Article publié dans Le Figaro le 7 juillet 2010.
Версия на русском языке в Иносми.ру: Москва пытается приструнить региональных владык
Mourtaza Rakhimov, puissant président du Bachkortostan, n'est plus en odeur de sainteté au Kremlin.
C'est venu tout d'un coup, après dix-sept ans de règne sans partage sur le Bachkortostan pétrolifère (Bachkirie, dans l'Oural). Le 19 juin, la chaîne fédérale NTV, propriété du géant gazier étatique Gazprom, diffuse un reportage incendiaire sur le clan du président Mourtaza Rakhimov, 76 ans : corruption, extorsion, appropriation des biens de l'État. « Chaque oiseau bachkir doit remplir le budget de la famille Rakhimov », laisse tomber le narrateur.
Dans la foulée, les autres médias favorables au Kremlin se sont mis de la partie. Fin juin, le journal officiel Rossiïskaïa Gazeta reprenait les mêmes arguments pour discréditer Rakhimov, prévenant que « les actions de l'administration locale sont déjà tombées dans une zone d'attention particulière pour les instances policières. » Cette semaine, Rakhimov a intenté des poursuites pour diffamation contre NTV, menaçant de s'en prendre aussi aux autres médias qui mettent en doute son honnêteté.
En février dernier, Mourtaza Rakhimov avait pourtant toujours les faveurs de Moscou. Dans une interview à la même Rossiïskaïa Gazeta, il expliquait comment il comptait participer au processus de « modernisation » cher au président Dmitri Medvedev. En octobre 2006, Vladimir Poutine, alors président, avait reconduit Rakhimov dans ses fonctions. Ce que les médias « omettent » de mentionner, c'est que les malversations qui lui sont aujourd'hui reprochées datent pour la plupart d'avant cette date...
Négocier avec doigté
La question, maintenant, n'est plus de savoir si Rakhimov conservera son poste à la fin de son mandat en octobre 2011, mais s'il sera démis avant cette échéance. Depuis l'abolition des élections des dirigeants régionaux en 2004, le président russe a théoriquement tout le loisir de nommer et de renvoyer les 83 « têtes » de la fédération. La réalité est toutefois plus complexe. Comme d'autres dinosaures du pouvoir régional, Rakhimov a échafaudé une machine politico-économique qui est devenue garante de la stabilité de sa république. Pour éviter les troubles, Moscou doit donc négocier avec doigté. En janvier dernier, le président du Tatarstan, Mintimer Chaïmiev, avait demandé à ce que son mandat ne soit pas renouvelé. Il proposait comme successeur son fidèle premier ministre, voeu exaucé par le Kremlin. Depuis, d'autres potentats ont préféré la retraite dorée à la guerre contre la « verticale du pouvoir » chère à Vladimir Poutine.
Mais une autre lutte s'annonce pour le Kremlin. En décembre prochain viendra à échéance le cinquième mandat du maire de Moscou, Iouri Loujkov. Le puissant édile n'a donné aucun signe qu'il était prêt à quitter de lui-même le siège qu'il occupe depuis dix-huit ans.
lundi 2 août 2010
Les Kirghiz ont voté pour la stabilité
Reportage publié dans La Croix le 28 juin 2010.
(Bichkek, Kirghizstan) Les électeurs se sont prononcés hier par référendum pour l'instauration d'une démocratie parlementaire, afin de rétablir la stabilité du pays.
Au bureau de vote de l'école n° 24, dans le centre de la capitale, Bichkek, des haut-parleurs crachent une version instrumentale de L'Été indien de Joe Dassin pour inciter les électeurs à venir déposer leur bulletin dans l'urne. Sur toutes les lèvres, quatre mots : stabilité, calme, ordre et légitimité. Le message de la présidente intérimaire Rosa Otounbaïeva est vraisemblablement passé : le référendum sur la nouvelle Constitution donnera à son gouvernement, issu du coup d'État du 7 avril dernier, la légitimité dont il a besoin jusqu'aux élections législatives de septembre. Il pourra s'employer à restaurer l'ordre, le calme et ramener la stabilité au Kirghizstan.
Tous les électeurs rencontrés hier matin ont affirmé avoir voté pour la nouvelle Constitution, qui propose de faire passer la petite république ex-soviétique d'Asie centrale d'un système présidentiel à un système parlementaire. Aucun toutefois n'apportait un soutien inconditionnel au gouvernement provisoire. « Il est tout de même mieux que le régime de Bakiev ! lance Aïnagoul Doboulbekova, contrôleuse dans un poste électrique, en référence au président renversé il y a deux mois et demi. Eux, au moins, ils ont un peu de conscience et sont fiers de leur peuple. »
« S'ils n'avaient pas fait leur coup d'État, il n'y aurait jamais eu toutes ces victimes en avril (NDLR : 87 morts), constate Lioubov Derkatch, venue voter avec son bébé de 4 mois. Mais en même temps, ils n'auraient jamais réussi à prendre le pouvoir d'une autre façon. Bakiev était installé à vie. » La présidente Otounbaïeva répète depuis des semaines que la nouvelle Constitution est la seule chance de ramener la stabilité. Un système parlementaire empêchera la concentration du pouvoir dans les mains d'une seule personne. C'est pourquoi Rosa Otounbaïeva a insisté pour que l'exercice ait lieu à la date prévue, en dépit des violences qui ont frappé le sud du pays et fait plus de 400 000 réfugiés et déplacés.
Aussi, tout a été fait pour assurer une participation maximale des électeurs. Compte tenu du nombre de déplacés et de gens qui ont perdu leurs papiers, tout citoyen a pu voter dans n'importe quel bureau de vote du pays, même sans papier d'identité, à condition d'être reconnu par deux membres de la commission électorale. Dans le Sud, des brigades d'urnes mobiles ont été organisées pour faire voter ceux qui craignaient de sortir de leur domicile.
Les réfugiés d'ethnie ouzbèke entassés dans des camps en Ouzbékistan ont été rapatriés cette semaine, parfois contre leur gré selon Amnesty International, afin qu'ils puissent participer au référendum. Le politologue kirghiz Nour Omarov doute toutefois que la nouvelle Constitution soit suffisante pour assurer un avenir radieux au Kirghizstan : « L'important, ce n'est pas la sorte de république que nous avons, mais les gens qui sont au pouvoir. » Et pour l'instant, dit-il, la plupart des prétendants aux hautes fonctions sont des caciques des régimes précédents qui cherchent à reprendre leur place.
Dans le sud du pays, le vote s'est déroulé sous haute surveillance. Si les violences ont cessé entre la majorité kirghize et la minorité ouzbèke, la situation reste tendue. L'élément déclencheur des troubles qui ont fait au moins 264 morts reste toujours une énigme. Les services de sécurité kirghiz ont bien annoncé, jeudi, les conclusions de leur enquête : la famille Bakiev a financé des mouvements islamistes ouzbeks liés à Al-Qaida et aux talibans afghans pour qu'ils mettent à sac le Sud, afin de faire dérailler le processus référendaire et de ramener au pouvoir l'ex-président.
Si l'idée d'une implication du clan Bakiev ne peut être exclue, celle des islamistes ouzbeks est farfelue, selon les nombreux témoignages recueillis par La Croix la semaine dernière à Och, épicentre des violences. Des photos et vidéos prises dans cette ville par des touristes étrangers durant les heurts montrent clairement des groupes d'ethnie kirghize en train de piller la ville, ainsi que des policiers et militaires passifs, sinon complices.
La complicité possible des forces de l'ordre laisse croire que des membres du gouvernement provisoire ayant un contrôle sur la police et l'armée pourraient avoir une responsabilité dans les violences. La mésentente au sein du gouvernement, formé de différentes tendances politiques d'opposition, n'est un secret pour personne à Bichkek. Si une force extérieure ne vient pas usurper le faible pouvoir de Rosa Otounbaïeva, l'éclatement pourrait encore venir de l'intérieur.
(Bichkek, Kirghizstan) Les électeurs se sont prononcés hier par référendum pour l'instauration d'une démocratie parlementaire, afin de rétablir la stabilité du pays.
Au bureau de vote de l'école n° 24, dans le centre de la capitale, Bichkek, des haut-parleurs crachent une version instrumentale de L'Été indien de Joe Dassin pour inciter les électeurs à venir déposer leur bulletin dans l'urne. Sur toutes les lèvres, quatre mots : stabilité, calme, ordre et légitimité. Le message de la présidente intérimaire Rosa Otounbaïeva est vraisemblablement passé : le référendum sur la nouvelle Constitution donnera à son gouvernement, issu du coup d'État du 7 avril dernier, la légitimité dont il a besoin jusqu'aux élections législatives de septembre. Il pourra s'employer à restaurer l'ordre, le calme et ramener la stabilité au Kirghizstan.
Tous les électeurs rencontrés hier matin ont affirmé avoir voté pour la nouvelle Constitution, qui propose de faire passer la petite république ex-soviétique d'Asie centrale d'un système présidentiel à un système parlementaire. Aucun toutefois n'apportait un soutien inconditionnel au gouvernement provisoire. « Il est tout de même mieux que le régime de Bakiev ! lance Aïnagoul Doboulbekova, contrôleuse dans un poste électrique, en référence au président renversé il y a deux mois et demi. Eux, au moins, ils ont un peu de conscience et sont fiers de leur peuple. »
« S'ils n'avaient pas fait leur coup d'État, il n'y aurait jamais eu toutes ces victimes en avril (NDLR : 87 morts), constate Lioubov Derkatch, venue voter avec son bébé de 4 mois. Mais en même temps, ils n'auraient jamais réussi à prendre le pouvoir d'une autre façon. Bakiev était installé à vie. » La présidente Otounbaïeva répète depuis des semaines que la nouvelle Constitution est la seule chance de ramener la stabilité. Un système parlementaire empêchera la concentration du pouvoir dans les mains d'une seule personne. C'est pourquoi Rosa Otounbaïeva a insisté pour que l'exercice ait lieu à la date prévue, en dépit des violences qui ont frappé le sud du pays et fait plus de 400 000 réfugiés et déplacés.
Aussi, tout a été fait pour assurer une participation maximale des électeurs. Compte tenu du nombre de déplacés et de gens qui ont perdu leurs papiers, tout citoyen a pu voter dans n'importe quel bureau de vote du pays, même sans papier d'identité, à condition d'être reconnu par deux membres de la commission électorale. Dans le Sud, des brigades d'urnes mobiles ont été organisées pour faire voter ceux qui craignaient de sortir de leur domicile.
Les réfugiés d'ethnie ouzbèke entassés dans des camps en Ouzbékistan ont été rapatriés cette semaine, parfois contre leur gré selon Amnesty International, afin qu'ils puissent participer au référendum. Le politologue kirghiz Nour Omarov doute toutefois que la nouvelle Constitution soit suffisante pour assurer un avenir radieux au Kirghizstan : « L'important, ce n'est pas la sorte de république que nous avons, mais les gens qui sont au pouvoir. » Et pour l'instant, dit-il, la plupart des prétendants aux hautes fonctions sont des caciques des régimes précédents qui cherchent à reprendre leur place.
Dans le sud du pays, le vote s'est déroulé sous haute surveillance. Si les violences ont cessé entre la majorité kirghize et la minorité ouzbèke, la situation reste tendue. L'élément déclencheur des troubles qui ont fait au moins 264 morts reste toujours une énigme. Les services de sécurité kirghiz ont bien annoncé, jeudi, les conclusions de leur enquête : la famille Bakiev a financé des mouvements islamistes ouzbeks liés à Al-Qaida et aux talibans afghans pour qu'ils mettent à sac le Sud, afin de faire dérailler le processus référendaire et de ramener au pouvoir l'ex-président.
Si l'idée d'une implication du clan Bakiev ne peut être exclue, celle des islamistes ouzbeks est farfelue, selon les nombreux témoignages recueillis par La Croix la semaine dernière à Och, épicentre des violences. Des photos et vidéos prises dans cette ville par des touristes étrangers durant les heurts montrent clairement des groupes d'ethnie kirghize en train de piller la ville, ainsi que des policiers et militaires passifs, sinon complices.
La complicité possible des forces de l'ordre laisse croire que des membres du gouvernement provisoire ayant un contrôle sur la police et l'armée pourraient avoir une responsabilité dans les violences. La mésentente au sein du gouvernement, formé de différentes tendances politiques d'opposition, n'est un secret pour personne à Bichkek. Si une force extérieure ne vient pas usurper le faible pouvoir de Rosa Otounbaïeva, l'éclatement pourrait encore venir de l'intérieur.
Kirghizstan: référendum constitutionnel à haut risque
Reportage publié dans La Presse le 26 juin 2010
Bichkek, Kirghizistan - Déchiré par un conflit ethnique qui a déjà fait des centaines de morts, le Kirghizistan votera demain pour une nouvelle Constitution. Un exercice à haut risque qui pourrait faire passer ou casser le gouvernement provisoire en quête de légitimité. Et soulever une nouvelle vague de violences, nous explique notre collaborateur.
En cinq ans, Bazyl Abdyjalanov a vu deux révolutions lui passer sous les yeux. Demain, ce concierge de l'entrée de la Maison-Blanche de Bichkek, siège du gouvernement kirghiz, votera «pour la paix».
«Je voterai pour la nouvelle Constitution, bien sûr. Nous aurons la paix et alors le gouvernement provisoire pourra fonctionner», dit le sexagénaire.
En mars 2005, il était malgré lui aux premières loges de la «révolution des tulipes», qui a renversé le président Askar Akaïev, accusé d'autoritarisme. Puis, en avril dernier, il a vu de la même façon le successeur d'Akaïev, Kourmanbek Bakiev, être chassé du pouvoir par une foule en colère pour les mêmes raisons. Les deux fois, Bazyl Abdyjalanov a pris ses jambes à son cou. Comme les présidents.
Bazyl estime que les Kirghiz «doivent absolument participer au référendum». Non pas qu'il soit un grand partisan de la nouvelle Constitution proposée - il ne l'a pas lue de toute façon -, mais parce que le simple fait de tenir un vote démocratique après un coup d'État représente un espoir de stabilisation pour sa petite ex-république soviétique d'Asie centrale.
Pour le gouvernement provisoire, ce référendum est crucial. La présidente par intérim, Rosa Otounbaïeva, ne cache pas que l'exercice est sa seule chance de gagner une légitimité avant l'élection législative prévue pour septembre.
Grands bouleversements
Les deux présidents qu'a connus le pays depuis son indépendance en 1991 ont profité de leur position pour s'enrichir, usurper le pouvoir et mater toute opposition. Passer d'une république présidentielle à une parlementaire empêcherait la concentration du pouvoir dans les mains d'un seul homme, assure le gouvernement provisoire.
«L'important, ce n'est pas quelle sorte de république nous avons, mais qui sont les gens au pouvoir», nuance toutefois le politologue kirghiz Nour Omarov. Et pour l'instant, la plupart des prétendants aux hautes fonctions sont d'anciens caciques des régimes précédents qui cherchent à reprendre leur place. Ce qui ne laisse pas présager des jours meilleurs.
