mardi 27 août 2013

Inde: la peine de mort revient en force


(Publié le 11 mars 2013 dans La Presse)
(Bombay, Inde) - Les bourreaux indiens reprennent du service. Depuis trois mois, deux détenus ont été exécutés dans le pays. C'est autant qu'au cours des 20 dernières années. D'autres condamnés pourraient passer à la potence très bientôt. Un moyen pour le gouvernement de plaire à une opinion publique avide de vengeance contre les terroristes et les violeurs.
"Rendez-nous justice, pendez les violeurs!" Lors de la vague de manifestations déclenchée par le viol collectif d'une étudiante dans un autobus de New Delhi, en décembre, c'est ce message que brandissaient à bout de bras plusieurs jeunes citoyens en colère.
Après l'exécution, en novembre, d'Ajmal Kasab, seul survivant du commando suicide qui a pris en otage le centre-ville de Bombay durant deux jours en 2008 et fait plus de 160 morts, les familles des victimes se sont dites "heureuses". La rue, elle, explosait de joie.
Idem lorsque le Cachemirien Afzal Guru a été pendu dans le plus grand secret, le 9 février, pour son implication dans l'attaque contre le parlement indien en 2001. Une implication qui n'avait pourtant pas été démontrée hors de tout doute raisonnable lors de son procès, qualifié d'"injuste" par plusieurs militants des droits de l'homme et journalistes d'enquête.
À un an d'une élection générale qui s'annonce très chaudement disputée, l'exécution de ces deux "terroristes" a été largement perçue par la presse indienne comme un geste populiste de la part du parti au pouvoir.
Décision politique
"Il est clair que, quoi qu'en disent les spin doctors du Congrès, la pendaison d'Afzal Guru était une décision politique visant à mettre du plomb dans l'aile de [Narendra] Modi", leader en vue du parti fondamentaliste hindou BJP, a écrit le journaliste Rahul Pandita dans l'hebdomadaire Open. Comme d'autres commentateurs, Pandita accuse le président Pranab Mukherjee de traiter les nombreuses demandes de grâce selon les intérêts de son parti plutôt que ceux de la justice.
Au début du mois, Mukherjee a décidé d'autoriser la peine capitale pour les violeurs dans les cas où la victime meurt ou demeure dans un état végétatif à la suite du crime.
Alors que le procès de cinq accusés pour le viol collectif d'une étudiante dans un autobus de la capitale bat son plein, cette mesure - qui doit être adoptée par le Parlement pour devenir permanente - tombe à point pour apaiser la grogne populaire devant le sort des femmes dans le pays.
Exécutions à venir
Il y a deux semaines, le président Mukherjee a refusé la demande de grâce de quatre hommes accusés d'un attentat qui a coûté la vie à 22 policiers en 1993.
Actuellement, quelque 475 détenus se trouvent dans les couloirs de la mort en Inde. Une vingtaine attend une commutation de peine de la part du président, dont trois personnes impliquées dans le meurtre du premier ministre Rajiv Gandhi en 1991.
Meenakshi Ganguly, directrice de Human Rights Watch pour l'Asie du Sud, s'inquiète de la fin de ce moratoire officieux sur les exécutions. Elle note que loin de dissuader les terroristes, l'application de la peine capitale a plutôt pour effet d'en faire des martyrs et d'exacerber les tensions politiques, comme ce fut le cas au Pakistan et au Cachemire après les pendaisons de Kasab et de Guru. Selon elle, la "joie" d'une bonne partie de la rue indienne à la suite des dernières exécutions ne doit pas servir à justifier la peine capitale.

Maha Kumbh Mela 2013: la grande fête de la cruche


(Paru dans La Presse le 10 février 2013)
(Allahabad, Inde) - C'est le plus grand rassemblement d'humains sur cette planète. Aujourd'hui, de 30 à 40 millions de personnes plongeront dans les eaux sacrées du Gange et du Yamuna, dans la ville indienne d'Allahabad, dans le cadre de la Maha Kumbh Mela. À l'issue des 55 jours de cette célébration, quelque 100 millions de pèlerins hindous y auront lavé leurs péchés. Notre collaborateur a passé quelques jours dans l'immense cité temporaire érigée pour ce festival phare du calendrier hindou.
Allahabad - Ça s'est passé il y a quelques millénaires. Les dieux et les démons s'affrontaient dans le ciel pour une cruche contenant le nectar de l'immortalité. Durant la bataille, quatre gouttes ont été renversées sur la Terre. L'une d'elles, au confluent du Gange, du Yamuna et du mystérieux Sarasvatî, fleuve aujourd'hui asséché - s'il a même déjà existé.
En faisant sa baignade rituelle à cet endroit précis il y a une semaine, c'est à ce mythe que songeait Balakrishnan, exportateur de tapis venu de l'autre bout du pays pour participer à la Maha Kumbh Mela, «grande fête de la cruche». Beaucoup plus qu'au niveau de pollution inquiétant des cours d'eau. «Ces fleuves ont des pouvoirs divins. Je ne peux pas attraper de maladie. C'est de l'eau sacrée!», lance le sexagénaire, en s'essuyant la tête.
Tenue tous les 12 ans à Allahabad, dans le nord de l'Inde, cette célébration réunit depuis le 14 janvier des millions de fidèles venus se purifier l'âme et obtenir la bénédiction des sâdhus, les saints hommes de l'hindouisme, gardiens de la tradition et principaux acteurs du festival.
Ville temporaire
Au-delà de l'aspect religieux, la Maha Kumbh Mela constitue surtout un défi logistique majeur pour les autorités indiennes. Durant près de deux mois, Allahabad, qui compte 1,2 million d'habitants, doit nourrir, loger et transporter l'équivalent de dizaines de fois son poids démographique.
Seule solution: construire une ville temporaire dans la ville.
Érigée sur des terres en bonne partie inondées durant la saison des pluies, cette cité hétéroclite de tentes et de chapiteaux s'étend sur 20 km2 le long des deux fleuves. Elle possède notamment sa propre administration, un corps de police de 30 000 agents, 14 hôpitaux, ainsi que des réseaux routiers, sanitaires, électriques et d'eau. Chaque congrégation religieuse, chaque gourou a droit à un lopin de terre pour abriter ses disciples.
Des milliers de petits commerçants s'y sont également installés pour profiter de cet immense bassin de consommateurs, tout comme les plus grandes sociétés de dentifrice, biscuits, télécommunications ou autres qui tiennent des stands sur les lieux. Même les banques et le service postal ont ouvert des bureaux en panneaux de contreplaqué.
Difficile propreté
Maintenir une relative propreté sur cet emplacement poussiéreux est un combat de tous les instants. D'autant plus que la plupart des pèlerins proviennent de la campagne, où à peine 30% des foyers possèdent des installations sanitaires. Le terrain compte bien 35 000 toilettes, mais plusieurs préfèrent faire leurs besoins sur le bord des routes en terre battue ou sur les berges. Les bennes à ordures sont plus nombreuses que dans une ville indienne moyenne, mais l'armée de préposés à l'entretien peine à ramasser les détritus naturellement jetés au sol. Sans compter les offrandes faites aux fleuves sacrés, sous la forme de noix de coco et de bateaux en papier journal remplis de fleurs et d'encens, que les préposés doivent constamment repêcher à l'aide de filets.
À l'hôpital central de la Kumbh Mela, le médecin en chef Shakti Basu se réjouit tout de même du relatif succès de la prévention sur les dangers des eaux du Gange, où les niveaux de toxines dépassent largement ceux admis pour la baignade. Sur les quelque 6000 patients traités chaque jour sur les lieux, un nombre insignifiant se plaint de problèmes gastriques ou dermatologiques, indique-t-il.
Hindou pratiquant, M. Basu croit que l'explication n'est toutefois pas seulement scientifique. «La Kumbh Mela repose sur un pilier: la foi. Certains croient que boire l'eau du fleuve leur apportera le salut. Au-delà de toutes les précautions et de tous les préparatifs, il faut prendre en considération l'aspect surnaturel de la chose. La foi qui anime les pèlerins aide aussi à les garder en santé.»
Tous à l'eau!
Aujourd'hui, de 30 à 40 millions de pèlerins sauteront à l'eau pour absoudre leurs péchés et ceux de leurs vies antérieures. Le privilège de la première baignade est réservé aux 13 clans de naga sâdhus, ces ascètes nus recouverts de cendres, à la longue barbe et aux tresses rastas, armés d'épées ou de tridents. Par le passé, les combats entre les groupes de naga sâdhus pour accéder à l'eau avant leurs rivaux ont souvent été sanglants. Une fois leurs ablutions terminées, les ascètes cèdent la place aux simples fidèles, généralement venus en famille. La Maha Kumbh Mela se poursuit jusqu'au 10 mars.

