurait pourtant dû s'y attendre. Depuis trois semaines, il n'était plus dans les bonnes grâces du chef de l'État.

En cause: un article signé de sa main dans lequel il critiquait de manière à peine voilée le leadership de Medvedev, insinuant qu'il préférait celui du premier ministre Vladimir Poutine, ancien président et toujours homme fort du pays.

S'ensuivit une campagne médiatique pour le discréditer. Après des années de silence télévisuel sur ses présumées malversations, les chaînes contrôlées par le Kremlin ont rivalisé d'originalité pour noircir l'image du coloré maire: corruption, négligence, favoritisme envers sa femme entrepreneure devenue milliardaire durant les 18 ans de règne de son mari... Tous les coups étaient permis.

La semaine dernière, en accord avec le Kremlin, Iouri Loujkov est allé réfléchir sur son avenir en Autriche où il se retrouvait officiellement en famille pour célébrer son 74e anniversaire. À son retour au travail lundi, tous les observateurs s'attendaient à sa démission. Mais le politicien acharné n'en démordait pas: il ne quitterait pas son poste de son propre chef.

Poursuites en vue?

Pour la première fois en deux ans de présidence, Medvedev a donc eu à renvoyer un dirigeant régional récalcitrant. La loi le lui permet entièrement depuis l'abolition des élections des gouverneurs par son prédécesseur Poutine en 2004. Au cours des derniers mois, tous les autres dinosaures régionaux avaient choisi de quitter «volontairement» le pouvoir, en échange d'un poste symbolique ou d'une retraite dorée à l'abri de la justice.

La question que se pose désormais le Tout-Moscou: après cet affront au président, le système judiciaire russe «redécouvrirait»-il soudainement les malversations de l'ère Loujkov?

Une chose est certaine, le maire déchu ne pourra pas compter sur Vladimir Poutine pour tempérer un chef de l'État blessé dans son orgueil. Hier, le premier ministre a fait savoir qu'il appuyait entièrement la décision présidentielle.

Quelques noms circulent pour remplacer Iouri Loujkov. On sait déjà que le prochain maire de la capitale sera plus docile que son bouillant prédécesseur: tous les candidats doivent leur carrière politique au tandem Poutine-Medvedev.

Lawrence Cannon à Moscou: "Nous n'avons pas du tout l'intention de militariser l'Arctique"

Article publié dans La Presse le 17 septembre 2010

Moscou - En visite officielle à Moscou, le ministre des Affaires étrangères du Canada, Lawrence Cannon, a défendu la souveraineté canadienne dans l'Arctique, hier, mais a catégoriquement refusé de parler de "militarisation" de la région.

"Nous n'avons pas du tout l'intention de militariser l'Arctique", a-t-il dit en conférence de presse, accompagné de son homologue russe, Sergueï Lavrov.

Paradoxalement, le ministre Cannon a enchaîné en soulignant que le Canada exercera sa souveraineté en Arctique "d'abord par une présence robuste des Forces canadiennes et des équipements qui doivent nécessairement entourer leur présence".

Au mois d'août, quand le gouvernement conservateur a dévoilé sa politique sur l'Arctique, il avait affirmé que la souveraineté canadienne y remonte "à très loin", qu'elle est "bien établie et basée sur notre droit de propriété historique". Or, elle n'a jamais été reconnue internationalement.

Preuves à l'ONU
D'ici à 2013, le Canada compte présenter à la commission responsable de l'application de la convention des Nations unies sur le droit de la mer les preuves que la dorsale de Lomonossov est le prolongement du territoire canadien. "Nous croyons que notre dossier prévaudra, avec le soutien de preuves scientifiques", a déclaré hier le ministre Cannon.

Mais, sur ce point, la Russie a déjà une longueur d'avance. En 2001, elle a déposé de premières études au soutien de la thèse du rattachement de ces montagnes sous-marines au continent eurasien. Elles n'avaient été ni rejetées ni acceptées. Depuis, les Russes étayent leur dossier.
Le Danemark aussi s'est mis de la partie et cherche à faire reconnaître la dorsale comme la continuité du Groenland.

