vendredi 5 février 2016

Post-Soviétie

Chers lecteurs,

Voici une carte montrant les villes d'ex-URSS évoquées dans mon récit Allers simples: aventures journalistiques en Post-Soviétie (La Peuplade, 2012 et Bibliothèque québécoise, 2016). À noter que l'orthographe utilisée dans le livre et sur cette carte diffère dans certains cas.

Bonne lecture!




mardi 24 novembre 2015

Ukraine à fragmentation

Mon dernier récit Ukraine à fragmentation est disponible dans toutes les librairies québécoises depuis le 17 novembre! Vous pouvez également le commander directement sur le site de La Peuplade ou sur les sites de vente en ligne, en version papier ou électronique: Les libraires, Amazon, Renaud-BrayArchambault.

DESCRIPTION

Comment un pays en paix s’enfonce-t-il soudainement dans la guerre ? Pourquoi des citoyens sans histoire en viennent-ils à prendre les armes et à s’entretuer ? Dans Ukraine à fragmentation, Frédérick Lavoie raconte à Artyom, un enfant qu’il a vu dans son petit cercueil bleu par un après-midi de janvier 2015, le fil des événements qui ont conduit à sa mort.

EXTRAIT

«Tu es un dommage collatéral, Artyom. Rien de plus, rien de moins. Personne ne voulait ta mort, mais tu es mort quand même. Tu dois te demander pourquoi. Tu étais en plein à l’âge des pourquoi. Alors je vais t’expliquer. Je vais t’expliquer pourquoi le 18 janvier 2015 à 8 h 10 du matin, au 5 rue Ilinskaïa à Donetsk, ta vie a pu être interrompue à quatre ans, quatre mois et quatorze jours par une erreur de trajectoire d’une roquette Grad sans que cela altère le moins du monde le cours de la guerre.»
ÉCHOS DANS LA PRESSE
« J’ai été fasciné. Il y a beaucoup d’éclairage neuf sur ce conflit qui persiste. »

Michel Désautels, Désautels le dimanche, Radio-Canada Première
[FRÉDÉRICK LAVOIE] NOUS RACONTE CE CONFLIT DE FAÇON LIMPIDE, CLAIRE ET TRÈS HUMAINE. C’EST UN BEAU RÉCIT.
Rafaële Germain, BazzoTV
C’EST UN FORMIDABLE RÉQUISITOIRE CONTRE LA GUERRE, POUR LA PAIX.
Pierre Curzi, BazzoTV
Sophie Cadieux, BazzoTV


samedi 17 janvier 2015

Qui a tué Anatoli Ivanovitch?

Par Frédérick Lavoie

VOLNOVAKHA, DONETSK ET CHAKHTIORSK (UKRAINE) – Anatoli Ivanovitch Karpov est mort en raison d’une erreur bancaire. Tout le monde s’entend sur ce point. Même l’armée ukrainienne et les rebelles séparatistes de la République populaire de Donetsk (RPD), qui ne s’entendent en temps normal sur rien. Pour ce qui est de l’origine de l’explosion qui a soufflé l’autobus dans laquelle il prenait place le 13 janvier, tuant 13 personnes, c’est autre chose. À ce sujet, même sa famille n’est pas d’accord.

M. Karpov était un «retraité-travailleur». À 60 ans, il aurait en théorie pu rester dans sa maisonnette à s’occuper de ses vignes et de son petit-fils. Mais sa pension de vieillesse était trop maigre. Le mécanicien dans une usine de transformation de charbon de la petite ville minière de Chakhtiorsk, 50 km à l’est de Donetsk, n’avait ainsi d’autre choix que de rentrer au boulot chaque matin.

Deux semaines avant sa mort, il a reçu un texto. De l’argent avait été retiré de son compte bancaire à la OchtchadBank. Impossible d’aller éclaircir le mystère à la succursale de Chakhtiorsk. Le 26 novembre, toutes les banques dans les zones sous contrôle des rebelles ont dû fermer leurs portes, sous ordre de la Banque nationale d’Ukraine. Plus question de laisser les rebelles profiter de tous les avantages d’un pays organisé. S’ils veulent leur république, qu’ils s’arrangent par eux-mêmes.