Le Québec veut étendre sa présence en Inde


(Paru dans La Presse Affaires le 1er février 2013)

New Delhi, Inde - "La décision [du gouvernement Charest] de faire de l'Inde une priorité il y a huit ans a donné des résultats. Sa persévérance a payé." Venant de la bouche d'un ministre péquiste, cette reconnaissance n'est pas banale. En mission économique en Inde cette semaine, le ministre des Relations internationales et du Commerce extérieur, Jean-François Lisée, a constaté que le Québec avait su se tailler une place dans cette économie émergente. Et pas question de s'arrêter là.

L'Inde est si vaste et plurielle qu'il peut être difficile de savoir par où l'aborder. La stratégie du gouvernement du Québec est de la conquérir État par État.

Cap sur le Madhya Pradesh
En 2007, le gouvernement Charest a ouvert un bureau du Québec à Bombay, la grouillante capitale économique du pays et de l'État du Maharashtra. Six ans plus tard, le commerce bilatéral entre l'Inde et Québec a doublé, pour atteindre plus de 1 milliard de dollars.
Fort de ce succès, le gouvernement québécois cherche désormais à étendre ses relations à la région voisine du Madhya Pradesh, qui compte 72 millions d'habitants.
"Il a été classé au 2e rang [sur 28] des États les plus business friendly dans le pays", note le ministre Lisée, accompagné pour cette mission d'une semaine de la ministre à la Politique industrielle, Élaine Zakaïb, et d'une quinzaine de gens d'affaires québécois venus tâter le marché indien.
En plein centre du pays, le Madhya Pradesh se trouve au milieu du couloir commercial entre Bombay et la capitale New Delhi, pour lequel le gouvernement indien compte investir 90 milliards de dollars en infrastructures et nouvelles industries d'ici 2017.
"[Le gouvernement du Madhya Pradesh] est particulièrement intéressé par la grappe des technologies écologiques. Leurs investissements dans les énergies alternatives seront massifs au cours des prochaines années", note le ministre, qui croit que le Québec pourra en profiter.
L'État, au quatrième des plus plus pauvres de l'Inde avec un produit intérieur brut (PIB) par habitant de 583$ (2011), a connu une croissance de 12% l'an dernier. Des systèmes de métro sont en développement à Bhopal et Indore, les deux plus grandes villes de l'État. "Bombardier attend que les appels d'offres soient lancés", dit M.Lisée, notant que l'entreprise québécoise - qui a déjà obtenu pour 1 milliard en contrats pour la construction des métros de Delhi et Bombay au cours des dernières années - est aujourd'hui le 12e employeur étranger en Inde.

Bécancour
Si la mission n'a pas mené à la signature d'ententes entre des entreprises québécoises et indiennes, elle aura permis de faire avancer le dossier de l'usine d'urée à Bécancour. Annoncée en grande pompe par le nouveau gouvernement en octobre - au même moment, la décision était prise de fermer la centrale nucléaire de Gentilly-2 à quelques kilomètres de là -, l'usine de l'indienne IFFCO pourrait voir le jour avant l'échéancier prévu de 2017.
"On veut créer un comité ministériel pour faire accélérer l'avancement du projet à travers les différents ministères impliqués. Parce qu'eux (IFFCO), ils sont prêts", souligne Élaine Zakaïb, qui espère "une première pelletée de terre au printemps 2014". Le projet chiffré, à 1,2 milliard de dollars, créerait plus de 200 emplois à terme.

Amiante et libre-échange
L'arrêt de production définitif de l'amiante annoncé par le gouvernement Marois l'automne dernier laissera un trou de 39,1 millions dans les exportations québécoises en Inde. Mais le ministre Lisée ne s'en inquiète pas outre mesure. "La croissance est tellement forte qu'on ne s'en rendra même pas compte."
Pour favoriser le développement des liens économiques, M. Lisée espère que le gouvernement du Canada pourra en arriver à un accord de libre-échange avec l'Inde d'ici la fin de 2013, tel qu'il est prévu. Une entente pour donner accès aux cinéastes indiens aux crédits d'impôt canadiens est également sur la table. "Le ministre du Tourisme du Maharashtra m'a dit: "Il faut que vous vous organisiez pour qu'un film de Bollywood soit tourné au Québec. Si vous y arrivez, tous les touristes indiens vont vouloir venir chez vous!""

Viol collectif de New Delhi: sans nom, mais pas sans voix

(Paru dans La Presse le 24 janvier 2013)

(Bombay, Inde) - Interdit de publication, le nom de la victime d'un viol collectif qui ébranle l'Inde depuis un mois est toujours inconnu. Son histoire, elle, émerge au grand jour. Alors que les suspects du meurtre sordide font face à la justice et qu'un comité, mis sur pied par le gouvernement, recommande l'adoption de lois plus sévères sur les agressions sexuelles, notre collaborateur en Inde retrace la vie de celle que les foules en colère appellent dorénavant la "fille de l'Inde".
Sa réalité et ses rêves étaient le reflet de ceux de millions d'Indiennes. La nuit, dans un centre d'appels, la jeune femme de 23 ans répondait aux questions d'hypothèque de Canadiens situés à 10,5 fuseaux horaires à l'ouest de l'Inde. Le jour, elle étudiait pour devenir kinésithérapeute, une profession qui lui aurait permis de sortir ses proches de la misère.
Comme toutes les Indiennes, elle devait naviguer dans une société patriarcale où le harcèlement et la violence à l'égard des femmes sont rarement punis, et souvent imputés à leur comportement de "mauvaises filles". C'est une manifestation extrême de cette réalité qui lui a coûté la vie, quand elle a été brutalement violée par six hommes à coups de barre de fer rouillée dans un autobus lorsqu'elle revenait d'une représentation de L'histoire de Pi, un dimanche soir, avec un copain.
Avant le drame, l'histoire de la "fille de l'Inde" - comme l'ont surnommée les médias indiens faute de pouvoir révéler l'identité d'une victime de viol - était celle d'une jeune hindoue ordinaire issue d'une famille ordinairement pauvre.
Il y a 30 ans, ses parents ont quitté la campagne de l'Uttar Pradesh, l'un des États les plus pauvres du pays et le plus populeux, pour s'installer dans la capitale, New Delhi. Appartenant à une caste de travailleurs agricoles, ils se sont déplacés vers la ville afin d'assurer un meilleur avenir à leurs futurs enfants. Un avenir qui passerait par des études.
Écolière brillante
C'est l'aînée de la famille qui devait tracer la voie pour ses deux frères, aujourd'hui âgés de 17 et 15 ans. Et à ce compte, elle réussissait bien.
Écolière brillante, elle avait commencé à gagner ses premiers sous en donnant des cours particuliers aux camarades moins doués. Son premier choix de carrière était de devenir médecin. Mais le salaire de son père, employé à l'aéroport de New Delhi pour 130$ par mois, n'aurait jamais suffi à payer les frais d'inscription. Elle a donc dû se tourner vers un institut de physiothérapie moins coûteux, situé à Dehradun, à 250 km au nord de la capitale, au pied de l'Himalaya. En vendant un lopin de terre ancestrale dans son village d'origine, la famille a pu assurer son admission en novembre 2008.
Mais cela n'aurait pas été suffisant. Après ses journées en classe, la jeune fille - petite, menue et enjouée selon ses amis - travaillait de nuit dans un centre d'appels dont les clients se trouvaient au Canada.
Au bout de quatre ans d'études, elle était de retour à New Delhi depuis octobre pour faire son stage final. Dans quelques semaines, elle allait obtenir son diplôme. En travaillant à temps complet comme kinésithérapeute, elle comptait prochainement rapporter 30 000 roupies (540$) à la maison chaque mois, un bon salaire de classe moyenne en Inde.
"Je veux faire construire une grosse maison, acheter une voiture et aller à l'étranger pour y travailler", aurait-elle confié, selon le Wall Street Journal, à son ami informaticien qui l'accompagnait le soir du drame et qui a été violemment battu par les six agresseurs.
Sa mort, hautement médiatisée et érigée en symbole par une foule en colère, a forcé le gouvernement à réagir. Une nouvelle loi antiviol plus sévère est en préparation et devrait porter son nom, car son père a donné l'autorisation pour qu'il soit bientôt dévoilé. Il y voit un "honneur" pour sa fille.
Clivage social
L'affaire a également révélé l'immense clivage entre les éléments progressistes et traditionalistes de la société indienne. D'un côté, les manifestants qui ont pris d'assaut les rues de la capitale au cours des dernières semaines, pour exiger une meilleure protection des femmes, leur droit de s'habiller à leur guise et de se déplacer en ville sans avoir à craindre d'être attaquées; de l'autre, des leaders conservateurs reprochant aux femmes de "provoquer" les viols par leur accoutrement et les "risques" qu'elles courent en s'aventurant hors du foyer familial dans un espace public essentiellement masculin qui, selon eux, doit le rester.
Les centaines de milliers de roupies versées par les différents ordres de gouvernement à la famille de la victime de ce fait divers retentissant visaient avant tout à apaiser la grogne populaire. Cet argent permettra peut-être à ses proches de briser le cycle de la pauvreté en payant de bonnes études aux deux frères survivants.
En cela, le sort de la "fille de l'Inde" et de sa famille diffère de celui des centaines d'autres victimes quotidiennes de viol dans le pays. Restées à l'ombre des projecteurs, elles doivent vivre avec le "déshonneur" et l'ostracisme qu'entraînent plus généralement les violences sexuelles pour celles qui osent les dénoncer.