D'ailleurs, depuis l'arrivée du gouvernement provisoire, formé de membres des différentes factions de l'opposition, plusieurs entreprises ont été nationalisées dans le pays. «Ils utilisent les mêmes vieux mécanismes de privatisation cachée (pour s'enrichir)», souligne Nour Omarov, qui a pourtant appuyé le renversement du régime Bakiev.
Le politologue doute ainsi que le gouvernement provisoire acceptera le verdict des urnes. «Je crois qu'ils falsifieront le résultat s'il n'est pas en leur faveur.»
Les deux précédents coups d'État ont prouvé qu'il était plutôt facile de renverser les dirigeants avec l'appui de quelques milliers de partisans, même sans armes à feu. Dans la capitale Bichkek, personne n'exclut qu'un autre groupe politique tente de prendre le pouvoir par la force. Si le gouvernement provisoire perd son référendum demain, et ainsi sa crédibilité, les chances de putsch ne feront qu'augmenter.
Violences ethniques
La principale crainte pour le bon déroulement du référendum se trouve toutefois dans le sud du pays. Il y a deux semaines, des violences entre les Kirghiz et la minorité ouzbek ont fait des centaines, voire des milliers de morts. Environ 400 000 personnes, principalement d'ethnie ouzbek, ont fui leur domicile. La plupart sont rentrés, mais plusieurs ont retrouvé leur maison incendiée.
Jeudi, les services de sécurité kirghiz ont fait savoir qu'ils avaient déterminé l'identité des coupables des violences ethniques: des mouvements islamistes ouzbeks liés à Al-Qaïda et aux talibans afghans, financés par la famille de l'ex-président Bakiev. Selon les autorités, leur but était de faire dérayer le processus référendaire afin que l'ex-président puisse reprendre le pouvoir.
Si l'hypothèse de l'implication du clan Bakiev est probable, celle du rôle des islamistes ouzbeks est farfelue, selon les nombreux témoignages que La Presse a recueillis la semaine dernière à Och, épicentre des violences.
Quelle que soit l'identité des instigateurs des troubles, une chose est certaine: rien ne les empêche de frapper de nouveau et de pousser encore un peu plus le faible État kirghiz vers la défaillance.
Bichkek, Kirghizistan - Déchiré par un conflit ethnique qui a déjà fait des centaines de morts, le Kirghizistan votera demain pour une nouvelle Constitution. Un exercice à haut risque qui pourrait faire passer ou casser le gouvernement provisoire en quête de légitimité. Et soulever une nouvelle vague de violences, nous explique notre collaborateur.
En cinq ans, Bazyl Abdyjalanov a vu deux révolutions lui passer sous les yeux. Demain, ce concierge de l'entrée de la Maison-Blanche de Bichkek, siège du gouvernement kirghiz, votera «pour la paix».
En mars 2005, il était malgré lui aux premières loges de la «révolution des tulipes», qui a renversé le président Askar Akaïev, accusé d'autoritarisme. Puis, en avril dernier, il a vu de la même façon le successeur d'Akaïev, Kourmanbek Bakiev, être chassé du pouvoir par une foule en colère pour les mêmes raisons. Les deux fois, Bazyl Abdyjalanov a pris ses jambes à son cou. Comme les présidents.
Bazyl estime que les Kirghiz «doivent absolument participer au référendum». Non pas qu'il soit un grand partisan de la nouvelle Constitution proposée - il ne l'a pas lue de toute façon -, mais parce que le simple fait de tenir un vote démocratique après un coup d'État représente un espoir de stabilisation pour sa petite ex-république soviétique d'Asie centrale.
Pour le gouvernement provisoire, ce référendum est crucial. La présidente par intérim, Rosa Otounbaïeva, ne cache pas que l'exercice est sa seule chance de gagner une légitimité avant l'élection législative prévue pour septembre.
Grands bouleversements
Les deux présidents qu'a connus le pays depuis son indépendance en 1991 ont profité de leur position pour s'enrichir, usurper le pouvoir et mater toute opposition. Passer d'une république présidentielle à une parlementaire empêcherait la concentration du pouvoir dans les mains d'un seul homme, assure le gouvernement provisoire.
«L'important, ce n'est pas quelle sorte de république nous avons, mais qui sont les gens au pouvoir», nuance toutefois le politologue kirghiz Nour Omarov. Et pour l'instant, la plupart des prétendants aux hautes fonctions sont d'anciens caciques des régimes précédents qui cherchent à reprendre leur place. Ce qui ne laisse pas présager des jours meilleurs.
D'ailleurs, depuis l'arrivée du gouvernement provisoire, formé de membres des différentes factions de l'opposition, plusieurs entreprises ont été nationalisées dans le pays. «Ils utilisent les mêmes vieux mécanismes de privatisation cachée (pour s'enrichir)», souligne Nour Omarov, qui a pourtant appuyé le renversement du régime Bakiev.
Le politologue doute ainsi que le gouvernement provisoire acceptera le verdict des urnes. «Je crois qu'ils falsifieront le résultat s'il n'est pas en leur faveur.»
Les deux précédents coups d'État ont prouvé qu'il était plutôt facile de renverser les dirigeants avec l'appui de quelques milliers de partisans, même sans armes à feu. Dans la capitale Bichkek, personne n'exclut qu'un autre groupe politique tente de prendre le pouvoir par la force. Si le gouvernement provisoire perd son référendum demain, et ainsi sa crédibilité, les chances de putsch ne feront qu'augmenter.
Violences ethniques
La principale crainte pour le bon déroulement du référendum se trouve toutefois dans le sud du pays. Il y a deux semaines, des violences entre les Kirghiz et la minorité ouzbek ont fait des centaines, voire des milliers de morts. Environ 400 000 personnes, principalement d'ethnie ouzbek, ont fui leur domicile. La plupart sont rentrés, mais plusieurs ont retrouvé leur maison incendiée.
Jeudi, les services de sécurité kirghiz ont fait savoir qu'ils avaient déterminé l'identité des coupables des violences ethniques: des mouvements islamistes ouzbeks liés à Al-Qaïda et aux talibans afghans, financés par la famille de l'ex-président Bakiev. Selon les autorités, leur but était de faire dérayer le processus référendaire afin que l'ex-président puisse reprendre le pouvoir.
Si l'hypothèse de l'implication du clan Bakiev est probable, celle du rôle des islamistes ouzbeks est farfelue, selon les nombreux témoignages que La Presse a recueillis la semaine dernière à Och, épicentre des violences.
Quelle que soit l'identité des instigateurs des troubles, une chose est certaine: rien ne les empêche de frapper de nouveau et de pousser encore un peu plus le faible État kirghiz vers la défaillance.
À Och, les barricades sont levées, pas la méfiance
Reportage publié le 21 juin 2010 dans La Presse et La Croix.
Och, Kirghizistan - Les barricades sont levées. Dans la deuxième ville du Kirghizistan, épicentre des violences ethniques des dernières semaines, l'armée a rétabli cette fin de semaine la circulation entre les quartiers kirghiz, ouzbeks et mixtes, sans rencontrer de résistance. Les réfugiés commencent timidement à rentrer, mais la méfiance et les rumeurs de nouveaux affrontements demeurent.
Begaïm Nouralieva retourne dans sa maison pour la première fois depuis plus d'une semaine. Avec une dizaine d'autres habitants kirghiz du quartier Chahid Tepa, à majorité ouzbèke, elle est escortée jusqu'à sa demeure par des soldats en armes. "Nous n'avons pas peur de nos voisins, mais des Ouzbeks qui viennent d'ailleurs", confie la frêle infirmière de 47 ans, visiblement effrayée.
Les voisins ouzbeks l'accueillent chaleureusement. En voyant sa maison saccagée et pillée, Begaïm s'effondre en larmes. Mais elle refuse d'accuser les habitants du quartier et de s'avancer sur l'identité des voleurs. Selon Begaïm, "le temps dira" s'il est possible pour les 30 familles kirghizes de Chahid Tepa de continuer d'y vivre.
Pour l'instant, toutefois, mieux vaut ne pas prendre de risques. Après avoir rempli de vêtements quelques sacs de plastique, les Kirghiz repartent en véhicule blindé.
Quelques minutes plus tôt, les blindés défaisaient encore les barricades de fortune du quartier, dressées par la minorité ouzbèke pour se protéger de nouvelles attaques. En moins d'une heure, ils déplacent camions-citernes et cylindres de béton mis en travers de la route, obtenant même du renfort des Ouzbeks, pourtant opposés à l'opération.
À Och, si la confiance entre majorité kirghize et minorité ouzbèke est loin d'être revenue, les tensions s'apaisent. Quelques milliers d'Ouzbeks, principales victimes des violences, ont même repris le chemin de la maison durant le week-end. Selon l'ONU, le conflit a fait 400 000 déplacés et réfugiés.
Au poste frontière improvisé de Vlksm, ouvert dans l'urgence au premier jour des hostilités, des centaines de réfugiés retournent au Kirghizistan, enjambant des barbelés recouverts d'un petit tapis fleuri.
Rumeurs et tensions
Mais chacun reste sur ses gardes. À Och, les rumeurs fusent, laissant planer le doute sur la suite des événements. Même aujourd'hui, il reste difficile de déterminer ce qui a déclenché les hostilités dans la nuit du 10 au 11 juin.
Avant l'embrasement, les tensions ethniques étaient bien réelles, soit. Mais les motifs et l'identité des instigateurs des violences dans la deuxième ville du pays, qui se sont ensuite répandues à d'autres localités du sud du Kirghizistan, demeurent nébuleux.
Y a-t-il eu viol d'étudiantes kirghizes par une bande de jeunes Ouzbeks dans un dortoir du centre-ville? La rumeur kirghize l'assure, mais aucun témoin direct. Pour la minorité ouzbèke, le premier épisode du conflit, c'est l'attaque de leurs quartiers par des hordes d'incendiaires cagoulés, vraisemblablement kirghiz, avec l'aide de véhicules blindés et de soldats.
L'ampleur des dégâts et le nombre de victimes, qui se comptent en centaines voire en milliers, laissent penser que les violences étaient organisées. Plusieurs citoyens et d'ex-officiels soupçonnent le maire d'Och, Melisbek Myrzakmatov, d'avoir commandité les massacres. Le principal intéressé nie et accuse d'improbables groupes islamistes liés au terrorisme international.
Selon certains, le maire aurait voulu aider le président déchu Kourmanbek Bakiev, chassé du pouvoir en avril, à reprendre le contrôle du sud du pays. En faisant dérailler le référendum constitutionnel prévu dimanche prochain, il saperait du même coup l'autorité du fragile gouvernement provisoire.
Selon d'autres, le maire ou des groupes mafieux voulaient débarrasser la ville des commerçants ouzbeks prospères.
Ce qui est certain aujourd'hui, c'est qu'Och, Djalal-Abad et d'autres villes et villages du sud du Kirghizistan sont défigurés, déchirés et divisés.
Plusieurs Kirghiz ne cachent pas leurs sentiments nationalistes et estiment que les Ouzbeks, qui forment 15% de la population, devraient quitter "leur" pays. Même s'ils l'habitent depuis des siècles.
Les Ouzbeks, eux, ne font pas confiance aux autorités et aux forces de l'ordre, contrôlées presque sans exception par la majorité kirghize. Pas étonnant pour eux que les seules personnes arrêtées en lien avec les troubles soient d'ethnie ouzbèke ou des "mercenaires étrangers".
Au cours des prochaines semaines, si le calme s'installe, des milliers d'Ouzbeks, déplacés internes ou réfugiés, retrouveront leur maison pillée ou brûlée. Des Kirghiz aussi ont perdu leur toit, et quelques centaines devront décider s'ils retournent dans leur quartier à majorité ouzbèke.
Des comités de réconciliation ont été créés, mais pour l'instant, Ouzbeks et Kirghiz ne s'entendent que sur un seul point: il ne suffirait que d'une étincelle pour remettre le feu aux poudres.
Och, Kirghizistan - Les barricades sont levées. Dans la deuxième ville du Kirghizistan, épicentre des violences ethniques des dernières semaines, l'armée a rétabli cette fin de semaine la circulation entre les quartiers kirghiz, ouzbeks et mixtes, sans rencontrer de résistance. Les réfugiés commencent timidement à rentrer, mais la méfiance et les rumeurs de nouveaux affrontements demeurent.
Begaïm Nouralieva retourne dans sa maison pour la première fois depuis plus d'une semaine. Avec une dizaine d'autres habitants kirghiz du quartier Chahid Tepa, à majorité ouzbèke, elle est escortée jusqu'à sa demeure par des soldats en armes. "Nous n'avons pas peur de nos voisins, mais des Ouzbeks qui viennent d'ailleurs", confie la frêle infirmière de 47 ans, visiblement effrayée.
Pour l'instant, toutefois, mieux vaut ne pas prendre de risques. Après avoir rempli de vêtements quelques sacs de plastique, les Kirghiz repartent en véhicule blindé.
Quelques minutes plus tôt, les blindés défaisaient encore les barricades de fortune du quartier, dressées par la minorité ouzbèke pour se protéger de nouvelles attaques. En moins d'une heure, ils déplacent camions-citernes et cylindres de béton mis en travers de la route, obtenant même du renfort des Ouzbeks, pourtant opposés à l'opération.
À Och, si la confiance entre majorité kirghize et minorité ouzbèke est loin d'être revenue, les tensions s'apaisent. Quelques milliers d'Ouzbeks, principales victimes des violences, ont même repris le chemin de la maison durant le week-end. Selon l'ONU, le conflit a fait 400 000 déplacés et réfugiés.
Au poste frontière improvisé de Vlksm, ouvert dans l'urgence au premier jour des hostilités, des centaines de réfugiés retournent au Kirghizistan, enjambant des barbelés recouverts d'un petit tapis fleuri.
Rumeurs et tensions
Mais chacun reste sur ses gardes. À Och, les rumeurs fusent, laissant planer le doute sur la suite des événements. Même aujourd'hui, il reste difficile de déterminer ce qui a déclenché les hostilités dans la nuit du 10 au 11 juin.
Avant l'embrasement, les tensions ethniques étaient bien réelles, soit. Mais les motifs et l'identité des instigateurs des violences dans la deuxième ville du pays, qui se sont ensuite répandues à d'autres localités du sud du Kirghizistan, demeurent nébuleux.
Y a-t-il eu viol d'étudiantes kirghizes par une bande de jeunes Ouzbeks dans un dortoir du centre-ville? La rumeur kirghize l'assure, mais aucun témoin direct. Pour la minorité ouzbèke, le premier épisode du conflit, c'est l'attaque de leurs quartiers par des hordes d'incendiaires cagoulés, vraisemblablement kirghiz, avec l'aide de véhicules blindés et de soldats.
L'ampleur des dégâts et le nombre de victimes, qui se comptent en centaines voire en milliers, laissent penser que les violences étaient organisées. Plusieurs citoyens et d'ex-officiels soupçonnent le maire d'Och, Melisbek Myrzakmatov, d'avoir commandité les massacres. Le principal intéressé nie et accuse d'improbables groupes islamistes liés au terrorisme international.
Selon certains, le maire aurait voulu aider le président déchu Kourmanbek Bakiev, chassé du pouvoir en avril, à reprendre le contrôle du sud du pays. En faisant dérailler le référendum constitutionnel prévu dimanche prochain, il saperait du même coup l'autorité du fragile gouvernement provisoire.