Au téléphone, M. Karpov s’est fait dire d’aller à la succursale de la OchtchadBank la plus près, en territoire ukrainien. Le 13 janvier au petit matin, une fois le temps des fêtes passé, il a pris l’autobus avec sa fille pour aller régler l’erreur. Prendre sa propre voiture aurait été plus cher, car l’essence est dispendieuse en RPD. Après quatre heures de route, ils étaient à Volnovakha.

C’est sur le chemin du retour que la guerre l’a rattrapé. L’autobus était bondé. Olga, sa fille, était debout dans le passage. Lorsqu’un jeune homme lui a offert de céder sa place, elle a décliné poliment. Anatoli Ivanovitch était assis.

Au barrage ukrainien à la sortie de la ville, les soldats ont immobilisé le véhicule sur le côté pour vérifier l’identité de ses occupants. Après dix minutes d’attente, vers 14:30, une roquette est tombée à une quinzaine de mètres du bus. Dix personnes sont mortes sur le coup, dont le jeune homme courtois. M. Karpov a survécu et a été transporté à l’hôpital dans un état critique. Olga s’en est sortie avec des fragments dans l’épaule et le bras.

Après quatre heures d’opération, il est devenu la onzième victime de l’explosion. Un peu plus tard, une jeune fille de 24 ans a aussi rendu l’âme. Un vieillard, venu chercher sa pension en Ukraine, est décédé le surlendemain.

«Je suis Volnovakha»

C’est ici que commence une autre guerre. Celle de l’information.

Version ukrainienne : les séparatistes ont visé le barrage, ils ont touché un peu à côté. Le bus est une victime collatérale, mais prouve le peu de considération des rebelles pour les civils, selon Kiev.

Version séparatiste : impossible que l’ogive provienne du territoire de la république de Donetsk. L’artillerie rebelle se trouve à 50 km de là et ne peut frapper aussi loin. À partir de cette prémisse, les chaînes de télévision russes, à la solde du Kremlin, ont développé différentes thèses. Les Ukrainiens auraient activé une mine près du bus. Ou encore, ils auraient tiré eux-mêmes sur leur barrage pour accuser ensuite ceux qui, depuis avril dernier, malmène l’intégrité territoriale du pays avec l’appui (militaire et financier) aussi non officiel qu’évident de Moscou.

Sur Twitter le lendemain, le président ukrainien Petro Porochenko appellait à re-gazouiller le dessin d’un autobus frappé d’éclats de roquette avec l’inscription «Je suis Volnovakha», en français. Une référence bien sûr au «Je suis Charlie» désormais mondialement célèbre après le massacre de Paris. Dimanche 18 janvier, une manifestation sous ce thème aura lieu dans la capitale Kiev.

Funérailles 

Vendredi 16 janvier, à Chakhtiorsk, c’était jour de funérailles.

À un journaliste russe, Olga hésite à émettre sa thèse sur l’origine du tir. Une fois la caméra éteinte, elle parle. «Bien sûr que ça provenait de la RPD.» La famille Karpov n’appuie pas les séparatistes. Le défunt Anatoli était le premier à les détester. «Il jurait toujours contre eux. Il savait que l’industrie minière de la région ne survit que grâce aux subsides de Kiev, et donc que ce n’était pas une bonne idée de se séparer.»

Dans les discours vantant les vertus d’Anatoli Ivanovitch, membres de la famille et amis évitent les prises de position politique. Mais dans les discussions privées, les loyautés ressortent. Si une voisine insinue prudemment que les séparatistes sont coupables, une petite cousine croit fermement le contraire. Enragées, elle – aussi appelée Olga – est convaincue: «Vous pensez vraiment que les nôtres (les séparatistes) auraient pu tuer leurs propres gens? C'est de la provocation, c’est certain. Les Ukrainiens ont tout orchestré.»