Rahul Gandhi, l'héritier hésitant se prépare


(Paru dans La Presse le samedi 19 janvier 2013. Quelques jours après la publication, Rahul Gandhi devenait vice-président du parti du Congrès, présidé par sa mère Sonia)

(Mumbai, Inde) Son destin est de diriger l'Inde. Après son arrière-grand-père Jawaharlal Nehru, sa grand-mère Indira Gandhi et son père Rajiv, Rahul Gandhi se prépare à devenir premier ministre de la plus grande démocratie du monde. Or, le peu d'engouement que suscite sa candidature à l'extérieur de son parti risque de compliquer sa tâche aux élections de 2014.
Bombay - Son destin est de diriger l'Inde. Après son arrière-grand-père Jawaharlal Nehru, sa grand-mère Indira Gandhi et son père Rajiv, Rahul Gandhi se prépare à devenir premier ministre de la plus grande démocratie du monde. Or, le peu d'engouement que suscite sa candidature à l'extérieur de son parti risque de compliquer sa tâche aux élections de 2014. À 42 ans, Rahul Gandhi n'a peut-être pas de programme politique, mais il a un nom. Et pas n'importe lequel.
Au sein du Congrès, formation historique à l'origine de l'indépendance de l'Inde, être membre de la famille Nehru-Gandhi est amplement suffisant pour se voir offrir les commandes du parti sur un plateau d'argent.
Depuis ses débuts en politique en 2004 à titre de député d'Amethi, fief familial, dans l'État de l'Uttar Pradesh, Rahul Gandhi semble tout faire pour freiner sa propre ascension au pouvoir.
À chaque remaniement ministériel, il refuse un poste dans le cabinet du premier ministre Manmohan Singh, 80 ans, qui ne cesse pourtant de répéter qu'il est prêt à laisser la place aux jeunes.
C'est qu'avant de se voir confier la destinée de 1,2 milliard d'âmes, Rahul veut voyager et découvrir la «deuxième Inde». Celle qu'il n'a pas connue, en vivant sous haute sécurité depuis les assassinats successifs de sa grand-mère Indira en 1984 et de son père Rajiv en 1991.
«Tant qu'un leader n'est pas à même de comprendre ce qu'est la pauvreté [en visitant] la maison d'un pauvre, il ne peut ressentir la colère devant les atrocités commises contre les pauvres», a-t-il expliqué un jour.
«Il a fait des efforts sincères pour comprendre les réalités du pays», estime Aarthi Ramachandran, journaliste et auteure de Decoding Rahul Gandhi. «Mais malheureusement, cela s'arrête à une collecte de données. Il n'a pas été en mesure de les transformer en réel programme.»
En huit ans de politique active, son bilan demeure presque vierge. Tout au plus a-t-il réussi à démocratiser les organisations jeunesse du Congrès. Il ne se prononce que rarement - et toujours prudemment - sur les grands enjeux et son taux d'absentéisme au parlement dépasse les 50%.
Alors que le pays s'entredéchire sur la place des femmes dans la société après le viol collectif d'une étudiante dans un autobus de la capitale le 16 décembre, Rahul Gandhi n'a su qu'offrir ses condoléances à la famille de la victime.
Celui qui se présente comme le «soldat de l'homme ordinaire» dit vouloir inculquer à son parti et dans la société indienne le principe de «méritocratie»... tout en relevant l'ironie que ce combat constitue pour l'héritier de la «première famille» du pays.
En entrevue avec , Milind Deora, ministre d'État des Télécommunications, jure ne pas être au courant des ambitions politiques de son grand ami. «Ce qu'il veut faire et quand il veut le faire, c'est son problème. C'est à lui de décider», explique le député de Mumbai-Sud, 36 ans, lui-même issue d'une importante famille politique proche des Nehru-Gandhi.
La population indienne, pour sa part, n'est pas convaincue. En août dernier, un sondage plaçait Rahul Gandhi deuxième parmi les choix de prochain premier ministre. Loin derrière Narendra Modi, controversé ministre en chef de l'État du Gujarat et l'un des leaders les plus en vue du BJP, parti hindouiste de droite.
Cela n'a pas empêché le Congrès d'annoncer le 10 décembre que Rahul Gandhi, actuellement secrétaire-général du parti, dirigerait sa campagne aux élections générales, prévues au début de 2014. Il remplacera ainsi sa mère Sonia, présidente de la formation, qui avait refusé le poste de première ministre du pays en 2004 après le retour au pouvoir du Congrès.
Une troisième victoire consécutive en 2014 assurerait le poste de premier ministre à Rahul Gandhi. À moins, bien sûr, qu'il ne se désiste.

L'Inde: «pire pays du G20 pour être une femme»