Selon d'autres, le maire ou des groupes mafieux voulaient débarrasser la ville des commerçants ouzbeks prospères.
Ce qui est certain aujourd'hui, c'est qu'Och, Djalal-Abad et d'autres villes et villages du sud du Kirghizistan sont défigurés, déchirés et divisés.
Plusieurs Kirghiz ne cachent pas leurs sentiments nationalistes et estiment que les Ouzbeks, qui forment 15% de la population, devraient quitter "leur" pays. Même s'ils l'habitent depuis des siècles.
Les Ouzbeks, eux, ne font pas confiance aux autorités et aux forces de l'ordre, contrôlées presque sans exception par la majorité kirghize. Pas étonnant pour eux que les seules personnes arrêtées en lien avec les troubles soient d'ethnie ouzbèke ou des "mercenaires étrangers".
Au cours des prochaines semaines, si le calme s'installe, des milliers d'Ouzbeks, déplacés internes ou réfugiés, retrouveront leur maison pillée ou brûlée. Des Kirghiz aussi ont perdu leur toit, et quelques centaines devront décider s'ils retournent dans leur quartier à majorité ouzbèke.
Des comités de réconciliation ont été créés, mais pour l'instant, Ouzbeks et Kirghiz ne s'entendent que sur un seul point: il ne suffirait que d'une étincelle pour remettre le feu aux poudres.
Rosa Otounbaïeva: une diplomate pour apaiser les tensions
Mon portrait de la présidente intérimaire kirghize, publié dans La Presse le 19 juin 2010.
Och, Kirghizistan - Calme, modérée, posée. La présidente intérimaire du Kirghizistan est tout le contraire de son pays. Hier, Rosa Otounbaïeva a fait une visite éclair à Och, épicentre des violences interethniques des derniers jours. Accueillie par une foule en colère, l'ex-diplomate a cherché à calmer les esprits, qui appellent notamment à la ségrégation raciale. Notre collaborateur l'a suivie.
Lorsque Rosa Otounbaïeva arrive, personne n'applaudit. Mais personne ne hue non plus. Les doléances des citoyens sont pourtant nombreuses dans un pays au bord de la guerre civile. Mais en dépit de sa faible autorité, la présidente intérimaire réussit à s'extraire de la mêlée.
La femme de 59 ans est habituée aux négociations. Depuis le milieu des années 80, Rosa Otounbaïeva travaille dans la diplomatie. Elle a été à trois reprises ministre des Affaires étrangères du Kirghizistan, dont deux fois en période critique.
À la chute de l'URSS en 1991, elle a pris les commandes des relations extérieures d'un pays indépendant malgré lui. En 2005, après avoir aidé au renversement populaire d'Askar Akaïev par la "révolution des tulipes", elle a fait de même, dans l'espoir de réformer un système étatique corrompu et dysfonctionnel.
Mais ses illusions de changement s'étant rapidement envolées, elle s'est jointe à son ancien allié révolutionnaire, Kourmanbek Bakiev. En avril dernier, le président, devenu autoritaire après cinq ans de pouvoir, a lui aussi été chassé du pouvoir par de violentes émeutes qui ont fait 87 morts.
Étonnamment, c'est la députée Otounbaïeva, la plus modérée des leaders putchistes, qui a été nommée à la présidence intérimaire. Son mandat ne devait durer que six mois, mais en raison des troubles qui enflamment le pays depuis, il a été prolongé en mai jusqu'à décembre 2011.
Dans sa tenue immaculée, qui fait presque oublier son discret gilet pare-balles beige, Rosa Otounbaïeva détonne parmi ses semblables. De ses postes d'ambassadrice aux États-Unis et au Royaume-Uni dans les années 90, elle revient occidentalisée. Dans la manière, le ton, comme le discours, qu'elle peut tenir en kirghiz et en russe, mais aussi en anglais, une langue peu connue de ses compatriotes.
À Och, la présidente est venue hier écouter une population déchirée et enragée. Les habitants kirghiz et ouzbeks de la deuxième ville du pays s'accusent mutuellement d'avoir été à la source des violences qui ont fait 192 morts en moins d'une semaine, selon un bilan très partiel, probablement "plusieurs fois plus élevé" de l'avis d'Otounbaïeva. Elle a même déclaré au quotidien russe Kommersant qu'elle multiplierait "par 10 les chiffres officiels". Ce qui pourrait faire grimper à 2000 le nombre de morts.
Pour faire cesser les hostilités, son gouvernement provisoire a été impuissant, lui ont rappelé avec véhémence des représentants de quartiers d'Och. Après avoir défendu ses actions, Otounbaïeva a prêté l'oreille pendant plus d'une heure, en prenant des notes, aux discours enflammés des femmes et hommes, tous d'ethnie kirghize, comme elle. Compte tenu de l'atmosphère tendue, les rares Ouzbeks présents n'ont pas osé prendre la parole.
Plusieurs orateurs ont appelé à la fin des quartiers mixtes à Och, à la séparation des deux communautés historiques de la ville, et exigé que la présidente prenne des mesures sévères contre la minorité.
"Allez, calmons-nous. Certains d'entre vous sont très émotifs dans leurs déclarations, et nous n'avons pas besoin de ça", a tranché Rosa Otounbaïeva, son tour venu.
Mais dans la rue, la foule kirghize, brandissant les photos de proches pris en otages dans des quartiers ouzbeks, était encore plus nombreuse. Et plus en colère.
Dans ses petits souliers, la chef de l'État intérimaire, cachée sous un parapluie et protégée par les mallettes pare-balles de ses gardes du corps, a tout de même tenu à prendre la parole. "Je vous promets la paix dans deux jours."
Trop long pour les manifestants. Et toute la faiblesse de la présidence de cette petite femme solide est alors ressortie, lorsqu'elle a dû céder devant le chef de la police d'Och, qui voulait reprendre le contrôle des quartiers ouzbeks avant 24 heures.
Dans le chaos kirghiz, Rosa Otounbaïeva n'a pratiquement que le poids de sa bonne conscience.
Och, Kirghizistan - Calme, modérée, posée. La présidente intérimaire du Kirghizistan est tout le contraire de son pays. Hier, Rosa Otounbaïeva a fait une visite éclair à Och, épicentre des violences interethniques des derniers jours. Accueillie par une foule en colère, l'ex-diplomate a cherché à calmer les esprits, qui appellent notamment à la ségrégation raciale. Notre collaborateur l'a suivie.
La femme de 59 ans est habituée aux négociations. Depuis le milieu des années 80, Rosa Otounbaïeva travaille dans la diplomatie. Elle a été à trois reprises ministre des Affaires étrangères du Kirghizistan, dont deux fois en période critique.
À la chute de l'URSS en 1991, elle a pris les commandes des relations extérieures d'un pays indépendant malgré lui. En 2005, après avoir aidé au renversement populaire d'Askar Akaïev par la "révolution des tulipes", elle a fait de même, dans l'espoir de réformer un système étatique corrompu et dysfonctionnel.
Mais ses illusions de changement s'étant rapidement envolées, elle s'est jointe à son ancien allié révolutionnaire, Kourmanbek Bakiev. En avril dernier, le président, devenu autoritaire après cinq ans de pouvoir, a lui aussi été chassé du pouvoir par de violentes émeutes qui ont fait 87 morts.
Étonnamment, c'est la députée Otounbaïeva, la plus modérée des leaders putchistes, qui a été nommée à la présidence intérimaire. Son mandat ne devait durer que six mois, mais en raison des troubles qui enflamment le pays depuis, il a été prolongé en mai jusqu'à décembre 2011.
Dans sa tenue immaculée, qui fait presque oublier son discret gilet pare-balles beige, Rosa Otounbaïeva détonne parmi ses semblables. De ses postes d'ambassadrice aux États-Unis et au Royaume-Uni dans les années 90, elle revient occidentalisée. Dans la manière, le ton, comme le discours, qu'elle peut tenir en kirghiz et en russe, mais aussi en anglais, une langue peu connue de ses compatriotes.
À Och, la présidente est venue hier écouter une population déchirée et enragée. Les habitants kirghiz et ouzbeks de la deuxième ville du pays s'accusent mutuellement d'avoir été à la source des violences qui ont fait 192 morts en moins d'une semaine, selon un bilan très partiel, probablement "plusieurs fois plus élevé" de l'avis d'Otounbaïeva. Elle a même déclaré au quotidien russe Kommersant qu'elle multiplierait "par 10 les chiffres officiels". Ce qui pourrait faire grimper à 2000 le nombre de morts.
Pour faire cesser les hostilités, son gouvernement provisoire a été impuissant, lui ont rappelé avec véhémence des représentants de quartiers d'Och. Après avoir défendu ses actions, Otounbaïeva a prêté l'oreille pendant plus d'une heure, en prenant des notes, aux discours enflammés des femmes et hommes, tous d'ethnie kirghize, comme elle. Compte tenu de l'atmosphère tendue, les rares Ouzbeks présents n'ont pas osé prendre la parole.
Plusieurs orateurs ont appelé à la fin des quartiers mixtes à Och, à la séparation des deux communautés historiques de la ville, et exigé que la présidente prenne des mesures sévères contre la minorité.
"Allez, calmons-nous. Certains d'entre vous sont très émotifs dans leurs déclarations, et nous n'avons pas besoin de ça", a tranché Rosa Otounbaïeva, son tour venu.
Mais dans la rue, la foule kirghize, brandissant les photos de proches pris en otages dans des quartiers ouzbeks, était encore plus nombreuse. Et plus en colère.
Dans ses petits souliers, la chef de l'État intérimaire, cachée sous un parapluie et protégée par les mallettes pare-balles de ses gardes du corps, a tout de même tenu à prendre la parole. "Je vous promets la paix dans deux jours."
Trop long pour les manifestants. Et toute la faiblesse de la présidence de cette petite femme solide est alors ressortie, lorsqu'elle a dû céder devant le chef de la police d'Och, qui voulait reprendre le contrôle des quartiers ouzbeks avant 24 heures.
Dans le chaos kirghiz, Rosa Otounbaïeva n'a pratiquement que le poids de sa bonne conscience.
Les Ouzbeks du Kirghizstan dénoncent des violences ciblées
Reportage publié dans La Croix et La Presse le 18 juin 2010
Och, Kirghizistan - Les combats interethniques ont cessé dans le sud du Kirghizistan. Mais la minorité ouzbèke d'Och craint toujours de sortir de ses quartiers dévastés. Et même d'y laisser entrer l'aide humanitaire. C'est qu'ils sont de plus en plus nombreux à croire que les violences de la dernière semaine ont été directement organisées par les autorités locales, dominées par la majorité kirghize, raconte notre collaborateur.
"Qui va répondre de nos maisons brûlées, des meurtres, des femmes violées?" Sur une tribune improvisée, entouré des hommes du quartier ouzbek de Chahid-Teba, Mourat Isakov se lance dans un discours enflammé. Le général à la retraite à qui il fait la morale, un Kirghiz, baisse la tête. Il était venu négocier la levée des barricades afin de faire passer 20 tonnes de produits de première nécessité.
"Nous n'en voulons pas, de votre aide humanitaire!" crie la foule. Mourat, vétéran de la guerre soviétique en Afghanistan, calme ses compatriotes et poursuit sa diatribe contre le général silencieux, représentant malgré lui des Kirghiz.
"Si vous voulez montrer aux Ouzbeks que nous sommes des peuples frères, la balle est dans votre camp. Ici, tout est calme. Nous n'avons fait que nous défendre."
À Chahid-Teba, des dizaines de maisons ont été incendiées lors des violences qui ont débuté dans la nuit du 10 au 11 juin et ont fait au moins 191 morts, selon un bilan officiel largement sous-estimé. Rien que dans ce quartier, les habitants ont inhumé 18 des leurs dans une fosse commune.
Au poste de contrôle qui sépare Chahid-Teba d'un quartier mixte, des soldats, tous kirghiz, fouillent les voitures. Leader informel de la foule, grand orateur, Mourat explique au général Moldochev que les Ouzbeks ont toujours peur des militaires, même si les tirs ont cessé.
Selon ce que La Presse a pu observer, les secteurs ouzbeks d'Och ont été indéniablement plus touchés que les quartiers kirghiz, que les incendiaires ont laissés pratiquement intacts.
Luttes mafieuses
En entrevue, le maire de la ville, Melisbek Myrzakmatov, nie que les divisions ethniques aient pu causer les violences et que les Ouzbeks aient été plus visés que les Kirghiz. "Le simple peuple n'y est pour rien. Nos deux peuples vivent ensemble depuis des siècles et maintenant des forces extérieures veulent les monter l'un contre l'autre", affirme-t-il.
Selon lui, ces forces pourraient être des islamistes liés à "des groupes terroristes internationaux". Il y a en effet de tels mouvements dans la vallée de Ferghana, où se trouve Och, mais ils n'ont jamais été à l'origine d'attaques d'une telle ampleur au Kirghizistan.
Dans les rues d'Och, l'hypothèse de l'implication de forces étrangères ou islamistes est beaucoup moins populaire que dans les couloirs de la mairie. Pour les Kirghiz comme pour les Ouzbeks, les affrontements interethniques ont plutôt pour source les luttes politiques et mafieuses qui ont mené à deux coups d'État en cinq ans, dont le plus récent en avril.
Mais le maire insiste: plusieurs personnes ont été arrêtées au cours de la semaine et "ce ne sont pas des citoyens du Kirghizistan".
Or, La Presse a eu accès hier à une prison du Service d'État de sécurité nationale, où une dizaine d'hommes, tous Ouzbeks, ont été présentés comme des participants aux violences. Il s'agirait des seuls détenus arrêtés en lien avec les événements survenus à Och. Certains membres des forces de l'ordre ne cachaient pas leur conviction que la minorité ouzbèke était responsable du saccage.
Hôpital psychiatrique
De son côté, la communauté ouzbèke, qui compte pour environ 40% de la population d'Och, accuse les autorités régionales de discrimination. Peu de ses membres en effet travaillent dans l'administration et les forces de sécurité.
Le maire Myrzakmatov nie. "C'est parce qu'aucun Ouzbek ne veut travailler dans l'appareil d'État pour 100$ par mois", répond-il, agacé. "Qui parmi eux s'enrôle pour protéger nos frontières? Aucune autre ethnie à part les Kirghiz ne veut servir dans notre armée et défendre nos frontières."
Dans le quartier de Chahid-Teba, Danil Olmat, la vingtaine, voit les choses différemment: "Dès que tu envoies une demande pour devenir employé de l'État et qu'ils voient que tu es ouzbek, tu es rejeté. J'ai une licence en droit, mais je suis chômeur."
Pour les Ouzbeks, le maire est désormais devenu suspect dans le déclenchement des violences. Dans une interview accordée cette semaine au site d'information Ferghana.ru, le vice-maire, Timour Kamtchibekov, a accusé son supérieur d'avoir un "lien direct avec les événements".
Mardi, Kamtchibekov, qui se serait porté à la défense des Ouzbeks durant les violences, a été relevé de ses fonctions. Melisbek Myrzakmatov ne nie pas le renvoi de son adjoint. Mais pour l'expliquer, il brandit aux journalistes la photocopie d'un diagnostic de maladie mentale établi par un hôpital psychiatrique.