Anatoli Karpov reposera en paix. Pour les survivants, alors que les violences se sont intensifiées au cours de la dernière semaine, la fin de la guerre n’apparaît toujours pas à l’horizon.

mercredi 12 novembre 2014

À table avec l'ennemi


Voilà, c'est parti! "À table avec l'ennemi" débute ce jeudi 13 novembre à 20h sur TV5 Canada! Au menu au fil des semaines: Colombie, Gaza, frontière américano-mexicaine, Rwanda, Chiapas et Sri Lanka.
« À table avec l’ennemi » est une série documentaire qui plonge au coeur de la réalité des habitants de zones de conflit aux quatre coins de la planète.
Le journaliste Frédérick Lavoie et le chef cuisinier Charles-Antoine Crête parcourent une région affectée afin de découvrir les racines et les conséquences du conflit, à travers les témoignages des belligérants et des victimes.
L’émission culmine avec un « souper de la paix », réunissant des représentants des parties opposées : politiciens, militants, militaires ou simples quidams. Autour d’un repas inspiré par les traditions et ingrédients locaux, les « ennemis » sont amenés à discuter de ce qui les unit, les divise et des façons d’en arriver à une paix durable.
Il s’agit d’offrir aux téléspectateurs un regard humain sur des conflits souvent complexes qui font périodiquement les manchettes.
La série s’inspire du format norvégien « Til bords med fienden », diffusée sur les ondes de la chaine de télévision commerciale la plus importante de ce pays TV2. « À table avec l’ennemi » est la première adaptation de ce format à l’extérieur de son pays d’origine.

Pour en savoir plus ou pour visionner les épisodes (disponibles seulement pour la semaine suivant leur diffusion): http://tv5.ca/a-table-avec-lennemi/

jeudi 29 août 2013

Dahi handi: pyramides humaines au nom de Krishna... et de la politique



Chaque année à l'occasion de l'anniversaire du dieu Krishna («Krishna janmashtami»), des centaines d'équipes participent à des concours de pyramides humaines à travers Bombay et l'État du Maharashtra. L'objectif est de former une pyramide assez haute pour aller casser un pot contenant du lait, du yogourt, du beurre, des fruits et de l'eau, accroché dans les airs.


La tradition du «dahi handi» («pot de yogourt») est tirée d'un épisode du Mahabharata, l'une des deux grandes épopées de la mythologie hindoue avec le Ramayana. Selon la légende, Krishna avait l'habitude de voler des pots de yogourts et de beurre. 

Depuis quelques années, les partis politiques ont récupéré l'événement. Députés et conseillers municipaux font monter les enchères et organisent chacun leur dahi handi en promettant à l'équipe gagnante une récompense allant jusqu'à 150 000$ (l'histoire ne spécifie pas la provenance de ces fonds...)





L'événement est loin d'être sans danger. Les «châteaux espagnols» s'effondrent très souvent et les blessures sont nombreuses. L'an dernier, deux participants sont morts et 225 ont dû être hospitalisés. Certains demeurent paraplégiques. Le record Guiness de la plus haute pyramide – 43,79 pieds (13,34 mètres) – date de l'an dernier. 







mardi 27 août 2013

Varanasi: sacré Gange


(Paru le 17 août 2013 dans le cahier Voyage de La Presse)

Varanasi, Inde - Si vous en avez assez des réincarnations, c'est à Varanasi, sur les rives du Gange, qu'il faut venir pousser votre dernier soupir. Ou du moins, vous faire incinérer. Dans cette ville sacrée de l'hindouisme, plongée dans la spiritualité jusqu'au cou, les harceleurs de touristes ne manquent toutefois pas de vous ramener constamment les deux pieds sur terre.