(Paru dans La Presse le 27 décembre 2012)
Bombay, Inde - Le viol collectif d'une étudiante en kinésithérapie dans un autobus de New Delhi il y a deux semaines a déclenché une vague d'indignation à travers le pays qui va bien au-delà du simple fait divers. La victime, qui repose entre la vie et la mort, a été érigée en symbole des violences en tous genres que subissent quotidiennement les Indiennes dans "le pire pays du G20 pour être une femme".
Elle avait pris toutes les précautions d'usage: rentrer tôt du cinéma, emprunter des chemins bien éclairés, accompagnée d'un ami. Mais cela n'aura pas empêché six hommes ivres de la séquestrer dans un autobus en marche, la battre à coups de barre de fer, la violer et la jeter sur le bord de la route avec son ami. En plein coeur de la capitale indienne, un dimanche soir à 21h30.
Depuis, la rue indienne se déchaîne. Elle exige du gouvernement qu'il assure la sécurité des femmes, accélère le traitement des dossiers de viol dans un système de justice ultra engorgé, criminalise le harcèlement sexuel et instaure la peine de mort pour les violeurs.
Samedi, une manifestation à New Delhi a dégénéré en affrontement, faisant 143 blessés, dont 78 policiers. L'un des agents, victime d'une crise cardiaque, est mort hier. Les rassemblements dans la capitale ont été interdits alors qu'une partie du centre-ville a été fermée, ne faisant qu'aviver la colère des protestataires.
Pendant ce temps, l'étudiante de 23 ans est toujours sous respirateur, dans un état critique. Les blessures infligées ont été si brutales que les médecins ont dû retirer ses intestins, perforés par ses assaillants.
Violences quotidiennes
L'explosion de colère à la suite de ce viol a été spontanée. Mais entre les cas de violence et d'esclavage domestiques ou sexuels, les crimes d'honneur, le trafic sexuel et les foeticides et infanticides de filles, les raisons de s'indigner du sort des femmes germaient depuis longtemps.
En juin, un sondage mené auprès d'experts en genre par TrustLaw, une agence d'informations judiciaires, désignait l'Inde comme le pire pays du G20 pour les femmes, derrière même l'Arabie saoudite.
Dans la "plus grande démocratie du monde", hautement conservatrice et patriarcale, les cas de viols sont souvent tus, pour éviter de jeter l'opprobre sur la famille. Certains se terminent même en arrangement "à l'amiable", l'agresseur acceptant d'épouser sa victime. Et lorsque l'affaire se rend devant les tribunaux, seuls 26% des accusés sont condamnés, soit beaucoup moins que pour d'autres types de crime.
Au quotidien, l'Indienne doit naviguer dans des espaces public et privé essentiellement faits pour les hommes et contrôlés par ceux-ci. Lorsqu'elle s'aventure hors de la maison, elle est sujette au Eve-teasing, la "taquinerie d'Ève", euphémisme utilisé dans le pays pour parler du harcèlement sexuel à l'endroit de la femme, tentatrice originelle.
Priyanka, étudiante en administration rencontrée lors d'une petite manifestation dimanche à Bombay, dit subir à tous les jours les commentaires désobligeants d'inconnus dans la rue, tout comme ses copines. Après le viol de New Delhi, elle se promet de ne plus se laisser faire. "Si un homme nous aborde de manière inappropriée, nous nous devons de lui répondre, de lui dire qu'il n'a pas le droit de faire ça."
"On doit faire comprendre aux gens que les femmes n'ont pas simplement été conçues pour assouvir nos besoins sexuels", renchérit Divyashay Asopa, organisateur du rassemblement et propriétaire d'une firme de cartes de souhaits.
À son avis, seule l'instauration de la peine de mort en cas de viol arrivera à dissuader les agresseurs potentiels, en attendant que les moeurs évoluent. "La peur devrait être dans la tête des violeurs, pas dans celle des femmes", estime M. Asopa.

Inde: vautours recherchés

(Paru dans La Presse le 15 décembre 2012)


Bombay - Durant des siècles, les Parsis de Bombay ont laissé les dépouilles de leurs défunts en pâture aux vautours dans des tours en pierre en plein coeur de la capitale économique de l'Inde. Jusqu'à ce que les oiseaux de proie disparaissent mystérieusement du ciel indien, il y a 15 ans. Aujourd'hui, la petite communauté veut recréer une population de rapaces pour perpétuer cette tradition menacée.
Les préceptes enseignés par le prophète Zarathoustra il y a 3500 ans sont clairs: le feu, l'eau, l'air et la terre sont sacrés. Puisque la mort est une "victoire temporaire du Mal", les cadavres sont impurs et ne peuvent être ni brûlés, ni submergés, ni enterrés, afin de ne pas "polluer" les éléments. Seule solution: laisser le soleil et les vautours se charger de les faire disparaître.
Jusqu'à récemment, il était aisé pour les quelque 75 000 Parsis d'Inde - venus de la Perse il y a un millénaire et principalement installés à Bombay - de poursuivre cette tradition de disposition des morts au sommet de tours en pierre. Leur pays d'adoption comptait une importante population d'oiseaux prédateurs.
Tout a changé au tournant des années 90. De 40 millions, le nombre de vautours a chuté à environ 60 000 en à peine une décennie. Le plus rapide déclin d'une population d'oiseaux jamais enregistré sur la planète.
Le coupable de cette hécatombe n'a été découvert qu'en 2004: le diclofénac (commercialisé sous les noms de Voltaren et Pennsaid au Canada), un antidouleur administré aux bovins et aux humains, notamment en fin de vie. Une fois dans l'organisme des vautours, ce médicament cause une insuffisance rénale souvent mortelle. Deux ans après cette découverte, l'Inde, le Pakistan et le Népal ont interdit l'utilisation de ce médicament chez les animaux. Mais il était déjà trop tard.
"Je n'ai pas vu un vautour dans le ciel de Bombay depuis 20 ans!", se désole Dinshaw Rur Mehta, président élu du Panchayat (assemblée) parsi de Bombay.
Afin d'accélérer la décomposition des corps, le Panchayat a installé en 2001 des panneaux solaires pointant vers les "tours du silence", nichées dans une forêt de 54 acres jouxtant l'un des quartiers les plus luxueux de Bombay.
Or, durant les deux mois et demi de mousson, quand le ciel est couvert, les corps peuvent mettre plusieurs semaines à se décomposer. Les odeurs pestilentielles qui en émanent ont entraîné des plaintes de la part des résidants des tours d'habitation des environs.
Intérêts concordants
La solution idéale pour pérenniser la tradition serait donc de faire réapparaître les oiseaux de proie dans le ciel indien. Et justement, le gouvernement indien planche sur la construction d'une dizaine de volières dans le pays afin de régénérer la population de vautours. Non pas pour des raisons religieuses, mais parce que leur disparition a eu de sérieuses conséquences écologiques partout sur le territoire.
C'est que l'Inde compte le plus grand cheptel bovin au monde - plus de 300 millions de têtes. Sans vautours, leurs carcasses se décomposent lentement dans les champs, contaminent les sources d'eau et favorisent l'apparition de charognards terrestres comme les rats, souvent porteurs de maladies.
Les intérêts du pays et des Parsis concordent donc. Un centre de reproduction qui sera créé dans un parc naturel en périphérie de Bombay. L'installation de volières sur deux des quatre tours pourrait commencer en avril prochain et dès janvier 2014, les vautours y reprendraient du service.
Même si on ne recense qu'environ 800 décès par année chez les Parsis, cette communauté très riche, d'où sont issues plusieurs des grandes familles commerciales de l'Inde, est prête à investir 5 millions de dollars sur 15 ans pour financer le projet.
Scepticisme
Avant de commencer les travaux, le Panchayat devra toutefois obtenir l'assentiment officiel des six grands prêtres, gardiens de l'orthodoxie zoroastrienne. "Ensuite, nous devrons consulter des médecins", explique Dinshaw Rur Mehta. Car pour ne pas menacer la survie des oiseaux, il faudra développer un test permettant de s'assurer que les défunts n'ont pas consommé de diclofénac dans les 72 heures précédant leur décès.
Si une majorité de Parsis semble appuyer le projet, certains émettent des réserves quant à ses chances de réussite.
"Comment le Panchayat pourra-t-il contrôler toutes les maladies [aviaires] et les médicaments pris par les défunts?", s'interroge notamment Homi B. Dhalla, président de la Fondation culturelle mondiale zaratushti.
Devant le mauvais fonctionnement des "tours du silence", ou pour des raisons pratiques, certains Parsis ont délaissé la tradition et se sont tournés vers la crémation. L'écrasante majorité continue tout de même de suivre ce rite funéraire, vanté comme étant "le plus écologique qui soit".

Cachemire: entre tensions et beauté


(Publié dans le cahier Voyage de La Presse le 17 novembre 2012)