L'attrait pour l'Arctique s'est accru depuis quelques années, la fonte de la calotte glaciaire rendant plus accessibles des gisements d'hydrocarbure qui pourraient représenter 13% des réserves de pétrole et 30% des réserves de gaz naturel non découvertes du globe. Les États-Unis et la Norvège y ont également des revendications territoriales.

Ottawa n'inquiète pas Moscou
Le ministre des Affaires étrangères de la Russie n'a pas semblé trop s'inquiéter de la position canadienne, hier. "Toute revendication doit être basée sur des faits scientifiques que la commission examinera. C'est là que l'on décidera qui a raison et qui a tort", a déclaré Sergueï Lavrov.

Même si la Russie déploie elle aussi des troupes en Arctique, on ne peut parler de militarisation du territoire, selon lui: "Le Canada et la Russie ont bien sûr une responsabilité à l'égard de la sécurité de leurs frontières et des voies maritimes qui passent près de ces frontières. Et nous allons naturellement remplir cette responsabilité par des gestes pratiques."

"Nous ne voyons pas quel pourrait être l'apport de l'OTAN dans l'Arctique", a ajouté le ministre Lavrov, sans plus de détail.

Le Canada intercepte régulièrement des bombardiers russes qui s'approchent de son territoire aérien dans le Grand Nord. Au mois d'août, au cours d'une visite en Arctique où il était allé observer le déroulement d'exercices militaires de plus en plus imposants chaque année, le premier ministre Stephen Harper s'était d'ailleurs servi d'un incident du genre pour justifier l'achat de 65 chasseurs furtifs qu'il venait d'annoncer, au coût de 16 milliards de dollars.

Le maire de Moscou dans la mire du Kremlin

Article publié le 13 septembre dans le journal La Presse

Les jours du puissant maire de Moscou à la tête de la capitale russe sont comptés. En voulant semer la zizanie entre le président Dmitri Medvedev et le premier ministre Vladimir Poutine, Iouri Loujkov a récolté leur colère. Pour le discréditer, le Kremlin s'est lancé dans une fronde médiatique sans précédent.

Moscou - «Moscou étouffait dans la fumée alors que son maire sauvait ses abeilles?» demande le narrateur d'un ton grave. C'est le genre de critique que Iouri Loukjov n'avait pas essuyée depuis plus d'une décennie à la télé russe. Mais depuis la semaine dernière, les «enquêtes» compromettantes à l'endroit du maire de Moscou inondent les chaînes fédérales, minutieusement contrôlées par le Kremlin.

Vendredi, NTV a ouvert le bal. La chaîne, propriété du géant gazier d'État Gazprom, a diffusé un documentaire intitulé «L'affaire est dans la casquette», en référence au couvre-chef distinctif du maire.

Le reportage accusait notamment Loujkov d'avoir laissé tomber ses concitoyens durant les incendies de forêt de cet été. Alors que sa ville était asphyxiée par la fumée, il avait attendu plusieurs jours avant d'interrompre ses vacances à l'étranger.

À son retour, note le narrateur, le maire a débloqué 105 millions de roubles (3,5 millions de dollars) pour les soins aux victimes des incendies et 256 millions... pour ceux des abeilles. L'apiculture est le passe-temps préféré du coloré maire.

Le reportage «révélait» aussi que la fortune accumulée par son épouse (2,9 milliards selon Forbes), reine de l'immobilier moscovite, n'était pas étrangère aux fonctions de son mari...
Les accusations de corruption et de mauvaise gestion à l'endroit de Loujkov ne sont pas nouvelles. Ce qui est nouveau, c'est qu'elles trouvent leur voie jusqu'aux ondes hertziennes.

En 18 ans à la tête de la capitale, Iouri Loujkov a su naviguer à travers les changements de garde au Kremlin pour conserver le contrôle de sa mégapole de 10 millions d'habitants.