Och, Kirghizistan - Les combats interethniques ont cessé dans le sud du Kirghizistan. Mais la minorité ouzbèke d'Och craint toujours de sortir de ses quartiers dévastés. Et même d'y laisser entrer l'aide humanitaire. C'est qu'ils sont de plus en plus nombreux à croire que les violences de la dernière semaine ont été directement organisées par les autorités locales, dominées par la majorité kirghize, raconte notre collaborateur.
"Qui va répondre de nos maisons brûlées, des meurtres, des femmes violées?" Sur une tribune improvisée, entouré des hommes du quartier ouzbek de Chahid-Teba, Mourat Isakov se lance dans un discours enflammé. Le général à la retraite à qui il fait la morale, un Kirghiz, baisse la tête. Il était venu négocier la levée des barricades afin de faire passer 20 tonnes de produits de première nécessité.
"Nous n'en voulons pas, de votre aide humanitaire!" crie la foule. Mourat, vétéran de la guerre soviétique en Afghanistan, calme ses compatriotes et poursuit sa diatribe contre le général silencieux, représentant malgré lui des Kirghiz.
"Si vous voulez montrer aux Ouzbeks que nous sommes des peuples frères, la balle est dans votre camp. Ici, tout est calme. Nous n'avons fait que nous défendre."
À Chahid-Teba, des dizaines de maisons ont été incendiées lors des violences qui ont débuté dans la nuit du 10 au 11 juin et ont fait au moins 191 morts, selon un bilan officiel largement sous-estimé. Rien que dans ce quartier, les habitants ont inhumé 18 des leurs dans une fosse commune.
Au poste de contrôle qui sépare Chahid-Teba d'un quartier mixte, des soldats, tous kirghiz, fouillent les voitures. Leader informel de la foule, grand orateur, Mourat explique au général Moldochev que les Ouzbeks ont toujours peur des militaires, même si les tirs ont cessé.
Selon ce que La Presse a pu observer, les secteurs ouzbeks d'Och ont été indéniablement plus touchés que les quartiers kirghiz, que les incendiaires ont laissés pratiquement intacts.
Luttes mafieuses
En entrevue, le maire de la ville, Melisbek Myrzakmatov, nie que les divisions ethniques aient pu causer les violences et que les Ouzbeks aient été plus visés que les Kirghiz. "Le simple peuple n'y est pour rien. Nos deux peuples vivent ensemble depuis des siècles et maintenant des forces extérieures veulent les monter l'un contre l'autre", affirme-t-il.
Dans les rues d'Och, l'hypothèse de l'implication de forces étrangères ou islamistes est beaucoup moins populaire que dans les couloirs de la mairie. Pour les Kirghiz comme pour les Ouzbeks, les affrontements interethniques ont plutôt pour source les luttes politiques et mafieuses qui ont mené à deux coups d'État en cinq ans, dont le plus récent en avril.
Mais le maire insiste: plusieurs personnes ont été arrêtées au cours de la semaine et "ce ne sont pas des citoyens du Kirghizistan".
Or, La Presse a eu accès hier à une prison du Service d'État de sécurité nationale, où une dizaine d'hommes, tous Ouzbeks, ont été présentés comme des participants aux violences. Il s'agirait des seuls détenus arrêtés en lien avec les événements survenus à Och. Certains membres des forces de l'ordre ne cachaient pas leur conviction que la minorité ouzbèke était responsable du saccage.
Hôpital psychiatrique
De son côté, la communauté ouzbèke, qui compte pour environ 40% de la population d'Och, accuse les autorités régionales de discrimination. Peu de ses membres en effet travaillent dans l'administration et les forces de sécurité.
Le maire Myrzakmatov nie. "C'est parce qu'aucun Ouzbek ne veut travailler dans l'appareil d'État pour 100$ par mois", répond-il, agacé. "Qui parmi eux s'enrôle pour protéger nos frontières? Aucune autre ethnie à part les Kirghiz ne veut servir dans notre armée et défendre nos frontières."
Dans le quartier de Chahid-Teba, Danil Olmat, la vingtaine, voit les choses différemment: "Dès que tu envoies une demande pour devenir employé de l'État et qu'ils voient que tu es ouzbek, tu es rejeté. J'ai une licence en droit, mais je suis chômeur."
Pour les Ouzbeks, le maire est désormais devenu suspect dans le déclenchement des violences. Dans une interview accordée cette semaine au site d'information Ferghana.ru, le vice-maire, Timour Kamtchibekov, a accusé son supérieur d'avoir un "lien direct avec les événements".
Mardi, Kamtchibekov, qui se serait porté à la défense des Ouzbeks durant les violences, a été relevé de ses fonctions. Melisbek Myrzakmatov ne nie pas le renvoi de son adjoint. Mais pour l'expliquer, il brandit aux journalistes la photocopie d'un diagnostic de maladie mentale établi par un hôpital psychiatrique.
Och déchirée entre Ouzbeks et Kirghiz
Reportage publié dans La Croix, La Presse et La Tribune de Genève le 17 juin 2010.
À Och, les blessures seront longues à cicatriser. Épicentre des violences interethniques qui ravagent le sud du Kirghizstan depuis vendredi dernier, la deuxième ville du pays est défigurée et dépouillée de milliers de ses habitants en fuite. Des Kirghiz, majoritaires, et des Ouzbeks, minoritaires, accusent les responsables politiques d'avoir instrumentalisé leurs tensions pour faire avancer leurs intérêts.
Pour se rendre dans le village de Chark, à la sortie d'Och, il faut changer de voiture. Le chauffeur kirghiz n'ose plus s'aventurer dans les bourgs peuplés d'Ouzbeks. Et inversement. À Chark, le ressentiment est grand. Mais personne ne sait nommer avec certitude les coupables des attaques qui ont dévasté le village. « L'armée ouvrait le passage en camion blindé puis d'autres nous attaquaient, certains en uniforme, d'autres non. Difficile de dire si c'était des soldats ou non », explique Darvan Badalov, 35 ans, montrant les vestiges de dizaines de maisons et commerces incendiés. Femmes et enfants du village ont pour la plupart fui. Sans armes apparentes, les hommes ont installé des barricades sur la chaussée, craignant de nouvelles agressions.
Au pied de l'école primaire à moitié rasée par les flammes, Takhir Ousmanov raconte l'histoire de son fils, « tué par un sniper » alors qu'il tentait dimanche d'éteindre le troisième incendie de l'école en trois jours. Le géologue de 59 ans n'en veut toutefois pas au peuple kirghiz, même s'il pense que certains de ses membres sont à l'origine des troubles. « Il n'y a pas de mauvaise nation, il n'y a que des mauvaises personnes », dit-il, avant d'ajouter avoir reçu les condoléances de plusieurs collègues et amis kirghiz.
Selon les habitants du village, les vrais coupables sont les « politiciens ». Et pas seulement Kourmanbek Bakiev, le président renversé par de violentes manifestations en avril, que le gouvernement intérimaire de Roza Otounbaïeva accuse d'avoir allumé la mèche d'un conflit ethnique latent afin de reprendre les rênes de l'État. « Le gouvernement provisoire avait besoin de ce chaos pour se maintenir », lance un autre villageois. « Bakiev et le gouvernement cherchent à se partager le pouvoir sur le dos du peuple ouzbek », renchérit un troisième.
Takhir a bon espoir qu'Ouzbeks et Kirghiz puissent vivre à nouveau ensemble. Il est toutefois moins optimiste sur les chances de voir le Kirghizstan redevenir l'îlot de stabilité et de relative démocratie en Asie centrale que l'ex-république soviétique a été après la chute de l'URSS. « Je voudrais bien dire que j'attends des dirigeants honnêtes, mais je suis certain que les prochains seront encore des bandits ».
À quelques kilomètres de Chark, dans le centre-ville d'Och, la vie commençait timidement à reprendre son cours hier. Sur l'une des rues principales, des marchands étalaient oignons, patates, concombres, pain, abricots et autres produits sur des couvertures au sol. Devant eux, des commerces calcinés et d'autres épargnés.
Les nombreux graffitis « Mort aux Ouzbeks » un peu plus loin n'avaient toutefois rien pour rassurer la minorité. Ni les milices kirghizes aux allégeances floues sillonnant la ville, kalachnikov en bandoulière. La mixité habituelle du centre-ville en prenait ainsi un coup. Pas un commerçant ouzbek n'osait y tenir pavillon. Les quelques clients appartenant à l'ethnie minoritaire - plus de 40 % de la population -, passaient rapidement faire leurs courses, avant de repartir aussitôt.
Employée d'une coopérative agricole, la Kirghize Bouroul Bourjebaïeva est convaincue que les deux communautés n'ont rien à gagner de ces troubles. « C'est l'élite qui crée la division, pas le peuple ». Juste à côté, le boulanger Bekbolot blâme plutôt les Ouzbeks, devenus récemment « trop gourmands » à son goût. « Pourquoi veulent-ils une autonomie, la reconnaissance de leur langue et des hauts postes dans l'administration ? Si ça ne leur plaît pas ici, ils peuvent retourner dans leur patrie historique », l'Ouzbékistan. En attendant, la fuite des commerçants ouzbeks a une conséquence pour tous ses habitants. Depuis des générations, ils étaient bouchers. La viande est désormais introuvable à Och.
À Och, les blessures seront longues à cicatriser. Épicentre des violences interethniques qui ravagent le sud du Kirghizstan depuis vendredi dernier, la deuxième ville du pays est défigurée et dépouillée de milliers de ses habitants en fuite. Des Kirghiz, majoritaires, et des Ouzbeks, minoritaires, accusent les responsables politiques d'avoir instrumentalisé leurs tensions pour faire avancer leurs intérêts.
Au pied de l'école primaire à moitié rasée par les flammes, Takhir Ousmanov raconte l'histoire de son fils, « tué par un sniper » alors qu'il tentait dimanche d'éteindre le troisième incendie de l'école en trois jours. Le géologue de 59 ans n'en veut toutefois pas au peuple kirghiz, même s'il pense que certains de ses membres sont à l'origine des troubles. « Il n'y a pas de mauvaise nation, il n'y a que des mauvaises personnes », dit-il, avant d'ajouter avoir reçu les condoléances de plusieurs collègues et amis kirghiz.
Selon les habitants du village, les vrais coupables sont les « politiciens ». Et pas seulement Kourmanbek Bakiev, le président renversé par de violentes manifestations en avril, que le gouvernement intérimaire de Roza Otounbaïeva accuse d'avoir allumé la mèche d'un conflit ethnique latent afin de reprendre les rênes de l'État. « Le gouvernement provisoire avait besoin de ce chaos pour se maintenir », lance un autre villageois. « Bakiev et le gouvernement cherchent à se partager le pouvoir sur le dos du peuple ouzbek », renchérit un troisième.
À quelques kilomètres de Chark, dans le centre-ville d'Och, la vie commençait timidement à reprendre son cours hier. Sur l'une des rues principales, des marchands étalaient oignons, patates, concombres, pain, abricots et autres produits sur des couvertures au sol. Devant eux, des commerces calcinés et d'autres épargnés.
Les nombreux graffitis « Mort aux Ouzbeks » un peu plus loin n'avaient toutefois rien pour rassurer la minorité. Ni les milices kirghizes aux allégeances floues sillonnant la ville, kalachnikov en bandoulière. La mixité habituelle du centre-ville en prenait ainsi un coup. Pas un commerçant ouzbek n'osait y tenir pavillon. Les quelques clients appartenant à l'ethnie minoritaire - plus de 40 % de la population -, passaient rapidement faire leurs courses, avant de repartir aussitôt.
Employée d'une coopérative agricole, la Kirghize Bouroul Bourjebaïeva est convaincue que les deux communautés n'ont rien à gagner de ces troubles. « C'est l'élite qui crée la division, pas le peuple ». Juste à côté, le boulanger Bekbolot blâme plutôt les Ouzbeks, devenus récemment « trop gourmands » à son goût. « Pourquoi veulent-ils une autonomie, la reconnaissance de leur langue et des hauts postes dans l'administration ? Si ça ne leur plaît pas ici, ils peuvent retourner dans leur patrie historique », l'Ouzbékistan. En attendant, la fuite des commerçants ouzbeks a une conséquence pour tous ses habitants. Depuis des générations, ils étaient bouchers. La viande est désormais introuvable à Och.
Des milliers de civils tentent de fuir le Kirghizstan
Article publié dans La Croix, La Presse et La Tribune de Genève le 15 juin 2010.
Pour la quatrième journée, les violences interethniques se sont poursuivies hier dans le sud du Kirghizstan. Le bilan provisoire de 138 morts et de 1761 blessés serait largement sous-estimé. La Russie et ses alliés ex-soviétiques ayant exclu une fois de plus hier l'envoi rapide d'une force de maintien de la paix, rien ne semble pouvoir arrêter les violences à court terme.
Les réfugiés d'ethnie ouzbèke continuent de tenter de s'enfuir du Kirghizstan vers l'Ouzbékistan voisin. En quatre jours, ils seraient plus de 100 000 à avoir traversé la frontière pour se réfugier dans des camps. Au seul poste-frontière du district de Souzak, ils étaient hier au moins 50 000 autres à vouloir se rendre en Ouzbékistan. Le Comité international de la Croix-Rouge parle d'une situation humanitaire « critique ».
D'autant que l'Ouzbékistan a fermé hier soir sa frontière et a lancé un appel à l'aide internationale pour les 45 000 réfugiés (seuls les hommes adultes sont comptés) et leurs femmes et enfants, qui ont déjà été accueillis. « Nous allons cesser d'accepter des réfugiés du Kirghizstan car nous ne pouvons pas les loger et n'avons pas les capacités pour les accueillir », a déclaré le vice-premier ministre ouzbek, Abdoullah Aripov, au camp de réfugiés de Iorkichlok, à la frontière.
À Och et Djalalabad, les deuxième et troisième villes du pays, la situation restait très tendue. L'agence kirghize AKIpress rapportait qu'à Djalalabad, un « groupe de jeunes gens armés portant des brassards avec le slogan "S'il y a des Ouzbeks, on va leur tirer dessus" » sillonnait la ville. Un reporter du New York Times visitant un quartier ouzbek d'Och dimanche a constaté que pratiquement tous les édifices étaient en feu sauf un, marqué à la peinture rouge de l'inscription « kirghiz ». Plusieurs Kirghizes auraient aussi indiqué leur appartenance ethnique sur leur voiture afin d'éviter d'être la cible de tirs.
Des réfugiés d'ethnie ouzbèke accusent l'armée kirghize régulière, théoriquement sous le contrôle du gouvernement provisoire, d'ouvrir la voie aux bandes armées kirghizes pour qu'elles commettent un « génocide planifié » contre la minorité ouzbèke du pays. La diaspora ouzbèke, qui constitue près de la moitié de la population dans certaines villes du sud du Kirghizstan, avait pourtant appuyé le gouvernement provisoire lors des violentes émeutes qui ont renversé le président Kourmanbek Bakiev, le 7 avril dernier. Mais le contrôle du gouvernement sur la situation et même sur sa propre armée est limité. La présidente intérimaire Rosa Otounbaïeva, dont le pouvoir commence à être contesté à Bichkek, a reconnu son impuissance devant le risque de guerre civile.