Les journées commencent tôt à Varanasi, cité autrefois baptisée Bénarès, et chérie des hippies pendant les années 60 et 70. Dès le lever du soleil, vers 5h, la ville se met en branle. Du balcon de l'hôtel, on entend immanquablement les bateliers sur les ghats - ces marches en pierre qui mènent au fleuve - inviter les visiteurs à une petite balade matinale sur le Gange. C'est que dans trois heures, il sera trop tard. Le soleil sans pitié rendra l'exercice suicidaire.
Sur le ghat Manikarnika, les cendres des bûchers funéraires de la nuit passée laissent échapper leurs derniers nuages de fumée. Les doms, une caste d'intouchables qui détient le monopole de la tâche ingrate de brûler les morts, s'affairent à déblayer les lieux en prévision de l'arrivée de nouveaux cadavres. D'autres s'occupent de décharger les bateaux remplis de billots, qui seront utilisés pour les bûchers.
Eaux troubles
En se baladant sur les quelques kilomètres de ghats qui longent le Gange, on observe les baigneurs de tous âges en train de se "purifier" dans le très pollué fleuve sacré. Autour d'eux, des troupeaux entiers de vaches - tout aussi sacrées - plongent dans l'eau opaque pour se rafraîchir. Outre les déchets de toutes sortes qui flottent à la surface, l'idée que des cadavres d'enfants, de suicidés, de femmes enceintes, d'hommes saints et autres interdits de crémation y sont régulièrement jetés nous convainc de ne pas y tremper le pied à notre tour.
En dépit du mysticisme environnant, il est pratiquement impossible de trouver une quelconque tranquillité d'esprit en déambulant au bord du Gange. "Boat? Postcard? Massage? Haschisch?" À toute heure, le touriste est sollicité, suivi sur plusieurs mètres, avec une insistance qui n'accepte aucun refus, qu'il soit poli ou agressif.
Paradoxalement, dans cette ville censée célébrer l'harmonie entre les hommes et les dieux, il faut donc savoir mettre son humanité de côté. Seul moyen de rester zen: ignorer systématiquement ceux qui vous abordent d'un air déterminé. Tout signe d'attention à leur égard équivaut à une entrée dans un piège à doigts chinois dont il pourrait ne pas être aisé de sortir sans se délester de quelques roupies.
Retrait dans la vieille ville
Lorsque la chaleur devient trop intense sur les ghats, mieux vaut se retrancher dans les ruelles exigües de la vieille ville. En se perdant dans les dédales de boutiques d'artisanat et de stands d'alimentation, il est toutefois recommandé de garder la tête basse. Pas autant pour fuir les regards des vendeurs désespérés que pour éviter de mettre le pied dans un tas de fumier ou encore de marcher sur un chien errant qui dort insouciamment sur le pavé.
Cérémonies et bûchers funéraires
Vers 17h, lorsque la chaleur de l'après-midi commence à se faire moins oppressante, habitants, fidèles et touristes envahissent de nouveau les ghats. À plusieurs endroits, les jeunes hommes transforment ces immenses escaliers de pierre en étranges terrains de cricket longilignes qui ont peu à voir avec la surface de jeu habituellement ovale et plate du sport national de l'Inde. Les bons frappeurs envoient régulièrement la balle dans le Gange, ce qui oblige les voltigeurs à une petite baignade pour aller la récupérer.
Dans les coins moins fréquentés, on retrouve des amoureux prudes, tranquillement assis côte à côte. Pas question qu'ils s'embrassent en public, si ce n'est que très discrètement. Nous sommes en terre conservatrice. Ils doivent donc se contenter de se tenir par la main et de discuter jusque tard le soir.
Le coucher du soleil marque également le début des cérémonies religieuses sur le ghat principal. Elles sont destinées autant aux touristes étrangers qu'aux pèlerins. La configuration des lieux limitant le nombre de places, une partie des spectateurs regarde les rituels colorés et enflammés à partir d'embarcations sur le fleuve.
La vraie expérience humaine de Varanasi se trouve toutefois du côté des bûchers funéraires de Manikarnika. Certes, là aussi les arnaqueurs pullulent, cherchant à vous soutirer une "amende" pour une photo interdite que vous n'avez jamais prise.
Mais on peut aussi y trouver une réelle sincérité, chez les pèlerins et visiteurs funéraires. Comme chez ce jeune homme de l'État du Bihar voisin qui nous aborde pour s'enquérir de notre origine. Dans un anglais plus que sommaire, il explique qu'il accompagne la dépouille de son oncle octogénaire, mort quelques jours plus tôt. Après avoir été immergé dans le Gange, le corps est recouvert de billots de bois, vendus très chèrement à la famille par les doms. Un brahmane (prêtre hindou) effectue les derniers rituels avant qu'un proche mâle du défunt allume le bûcher. Pas une larme n'est versée durant tout le processus. Après tout, le trépassé a une chance inouïe: lorsque ses cendres seront jetées dans le fleuve sacré, il atteindra la moksha, la libération finale de l'âme du cycle des réincarnations. Fini les souffrances terrestres.