Lettre ouverte

Mais mercredi dernier, il a commis l'impardonnable. Dans une lettre ouverte, le maire a critiqué de façon à peine voilée la décision du président Medvedev d'interrompre la construction d'un tronçon d'autoroute à la demande des écologistes. Il y laissait entendre que la méthode autoritaire de Poutine, qui est plutôt favorable à la poursuite des travaux, est meilleure pour régler les problèmes du pays que celle du chef de l'État, plus enclin au compromis.

À la suite de la publication, une source anonyme au Kremlin a indiqué à l'agence Interfax que l'attaque «ne resterait pas sans réaction appropriée». Depuis, les documentaires-chocs pullulent.

Iouri Loujkov assurait encore vendredi qu'il n'avait aucune raison de quitter ses fonctions avant la fin de son cinquième mandat en 2011.

Légalement, Dmitri Medvedev peut renvoyer le maire à sa guise. Mais il doit tout d'abord lui trouver un successeur, et aucun nom ne semble faire l'unanimité actuellement dans les coulisses du Kremlin. En attendant, la propagande se charge de descendre en flamme le maire de 73 ans, qui a osé choisir la confrontation.

Abkhazie: un «pays» en mode séduction

Article publié dans les journaux La Presse, Le Soir et La Croix en août-septembre 2010

Fin août, la Russie a annoncé avoir déployé en Abkhazie des missiles pointés vers la très pro-occidentale Géorgie. L'Abkhazie? Officiellement, il s'agit d'une région géorgienne. Or, ce territoire prétend être une nation indépendante. Moscou l'a reconnu il y a deux ans presque jour pour jour.


C'est une journée d'été habituelle au poste frontière russo-abkhaze de Psaou. Côté russe, les marchands transfrontaliers abkhazes poussent leurs vieux chariots rouillés remplis de melons vers les cinq guichets de contrôle des passeports. Quelques dizaines de touristes russes en tongs traînent leurs valises à roulettes et cherchent à dépasser les commerçants. Le ton monte. « Nous allons à la mer, nous ! », lance une Russe, irritée par la longue attente, dans la chaleur insoutenable qui étouffe toute la région depuis des semaines. Côté abkhaze, la douane est en revanche affaire de quelques secondes. Tous ceux qui viennent de Russie sont les bienvenus !

Les 100 km sinueux qui séparent la frontière de la capitale, Soukhoum, se roulent tantôt sur une route neuve, gracieuseté de la Russie, tantôt sur de l'asphalte morcelé datant d'avant la chute de l'URSS. À l'époque, l'Abkhazie et ses 213 km de front maritime sur la mer Noire étaient le paradis du tourisme soviétique. Aujourd'hui, 99% des quelque 800 000 vacanciers qu'elle accueille chaque année sont russes.

Soukhoum. Ou Soukhoumi, en géorgien, puisque hormis pour la Russie, le Venezuela, le Nicaragua et la microscopique île de Nauru, l'Abkhazie demeure légalement une région géorgienne.

Il y a deux ans encore, la capitale de quelque 50 000 habitants ne comptait qu'un seul feu de circulation. Aujourd'hui, on en dénombre quelques dizaines flambant neufs. Plusieurs édifices portent toujours les cicatrices de la sanglante guerre de sécession de 1992-1993 contre la Géorgie, qui a fait 13 000 morts. Mais de nouveaux immeubles commencent peu à peu à sortir de terre.

"Merci à la Russie!"

Avenue de la Paix, des personnes âgées attendent devant une banque le signal du gardien de sécurité pour aller encaisser les 500 roubles (17$) de pension que leur verse l'Abkhazie. "Merci à la Russie! Sans elle, nous n'aurions que cela!" lance Lioudmila, 68 ans, médecin à la retraite, qui continue à enseigner à l'université et à soigner à l'hôpital. Plus tard, elle ira dans une autre banque récolter les 2900 roubles offerts par l'État russe.