Selon Rosa Otounbaïeva, son prédécesseur déchu Kourmanbek Bakiev aurait mis le feu aux tensions ethniques latentes dans le sud, où il dispose toujours d'appuis importants et armés, dans l'espoir de regagner le contrôle d'une partie du pays et de faire annuler le référendum constitutionnel prévu pour le 27 juin.
Sans hésitation, Rosa Otounbaïeva a demandé dès le début de la crise l'ingérence de Moscou, arbitre naturel des conflits dans la plupart des ex-républiques soviétiques. Mais le président russe Dmitri Medvedev n'a pas eu le même empressement à intervenir dans ce conflit, « interne » selon lui, que lors de la guerre dans la république séparatiste géorgienne d'Ossétie du Sud, en août 2008. C'est qu'au Kirghizstan, les intérêts russes ne sont pas contestés. Le président russe a certes promis une aide humanitaire d'urgence, mais les seuls soldats russes qui ont atterri pour l'instant sen renfort sur le sol kirghiz venaient... pour protéger les familles des militaires de la base russe de Kant.
Pour la plupart des observateurs, la seule option pour faire cesser rapidement les violences interethniques serait l'envoi d'une force de maintien de la paix russe ou de l'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), qui regroupe sept ex-républiques soviétiques. Or, en réunion d'urgence hier à Moscou, les secrétaires des pays membres ont rejeté l'idée d'un déploiement rapide de leurs soldats au Kirghizstan. L'organisation a indiqué à l'issue de sa réunion que « ces mesures doivent être réfléchies », selon son secrétaire général Nikolaï Bordiouja.
Pour la quatrième journée, les violences interethniques se sont poursuivies hier dans le sud du Kirghizstan. Le bilan provisoire de 138 morts et de 1761 blessés serait largement sous-estimé. La Russie et ses alliés ex-soviétiques ayant exclu une fois de plus hier l'envoi rapide d'une force de maintien de la paix, rien ne semble pouvoir arrêter les violences à court terme.
Les réfugiés d'ethnie ouzbèke continuent de tenter de s'enfuir du Kirghizstan vers l'Ouzbékistan voisin. En quatre jours, ils seraient plus de 100 000 à avoir traversé la frontière pour se réfugier dans des camps. Au seul poste-frontière du district de Souzak, ils étaient hier au moins 50 000 autres à vouloir se rendre en Ouzbékistan. Le Comité international de la Croix-Rouge parle d'une situation humanitaire « critique ».
D'autant que l'Ouzbékistan a fermé hier soir sa frontière et a lancé un appel à l'aide internationale pour les 45 000 réfugiés (seuls les hommes adultes sont comptés) et leurs femmes et enfants, qui ont déjà été accueillis. « Nous allons cesser d'accepter des réfugiés du Kirghizstan car nous ne pouvons pas les loger et n'avons pas les capacités pour les accueillir », a déclaré le vice-premier ministre ouzbek, Abdoullah Aripov, au camp de réfugiés de Iorkichlok, à la frontière.
À Och et Djalalabad, les deuxième et troisième villes du pays, la situation restait très tendue. L'agence kirghize AKIpress rapportait qu'à Djalalabad, un « groupe de jeunes gens armés portant des brassards avec le slogan "S'il y a des Ouzbeks, on va leur tirer dessus" » sillonnait la ville. Un reporter du New York Times visitant un quartier ouzbek d'Och dimanche a constaté que pratiquement tous les édifices étaient en feu sauf un, marqué à la peinture rouge de l'inscription « kirghiz ». Plusieurs Kirghizes auraient aussi indiqué leur appartenance ethnique sur leur voiture afin d'éviter d'être la cible de tirs.
Des réfugiés d'ethnie ouzbèke accusent l'armée kirghize régulière, théoriquement sous le contrôle du gouvernement provisoire, d'ouvrir la voie aux bandes armées kirghizes pour qu'elles commettent un « génocide planifié » contre la minorité ouzbèke du pays. La diaspora ouzbèke, qui constitue près de la moitié de la population dans certaines villes du sud du Kirghizstan, avait pourtant appuyé le gouvernement provisoire lors des violentes émeutes qui ont renversé le président Kourmanbek Bakiev, le 7 avril dernier. Mais le contrôle du gouvernement sur la situation et même sur sa propre armée est limité. La présidente intérimaire Rosa Otounbaïeva, dont le pouvoir commence à être contesté à Bichkek, a reconnu son impuissance devant le risque de guerre civile.
Selon Rosa Otounbaïeva, son prédécesseur déchu Kourmanbek Bakiev aurait mis le feu aux tensions ethniques latentes dans le sud, où il dispose toujours d'appuis importants et armés, dans l'espoir de regagner le contrôle d'une partie du pays et de faire annuler le référendum constitutionnel prévu pour le 27 juin.
Sans hésitation, Rosa Otounbaïeva a demandé dès le début de la crise l'ingérence de Moscou, arbitre naturel des conflits dans la plupart des ex-républiques soviétiques. Mais le président russe Dmitri Medvedev n'a pas eu le même empressement à intervenir dans ce conflit, « interne » selon lui, que lors de la guerre dans la république séparatiste géorgienne d'Ossétie du Sud, en août 2008. C'est qu'au Kirghizstan, les intérêts russes ne sont pas contestés. Le président russe a certes promis une aide humanitaire d'urgence, mais les seuls soldats russes qui ont atterri pour l'instant sen renfort sur le sol kirghiz venaient... pour protéger les familles des militaires de la base russe de Kant.
Pour la plupart des observateurs, la seule option pour faire cesser rapidement les violences interethniques serait l'envoi d'une force de maintien de la paix russe ou de l'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), qui regroupe sept ex-républiques soviétiques. Or, en réunion d'urgence hier à Moscou, les secrétaires des pays membres ont rejeté l'idée d'un déploiement rapide de leurs soldats au Kirghizstan. L'organisation a indiqué à l'issue de sa réunion que « ces mesures doivent être réfléchies », selon son secrétaire général Nikolaï Bordiouja.
Le Kirghizstan bascule dans la violence
Article publié le lundi 14 juin 2010 dans La Presse et La Tribune de Genève.
Moscou - Des affrontements entre la majorité kirghize et la minorité ouzbèke ont fait plus de 100 morts et 1250 blessés depuis vendredi soir dans le sud du Kirghizistan. Le gouvernement provisoire de cette instable ex-république soviétique reconnaît avoir perdu la maîtrise de la situation.
Maisons et édifices brûlés, corps calcinés dans les rues, fusillades de jour comme de nuit, population en fuite. Depuis trois jours, Och et Djalal-Abad, deuxième et troisième villes du pays, sont livrées aux exactions et au pillage de plusieurs bandes armées.
Si l'élément déclencheur précis des violences reste nébuleux, la mèche était courte et facile à allumer. Les tensions entre les deux communautés dominantes sont constantes dans le sud du Kirghizistan, situé dans la très multiethnique vallée de Ferghana. Il n'y avait toutefois pas eu d'affrontements aussi violents entre Kirghizes et Ouzbeks depuis 1990.
Selon Danil Kislov, rédacteur en chef du site d'information Ferghana.ru, celui qui a mis le feu au poudre, c'est l'ex-président Kourmanbek Bakiev, chassé du pouvoir par la rue le 7 avril dernier. "Ses hommes ont répandu des rumeurs à l'effet que des Ouzbeks avaient violé des femmes kirghizes, et vice versa." Il n'en fallait pas plus pour que la jeunesse désoeuvrée de cette région pauvre prenne les armes et laisse libre cours à sa colère nationaliste, croit M. Kislov.
En exil en Biélorussie, Bakiev a fermement démenti toute implication dans les troubles. Coupable ou non, le clan de l'ex-président, originaire de la région de Djalal-Abad, conserve une très forte influence dans cette partie du pays. C'est d'ailleurs dans le sud que Bakiev s'était réfugié en avril, tout juste après l'invasion du siège de la présidence par une foule en colère. Il avait ensuite été contraint de quitter le pays.
Le couvre-feu en vigueur 24 heures sur 24 et l'état d'urgence décrétés hier par le gouvernement provisoire dans le sud risquent donc de rester sans véritable effet. "Si le gouvernement avait eu les ressources nécessaires, il aurait peut-être pu calmer le jeu. Mais dans le Sud, ils n'ont pas de soldats et doivent en envoyer du Nord. Les policiers de la région, eux, restent fidèles à Bakiev", souligne M. Kislov.
Pour faire face à la menace de guerre civile, le gouvernement a ordonné hier à ses forces de "faire feu à volonté" sur les bandes armées. Le ministère de la Défense a également appelé en renfort tous les réservistes de l'armée âgés de 18 à 50 ans.
Tentative de déstabilisation
La présidente intérimaire du pays, Rosa Otounbaïeva, accuse son prédécesseur déchu de vouloir déstabiliser la situation déjà volatile avant le référendum sur une nouvelle Constitution, prévu le 27 juin. Sa tenue devient de plus en plus improbable avec les violences de cette fin de semaine. "Bakiev ne veut pas du référendum, parce qu'il légitimerait le gouvernement provisoire", analyse Danil Kislov.
Samedi, Rosa Otounbaïeva a jugé que la situation était "impossible à maîtriser" et a demandé à la Russie d'envoyer des soldats pour faire cesser les violences. Moscou a pour l'instant refusé, prétextant qu'il s'agit d'un conflit "interne".
Le président russe Dmitri Medvedev a toutefois annoncé l'attribution d'une aide humanitaire, mais non militaire. Il a aussi promis de discuter du problème aujourd'hui avec ses homologues de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), qui regroupe sept anciennes républiques soviétiques, dont le Kirghizistan.
Pendant ce temps, des milliers de citoyens kirghizes d'origine ouzbèke se sont massés à la frontière avec l'Ouzbékistan hier. Le gouvernement ouzbek a installé des camps pour accueillir les réfugiés sur son territoire. Hier, ils étaient déjà 80 000 à avoir traversé la frontière, ont estimé les autorités ouzbèkes.
Moscou - Des affrontements entre la majorité kirghize et la minorité ouzbèke ont fait plus de 100 morts et 1250 blessés depuis vendredi soir dans le sud du Kirghizistan. Le gouvernement provisoire de cette instable ex-république soviétique reconnaît avoir perdu la maîtrise de la situation.
Maisons et édifices brûlés, corps calcinés dans les rues, fusillades de jour comme de nuit, population en fuite. Depuis trois jours, Och et Djalal-Abad, deuxième et troisième villes du pays, sont livrées aux exactions et au pillage de plusieurs bandes armées.
Si l'élément déclencheur précis des violences reste nébuleux, la mèche était courte et facile à allumer. Les tensions entre les deux communautés dominantes sont constantes dans le sud du Kirghizistan, situé dans la très multiethnique vallée de Ferghana. Il n'y avait toutefois pas eu d'affrontements aussi violents entre Kirghizes et Ouzbeks depuis 1990.
Selon Danil Kislov, rédacteur en chef du site d'information Ferghana.ru, celui qui a mis le feu au poudre, c'est l'ex-président Kourmanbek Bakiev, chassé du pouvoir par la rue le 7 avril dernier. "Ses hommes ont répandu des rumeurs à l'effet que des Ouzbeks avaient violé des femmes kirghizes, et vice versa." Il n'en fallait pas plus pour que la jeunesse désoeuvrée de cette région pauvre prenne les armes et laisse libre cours à sa colère nationaliste, croit M. Kislov.
En exil en Biélorussie, Bakiev a fermement démenti toute implication dans les troubles. Coupable ou non, le clan de l'ex-président, originaire de la région de Djalal-Abad, conserve une très forte influence dans cette partie du pays. C'est d'ailleurs dans le sud que Bakiev s'était réfugié en avril, tout juste après l'invasion du siège de la présidence par une foule en colère. Il avait ensuite été contraint de quitter le pays.
Le couvre-feu en vigueur 24 heures sur 24 et l'état d'urgence décrétés hier par le gouvernement provisoire dans le sud risquent donc de rester sans véritable effet. "Si le gouvernement avait eu les ressources nécessaires, il aurait peut-être pu calmer le jeu. Mais dans le Sud, ils n'ont pas de soldats et doivent en envoyer du Nord. Les policiers de la région, eux, restent fidèles à Bakiev", souligne M. Kislov.
Pour faire face à la menace de guerre civile, le gouvernement a ordonné hier à ses forces de "faire feu à volonté" sur les bandes armées. Le ministère de la Défense a également appelé en renfort tous les réservistes de l'armée âgés de 18 à 50 ans.
Tentative de déstabilisation
La présidente intérimaire du pays, Rosa Otounbaïeva, accuse son prédécesseur déchu de vouloir déstabiliser la situation déjà volatile avant le référendum sur une nouvelle Constitution, prévu le 27 juin. Sa tenue devient de plus en plus improbable avec les violences de cette fin de semaine. "Bakiev ne veut pas du référendum, parce qu'il légitimerait le gouvernement provisoire", analyse Danil Kislov.
Samedi, Rosa Otounbaïeva a jugé que la situation était "impossible à maîtriser" et a demandé à la Russie d'envoyer des soldats pour faire cesser les violences. Moscou a pour l'instant refusé, prétextant qu'il s'agit d'un conflit "interne".
Le président russe Dmitri Medvedev a toutefois annoncé l'attribution d'une aide humanitaire, mais non militaire. Il a aussi promis de discuter du problème aujourd'hui avec ses homologues de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), qui regroupe sept anciennes républiques soviétiques, dont le Kirghizistan.
Pendant ce temps, des milliers de citoyens kirghizes d'origine ouzbèke se sont massés à la frontière avec l'Ouzbékistan hier. Le gouvernement ouzbek a installé des camps pour accueillir les réfugiés sur son territoire. Hier, ils étaient déjà 80 000 à avoir traversé la frontière, ont estimé les autorités ouzbèkes.
Les nomades de Mongolie frappés par des froids extrêmes
Reportage publié dans La Croix, Le Soir et La Presse en mai 2010.
Reportage radio à Radio-Canada sur le même sujet: Le nomadisme mongol en voie d'extinction
Sept millions de têtes de bétail sont mortes à cause de l'hiver le plus froid depuis quarante ans, et des milliers de familles d'éleveurs nomades partent planter leur yourte dans la capitale surpeuplée.
(Oulan-Bator et province de Boulgan, Mongolie) - Ratnabatam Batam traîne le cadavre de l'un de ses moutons hors de son enclos. Il le dépose près de dizaines d'autres carcasses, à une centaine de mètres de sa yourte, où une chèvre affamée arrache les entrailles de l'une de ses congénères mortes. L'hiver est presque terminé, mais les animaux affaiblis de Ratnabatam meurent toujours. Des 600 chèvres et moutons qu'il avait, il n'en compte plus qu'environ 200.