Cinq choses insolites à faire en Inde

(Paru dans le cahier voyage de La Presse le 17 août 2013)


1. VISITER LE MUSÉE DES TOILETTES
Caché dans un quartier excentré de l'ouest de New Delhi, ce fascinant musée retrace l'histoire de la toilette et les défis sanitaires de l'Inde moderne, où plus de la moitié des foyers ne disposent pas de latrines. Apprenez notamment comment on transforme les excréments en gaz à cuisson.
2. PLONGER AU COEUR DE LA KUMBH MELA
Plus grand rassemblement religieux de la planète, la " Fête de la cruche " a attiré cette année 120 millions d'hindous en 55 jours au bord du Gange. La ville temporaire créée pour l'occasion est impressionnante, tout comme les saddhus, ces saints hommes de l'hindouisme au coeur de la fête. La Kumbh Mela est tenue en alternance dans quatre villes, et les prochaines présentations auront lieu à Nasik (2015) et à Ujjain (2016).
3. OBSERVER LES FLAMANTS ROSES URBAINS
Chaque hiver, 10 000 flamants roses viennent se régaler sur les berges vaseuses de Bombay... aux abords d'une raffinerie de pétrole. À quelques minutes du centre-ville, l'endroit est facile d'accès. Apportez vos jumelles et un bon objectif. Mais faites vite, car le développement chaotique de la mégapole et la pollution menacent chaque année un peu plus ce lieu de migration.
4. REGARDER COPULER LES LUCIOLES
Durant les nuits de juin, le village de Purushwadi, dans le Maharashtra, prend des airs de Noël pas très catholique. Les arbres du village sont illuminés par des lucioles femelles en rut, qui attirent leurs partenaires mâles en se faisant aller le clignotant. Le spectacle est féérique. L'agence d'écotourisme Grassroutes organise des excursions à Purushwadi. Les citadins sont nourris et guidés par les villageois, principaux bénéficiaires de cette microindustrie.
5. DÉCOUVRIR LES COULISSES D'UN BIDONVILLE
Rendu célèbre par le film Slumdog Millionaire, le bidonville de Dharavi, en plein coeur de Bombay, est loin d'être un simple ramassis de misère. Ses habitants sont à l'origine de milliers de petites entreprises, preuve qu'on peut créer une économie avec des bouts de chandelles. L'agence Reality Tours organise des excursions explicatives de Dharavi, plus sociologiques que voyeuristes (photos interdites). Il est aussi facile et sécuritaire d'aller se perdre par soi-même le jour dans cet ensemble de ruelles étroites, étourdissantes et insalubres.

Inde: l'utopie Chandigarh

(Paru dans la section Voyage de La Presse + le 17 août 2013)