SRINAGAR - Déchiré entre l'Inde et le Pakistan depuis plus de six décennies, le Cachemire est la poudrière du sous-continent indien. Même si la menace de reprise des hostilités entre les deux frères ennemis plane toujours, la majestueuse vallée demeure l'une des destinations de vacances préférées des Indiens.
Le Cachemire, c'est le paradis terrestre perdu en raison de la convoitise immodérée des hommes. C'est la grande blessure jamais cicatrisée de la partition des Indes britanniques de 1947. Il a suffi de quelques mois d'hésitation de la part des leaders cachemiriens de l'époque - partagés entre l'indépendance, l'annexion au Pakistan islamique ou celle à l'Inde séculière et démocratique - pour faire perdre patience aux deux grands voisins. Ni l'un ni l'autre ne voulant laisser cette région stratégique à la frontière chinoise entre les mains de son rival, ils l'ont envahie, violée, occupée.
Depuis, le Cachemire a connu trois guerres éclair et nage dans l'instabilité chronique. Et à chaque soubresaut, l'industrie touristique s'éteint pour de longs mois. Le dernier épisode remonte à l'été 2010: manifestations, jets de pierre, réplique militaire. Plus de 100 morts, surtout des étudiants et des hommes.
Mais malgré tout cela, les touristes - qui ne sont pas la cible des violences - finissent par revenir dans la luxuriante vallée. Lors de notre passage en mai 2012, les lieux d'hébergement étaient à nouveau remplis. Car les raisons ne manquent pas de venir au Cachemire.
On s'en rend compte une fois passé le tunnel Jawahar de 2,5 km, reliant le Jammu et le Cachemire (qui, ensemble, forment un État de l'Inde, bien que tout les sépare, aussi bien géographiquement que culturellement et religieusement). À l'autre bout, nous accueille le drôlement nommé belvédère du Titanic, qui offre une vue splendide sur la vallée, ses pâturages, ses routes sinueuses, ses champs et ses vergers à flanc de montagne.
À ce moment de notre longue route de plus de neuf heures entre la ville de Jammu et la capitale cachemirienne Srinagar - 290 km en jeep sur "l'autoroute" de montagne -, il y a longtemps que les postes de contrôle et convois militaires ne nous surprennent plus. Et c'est tant mieux, car à Srinagar, même en ces temps de paix relative, les soldats sont à tous les coins de rue, lourdement armés. Occupation, disent les Cachemiriens; mesure de sécurité antiterroriste, répondent les autorités indiennes.
Srinagar et ses péniches
Étrange situation pour des vacances en famille, vous en conviendrez. Mais les Indiens n'en démordent pas. La fraîcheur de la vallée demeure pour eux l'un des meilleurs remèdes contre la fournaise qu'est le reste du pays pendant l'été.
Près des quais du lac Dal, les familles pendjabies, delhiites, gujaraties et autres arrivent à toute heure du jour et de la nuit. Quatre générations entassées dans des jeeps débordants de marmots fatigués. Ils passeront leur séjour sur l'une des péniches, habitations flottantes en bois qui font la renommée de la capitale. Pour se déplacer, ils feront appel aux shikaras, bateaux-taxis assurant la navette entre les péniches et la promenade achalandée qui longe le lac.
À moins de venir en groupe, il est toutefois préférable de loger dans les nombreuses auberges et hôtels aux alentours, moins chers et moins risqués pour les vols. C'est ce que recommandent les guides de voyage, qui mettent en garde contre l'avarice des propriétaires de péniche, spécialistes pour trouver des frais supplémentaires à ajouter à la facture à la fin du séjour.
Société distincte
Le sentiment d'aliénation des Cachemiriens par rapport au reste du pays est palpable dans tous les pans du quotidien de la province rebelle. Leur appartenance nationale ne fait ainsi aucun doute. Tous les habitants de Srinagar à qui j'ai demandé quel était leur pays ont répondu sans hésitation: "Cachemire!"
Musulmans dans un pays à forte majorité hindoue, les problèmes politiques ont poussé plusieurs jeunes à se recroqueviller sur leur identité et leur religion pour y trouver un salut, certains allant jusqu'à rejoindre le djihad séparatiste.
Ne cherchez pas les grands quotidiens indiens ici. Ils arrivent avec une journée de retard et de toute façon, ils ne font pas le poids devant les journaux locaux. L'intelligentsia anglophone cachemirienne ne lit pas le Times of India ou l'Indian Express, mais le Greater Kashmir ou le Kashmir Reader. Et pour que ces quotidiens évoquent l'actualité du ROI (Rest of India), il faut que celle-ci soit liée à la question nationale cachemirienne. Sinon, on s'en fout.
Le seul sujet qui unit la région rebelle et son "occupant" ? Le sport, bien sûr. Comme partout en Inde, le cricket y est une religion qui se pratique même sur les terrains les plus improbables.
Qu'on le considère comme une partie intégrante ou non de l'Inde, le Cachemire demeure ainsi farouchement indépendant. Et au-delà des paysages, c'est ce qui fait son charme.
POUR S'Y RENDRE
La route de montagne entre Jammu et la vallée du Cachemire (jeep, car ou taxi) est éprouvante, achalandée, sinueuse, dangereuse, mais surtout époustouflante. Si vous voulez l'éviter, plusieurs compagnies aériennes desservent Srinagar pour environ 100$ l'aller simple, en partance de Bombay, Delhi et Jammu.

Jésus de Srinagar

En explorant la vieille ville de Srinagar, on ne s'étonne pas de rencontrer de nombreuses mosquées, le Cachemire étant à 96% composé de musulmans. Mais que dire du temple Rozabal, caché dans un quartier de ruelles sans nom, où reposerait le Christ notre Seigneur? Selon une thèse avancée par des voyageurs étrangers il y a deux siècles, Jésus de Nazareth aurait survécu à sa crucifixion pour ensuite prendre la route du Cachemire, où il serait mort à un âge très avancé. Il y a peu de preuves convaincantes pour étayer cette version de l'histoire, mais cela n'empêche pas certaines sectes chrétiennes de l'appuyer et de venir en pèlerinage à Srinagar. Or, faire toute la route pour cela peut se révéler décevant, puisqu'il est impossible d'entrer dans le modeste temple où, officiellement, repose un prêcheur musulman du Moyen Âge. Un châssis grillagé permet à peine d'apercevoir le tombeau, drapé d'un tapis vert, couleur de l'islam.

Dharamsala: relâche dans le Tibet indien

(Publié dans le cahier Voyage de La Presse le 4 août 2012)


(Dharamsala, Inde) - Que vous soyez en quête d'air frais, d'un répit du chaos indien, des clés du nirvana ou d'un peuple opprimé à sauver, Mcleodganj-Dharamsala, en Inde, est une destination de choix.
Dharamsala, c'est l'Inde, mais pas vraiment. Fraîche en été, peu densément peuplée comparativement au reste du pays, populaire auprès des voyageurs occidentaux, cette municipalité de l'État de l'Himachal Pradesh est surtout depuis un demi-siècle la terre d'accueil de 80 000 réfugiés tibétains, dont leur guide spirituel, le dalaï-lama.
Ne vous trompez pas. Lorsque, au petit matin, le contrôleur de l'autocar annoncera l'approche de Dharamsala, il ne s'agit pas de votre point de chute. À moins que vous teniez à revivre encore une fois les joies et les peines d'un bazar poussiéreux à l'indienne, comme vous en aurez déjà vu plusieurs depuis votre arrivée en Inde. Non, là où vous voulez aller, à n'en point douter, c'est dans le village de Mcleodganj, capitale du gouvernement tibétain en exil, en banlieue de Dharamsala. Prenez votre mal de coeur en patience, il ne reste que 10 km de route serpentine à gravir et vous y êtes. Et si jamais votre bus a pour terminus Dharamsala, l'un des nombreux bus locaux vous mènera à bon port.
La concurrence féroce entre les quelques chauffeurs de taxi qui se bousculent à l'arrivée des cars est la seule trace d'agressivité liée à la manne touristique qu'on retrouve à Mcleodganj. Pour le reste, les commerçants - à majorité des Tibétains, mais aussi plusieurs hindous - n'ont pas pris cette mauvaise habitude que peuvent avoir leurs confrères ailleurs au pays de vous harceler jusqu'à la crise de nerfs (la vôtre) pour vous vendre une quelconque pacotille. Occupés à confectionner leur artisanat, ils vous laisseront généralement le soin de juger par vous-même du collier ou de l'habit qui vous convient, plutôt que de tenter de vous l'imposer.
Cela explique probablement pourquoi les étrangers chérissent Mcleodganj. Mais seulement en partie. Car il y a plus à faire ici que de simplement remplir d'écharpes multicolores pour votre mère les derniers recoins d'un sac à dos déjà trop plein.
Tourisme politique
Côté politique, les exilés tibétains organisent quotidiennement des activités pour conscientiser les visiteurs à leur cause: manifestations, projections de films documentaires ou hollywoodiens, séances d'information, ou encore des soirées témoignage avec des réfugiés.
C'est ainsi que dans une salle exiguë, Lobsang, ancien moine dans la capitale tibétaine Lhassa, raconte les tortures et humiliations qu'il a subies durant les cinq années qu'il a passées dans les geôles chinoises et la longue marche qui l'a mené à la frontière sino-népalaise, ainsi que son arrivée à Katmandou, où un centre pour réfugiés l'a aidé à gagner l'Inde.
Depuis l'exil du dalaï-lama en 1959, moment où l'occupation chinoise s'est transformée en répression sanglante, ils sont des milliers à avoir fait le même parcours périlleux à travers les cols himalayens.
Au temple Tsuglag Khang, un édifice sans artifices situé dans le complexe où habite le chef spirituel, on devine que plusieurs des vieux fidèles venus méditer font partie de la première vague d'immigration. Octogénaires, voire nonagénaires, le visage éclatant, buriné par l'histoire tragique de leur petit peuple, ils y passent l'après-midi, presque en transe, à faire tourner leur moulin à prières ou à égrener un chapelet.
Près de la grande statue de Bouddha, les moines tibétains - ou étrangers, pour certains -, vêtus de leur robe safran caractéristique, attendent patiemment le début des prières et des chants. Lorsqu'il n'est pas en déplacement à l'extérieur du pays, le 14e dalaï-lama, prix Nobel de la paix, vient donner des leçons de bouddhisme tibétain dans le temple. Certaines d'entre elles sont spécialement destinées aux étrangers, qui peuvent alors bénéficier d'une traduction simultanée en différentes langues.
Ils sont d'ailleurs nombreux à venir à Dharamsala spécifiquement pour découvrir la spiritualité tibétaine. D'autant plus que, depuis juin, le gouvernement chinois a décidé d'interdire pour une énième fois l'accès au Tibet aux touristes étrangers.
Si chaque nouveau réfugié a droit à une audience avec le guide, les non-Tibétains ont beaucoup moins de chance de le rencontrer en tête-à-tête, autrement qu'en assistant à ses leçons (à moins d'être une personnalité importante). N'empêche, de nombreux Occidentaux, Japonais et autres étrangers passent plusieurs mois à Dharamsala pour se familiariser avec le bouddhisme, la méditation, le yoga, ou pour apprendre le tibétain ou le hindi.
Certains prêtent également main-forte à la diaspora, en faisant du bénévolat auprès des nouveaux réfugiés tibétains, notamment pour leur enseigner les langues étrangères, afin qu'ils puissent mieux faire connaître leur message au monde extérieur.
Il y a donc plusieurs raisons de passer ou de s'arrêter longuement sur cette terre d'exil. Et c'est sans parler des paysages majestueux qui vous y attendent chaque matin au réveil, en entrouvrant le rideau de votre chambre d'hôtel à flanc de montagne.