« J'ai perdu vingt ans de travail en trois mois. Chaque matin, j'ai peur d'entrer dans l'enclos et de trouver d'autres de mes animaux morts », confie l'éleveur, qui a embrassé la vie nomade au milieu des années 1980, à l'appel du Parti révolutionnaire du peuple mongol, alors parti unique. « Cet hiver, les animaux avaient si froid qu'ils tremblaient et n'arrivaient pas à creuser la neige épaisse pour aller brouter l'herbe. Certains avaient si faim qu'ils mangeaient le pelage des autres », raconte-t-il.
Malgré tout, Ratnabatam refuse d'abandonner sa vie de pasteur dans la province de Boulgan, à 450 km au nord-ouest de la capitale. L'homme de 55 ans promet de se battre « jusqu'au bout » pour faire renaître son troupeau, au lieu d'aller grossir les rangs de chômeurs à Oulan-Bator.
Depuis la chute du communisme en 1990, les quartiers de yourtes et de maisonnettes sommaires n'ont cessé de s'étendre à flanc de collines dans la capitale, autour d'un centre fait de vieux édifices à l'architecture socialiste. De 540 000 habitants, la population d'Oulan-Bator est passée à 1,1 million, voire 1,6 million, selon les estimations. Environ la moitié des trois millions de Mongols s'entassent aujourd'hui dans la capitale du pays le moins densément peuplé du monde, avec 1,9 habitant au kilomètre carré.
Après les derniers hivers, plutôt doux, 27 000 familles en moyenne quittaient la province, le printemps venu, pour installer leur yourte dans les faubourgs poussiéreux, pollués et sans eau courante de la capitale. Mais cette année, le dzud blanc (hiver rigoureux très enneigé) a frappé presque toutes les régions du pays. Les températures sont descendues jusqu'à - 52 °C lors de l'hiver le plus sévère depuis quarante ans. Plus de sept millions de têtes de bétail ont péri en Mongolie. L'exode rural ne pourra qu'être encore plus massif.
« Oulan-Bator n'est pas prête à les accueillir, mais elle doit les accueillir », indique Ourantsoodj Gombosouren, directrice du Centre pour les droits humains et le développement. « La population est déjà deux fois plus nombreuse que ce que la ville peut absorber, mais il n'y a pas de régulation et on ne peut pas les arrêter. » Depuis l'adoption d'une nouvelle Constitution en 1992, les Mongols ont le droit de circuler librement sur le territoire. Si une famille choisit la vie sédentaire, elle peut prendre possession d'un terrain libre, à Oulan-Bator ou ailleurs, puis lancer les démarches de légalisation.
Selon Ourantsoodj, la seule solution pour freiner le flux de migrants serait d'investir dans le développement régional. Elle note qu'à l'époque communiste, les éleveurs faisaient partie de coopératives et étaient mieux protégés en cas de catastrophe.« Le gouvernement était responsable de tout s'il y avait un dzud », dit-elle. Aujourd'hui, les éleveurs sont propriétaires de leur troupeau. Lorsqu'ils regardaient, impuissants, leurs bêtes mourir de froid cet hiver, c'était leur capital et leurs futurs revenus qu'ils voyaient disparaître.
Batdorg Soukhee, un autre éleveur de la province de Boulgan, a perdu plus de 80 % de ses animaux, dont son unique cheval. Il espère maintenant que la banque se montrera clémente et lui offrira un délai pour rembourser son prêt. Comme plusieurs éleveurs, il avait contracté un emprunt avant l'hiver pour acheter davantage de chèvres et ainsi augmenter sa production de cachemire.
S'il n'arrive pas à sauver le reste de son troupeau, il compte devenir assistant d'un autre éleveur. Le téléviseur installé au coin de sa yourte lui a appris qu'Oulan-Bator, où il a brièvement mis les pieds lors de son service militaire, est une ville polluée où trouver un emploi peut être difficile. « De toute façon, il n'a pas de diplôme universitaire », lance sa femme enceinte qui allaite leur deuxième fille.
Lors du dernier dzud, qui a duré trois hivers consécutifs (2000-2003) et tué plus de onze millions de têtes de bétail, Gambat Soumiya a quitté la vie d'éleveur pour se trouver un travail à Erdenet, deuxième ville du pays. Sans succès. Il dit avoir visité toutes les villes du pays pour se trouver un emploi. Il a même été extracteur illégal d'or. « Avec le recul, je regrette. Je n'aurais pas dû vendre le reste de mon bétail. Maintenant, je dis à mes amis éleveurs de continuer à prendre soin de leurs animaux restants, parce que tôt ou tard, le cheptel grandira à nouveau et, au moins, ils auront un revenu. »
Pendant ce temps, Batchtolong nivelle à coups de pic son nouveau terrain en périphérie d'Oulan-Bator, dans un quartier qui n'est pas encore électrifié ni desservi par les transports en commun, à 17 km du centre-ville. Le jeune homme de 26 ans, un installateur de climatiseurs qui a grandi avec ses grands-parents pasteurs à la campagne, y montera sa yourte pour y habiter avec sa mère. Mais pour lui, la ville n'est qu'un passage obligé. « Je vais travailler ici cinq à dix ans pour amasser de l'argent, puis j'achèterai un troupeau pour aller vivre dans la steppe », se promet-il.
Reportage radio à Radio-Canada sur le même sujet: Le nomadisme mongol en voie d'extinction
Sept millions de têtes de bétail sont mortes à cause de l'hiver le plus froid depuis quarante ans, et des milliers de familles d'éleveurs nomades partent planter leur yourte dans la capitale surpeuplée.
(Oulan-Bator et province de Boulgan, Mongolie) - Ratnabatam Batam traîne le cadavre de l'un de ses moutons hors de son enclos. Il le dépose près de dizaines d'autres carcasses, à une centaine de mètres de sa yourte, où une chèvre affamée arrache les entrailles de l'une de ses congénères mortes. L'hiver est presque terminé, mais les animaux affaiblis de Ratnabatam meurent toujours. Des 600 chèvres et moutons qu'il avait, il n'en compte plus qu'environ 200.
Malgré tout, Ratnabatam refuse d'abandonner sa vie de pasteur dans la province de Boulgan, à 450 km au nord-ouest de la capitale. L'homme de 55 ans promet de se battre « jusqu'au bout » pour faire renaître son troupeau, au lieu d'aller grossir les rangs de chômeurs à Oulan-Bator.
Depuis la chute du communisme en 1990, les quartiers de yourtes et de maisonnettes sommaires n'ont cessé de s'étendre à flanc de collines dans la capitale, autour d'un centre fait de vieux édifices à l'architecture socialiste. De 540 000 habitants, la population d'Oulan-Bator est passée à 1,1 million, voire 1,6 million, selon les estimations. Environ la moitié des trois millions de Mongols s'entassent aujourd'hui dans la capitale du pays le moins densément peuplé du monde, avec 1,9 habitant au kilomètre carré.
Après les derniers hivers, plutôt doux, 27 000 familles en moyenne quittaient la province, le printemps venu, pour installer leur yourte dans les faubourgs poussiéreux, pollués et sans eau courante de la capitale. Mais cette année, le dzud blanc (hiver rigoureux très enneigé) a frappé presque toutes les régions du pays. Les températures sont descendues jusqu'à - 52 °C lors de l'hiver le plus sévère depuis quarante ans. Plus de sept millions de têtes de bétail ont péri en Mongolie. L'exode rural ne pourra qu'être encore plus massif.
« Oulan-Bator n'est pas prête à les accueillir, mais elle doit les accueillir », indique Ourantsoodj Gombosouren, directrice du Centre pour les droits humains et le développement. « La population est déjà deux fois plus nombreuse que ce que la ville peut absorber, mais il n'y a pas de régulation et on ne peut pas les arrêter. » Depuis l'adoption d'une nouvelle Constitution en 1992, les Mongols ont le droit de circuler librement sur le territoire. Si une famille choisit la vie sédentaire, elle peut prendre possession d'un terrain libre, à Oulan-Bator ou ailleurs, puis lancer les démarches de légalisation.
Selon Ourantsoodj, la seule solution pour freiner le flux de migrants serait d'investir dans le développement régional. Elle note qu'à l'époque communiste, les éleveurs faisaient partie de coopératives et étaient mieux protégés en cas de catastrophe.« Le gouvernement était responsable de tout s'il y avait un dzud », dit-elle. Aujourd'hui, les éleveurs sont propriétaires de leur troupeau. Lorsqu'ils regardaient, impuissants, leurs bêtes mourir de froid cet hiver, c'était leur capital et leurs futurs revenus qu'ils voyaient disparaître.
Batdorg Soukhee, un autre éleveur de la province de Boulgan, a perdu plus de 80 % de ses animaux, dont son unique cheval. Il espère maintenant que la banque se montrera clémente et lui offrira un délai pour rembourser son prêt. Comme plusieurs éleveurs, il avait contracté un emprunt avant l'hiver pour acheter davantage de chèvres et ainsi augmenter sa production de cachemire.
S'il n'arrive pas à sauver le reste de son troupeau, il compte devenir assistant d'un autre éleveur. Le téléviseur installé au coin de sa yourte lui a appris qu'Oulan-Bator, où il a brièvement mis les pieds lors de son service militaire, est une ville polluée où trouver un emploi peut être difficile. « De toute façon, il n'a pas de diplôme universitaire », lance sa femme enceinte qui allaite leur deuxième fille.
Lors du dernier dzud, qui a duré trois hivers consécutifs (2000-2003) et tué plus de onze millions de têtes de bétail, Gambat Soumiya a quitté la vie d'éleveur pour se trouver un travail à Erdenet, deuxième ville du pays. Sans succès. Il dit avoir visité toutes les villes du pays pour se trouver un emploi. Il a même été extracteur illégal d'or. « Avec le recul, je regrette. Je n'aurais pas dû vendre le reste de mon bétail. Maintenant, je dis à mes amis éleveurs de continuer à prendre soin de leurs animaux restants, parce que tôt ou tard, le cheptel grandira à nouveau et, au moins, ils auront un revenu. »
Pendant ce temps, Batchtolong nivelle à coups de pic son nouveau terrain en périphérie d'Oulan-Bator, dans un quartier qui n'est pas encore électrifié ni desservi par les transports en commun, à 17 km du centre-ville. Le jeune homme de 26 ans, un installateur de climatiseurs qui a grandi avec ses grands-parents pasteurs à la campagne, y montera sa yourte pour y habiter avec sa mère. Mais pour lui, la ville n'est qu'un passage obligé. « Je vais travailler ici cinq à dix ans pour amasser de l'argent, puis j'achèterai un troupeau pour aller vivre dans la steppe », se promet-il.
samedi 22 mai 2010
La petite boîte verte
(Oulan-Bator, 12 avril 2010)
Force est de constater
que ça dérive de tous les bords
la rage de vivre arc-en-ciel
la puanteur de sainteté chronométrée
les rêves concassés qui s'éparpillent
de coups de semonce en bout portant
Que ça dérive de tous les bords
les soupirs qu'on croit être les derniers
mais qui sont pleurs de renaissance
les embûches qu'on fonce dedans
avec une âme de tronçonneuse
en boitant le désespoir
la petite boîte verte bien coincée dans le creux de la main
comme autant de raisons d'avancer plus fort
Force est de constater
qu'on ne se relève jamais mieux qu'à bout de souffle
qu'en chien de faïence ébranlé
devant la misère en pleine face
Force est de constater
qu'on carbure au manque d'air
vendredi 21 mai 2010
Souvenance au galop
(Oulan-Bator, quelque part en avril 2010)
Tu penses que c'est la fin
puis ça s'étale devant toi
comme des taudis à flanc de colline
comme la misère
sur le pauvre monde
de la tête aux pieds
Ça s'étale devant toi
en vrac
l'air pur les morsures d'âme
les souliers usés les amours par défaut
les venins ravalés les occasions manquées
les sourires conquis les angoisses de milieu de semaine
les sommeils de travers les étapes franchies
les agrandissements d'esprit les larmes impromptues
les coups de pied dans le cul les vols planés
les apaisanteries en forme de caresse les embûches en fer forgé
Des souvenirs, des attentes
pour te rappeler qu'il n'y en aura pas de facile
mais que ça en vaudra toujours la peine
Tu penses que c'est la fin
puis ça s'étale devant toi
comme des taudis à flanc de colline
comme la misère
sur le pauvre monde
de la tête aux pieds
Ça s'étale devant toi
en vrac
l'air pur les morsures d'âme
les souliers usés les amours par défaut
les venins ravalés les occasions manquées
les sourires conquis les angoisses de milieu de semaine
les sommeils de travers les étapes franchies
les agrandissements d'esprit les larmes impromptues
les coups de pied dans le cul les vols planés
les apaisanteries en forme de caresse les embûches en fer forgé
Des souvenirs, des attentes
pour te rappeler qu'il n'y en aura pas de facile
mais que ça en vaudra toujours la peine
Mongolie: les minières canadiennes placent leurs pions
Dossier publié dans la section Affaires du journal La Presse le 12 mai 2010.
(Mongolie) La Mongolie est assise sur une mine d'or... et de cuivre, de charbon, d'uranium, d'argent, de tungstène et bien d'autres. Vingt ans après la chute du régime communiste et l'ouverture du pays, le gouvernement se dit maintenant prêt à exploiter ses richesses. Mais tergiversations et législations encore changeantes mettent un frein aux investissements étrangers. En attendant le vrai boom, les minières canadiennes placent leurs pions.
Ivanhoe Mines aura mis plus de neuf ans à s'entendre avec le gouvernement mongol pour l'exploitation d'Oyu Tolgoï, le plus gros gisement de cuivre et d'or au monde encore non exploité. En signant l'entente en octobre dernier, elle aura dû concéder 34% des parts à l'État mongol.
La minière vancouvéroise peut toutefois se compter chanceuse. Khan Resources, une petite société de Toronto, s'est carrément vu retirer ses licences d'exploration et d'exploitation d'un gisement d'uranium fin mars. Elle y avait déjà investi 20 millions de dollars.
Selon le gouvernement mongol, Khan Resources avait omis de l'informer de changement dans les structures de sa propriété, ce que nie la société. Elle accuse le gouvernement d'avoir tout simplement voulu se débarrasser d'elle pour reprendre le contrôle du secteur.
Ce genre de rebondissement juridique est courant en Mongolie. Pas étonnant donc que dans son dernier sondage annuel mené auprès de dirigeants de compagnies minières, l'Institut Fraser place le pays parmi les 10 destinations minières les moins accueillantes, loin derrière le Québec, au premier rang. L'étude prenait notamment en compte l'environnement fiscal, législatif et la stabilité politique.
Malgré tout, au cours des cinq dernières années, des centaines de minières étrangères, dont une cinquantaine de canadiennes, sont venues s'installer en Mongolie, un pays qui compte moins de trois millions d'habitants. Les intérêts économiques sont si importants qu'en 2008, le Canada a ouvert une ambassade à Oulan-Bator.
Si l'Institut Fraser avait jugé les destinations en tenant compte strictement de leur potentiel, la Mongolie se serait retrouvée dans le haut du classement.
Durant les presque sept décennies de règne communiste, le pays ne comptait que deux mines. Seul l'allié soviétique pouvait explorer le sous-sol mongol, avec ses technologies archaïques. Résultat: jusqu'à ce jour, environ 30% seulement du territoire de ce pays montagneux, désertique et peu densément peuplé a été exploré. Et déjà, les découvertes de gisements de différents minéraux sont phénoménales.
