mercredi 2 avril 2008

Rien pour freiner la montée du racisme en Russie

Article publié le 2 avril 2008 dans le journal La Presse et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou

Un portier ouzbek tué de plusieurs coups de couteau à Moscou, sept travailleurs étrangers violemment battus à Kaliningrad, un Kirghize égorgé à Saint-Pétersbourg...

Il ne se passe pratiquement pas une journée sans qu'un crime à caractère raciste ne soit commis en Russie. Dans un contexte où les autorités politiques et religieuses jouent à fond la carte du nationalisme, la très grande majorité de ces attaques demeurent impunies.

Autour d'une table, le père Pavel explique à une dizaine de skinheads néonazis pourquoi il est important de défendre sa patrie.

«Les mosquées poussent comme des champignons. Si on ne fait rien, on pourrait se lever un matin dans un pays musulman», prévient le prêtre orthodoxe.

Nous sommes dans le charmant édifice du Fonds international des écritures et de la culture slaves de Moscou. En ce lundi soir, des skinheads âgés de 17 à 21 ans sont venus assister à un cours de nationalisme religieux offert par l'Union slave («Slavianski Soyouz», ou « SS», les mêmes initiales que la police nazie).

Plus habitués à parcourir les rues de la ville en soirée pour se battre «pour une humanité blanche», plusieurs des jeunes admirateurs d'Hitler, garçons et filles, somnolent durant le long exposé du prêtre.

Le père Pavel leur rappelle comment les musulmans ont torturé des soldats russes lors de l'invasion soviétique de l'Afghanistan et en Tchétchénie. « Comment quelqu'un peut-il penser agir ainsi au nom de Dieu!? Chez eux, c'est possible», tranche-t-il.

Quelques minutes plus tard, il raconte pourtant l'histoire d'un Russe qui, en priant, a tué 19 Allemands lors de la Deuxième Guerre mondiale. Sans en rater un seul, ni gaspiller une seule balle. «Vous voyez, la force de la foi? ajoute l'homme d'Église à la longue barbe grisonnante. La prière donne un sens à tes actions. Elle t'aide, elle te purifie et il devient plus facile de prendre les bonnes décisions.»

Sergueï, 21 ans, crâne rasé, l'interrompt. « Mais si tu tues quelqu'un, ce sera tout de même un péché, non?» «Puisque la vie n'est pas parfaite, répond le père Pavel, parfois on est obligé de prendre l'épée et de punir.»

Selon lui, la Russie doit se défendre contre les invasions d'étrangers. «Quand ils viennent ici comme des colonisateurs et ne respectent pas nos valeurs, on ne peut que les traiter comme des occupants.»

Au cours des deux premiers mois de l'année, 26 personnes sont mortes et 75 ont été blessées en Russie à la suite d'attaques à caractère racial. La plupart étaient des travailleurs étrangers originaires d'anciennes républiques soviétiques à majorité musulmane d'Asie centrale ou du Caucase. Les attaquants étaient surtout des skinheads. Ils seraient plus de 70 000 dans le pays, selon les estimations du Centre Sova, organisme qui étudie la xénophobie et le nationalisme. La moitié d'entre eux seraient «actifs», c'est-à-dire prêts à commettre des actes de violence.

Les crimes racistes sont en hausse constante d'environ 20% par année depuis 2004 en Russie, mais une poignée seulement sont punis: 23 verdicts de culpabilité en 2007, contre 67 meurtres racistes et quelque 600 attaques.

Poutine responsable

Le mois dernier, le président sortant et futur premier ministre Vladimir Poutine a promis à ses homologues d'Asie centrale et du Caucase, préoccupés par les attaques contre leurs ressortissants, de lutter contre ces crimes.

Galina Kojevnikova, vice-directrice de Sova, n'en croit pas un mot. «Il le dit pour un public étranger,» soutient-elle, jugeant que son discours est bien différent lorsqu'il s'adresse aux Russes.

Selon elle, si le régime Poutine n'est pas directement responsable de la montée du racisme en Russie, qui date de la fin des années 90, «il est responsable de sa légalisation». Au lieu de combattre ce «nationalisme ethnique classique», il l'a justifié en se positionnant pour la défense des intérêts des Russes de souche, explique Mme Kojevnikova.