C'est que, comme plus de 90% des Abkhazes, Lioudmila a facilement obtenu la nationalité russe au début des années 2000. Si la Russie ne considérait pas à l'époque les régions séparatistes géorgiennes comme des pays, elle était déjà dans les faits leur respirateur artificiel. En reconnaissant l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, le 26 août 2008, le président russe Dmitri Medvedev a simplement officialisé les relations.

Moins de 24 heures après notre demande d'entrevue, le président abkhaze, Serguei Bagapch, nous reçoit dans son bureau présidentiel. L'Abkhazie, en mal de reconnaissance, est en mode séduction.

"Nous n'avons pas l'intention de supplier quiconque de nous reconnaître", précise toutefois le président, en poste depuis 2004. "Le plus important, c'est de construire un État de droit, démocratique, respectable, pour que la communauté internationale comprenne que nous voulons la paix et la stabilité, non la guerre, et donc qu'il faut nous reconnaître."

Le fait que la Cour internationale de justice ait validé, le 22 juillet dernier, la légalité de l'indépendance du Kosovo, reconnue par 69 États, ne changera rien pour son "pays", estime Serguei Bagapch. "Mais cela démontre encore une fois que la décision de la Russie de reconnaître l'Abkhazie était tout à fait juste."

Protégés en cas de guerre

Pour le président, la sauvegarde de l'indépendance passera par le développement économique, principalement du tourisme et de l'agriculture, l'Abkhazie étant un gros producteur d'agrumes. Mais, paradoxalement, tout dépend de l'argent russe.

Cette année, l'aide de la Russie viendra presque doubler le maigre budget abkhaze, d'environ 135 millions de dollars. En comptant les services fournis aux citoyens russes d'Abkhazie, elle le triple.

Autre paradoxe, la présence militaire russe en Abkhazie assure l'indépendance de la république, croit Serguei Bagapch. Elle dissuade le président de la Géorgie, Mikheïl Saakachvili, de chercher à reprendre par la force les territoires séparatistes, comme lors de la guerre éclair d'août 2008 en Ossétie du Sud.

Et c'est là que repose le principal acquis de ce conflit, estime le président abkhaze. Après des années d'incertitude, "les gens sentent maintenant que la paix est arrivée, qu'ils peuvent eux-mêmes décider de leur sort".

La retraitée Lioudmila confirme: "Nous savons que, s'il y a une guerre avec la Géorgie, les Russes seront là pour nous défendre."

Des Géorgiens laissés pour compte

Dans le sud-est de l'Abkhazie, peuplé en majorité de Géorgiens, on voit la situation d'un oeil différent.

La route pour se rendre à Gali est aussi délabrée et déprimante que la ville elle-même. Lors de la guerre de 1992-1993, la majorité des habitants se sont réfugiés en Géorgie, de peur des représailles des séparatistes abkhazes.

Depuis, rien n'a été reconstruit, et la ville est désormais trop grande pour sa population de quelques milliers de personnes, soit celle d'un gros village.

Ici, la plupart des habitants possèdent en secret la nationalité géorgienne en plus de l'abkhaze. Certains ont aussi un passeport russe, pour avoir droit aux services. L'enseignement en géorgien étant interdit, plusieurs parents envoient leurs enfants à l'école de l'autre côté de la "frontière".
Dans un café, des soldats russes commandent une bouteille de vodka. À leur vue, des hommes grommellent à voix basse en géorgien.

À l'entrée de Gali trône un portrait géant du président Bagapch, comme pour narguer les hommes recyclés en chauffeurs de taxi qui attendent à ses pieds d'improbables clients. Les langues mettent du temps à se délier. "En 20 ans, ils n'ont même pas réussi à refaire la route!" se plaint enfin Gouram, la cinquantaine bedonnante, après une longue apologie ironique de l'Abkhazie indépendante.

"Avant, la ville était animée, les gens se baladaient, se rappelle-t-il. Maintenant, la vie est mauvaise. En Géorgie, par contre, tout est magnifique! Surtout les routes!"