La Mongolie espère faire tripler son PIB (5,3 milliards en 2008) au cours de la prochaine décennie, principalement grâce au boom minier.
Les déboires de Khan Resources ont tout de même créé une onde de choc, dit Graeme Hancock, analyste du secteur minier au bureau d'Oulan-Bator de la Banque mondiale. «Les gens ont perdu confiance en la Mongolie en tant que destination minière. Pourquoi viendraient-ils investir 100 millions de dollars ici pour ensuite se faire retirer leur licence?»
Graeme Hancock croit que les dirigeants mongols, pour la plupart d'ex-communistes reconvertis, n'arrivent pas à se départir de leurs vieilles habitudes. «Le gouvernement a encore cette approche centralisée de planification de l'économie. Il essaie de régler les problèmes, mais tourne en rond. C'est beaucoup une question d'être capable de laisser aller (l'économie), d'avoir confiance que (l'État) peut réguler le secteur privé au lieu de tout posséder et tout faire par soi-même.»
En attendant une politique claire, les investissements étrangers d'envergure resteront marginaux, croit Graeme Hancock. «Qui dépensera de l'argent à développer une mine dans laquelle le gouvernement n'investit aucun argent tout en contrôlant les intérêts?»
Le vice-ministre des Mines mongol Ariunsan Baldandjav s'énerve lorsqu'on prononce le nom de Khan Resources. «L'uranium, c'est une ressource stratégique. Il faut donc (que l'État) ait un certain contrôle», argue-t-il. Du même souffle, il nie toutefois que les déboires administratifs de la minière canadienne soient liés à la nouvelle loi sur l'énergie nucléaire. Adopté en 2009, elle stipule que l'État mongol devra être actionnaire majoritaire dans tout projet concernant l'uranium.
Ariunsan Baldandjav ne croit pas que cet incident ait terni l'image de la Mongolie auprès des investisseurs étrangers. «Khan Resources, ce n'est qu'une petite compagnie. Il n'y a pas de peur chez les autres minières», s'énerve-t-il.
Autre douche froide pour l'industrie, à la mi-avril, quand le président du pays Tsakhia Elbegdorj a annoncé que plus aucune licence ne serait émise tant qu'une nouvelle loi sur les mines ne serait pas écrite. Selon lui, le processus d'attribution commençait à «ressembler aux activités du crime organisé».
La peur de la Chine
La géopolitique influence aussi le développement minier du pays, enclavé entre les géants chinois et russe. La Chine compte déjà pour plus de 80% des investissements étrangers en Mongolie, où paradoxalement, le sentiment antichinois est presque unanime dans la population.
Ainsi, le gouvernement mongol ne veut pas laisser les grands projets miniers aux mains exclusives des Chinois ou des Russes, explique B. Batbileg, porte-parole de l'Association nationale des minières de Mongolie. Il préfère diluer leur influence dans des consortiums avec des entreprises d'autres pays.
«Si plusieurs compagnies différentes sont impliquées, c'est une protection pour notre sécurité nationale et économique», note B. Batbileg. Les projets canadiens, américains, japonais ou autres inquiètent moins le gouvernement, croit-il.
Pour Graeme Hancock, la peur du gouvernement mongol est peut-être fondée, mais manque de pragmatisme. Pour le mégaprojet de mine de charbon de Tavan Tolgoï, le gouvernement compte ainsi utiliser la technologie ferroviaire russe... même si le minerai sera en majeure partie transporté vers la Chine, qui utilise un autre système de rails. La marchandise devra donc être transbordée à la frontière, faisant exploser les coûts de l'opération.
Malgré toutes les embûches, l'industrie minière mongole prendra tôt ou tard son envol. «Quand les règles du jeu seront claires», précise Graeme Hancock. «Les compagnies doivent savoir que ce n'est pas un endroit pour devenir riche du jour au lendemain. Elles doivent y aller dans une perspective à long terme.»
*** Oyu Tolgoï
Située dans le désert de Gobi, à 550 km au sud d'Oulan-Bator et à 80 km de la frontière chinoise, la «Colline turquoise» (Oyu Tolgoï, en mongol) est le plus grand projet de mine d'or-cuivre en développement actuellement dans le monde. Après de premières prospections concluantes, Ivanhoe Mines s'est engagée dans le projet en mai 2000. En octobre 2009, après un long processus de négociation avec l'État mongol et un milliard de dollars d'investissement dans la prospection et le développement du projet, l'entente pour l'exploitation était finalement signée. Le gouvernement mongol contrôlera 34% des parts dans la compagnie conjointe OT LLC, sans toutefois avoir à investir un sou dans le développement. L'anglo-australienne Rio Tinto, actionnaire minoritaire d'Ivanhoe Mines (22,4%), agira comme «partenaire stratégique», aidant au financement du projet, estimé à 5 milliards. Selon l'accord, les normes fiscales et réglementaires pour l'exploitation du site sont fixées pour 30 ans. La construction des infra-structures de la mine devrait être terminée en 2012. Le début de l'exploitation est prévu pour l'année suivante. À pleine capacité, Oyu Tolgoï devrait fournir jusqu'à 450 000 tonnes de cuivre et 330 000 onces d'or durant 60 ans. Sa production représenterait alors entre 10% et 15% du PIB de la Mongolie. Maintenant que l'entente finale est conclue, Oyu Tolgoï est un projet à «faible risque» pour Ivanhoe Mines, selon Graeme Hancock, analyste du secteur minier à la Banque mondiale. Fin avril, le gouvernement mongol a pourtant promis à un mouvement civil qui faisait la grève de la faim notamment pour contester les termes de l'entente d'Oyu Tolgoï de la réévaluer. Une promesse qu'il a peu de chance de tenir, mais qui rappelle la fragilité des accords commerciaux en Mongolie.
***
La Mongolie en chiffres
Population: 3,0 millions
Territoire: 1,6 million de km2
Minerais: Cuivre, tungstène, nickel, or, fer
Impact économique
12%
Le secteur minier contribue à 12% de l'activité économique
40%
Le secteur minier contribue à 40% des exportations du pays
(Mongolie) La Mongolie est assise sur une mine d'or... et de cuivre, de charbon, d'uranium, d'argent, de tungstène et bien d'autres. Vingt ans après la chute du régime communiste et l'ouverture du pays, le gouvernement se dit maintenant prêt à exploiter ses richesses. Mais tergiversations et législations encore changeantes mettent un frein aux investissements étrangers. En attendant le vrai boom, les minières canadiennes placent leurs pions.
La minière vancouvéroise peut toutefois se compter chanceuse. Khan Resources, une petite société de Toronto, s'est carrément vu retirer ses licences d'exploration et d'exploitation d'un gisement d'uranium fin mars. Elle y avait déjà investi 20 millions de dollars.
Selon le gouvernement mongol, Khan Resources avait omis de l'informer de changement dans les structures de sa propriété, ce que nie la société. Elle accuse le gouvernement d'avoir tout simplement voulu se débarrasser d'elle pour reprendre le contrôle du secteur.
Ce genre de rebondissement juridique est courant en Mongolie. Pas étonnant donc que dans son dernier sondage annuel mené auprès de dirigeants de compagnies minières, l'Institut Fraser place le pays parmi les 10 destinations minières les moins accueillantes, loin derrière le Québec, au premier rang. L'étude prenait notamment en compte l'environnement fiscal, législatif et la stabilité politique.
Malgré tout, au cours des cinq dernières années, des centaines de minières étrangères, dont une cinquantaine de canadiennes, sont venues s'installer en Mongolie, un pays qui compte moins de trois millions d'habitants. Les intérêts économiques sont si importants qu'en 2008, le Canada a ouvert une ambassade à Oulan-Bator.
Si l'Institut Fraser avait jugé les destinations en tenant compte strictement de leur potentiel, la Mongolie se serait retrouvée dans le haut du classement.
Durant les presque sept décennies de règne communiste, le pays ne comptait que deux mines. Seul l'allié soviétique pouvait explorer le sous-sol mongol, avec ses technologies archaïques. Résultat: jusqu'à ce jour, environ 30% seulement du territoire de ce pays montagneux, désertique et peu densément peuplé a été exploré. Et déjà, les découvertes de gisements de différents minéraux sont phénoménales.
La Mongolie espère faire tripler son PIB (5,3 milliards en 2008) au cours de la prochaine décennie, principalement grâce au boom minier.
Les déboires de Khan Resources ont tout de même créé une onde de choc, dit Graeme Hancock, analyste du secteur minier au bureau d'Oulan-Bator de la Banque mondiale. «Les gens ont perdu confiance en la Mongolie en tant que destination minière. Pourquoi viendraient-ils investir 100 millions de dollars ici pour ensuite se faire retirer leur licence?»
Graeme Hancock croit que les dirigeants mongols, pour la plupart d'ex-communistes reconvertis, n'arrivent pas à se départir de leurs vieilles habitudes. «Le gouvernement a encore cette approche centralisée de planification de l'économie. Il essaie de régler les problèmes, mais tourne en rond. C'est beaucoup une question d'être capable de laisser aller (l'économie), d'avoir confiance que (l'État) peut réguler le secteur privé au lieu de tout posséder et tout faire par soi-même.»
En attendant une politique claire, les investissements étrangers d'envergure resteront marginaux, croit Graeme Hancock. «Qui dépensera de l'argent à développer une mine dans laquelle le gouvernement n'investit aucun argent tout en contrôlant les intérêts?»
Le vice-ministre des Mines mongol Ariunsan Baldandjav s'énerve lorsqu'on prononce le nom de Khan Resources. «L'uranium, c'est une ressource stratégique. Il faut donc (que l'État) ait un certain contrôle», argue-t-il. Du même souffle, il nie toutefois que les déboires administratifs de la minière canadienne soient liés à la nouvelle loi sur l'énergie nucléaire. Adopté en 2009, elle stipule que l'État mongol devra être actionnaire majoritaire dans tout projet concernant l'uranium.
Ariunsan Baldandjav ne croit pas que cet incident ait terni l'image de la Mongolie auprès des investisseurs étrangers. «Khan Resources, ce n'est qu'une petite compagnie. Il n'y a pas de peur chez les autres minières», s'énerve-t-il.
Autre douche froide pour l'industrie, à la mi-avril, quand le président du pays Tsakhia Elbegdorj a annoncé que plus aucune licence ne serait émise tant qu'une nouvelle loi sur les mines ne serait pas écrite. Selon lui, le processus d'attribution commençait à «ressembler aux activités du crime organisé».
La peur de la Chine
La géopolitique influence aussi le développement minier du pays, enclavé entre les géants chinois et russe. La Chine compte déjà pour plus de 80% des investissements étrangers en Mongolie, où paradoxalement, le sentiment antichinois est presque unanime dans la population.
Ainsi, le gouvernement mongol ne veut pas laisser les grands projets miniers aux mains exclusives des Chinois ou des Russes, explique B. Batbileg, porte-parole de l'Association nationale des minières de Mongolie. Il préfère diluer leur influence dans des consortiums avec des entreprises d'autres pays.
«Si plusieurs compagnies différentes sont impliquées, c'est une protection pour notre sécurité nationale et économique», note B. Batbileg. Les projets canadiens, américains, japonais ou autres inquiètent moins le gouvernement, croit-il.
Pour Graeme Hancock, la peur du gouvernement mongol est peut-être fondée, mais manque de pragmatisme. Pour le mégaprojet de mine de charbon de Tavan Tolgoï, le gouvernement compte ainsi utiliser la technologie ferroviaire russe... même si le minerai sera en majeure partie transporté vers la Chine, qui utilise un autre système de rails. La marchandise devra donc être transbordée à la frontière, faisant exploser les coûts de l'opération.
Malgré toutes les embûches, l'industrie minière mongole prendra tôt ou tard son envol. «Quand les règles du jeu seront claires», précise Graeme Hancock. «Les compagnies doivent savoir que ce n'est pas un endroit pour devenir riche du jour au lendemain. Elles doivent y aller dans une perspective à long terme.»
*** Oyu Tolgoï
Située dans le désert de Gobi, à 550 km au sud d'Oulan-Bator et à 80 km de la frontière chinoise, la «Colline turquoise» (Oyu Tolgoï, en mongol) est le plus grand projet de mine d'or-cuivre en développement actuellement dans le monde. Après de premières prospections concluantes, Ivanhoe Mines s'est engagée dans le projet en mai 2000. En octobre 2009, après un long processus de négociation avec l'État mongol et un milliard de dollars d'investissement dans la prospection et le développement du projet, l'entente pour l'exploitation était finalement signée. Le gouvernement mongol contrôlera 34% des parts dans la compagnie conjointe OT LLC, sans toutefois avoir à investir un sou dans le développement. L'anglo-australienne Rio Tinto, actionnaire minoritaire d'Ivanhoe Mines (22,4%), agira comme «partenaire stratégique», aidant au financement du projet, estimé à 5 milliards. Selon l'accord, les normes fiscales et réglementaires pour l'exploitation du site sont fixées pour 30 ans. La construction des infra-structures de la mine devrait être terminée en 2012. Le début de l'exploitation est prévu pour l'année suivante. À pleine capacité, Oyu Tolgoï devrait fournir jusqu'à 450 000 tonnes de cuivre et 330 000 onces d'or durant 60 ans. Sa production représenterait alors entre 10% et 15% du PIB de la Mongolie. Maintenant que l'entente finale est conclue, Oyu Tolgoï est un projet à «faible risque» pour Ivanhoe Mines, selon Graeme Hancock, analyste du secteur minier à la Banque mondiale. Fin avril, le gouvernement mongol a pourtant promis à un mouvement civil qui faisait la grève de la faim notamment pour contester les termes de l'entente d'Oyu Tolgoï de la réévaluer. Une promesse qu'il a peu de chance de tenir, mais qui rappelle la fragilité des accords commerciaux en Mongolie.
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La Mongolie en chiffres
Population: 3,0 millions
Territoire: 1,6 million de km2
Minerais: Cuivre, tungstène, nickel, or, fer
Impact économique
12%
Le secteur minier contribue à 12% de l'activité économique
40%
Le secteur minier contribue à 40% des exportations du pays
jeudi 29 avril 2010
Vidéos compromettantes: des opposants russes dans de beaux draps
Article paru dans le journal La Presse le 29 avril 2010.
(Moscou) Ils sont journalistes, opposants libéraux ou d'extrême droite, satiristes, et ont deux choses en commun: ils critiquent tous le pouvoir russe et sont tous tombés dans le piège et dans le lit de la même femme. Alors que les vidéos de leurs ébats sont diffusées sur l'internet, les «victimes» de «Katia» accusent le Kremlin.
Lorsque Katia Guerassimova lui a proposé de la cocaïne, le jeune opposant Ilia Iachine a compris que quelque chose ne tournait pas rond. Il a alors quitté le luxueux appartement du mannequin pour ne plus y revenir. C'était il y a un an et demi.
Il y a un mois, les choses se sont éclaircies. Dans une première vidéo diffusée sur l'internet, qui montre le rédacteur en chef de la livraison russe de Newsweek Mikhaïl Fichman à demi nu en train de consommer une poudre blanche, Ilia Iachine a tout de suite reconnu le «mauvais appartement». Et il n'est pas le seul.