«Avant, les gens se gênaient pour dire qu'ils étaient d'accord avec le slogan La Russie aux Russes''. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, puisqu'ils l'entendent de la bouche même de leurs leaders les plus populaires!» Selon un récent sondage du Centre Levada, 55% des citoyens russes appuient ce slogan.

Les néonazis s'organisent

Peu inquiétés par des autorités qui partagent en bonne partie leur point de vue, les groupes racistes comme l'Union slave ont eu le champ libre pour se développer au cours des dernières années. En plus d'étendre leurs actions dans les régions, ils ont également trouvé des appuis moraux et financiers importants chez des fonctionnaires, des agents des services de sécurité, des politiciens et des membres du clergé orthodoxe.

Aucune institution n'appuie officiellement la xénophobie ambiante, précise toutefois Galina Kojevnikova. «Il y a des prêtres d'extrême droite, mais ils parlent en leur nom personnel.»

L'an dernier, une quarantaine de meurtres ont été attribués à des membres de l'Union slave. Malgré tout, l'organisation demeure tout à fait légale. Son chef, Dmitri Demouchkine, indique que ses membres-assassins ont agi par eux-mêmes et que la SS ne peut donc être tenue responsable de leurs actes.

«Nous rejetons catégoriquement ce genre d'actions,» ajoute même l'ancien skinhead, qui avoue avoir déjà participé à des pogroms et des meurtres racistes dans son adolescence, sans toutefois vouloir entrer dans les détails.

«Je comprends les skinheads d'agir ainsi, mais la méthode qu'ils ont choisie n'est pas efficace», dit le néonazi de 29 ans, détenteur de deux diplômes universitaires. «Peu importe combien ils en tuent, ils ne pourront pas simplement éliminer les deux millions d'Azéris de la diaspora de Moscou.» Selon lui, il faudrait avant tout que les autorités limitent au maximum l'immigration. En fait, la capitale russe accueille quelque 650 000 personnes originaires d'Asie centrale ou du Caucase.

À la fin de la leçon de nationalisme religieux, La Presse a demandé au père Pavel si les pogroms contre des étrangers organisés par les skinheads constituaient à son avis une bonne façon de «défendre sa patrie». Le prêtre a préféré laisser les jeunes juger par eux-mêmes. «Quand ils auront l'âme purifiée, ce sera clair pour eux comment il faut agir.»

Sergueï a compris les mots du religieux comme une caution de son point de vue. « Il faut croire en soi, croire en sa foi», dit le jeune homme, après nous avoir montré les mots «Russia» et « Aryen» qu'il s'est fait tatouer sur le coeur. «Nous pouvons nous battre. Il faut nous unir pour défendre notre Russie.»

4 commentaires:

Anonyme a dit...

Salut Frédérick!

J'aime vraiment lire tes textes, beau travail!

Est-ce que les skinheads ont adopté le drapeau impérial (celui tatoué sur la photo) et délaissé les autres?

En passant, merci pour le tuyau sur la visite du PM russe à Mtl en novembre passé. Ça a fait un bon texte et j'ai eu pas mal de commentaires.

Jean Pascal Lavoie

Fredotchka a dit...

Salut Jean-Pascal,

Merci pour les commentaires. Pour le drapeau impérial, je ne peux honnêtement pas te dire, mais je ne crois pas que l'on puisse parler pour tous les skinheads, puisqu'il y a plusieurs groupes distincts. Probablement que certains l'adoptent plus ou moins officiellement.

Merci encore,

Frédérick

Olivier a dit...

Salut Frédérick

Dire que certaines personnes haut placées en Russie continuent de dire que les skinheads n'existent pas.

Sur le site www[dot]nothingtoxic[dot]com
tu n'as qu'à taper "russian" pour y retrouver une foule d'agressions filmées. C'est outrageant.

À bientôt (Je serai p.e. à Moscou en 2009)

Dan a dit...

Priviet mon Fred !

Un gros bravo pour tes articles que je lis assidûment ! Vraiment : un beau travail !

Quant aux contenus, il en va sans dire de sa tristesse...qu'advient-il de cette Mère Patrie...

Bonne continuation !
Se cuida !

Dan