Mamata Banerjee, l'égérie de la politique indienne

(Paru dans La Presse le 17 mai 2012)


(Calcutta, Inde) - Elle n'a peut-être jamais quitté le nid parental, mais Mamata Banerjee fait la pluie et le beau temps sur la scène politique indienne. Elle fait d'ailleurs partie des 100 personnalités les plus influentes de la planète du magazine Time. Notamment parce qu'elle pourrait un jour diriger la plus grande démocratie du monde.
Calcutta, Inde - Durant 34 ans, Mamata Banerjee n'a eu qu'un objectif dans la vie: chasser les communistes du pouvoir au Bengale-Occidental. En mai 2011, ce fut chose faite. En remportant haut la main le scrutin dans l'État qui est au quatrième rang des plus populeux du pays (91 millions d'habitants), elle a mis fin au plus long règne d'un parti communiste jamais élu sur la planète. Presque à elle seule.
Car le Congrès Trinamool (de la base), parti qu'elle a fondé en 1998 en claquant la porte du Congrès historique du Mahatma Gandhi, c'est elle. «Ses députés ont été élus parce qu'il y avait sa photo sur leurs affiches», explique Debashis Bhattacharya, journaliste et conseiller médiatique occasionnel de Mamata.
Selon lui, depuis l'assassinat d'Indira Gandhi en 1984, l'Inde n'avait pas connu de meneur de foule aussi habile, tous sexes confondus. C'est sa lutte pour défendre des paysans expropriés sans juste compensation en 2006 qui lui a permis de monter au zénith de la scène politique bengalie, après de longues années de succès mitigés.
Engagée en politique depuis son passage à l'université, Mamata en a fait une vocation. Tellement que sa vie privée est inexistante. À 57 ans, elle habite toujours dans la maison familiale avec ses frères et leurs femmes dans un quartier modeste de Calcutta. De son propre aveu, elle n'a jamais eu de vie sentimentale. Celle que ses partisans surnomment Didi, «grande soeur» en bengali, ne porte que de modestes saris en coton blanc et porte peu de bijoux.
Chantage
Sa dévotion totale à la politique et son ascétisme lui ont forgé une réputation sans tache. Dans un pays où le tiers des députés ont un casier criminel et où la plupart des leaders sont mêlés à des scandales de corruption, Mamata se retrouve au-dessus de la mêlée.
Ce qui ne veut pas dire que tout le monde l'adore. Encore plus que ses ennemis, ses alliés dans la coalition au pouvoir à New Delhi ont de bonnes raisons de la détester. Comme son parti est le deuxième en importance dans l'alliance après le Congrès, elle ne se gêne pas pour faire chanter le premier ministre Manmohan Singh.
Ces jours-ci par exemple, elle exige du gouvernement central un moratoire de trois ans sur le paiement des intérêts exorbitants de la dette du Bengale-Occidentale. Si le premier ministre n'accède pas à cette énorme faveur, elle bloquera l'élection par le Parlement du nouveau président du pays. «Elle ne dispose que de 4% des voix, mais ce sont des voix cruciales», résume Debashis Bhattacharya.
Pour le politologue Sabyasachi Basu Ray Chaudhury, ce genre de comportement mine le système fédéral. «Alors que les partis nationaux poursuivent leur déclin, les formations régionales (comme le Trinamool) vont de plus en plus dicter l'ordre du jour», souligne-t-il. Selon lui, cela pourrait pousser Mamata Banerjee à envisager la création d'une alliance arc-en-ciel avec d'autres partis régionaux afin de prendre un jour le pouvoir à New Delhi. Probablement pas à temps pour les prochaines élections générales prévues en 2014, mais peut-être bien pour les suivantes. «En 2019, elle n'aura que 64 ans et sera prête à déployer ses ailes», prédit son conseiller Bhattacharya.
Conspiration
D'ici là, Didi devra réussir à conserver le pouvoir dans son État. Après un an aux commandes et malgré son estimation que «99%» des promesses faites ont été remplies, la déception est grande, révèle le professeur Chaudhury. Notamment chez l'élite intellectuelle, qui n'apprécie pas ses accès de paranoïa et d'autoritarisme.
Mamata dénonce régulièrement des complots des communistes, des médias et même des réseaux sociaux, qui à son avis conspirent pour lui nuire, voire l'éliminer. Alors qu'elle avait promis le retour à la démocratie et la fin de la violence politique, tout indique que le régime qu'elle est en train d'instaurer n'aura rien à envier à celui de ses prédécesseurs communistes.

Inde: le suicide comme moyen de pression au Telangana


(Publié dans la section Enjeux de La Presse le 5 mai 2012. Depuis, le 30 juillet 2013, le gouvernement indien a annoncé la création imminente de l'État du Telangana)