Le satiriste Vitkor Chenderovitch, leader du Parti national-bolchévique et écrivain Édouard Limonov et le chef du Mouvement contre l'immigration illégal, Alexander Potkine, ont tous reconnu avoir été piégés par la belle et pulpeuse brunette aux longues jambes, introuvable depuis.
La semaine dernière, une vidéo mise en ligne les montre nus en pleine action avec une jeune fille au visage et au corps assombris au montage.
Comme les vidéos précédentes, elle a été mise en ligne sur Kanal911.com. Ce site créé à la fin du mois de mars se présente comme le portail du «Comité public pour la défense de la morale, de la loi et de l'entente civile».
Aucune vidéo des ébats sexuels de Iachine avec Katia et une copine n'a été diffusé sur la Toile. Rien non plus sur un autre leader de l'opposition, Roman Dobrokhotov, qui affirme aussi avoir été piégé. Les deux jeunes célibataires, qui ont refusé d'utiliser les stupéfiants proposés, n'ont en effet rien à se reprocher.
Une autre vidéo circule, toutefois, montrant Ilia Iachine en train de donner un pot-de-vin à un policier de la circulation, faux ou complice, qui le menaçait de lui retirer son permis de conduire pour une infraction au code de la route. Un analyste politique a aussi été piégé de la sorte.
Méthode soviétique
À l'époque soviétique, ce genre de vidéo était utilisé pour faire chanter des diplomates étrangers et les contraindre à rendre des informations stratégiques à l'URSS.
L'été dernier, deux diplomates, américain et britannique, ont été filmés chacun leur tour dans des circonstances similaires, soi-disant en compagnie de prostituées. Le gouvernement américain a alors dénoncé une «campagne de salissage» digne de la guerre froide.
Aucune des victimes de Katia n'a affirmé avoir fait l'objet de chantage. Selon eux, il est toutefois clair que le pouvoir se cache derrière cette série de scandales.
Au cours des derniers jours, la plupart des victimes ont réagi sur leur blogue. Et mardi, Ilia Iachine a porté plainte contre ceux qui auraient produit et mis en ligne les vidéos compromettantes, demandant au procureur de «vérifier la participation à ce crime» de Vladislav Sourkov et Vasili Iakemenko. Le premier est l'un des principaux idéologues du Kremlin. Le deuxième est le fondateur et ex-leader du mouvement jeunesse pro-Kremlin Nachi, devenu haut fonctionnaire.
Nachi a répliqué en demandant à la justice d'arrêter et de juger les protagonistes filmés en train de consommer de la drogue ou d'offrir des pots-de-vin.
Sur son blogue, le satiriste Viktor Chenderovitch, père cinquantenaire marié, a essayé de tourner le scandale à la blague, se plaignant de n'avoir eu droit qu'à une seule fille, contre deux pour les plus jeunes opposants comme Iachine.
Il rappelle aussi que depuis 10 ans, le régime de Vladimir Poutine n'a jamais répondu aux accusations de corruption, de meurtres et d'usurpation du pouvoir qu'il a formulées. «L'administration poutinienne a écouté tout cela avec un grand sang-froid, sans jamais rien nier, et elle répond par ses habituelles saletés illégales», écrit-il.
À l'attention du pouvoir, Chenderovitch ajoute que maintenant que «l'opposition est décrédibilisée pour de bon, on peut s'occuper d'attraper Dokou Oumarov», leader de la rébellion islamiste dans le Caucase. «J'ai un conseil pour vous: envoyez-lui Katia.»
(Moscou) Ils sont journalistes, opposants libéraux ou d'extrême droite, satiristes, et ont deux choses en commun: ils critiquent tous le pouvoir russe et sont tous tombés dans le piège et dans le lit de la même femme. Alors que les vidéos de leurs ébats sont diffusées sur l'internet, les «victimes» de «Katia» accusent le Kremlin.
Lorsque Katia Guerassimova lui a proposé de la cocaïne, le jeune opposant Ilia Iachine a compris que quelque chose ne tournait pas rond. Il a alors quitté le luxueux appartement du mannequin pour ne plus y revenir. C'était il y a un an et demi.
Il y a un mois, les choses se sont éclaircies. Dans une première vidéo diffusée sur l'internet, qui montre le rédacteur en chef de la livraison russe de Newsweek Mikhaïl Fichman à demi nu en train de consommer une poudre blanche, Ilia Iachine a tout de suite reconnu le «mauvais appartement». Et il n'est pas le seul.
Le satiriste Vitkor Chenderovitch, leader du Parti national-bolchévique et écrivain Édouard Limonov et le chef du Mouvement contre l'immigration illégal, Alexander Potkine, ont tous reconnu avoir été piégés par la belle et pulpeuse brunette aux longues jambes, introuvable depuis.La semaine dernière, une vidéo mise en ligne les montre nus en pleine action avec une jeune fille au visage et au corps assombris au montage.
Comme les vidéos précédentes, elle a été mise en ligne sur Kanal911.com. Ce site créé à la fin du mois de mars se présente comme le portail du «Comité public pour la défense de la morale, de la loi et de l'entente civile».
Aucune vidéo des ébats sexuels de Iachine avec Katia et une copine n'a été diffusé sur la Toile. Rien non plus sur un autre leader de l'opposition, Roman Dobrokhotov, qui affirme aussi avoir été piégé. Les deux jeunes célibataires, qui ont refusé d'utiliser les stupéfiants proposés, n'ont en effet rien à se reprocher.
Une autre vidéo circule, toutefois, montrant Ilia Iachine en train de donner un pot-de-vin à un policier de la circulation, faux ou complice, qui le menaçait de lui retirer son permis de conduire pour une infraction au code de la route. Un analyste politique a aussi été piégé de la sorte.
Méthode soviétique
À l'époque soviétique, ce genre de vidéo était utilisé pour faire chanter des diplomates étrangers et les contraindre à rendre des informations stratégiques à l'URSS.
L'été dernier, deux diplomates, américain et britannique, ont été filmés chacun leur tour dans des circonstances similaires, soi-disant en compagnie de prostituées. Le gouvernement américain a alors dénoncé une «campagne de salissage» digne de la guerre froide.
Aucune des victimes de Katia n'a affirmé avoir fait l'objet de chantage. Selon eux, il est toutefois clair que le pouvoir se cache derrière cette série de scandales.
Au cours des derniers jours, la plupart des victimes ont réagi sur leur blogue. Et mardi, Ilia Iachine a porté plainte contre ceux qui auraient produit et mis en ligne les vidéos compromettantes, demandant au procureur de «vérifier la participation à ce crime» de Vladislav Sourkov et Vasili Iakemenko. Le premier est l'un des principaux idéologues du Kremlin. Le deuxième est le fondateur et ex-leader du mouvement jeunesse pro-Kremlin Nachi, devenu haut fonctionnaire.
Nachi a répliqué en demandant à la justice d'arrêter et de juger les protagonistes filmés en train de consommer de la drogue ou d'offrir des pots-de-vin.
Sur son blogue, le satiriste Viktor Chenderovitch, père cinquantenaire marié, a essayé de tourner le scandale à la blague, se plaignant de n'avoir eu droit qu'à une seule fille, contre deux pour les plus jeunes opposants comme Iachine.
Il rappelle aussi que depuis 10 ans, le régime de Vladimir Poutine n'a jamais répondu aux accusations de corruption, de meurtres et d'usurpation du pouvoir qu'il a formulées. «L'administration poutinienne a écouté tout cela avec un grand sang-froid, sans jamais rien nier, et elle répond par ses habituelles saletés illégales», écrit-il.
À l'attention du pouvoir, Chenderovitch ajoute que maintenant que «l'opposition est décrédibilisée pour de bon, on peut s'occuper d'attraper Dokou Oumarov», leader de la rébellion islamiste dans le Caucase. «J'ai un conseil pour vous: envoyez-lui Katia.»
Jets d'oeuf et gaz fumigènes au Parlement ukrainien
Article publié dans La Presse le 27 avril 2010
(Moscou) Lancers de fumigènes et d'oeufs, combats à mains nues entre députés: le parlement ukrainien s'est transformé en vrai champ de bataille, hier, lors de la ratification d'un important accord stratégique avec la Russie. Selon l'opposition ukrainienne tout juste chassée du pouvoir, l'entente qui prolonge de 25 ans la présence de la marine russe sur son territoire menace la souveraineté du pays.
Habitué de la météo parlementaire ukrainienne souvent orageuse, le président de la Rada, Volodymyr Litvine, avait prévu le coup hier. Il s'est présenté au travail accompagné de deux gardes du corps tenant de grands parapluies noirs.
Même lorsqu'un oeuf lancé par un député de l'opposition pro-occidentale a percé la défense des parapluies et l'a atteint, Litvine est resté impassible.
Entre deux toussotements causés par l'épaisse fumée qui envahissait le parlement, il a fait voter les députés sur l'entente conclue une semaine plus tôt par le nouveau président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, et son homologue russe, Dmitri Medvedev. Au final, le texte a été adopté par une courte majorité de 236 députés sur 450.
Flotte contre gaz à rabais
À l'extérieur du parlement, les partisans des deux camps, séparés par une ceinture policière, ont manifesté vigoureusement pour et contre la ratification de l'entente.
L'accord prévoit le maintien jusqu'en 2042 de la flotte russe de la mer Noire, stationnée dans la presqu'île de Crimée. En échange, l'Ukraine bénéficiera d'un rabais de 30% sur le gaz naturel russe, ressource essentielle pour le fonctionnement de son industrie lourde énergivore.
À Moscou, 30 minutes après les échauffourées à Kiev, la Douma (Chambre basse) a ratifié le même accord à l'unanimité, hormis l'abstention des ultranationalistes, opposés au rabais sur le gaz.
Durant les cinq ans du mandat de l'ex-président ukrainien pro-occidental et nationaliste Viktor Iouchtchenko, la question du gaz a été une source de tension constante entre Kiev et Moscou.
En janvier 2009, faute de paiement, la Russie a fermé les robinets gaziers durant près de trois semaines à l'Ukraine. Une bonne partie de l'Europe a aussi été privée de gaz en pleine vague de froid, 80% du gaz russe qui y est destiné transitant par le territoire ukrainien.
Le président Iouchtchenko, battu au premier tour de la présidentielle en janvier, avait auparavant bien fait comprendre à la Russie qu'il n'entendait pas renouveler le bail de la flotte russe après l'échéance de 2017 et qu'elle ferait mieux de commencer à plier bagage.
Poutine intervient
L'arrivée au pouvoir de Viktor Ianoukovitch, plutôt pro-russe, a changé la donne. S'il a réservé sa première visite officielle à Bruxelles pour rassurer l'Occident, il a néanmoins entrepris de renouer les liens avec l'allié historique russe.
L'opposition ukrainienne n'a toutefois pas dit son dernier mot. L'ex-première ministre et candidate défaite à la dernière présidentielle Ioulia Timochenko a appelé ses partisans à manifester de nouveau le 11 mai.
Son but: «Bloquer le travail du Parlement et obtenir des élections anticipées» qu'elle espère remporter pour annuler le traité.
Le premier ministre russe, Vladimir Poutine, a de son côté qualifié de «hooligans» les députés de l'opposition ukrainiens, se réjouissant que les heurts n'aient pas empêché la ratification du traité. Il a aussi rappelé que lorsque Timochenko était à la tête du gouvernement, la politicienne populiste n'avait jamais clairement pris position contre la présence militaire russe en Crimée.
Selon un récent sondage d'un institut ukrainien, 65% de la population du pays est opposée au maintien de la base navale russe en Crimée.
(Moscou) Lancers de fumigènes et d'oeufs, combats à mains nues entre députés: le parlement ukrainien s'est transformé en vrai champ de bataille, hier, lors de la ratification d'un important accord stratégique avec la Russie. Selon l'opposition ukrainienne tout juste chassée du pouvoir, l'entente qui prolonge de 25 ans la présence de la marine russe sur son territoire menace la souveraineté du pays.
Habitué de la météo parlementaire ukrainienne souvent orageuse, le président de la Rada, Volodymyr Litvine, avait prévu le coup hier. Il s'est présenté au travail accompagné de deux gardes du corps tenant de grands parapluies noirs.
Même lorsqu'un oeuf lancé par un député de l'opposition pro-occidentale a percé la défense des parapluies et l'a atteint, Litvine est resté impassible.
Entre deux toussotements causés par l'épaisse fumée qui envahissait le parlement, il a fait voter les députés sur l'entente conclue une semaine plus tôt par le nouveau président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, et son homologue russe, Dmitri Medvedev. Au final, le texte a été adopté par une courte majorité de 236 députés sur 450.
Flotte contre gaz à rabais
À l'extérieur du parlement, les partisans des deux camps, séparés par une ceinture policière, ont manifesté vigoureusement pour et contre la ratification de l'entente.
L'accord prévoit le maintien jusqu'en 2042 de la flotte russe de la mer Noire, stationnée dans la presqu'île de Crimée. En échange, l'Ukraine bénéficiera d'un rabais de 30% sur le gaz naturel russe, ressource essentielle pour le fonctionnement de son industrie lourde énergivore.
À Moscou, 30 minutes après les échauffourées à Kiev, la Douma (Chambre basse) a ratifié le même accord à l'unanimité, hormis l'abstention des ultranationalistes, opposés au rabais sur le gaz.
Durant les cinq ans du mandat de l'ex-président ukrainien pro-occidental et nationaliste Viktor Iouchtchenko, la question du gaz a été une source de tension constante entre Kiev et Moscou.
En janvier 2009, faute de paiement, la Russie a fermé les robinets gaziers durant près de trois semaines à l'Ukraine. Une bonne partie de l'Europe a aussi été privée de gaz en pleine vague de froid, 80% du gaz russe qui y est destiné transitant par le territoire ukrainien.
Le président Iouchtchenko, battu au premier tour de la présidentielle en janvier, avait auparavant bien fait comprendre à la Russie qu'il n'entendait pas renouveler le bail de la flotte russe après l'échéance de 2017 et qu'elle ferait mieux de commencer à plier bagage.
Poutine intervient
L'arrivée au pouvoir de Viktor Ianoukovitch, plutôt pro-russe, a changé la donne. S'il a réservé sa première visite officielle à Bruxelles pour rassurer l'Occident, il a néanmoins entrepris de renouer les liens avec l'allié historique russe.
L'opposition ukrainienne n'a toutefois pas dit son dernier mot. L'ex-première ministre et candidate défaite à la dernière présidentielle Ioulia Timochenko a appelé ses partisans à manifester de nouveau le 11 mai.
Son but: «Bloquer le travail du Parlement et obtenir des élections anticipées» qu'elle espère remporter pour annuler le traité.
Le premier ministre russe, Vladimir Poutine, a de son côté qualifié de «hooligans» les députés de l'opposition ukrainiens, se réjouissant que les heurts n'aient pas empêché la ratification du traité. Il a aussi rappelé que lorsque Timochenko était à la tête du gouvernement, la politicienne populiste n'avait jamais clairement pris position contre la présence militaire russe en Crimée.
Selon un récent sondage d'un institut ukrainien, 65% de la population du pays est opposée au maintien de la base navale russe en Crimée.
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