(Chandigarh, Inde) - C'est le rêve d'une cité nouvelle, entièrement planifiée, dans un pays pauvre et chaotique. Chandigarh, c'est la rencontre de deux grands esprits, l'architecte franco-suisse Le Corbusier et le premier premier ministre de l'Inde indépendante, Jawaharlal Nehru. Soixante ans après sa fondation, l'utopie a perdu de son lustre, mais Chandigarh demeure l'une des villes les plus agréables du pays.
La ville est située à peine à plus de 250 km au nord de Delhi. Mais en Inde, on dit que ceux qui n'ont pas les moyens de se payer un voyage en Europe ou en Amérique du Nord peuvent toujours aller faire un tour à Chandigarh pour en avoir un aperçu.
La comparaison doit être prise avec un gros grain de sel, mais n'empêche, en arrivant de n'importe quel capharnaüm urbain surpeuplé du reste du pays, la capitale conjointe des États de l'Haryana et du Pendjab (qui ne fait toutefois officiellement partie d'aucun des deux) a de quoi dérouter. Car contrairement à la plupart - sinon la totalité - des 53 autres villes de plus de 1 million d'habitants de l'Inde, Chandigarh donne l'étrange impression d'être habitable. Ce qu'il faut lire : on pourrait y élever des enfants sans trop craindre pour leur santé pulmonaire et leur sécurité chaque fois qu'ils traversent la rue.
La ville fleurie
Ville en damier, Chandigarh est organisé en secteurs numérotés, divisés par des artères à plusieurs voies, dont une réservée pour les bicyclettes et les rickshaws (vélo-taxis). Les ronds-points fleuris à chaque intersection auraient de quoi faire rougir bien des villes québécoises. Tout comme la quantité innombrable de parcs, de verdure et d'arbres en bordure de route.
Si ce n'était des chiens errants, de l'irritante manie du klaxon à tout vent même en l'absence d'embouteillage et des vendeurs de chai (thé au lait) sur les trottoirs, on pourrait presque oublier qu'on est en Inde.
Et c'était bien l'objectif de l'édification de cette ville. Repartir à neuf.
Après la douloureuse partition des Indes britanniques (qui mena à la formation du Pakistan, à l'exil d'un côté ou de l'autre de la frontière de plus de 12 millions de personnes et à la mort de plusieurs centaines de milliers), le premier ministre Nehru a voulu faire de Chandigarh le « symbole de la libération de l'Inde, affranchie des traditions du passé, l'expression de la foi des nations dans l'avenir ».
L'idéal de Le Corbusier
Lorsque le déjà célèbre Le Corbusier s'est joint au projet après la mort subite du premier architecte, il venait aussi pour y réaliser un idéal. Et « non pas pour faire de l'argent », comme il l'écrivit à Nehru dans une lettre aujourd'hui exposée dans son ancien bureau de Chandigarh, devenu le fort intéressant Centre Le Corbusier. « J'apporte à ce pays une doctrine [...], un savoir-faire technologique et une philosophie architecturale et urbanistique particulière. Bref, le fruit de l'expérience d'un homme de 65 ans. »
Carte blanche en main, Le Corbusier a utilisé Chandigarh pour expérimenter. De sorte que la ville qu'il a livrée est réellement « nouvelle ». Officiellement inaugurée le 7 octobre 1953, c'est un mélange de villas et de centres commerciaux à la nord-américaine et d'immeubles administratifs et d'habitation gris à la soviétique.
Le complexe « Capitale », qui regroupe la mairie, la haute cour, le parlement (aux allures de centrale nucléaire) et d'autres immeubles administratifs conjoints aux Pendjab et à l'Haryana est le meilleur exemple de cette influence socialiste. Le complexe est également censé être le haut fait d'armes de Le Corbusier. Mais six décennies plus tard, son lustre est depuis longtemps disparu. Une chose est certaine : sa visite ne vaut certainement pas toute l'énergie perdue pour obtenir les quatre ou cinq autorisations nécessaires pour y accéder.
Rock Garden
En 1958, alors que Chandigarh apprenait à exister, un inspecteur de la route aux tendances artistiques a commencé en secret à construire illégalement ce qui deviendrait des décennies plus tard la plus grande attraction de la ville. Et en quelque sorte, son antithèse.
Après avoir défriché un terrain à l'insu de l'administration locale, Nek Chand a commencé à y bâtir un immense labyrinthe de pierre, qui se voulait au départ une reconstitution de son village natal, de l'autre côté de la nouvelle frontière indo-pakistanaise hautement militarisée. Pour édifier son « Royaume des dieux et des déesses », il n'a utilisé que des matériaux recyclés, la plupart provenant des villages rasés pour faire place à Chandigarh.
Lorsque les autorités l'ont découvert en 1973, loin de le démolir, ils ont plutôt financé la poursuite des travaux et libéré Chand de ses tâches pour qu'il se consacre à temps plein à son édification.
Rebaptisé Rock Garden, le complexe hétéroclite joue avec les dimensions : après un haut couloir étroit en pierre, on passe par une porte minuscule pour accéder à un vaste espace orné de statuettes d'humains et d'animaux faites de matériaux divers, espace à son tour suivi d'une chambrette exigüe. Contrairement au reste de la ville linéaire, impossible de deviner ce qui nous attend au détour de ce jardin des fantaisies.
Chandigarh, ville nouvelle, certes, mais ville indienne tout de même. Il y a ici de la place pour tout. Et son contraire.
Comment s’y rendre?

Trois trains quotidiens relient Chandigarh à New Delhi en trois heures et demie. De Chandigarh, un train rapide se rend à Amritsar en quatre heures.

L’aéroport de Chandigarh reçoit de nombreux vols en provenance des quatre coins de l’Inde, souvent via New Delhi. En s’y prenant un peu d’avance, le prix d’un aller simple varie entre 60 et 100$ CAN.