HYDERABAD - Le suicide est à la hausse en Inde. Au cours des deux dernières décennies, le nombre de cas a bondi de 25%. Entre les milliers de fermiers croulant sous les dettes qui s'enlèvent la vie chaque année et les étudiants qui flanchent sous la pression familiale de la réussite, de jeunes militants politiques d'une région défavorisée ont même commencé à utiliser le suicide comme arme politique.
Le 29 novembre 2009, Srikantha Chary n'avait pas prévu mourir. Mais l'émotion était trop forte. Au milieu de la foule venue manifester contre l'arrestation du chef de file du mouvement séparatiste telanganais, il s'est versé de l'essence sur le corps et s'est immolé par le feu. Quatre jours plus tard, il a succombé à ses brûlures à l'hôpital.
L'étudiant en physiothérapie de 23 ans n'avait certainement pas imaginé que son geste inciterait le ministre de l'Intérieur indien à annoncer la création imminente de l'État du Telangana, actuellement l'une des trois régions formant l'Andhra Pradesh (Sud-Est). Depuis ce jour, les tergiversations du gouvernement ont poussé 613 jeunes - selon le décompte récent d'une ONG locale - à imiter son coup d'éclat funeste.
Seulement à la fin du mois de mars 2012, pas moins de 10 jeunes se sont enlevé la vie en autant de jours.
Leur geste fatal a de quoi être étonnant: malgré les hésitations du gouvernement central - principalement en raison de calculs électoralistes -, la création du Telangana semble bel et bien acquise. La population telanganaise y est presque entièrement favorable, les deux autres régions de l'Andhra Pradesh ne militent pas activement contre la création de l'État et la presque totalité des partis politiques nationaux et de l'État appuient l'idée.
La Constitution
Si le processus peut être long et fastidieux, il demeure que la Constitution indienne prévoit un mécanisme clair pour la naissance de nouvelles entités. Depuis l'indépendance en 1947, le pays est passé de 13 à 28 États fédérés.
Mais la passion et l'impatience sont vives chez les jeunes Telanganais. Particulièrement parmi les étudiants. Car comme Srikantha Chary, plusieurs d'entre eux sont les premiers de leur famille à quitter leur village pauvre pour poursuivre des études à Hyderabad, capitale actuelle de l'Andhra Pradesh et d'un éventuel Telangana indépendant.
Leurs perspectives futures dépendent de la création d'un État distinct. "Nous nous battons pour nos ressources naturelles, nos carrières et notre avenir", explique Deekshit Kumar, étudiant telanganais de 23 ans.
L'un des arguments principaux des séparatistes est que, depuis l'intégration de la principauté d'Hyderabad (le Telangana actuel) à l'Andhra Pradesh en 1956, les promesses pour combler l'écart de développement de la région avec le reste de l'État ne se sont jamais concrétisées.
Position paradoxale
Seule entité du pays à n'avoir jamais fait partie de l'empire britannique, le Telangana n'a pas profité des infrastructures d'éducation, d'administration et de transport mises en place par les colonisateurs. De sorte que les Telanganais - qui représentent plus du tiers des 85 millions d'habitants de l'État - demeurent aujourd'hui parmi les plus défavorisés, les moins instruits et les moins représentés dans les hautes sphères du pouvoir de l'Andhra Pradesh.
"Si nous obtenons notre État, il y aura 200 000 emplois de plus pour nous dans le secteur public", veut croire Deekshit qui, comme plusieurs Indiens issus d'une basse caste, rêve de décrocher un poste de fonctionnaire.
"Pour les étudiants, le Telangana est plus important que leur propre vie", ajoute-t-il, non sans fierté. Ami d'enfance de Srikantha Chary, Deekshit admire le geste "patriotique" fait par celui avec qui il jouait autrefois au cricket sur les chemins poussiéreux du Telangana rural.
Paradoxalement, il est toutefois contre l'idée d'utiliser le suicide comme moyen de pression sur les autorités. "Ce n'est pas le temps de mourir. Srikantha et les autres avaient un bel avenir devant eux et ils l'ont gâché. Chaque suicide nous fait perdre un soldat pour la cause du Telangana."
Position ambiguë
Cette position ambiguë à l'égard des jeunes "martyrs" est partagée par les leaders du mouvement. Le parti séparatiste Telangana Rashtra Samiti (TRS), par exemple, condamne officiellement les suicides... tout en saluant le sacrifice de ceux qui sont morts pour la cause.
À Podichedu, village natal de Srikantha Chary, le TRS a même financé l'installation d'une statue à l'image du jeune homme, en plus d'aider financièrement sa famille. Le monument a été inauguré par K.C. Rao, chef du parti, celui-là même dont la brève arrestation avait poussé le jeune étudiant à s'immoler.
Non loin de là, dans la maison qui a vu grandir Srikantha, sa mère Shankaramma porte encore le deuil de son fils, dont les portraits ornent tous les murs de la demeure. Pour cette famille de riziculteurs non propriétaires, Srikantha représentait, avec son jeune frère, une chance de se sortir de l'extrême pauvreté. Shankaramma s'estime tout de même honorée de voir sa progéniture érigée en héros martyr. "Mon fils est mort pour les pauvres du Telangana. Quand l'État sera créé, ils obtiendront des emplois. Et cela me rend fière."
***
Le géant décentralisé
Comme le Canada, la fédération indienne est fortement inspirée du système parlementaire britannique. Les 28 États indiens disposent de larges pouvoirs, notamment en santé, en justice et dans les services publics, et les pouvoirs vitaux - dans un pays encore agraire à 60% - des ressources hydrauliques et de l'agriculture. Le gouvernement central gère quant à lui principalement les questions de défense, d'affaires étrangères, de fiscalité et les relations entre les États. Certains pouvoirs, comme ceux en éducation, sont partagés.

Dans les dédales de Bombay


(Paru dans le cahier Voyage de La Presse le 21 avril 2012)
BOMBAY - Il est 5h du matin quand nous débarquons à la gare Churchgate, dans le centre historique de la ville - devenu son extrême sud à force d'étalement urbain.
Dangereux, Bombay, la nuit? Pas vraiment. Sauf peut-être pour la conscience. Car à une heure pareille, la mégapole est un dortoir à ciel ouvert. Devant les gares, sur les trottoirs, devant des boutiques et des banques, des milliers d'humains dorment sur des morceaux de carton. Il y longtemps que les rats et les rares passants nocturnes ne perturbent plus leur sommeil. D'autant plus que ce bref passage dans les bras de Morphée est bien mérité: au lever du jour, la plupart de ces dormeurs de rue, migrants de la campagne arrivés dans une ville aux loyers exorbitants même dans ses bidonvilles, entameront une autre dure journée de labeur en échange de quelques roupies.
Devant ce grand dénuement observable à chaque coin de rue à toute heure du jour ou de la nuit, la symbiose entre les plus riches et les plus démunis de cette ville a de quoi frapper. Sur la route Mahatma Gandhi - qui relie les quartiers relativement touristiques de Fort et Colaba - quelques nouvelles boutiques de luxe côtoient les vieux commerces familiaux et les marchands à la sauvette, qui écoulent des bricoles, installés sur un drap au sol. Les deux mondes se croisent sans entrer en conflit. Chacun connaît sa place.
Et le touriste, dans tout cela? Hormis les quelques vendeurs ambulants un peu insistants de Colaba, on le laisse plutôt tranquille. Devant l'immense Porte de l'Inde, par où les derniers soldats britanniques ont quitté la colonie devenue indépendante en 1947, les visiteurs étrangers sont noyés dans une marée de touristes indiens venus découvrir leur pays. Si bien que les photographes proposant leurs services pour immortaliser les passants devant cette arche en basalte de 26 m - ou le majestueux Taj Mahal Hotel situé à quelques mètres de là - préféreront harceler leurs compatriotes plutôt que les cars d'Européens ou les voyageurs qui tiennent leur bible (Lonely Planet) dans une main.
Bidonville superstar
Pour devenir le centre d'intérêt d'un quartier entier, il suffit toutefois de faire une demi-heure de train de banlieue vers le nord (toujours bondé pendant les heures de pointe, même en première classe, le voyage fait partie de l'expérience locale).
À la station Mahim, le bidonville de Dharavi accueille les visiteurs qui osent s'aventurer dans ses dédales avec un "Welcome" coloré, peint sur une affiche artisanale défraîchie.
Rendu célèbre en 2008 par le film Slumdog Millionaire du Britannique Danny Boyle, lauréat de huit Oscars, Dharavi peut se montrer encore plus carnavalesque dans la réalité que dans une scène musicale d'un film bollywoodien.
Nous y atterrissons un vendredi en début d'après-midi. C'est l'heure de la prière dans la partie musulmane du bidonville. Des milliers de fidèles déroulent leur tapis à même la rue, laissant un mince espace aux non-musulmans de l'endroit pour continuer de vaquer à leurs occupations.
Plus loin, on entre en territoire hindou. Là aussi, l'heure est à la célébration. Comme ailleurs dans l'État du Maharashtra - dont Bombay est la capitale - en cette journée, on fête le Gudi Padwa, le Nouvel An marathi. Fanfares, personnages historiques et manieurs de sabre défilent sur les rangoli, motifs géométriques colorés traditionnels, fraîchement dessinés au sol par les femmes et les enfants du quartier.
Ici, l'étranger ne passe pas inaperçu. Des hordes d'enfants souriants - et plusieurs adultes aussi - vous supplient de les photographier, n'attendant en retour qu'un bref aperçu du résultat final. Les rares qui cherchent à quémander une poignée de roupies auprès des visiteurs sont vite rabroués par les autres Dharaviens.
Après quelques heures dans Dharavi, l'exercice peut toutefois devenir épuisant. La sincérité et l'hospitalité des habitants réchauffent certes le coeur, mais l'attention reçue est si grande qu'on finit par mieux comprendre le sentiment quotidien des stars de Bollywood et du cricket, le sport national...
Dharavi ou non, calme et solitude ne sont de toute façon pas des mots d'ici. Qu'on soit indien ou étranger, riche ou pauvre. Toute balade dans la mégalopole se transforme instantanément en course à obstacles. On ne peut se permettre aucune seconde d'inattention. Les réflexes acquis dans un pays où le respect du Code de la route est la norme doivent rapidement être rangés au vestiaire, sous peine d'être renversé par une mobylette sortie de nulle part. Comment pourrait-il en être autrement dans une ville de 17 millions d'habitants qui compte 647 véhicules par kilomètre de route?
Dans ce capharnaüm de stimuli olfactifs, visuels, sonores, gustatifs, dermiques et thermiques qui nous assaillent à chaque instant, on finit parfois curieusement par atteindre une certaine forme d'harmonie. Un peu comme cette grande démocratie indienne qui a pu trouver son équilibre au travers de toutes ces forces antagonistes qui la font tanguer depuis sa naissance.