La fin du télégraphe indien


(Paru le 23 juin dans la chronique «Regards sur le monde» de La Presse +)
(Bombay, Inde) - La dernière fois que le télégraphiste D. B. Wargade a reçu un télégramme personnel, c'était en 1987. « Mon frère m'annonçait le décès de mon père. Le livreur m'a offert ses condoléances », se rappelle-t-il. Depuis, M. Wargade a transmis des milliers de taar (« télégrammes », en hindi) à travers Bombay, l'Inde et le reste du monde. Mais plus personne n'a utilisé cette technologie pour l'informer de quoi que ce soit.
L'annonce il y a 10 jours par la société d'État BSNL de l'interruption du service télégraphique indien - l'un des derniers réseaux du genre dans le monde - ne l'a donc pas du tout surpris. « Ils perdent des dizaines de millions de roupies par année [23 millions, selon BSNL]. Tout cela est normal avec les progrès technologiques. Les gens préfèrent communiquer par SMS ou par internet aujourd'hui », constate M. Wardage, sans l'once d'un regret. Comme ses collègues, il sera assigné à d'autres tâches d'ici sa retraite, dans trois ans.
Depuis l'établissement en 1850 de la première ligne entre Calcutta et Diamond Harbour, le télégraphe a été étroitement lié à l'histoire de l'Inde. En 1857, alors que le réseau s'étendait déjà sur plus de 6400 km, il a joué un rôle crucial dans la répression par l'armée britannique de la révolte des cipayes, premier mouvement anticolonial du pays.
Jusqu'à la libéralisation de l'économie, en 1991, le télégraphe demeurait le seul moyen de communication d'urgence pour une majorité d'Indiens, qui devaient souvent attendre jusqu'à 10 ans l'installation d'une ligne téléphonique dans leur maison.
Aujourd'hui, même si les taux de pénétration de l'internet et de la téléphonie cellulaire demeurent encore faibles - le quart des Indiens seulement possèdent un cellulaire -, les avancées technologiques ont fini par avoir raison du télégraphe. À 25 roupies (0,40 $) les 30 mots - mais cinq roupies seulement pour l'annonce d'un décès -, il ne fait pas le poids devant le texto ou le gazouillis.
Inévitable déclin
En 34 ans au Bureau télégraphique central de Bombay, D. B. Wardage a connu l'âge d'or de ce système de communication, sa modernisation, puis son déclin.
Pour joindre le prestigieux service en 1979, il a dû suivre un cours intensif de neuf mois, durant lequel il a appris à maîtriser le code morse, en anglais, mais aussi en hindi et en marathi, la langue officielle de l'État du Maharashtra.
Six ans plus tard, les manipulateurs du code morse étaient remplacés par des téléimprimeurs, sorte de machine à écrire expédiant les messages déjà sous forme de texte. À cette époque, le réseau comptait 45 000 bureaux à travers le pays et acheminait quelque 60 millions de télégrammes annuellement.
Depuis le milieu des années 2000 et l'implantation du Système de messagerie télégraphique sur le web, l'envoi d'un télégramme entre les 671 bureaux restants ne diffère guère de celui d'un courriel.
Preuve légale
Hormis une vague de nostalgie, la fin de la télégraphie pourrait causer des tracas judiciaires à certains. C'est qu'en Inde, un télégramme fait office de document légal. La presque totalité des 5000 télégrammes toujours envoyés quotidiennement le sont pour cette raison. Avocats, policiers, courtiers et autorités gouvernementales s'en servent pour transmettre des avis importants. Les soldats en permission correspondent avec leur base par télégramme pour demander une extension de séjour. Pour l'instant, rien n'a été prévu afin de pallier la disparition de cet outil juridique plus rapide que le courrier recommandé.
Cela donne au moins une raison de regretter la mort du patriarche des micromessages.
Un télégramme au Canada
Au Canada, deux entreprises, Telegrams Canada et Télégramme Plus, ont repris la tâche délaissée par AT & T en 1999. Elles ne prennent toutefois les commandes que par l'internet ou par téléphone et facturent au moins 20 $ par missive, le double pour un télégramme international.

Inde: arnaques et bidonvilles

(Publié le 15 juin 2013 dans La Presse)


(Bombay, Inde) - Plus de la moitié des 18 millions d'habitants de Bombay vivent dans des bidonvilles. Pour améliorer leurs conditions de vie, les autorités ont lancé un programme de relogement censé profiter à la fois aux citadins défavorisés et aux promoteurs immobiliers. La réalité est toutefois moins idyllique que le projet sur papier.
Quand les habitants de Ganesh Krupa ont appris qu'ils auraient gratuitement droit à un logement neuf, ils étaient enchantés. Leur bidonville de passages étroits, d'égouts à ciel ouvert et de baraques faites de ciment et de tôle serait rasé, mais c'était pour faire place au progrès. Et ils seraient les premiers à en bénéficier. Dix ans plus tard, le rêve a un arrière-goût de duperie.
« Nous n'avons jamais signé de contrat avec cette entreprise. » C'est ce que répète Manda Digambar Mane en regardant, impuissante, la pelle mécanique du promoteur Shivalik remuer les ruines de sa demeure.
Quelques heures plus tôt, la dame de 40 ans avait toujours du linge accroché sur la corde, espérant que l'avis d'expulsion placardé sur sa maison ne serait pas mis à exécution.
La voilà désormais à la rue avec son mari et leurs deux enfants, entourés de meubles et d'effets personnels rapidement jetés dans des sacs de jute, comme des dizaines de familles voisines.
Faux miracle
Pour les résidants de Ganesh Krupa, un secteur de Golibar, deuxième plus grand bidonville de Bombay avec 125 000 habitants, tout avait pourtant bien commencé. En 2003, quelque 300 familles voisines avaient décidé de profiter d'un plan gouvernemental de réhabilitation des bidonvilles, présenté comme la solution miracle pour en finir avec les quartiers insalubres des mégapoles des pays en développement.
Selon ce modèle, une communauté défavorisée forme un regroupement administratif et se lie à un promoteur pour qu'il rase ses baraques et les remplace par des tours dans lesquelles chaque famille obtient un appartement gratuitement. En échange, l'entreprise a le droit de bâtir un nombre égal d'appartements destinés à la vente.
Dans un contexte de boom immobilier comme celui de Bombay, l'équation ne devait faire que des gagnants. Or, les habitants de Ganesh Krupa disent aujourd'hui avoir été trompés. Ils jurent n'avoir jamais conclu d'entente avec Shivalik. L'entreprise aurait selon eux falsifié leurs signatures pour obtenir les autorisations de démolition.
Ils ne sont pas seuls. Cinq autres regroupements de citoyens sont devant les tribunaux pour bloquer un projet de réaménagement. Le ministre fédéral du Logement s'est maintes fois inquiété des « irrégularités présumées » qui entachent le plan de réhabilitation.
« Ce programme est avant tout une façon pour les politiciens, les promoteurs et les bureaucrates de mettre la main sur des terrains de grande valeur », constate Medha Patkar, célèbre militante des droits des démunis, qui a mené plusieurs grèves de la faim et manifestations pour freiner les démolitions contestées.
Dans certains cas, les bidonvilles se sont transformés en demeures luxueuses et en centres commerciaux, alors que leurs habitants étaient relogés en périphérie de la ville.
« Nous ne sommes pas contre le développement », assure Shailesh Kamkar, un résidant de Ganesh Krupa qui a déjà rebâti deux fois sa maison après le passage des démolisseurs. « Nous voulons simplement un vrai contrat, qui indique clairement les conditions et surtout, que nous obtiendrons notre logement ici même. » Il craint notamment d'avoir à passer plusieurs années dans un camp transitoire, où les conditions sont pires que dans les bidonvilles. Plusieurs familles participant à des projets similaires ont connu ce sort.
Odeur de collusion
Shivalik réfute toutes ces accusations. « La plus haute cour du pays nous a donné raison », commentait début avril à La Presse son jeune vice-président exécutif, Tejas Ajgaonkar, tout sourire en observant les pelles mécaniques raser une partie de Ganesh Krupa.
M. Ajgaonkar dénonce une tentative de « chantage » de la part d'une « minorité » de citoyens avares. « Dix d'entre eux sont venus à mon bureau récemment pour me demander plus d'argent [en échange de leur consentement à déménager]. »
Il reconnaît tout de même se réserver le droit de reloger les habitants ailleurs que sur leurs terrains actuels. « Il y aura peut-être des déplacements, mais rien d'extrême », promet-il.
Pour la militante Medha Patkar, le simple fait que des ordres d'expulsion puissent être donnés avant même la fin des procédures judiciaires démontre la collusion entre les autorités et les promoteurs. Le seul espoir de justice repose à son avis dans la mobilisation. « Qui expose la corruption ? Pas la cour, pas les agences de régulation. Ce sont des gens ordinaires avec une force extraordinaire. »