jeudi 6 septembre 2012

Allers simples: aventures journalistiques en Post-Soviétie

Mon récit Allers simples: aventures journalistiques en Post-Soviétie (éditions La Peuplade) est en librairie partout au Québec et au Canada depuis le 28 août 2012. Vous pouvez également le commander en ligne sur AmazonRue des libraires, Renaud-Bray, Archambault, et bien d'autres.

En EuropeAllers simples est sur les tablettes de la Librairie du Québec à Paris depuis le début octobre. Il est aussi disponible sur commande dans les librairies de France, Belgique et Suisse, ou sur Amazon.

Allers simples est également en version électronique (EPub ou PDF) depuis la fin novembre sur différents sites, dont Rue des libraires . Pour la liste complète voir le blogue de La Peuplade.

Il est également possible de lire les vingt premières pages d'Allers simples en PDF sur le site de Renaud-Bray.



Quatrième de couverture

À coups d’allers simples, le journaliste québécois Frédérick Lavoie parcourt le monde et le questionne. Le reporter – voyageur curieux et insatiable – nous emmène sur les routes de la « Post-Soviétie », ensemble géopolitique balloté entre Europe et Asie, uni par un passé commun et un avenir incertain. Entre les espoirs révolutionnaires de jeunes Biélorusses dans une prison de Minsk, le discours haineux de néo-nazis à Vladivostok, les malheurs d’une pauvre babouchka ouzbèke dans la dictature turkmène et les rêves de grandeur d’une chef de village tchétchène, il nous livre quelques moments de la vie des ex-Soviétiques qu’il a côtoyés lors de ses reportages aux quatre coins de l’empire déchu. Allers simples dévoile des réalités d’habitude inaccessibles.


Né en 1983 à Chicoutimi, Frédérick Lavoie est journaliste indépendant, basé à Moscou depuis 2008. Il collabore régulièrement avec La Presse, Radio-Canada et des médias français, belges et suisses Allers simples est son premier livre.

Les lancements

Critiques

«Avec sobriété, assumant sans jamais fléchir le rôle du grand témoin plus que celui du touriste, Lavoie revisite dans Allers simples ses carnets de notes et ses anciens reportages pour nous donner à voir et à comprendre. Un récit parfois minutieux de certains événements qui ont marqué cette région du monde depuis quatre ou cinq ans (interventions militaires, conflits ethniques), rythmé de rencontres et de tentatives de comprendre et d’expliquer aux profanes ce qui se cache derrière les apparences. " La Russie,écrit-il, est une tragédie millénaire qui s’entretient elle-même par son orgueil mal placé, son intransigeance et les passions qui en découlent. " Mais qui dit orgueil, passion et jusqu’au-boutisme dit aussi parfois surprise, générosité, exubérance et personnages hauts en couleur. C’est l’autre côté d’une médaille que le voyage hors des sentiers battus permet d’apercevoir.»
                 – Christian Desmeules, Le Devoir, 8 septembre 2012 (Dans «Montages russes»)

« C’est une histoire qui est racontée ici, la petite histoire d’un gars de Chicoutimi parti se frotter à la grande, à hauteur d’homme. De son arrestation en Biélorussie, pour avoir pris part à une manifestation contestant la réélection sans doute truquée d’Aleksander Loukachenko, en 2006 – il passera 15 jours dans les geôles de l’Akrestina – à ses reportages sur le Kazakhstan, le Turkménistan et autres pays en «…stan», tout passe par le regard d’un témoin sans préjugés, qui regarde les gens dans les yeux et a compris que le meilleur passeport pour une certaine vérité humaine est la discussion, le repas partagé, la soirée amicale entouré de «spoutniki», ou compagnons de route.»             
               – Tristan Malavoy-Racine, Voir, 20 septembre 2012 (Dans «Tintin chez les Post-Soviets»)

«C'est cet intérêt pour les gens derrière l'actualité qui fait la force du livre. À cheval entre le carnet de voyage et le grand reportage, Frédérick Lavoie distille dans ses différents récits une dose de subjectivité impossible dans un article. Il y présente des éléments de vie quotidienne et raconte les nombreuses files d'attente (imposées par la bureaucratie, par la nonchalance des systèmes de transports, etc.), et les improbables rencontres qui ne peuvent se produire qu'en bourlinguant sac à dos à l'épaule et dans des taxis collectifs. Allers simples donnera le goût de la bougeotte à ses lecteurs ainsi que l'impression de mieux comprendre ces sociétés complexes et lointaines.»
              – Daniel Dubrûle, La Presse, 14 septembre 2012 (Dans «Voyages post-soviétiques»)


« Le jeune journaliste indépendant d’origine saguenéenne Frédérick Lavoie parcourt la planète, une plume à la main. Son regard affûté transparaît dans ce captivant périple parmi les anciennes républiques de l’URSS. Vingt ans après le morcellement de l’empire, les ex-Soviétiques rencontrés en Abkhazie, au Kazakhstan, au Kirghizstan, en Ouzbékistan, au Turkménistan ou en Tchétchénie partagent tous des espoirs et des malheurs communs. On rencontre de jeunes révolutionnaires biélorusses et des néonazis de Vladivostok, on grimpe dans des autobus déglingués, on côtoie la guerre et la censure, on boit de la vodka infecte. Ce recueil sensible, maîtrisé et humain ballotte son lecteur à l’autre bout du monde. Et on adore l’expérience... »
               – Revue Le Libraire, numéro 72, septembre-octobre 2012. (La revue en PDF ici)

«En tant que lecteur, c'est le genre de journalisme dont on a besoin.»                  
              – Catherine Perrin, Médium Large/Radio-Canada, 4 septembre 2012. (L'entretien complet ici)

« Frédérick Lavoie est un aventurier moderne qui montre la face cachée du monde. Un récit fascinant, vivant et dérangeant. J’ai lu cela comme un roman d’aventures. L’auteur se trouve une petite place dans des taxis, les trains pour de longues excursions dans des pays abandonnés à des illuminés, faisant face à des policiers qui ne répondent à aucune loi. Une façon nouvelle d’échapper aux formatages des médias pour nous montrer des gens qui vivent, souffrent, rêvent, se débattent pour un avenir meilleur même quand tous les horizons sont cousus de barbelés. Des récits touchants, souvent émouvants et fascinants. Un style direct, alerte, parsemé de petites réflexions sur la vie, la liberté, le goût du risque qui le fait courir au-devant de tous les dangers. J’en suis sorti secoué et un peu troublé. Frédérick Lavoie m’a fait comprendre que je connais bien mal cette planète même si j’ai toujours le nez dans les journaux. » 
              – Yvon Paré, Le Progrès-Dimanche, 9 septembre 2012 (dans «Frédérick Lavoie, l'aventurier des temps modernes»)

Entrevue dans la revue Le Libraire, numéro 73, novembre-décembre 2012, à lire ici