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mardi 27 août 2013

Varanasi: sacré Gange


(Paru le 17 août 2013 dans le cahier Voyage de La Presse)

Varanasi, Inde - Si vous en avez assez des réincarnations, c'est à Varanasi, sur les rives du Gange, qu'il faut venir pousser votre dernier soupir. Ou du moins, vous faire incinérer. Dans cette ville sacrée de l'hindouisme, plongée dans la spiritualité jusqu'au cou, les harceleurs de touristes ne manquent toutefois pas de vous ramener constamment les deux pieds sur terre.



Les journées commencent tôt à Varanasi, cité autrefois baptisée Bénarès, et chérie des hippies pendant les années 60 et 70. Dès le lever du soleil, vers 5h, la ville se met en branle. Du balcon de l'hôtel, on entend immanquablement les bateliers sur les ghats - ces marches en pierre qui mènent au fleuve - inviter les visiteurs à une petite balade matinale sur le Gange. C'est que dans trois heures, il sera trop tard. Le soleil sans pitié rendra l'exercice suicidaire.
Sur le ghat Manikarnika, les cendres des bûchers funéraires de la nuit passée laissent échapper leurs derniers nuages de fumée. Les doms, une caste d'intouchables qui détient le monopole de la tâche ingrate de brûler les morts, s'affairent à déblayer les lieux en prévision de l'arrivée de nouveaux cadavres. D'autres s'occupent de décharger les bateaux remplis de billots, qui seront utilisés pour les bûchers.
Eaux troubles
En se baladant sur les quelques kilomètres de ghats qui longent le Gange, on observe les baigneurs de tous âges en train de se "purifier" dans le très pollué fleuve sacré. Autour d'eux, des troupeaux entiers de vaches - tout aussi sacrées - plongent dans l'eau opaque pour se rafraîchir. Outre les déchets de toutes sortes qui flottent à la surface, l'idée que des cadavres d'enfants, de suicidés, de femmes enceintes, d'hommes saints et autres interdits de crémation y sont régulièrement jetés nous convainc de ne pas y tremper le pied à notre tour.
En dépit du mysticisme environnant, il est pratiquement impossible de trouver une quelconque tranquillité d'esprit en déambulant au bord du Gange. "Boat? Postcard? Massage? Haschisch?" À toute heure, le touriste est sollicité, suivi sur plusieurs mètres, avec une insistance qui n'accepte aucun refus, qu'il soit poli ou agressif.
Paradoxalement, dans cette ville censée célébrer l'harmonie entre les hommes et les dieux, il faut donc savoir mettre son humanité de côté. Seul moyen de rester zen: ignorer systématiquement ceux qui vous abordent d'un air déterminé. Tout signe d'attention à leur égard équivaut à une entrée dans un piège à doigts chinois dont il pourrait ne pas être aisé de sortir sans se délester de quelques roupies.
Retrait dans la vieille ville
Lorsque la chaleur devient trop intense sur les ghats, mieux vaut se retrancher dans les ruelles exigües de la vieille ville. En se perdant dans les dédales de boutiques d'artisanat et de stands d'alimentation, il est toutefois recommandé de garder la tête basse. Pas autant pour fuir les regards des vendeurs désespérés que pour éviter de mettre le pied dans un tas de fumier ou encore de marcher sur un chien errant qui dort insouciamment sur le pavé.
Cérémonies et bûchers funéraires
Vers 17h, lorsque la chaleur de l'après-midi commence à se faire moins oppressante, habitants, fidèles et touristes envahissent de nouveau les ghats. À plusieurs endroits, les jeunes hommes transforment ces immenses escaliers de pierre en étranges terrains de cricket longilignes qui ont peu à voir avec la surface de jeu habituellement ovale et plate du sport national de l'Inde. Les bons frappeurs envoient régulièrement la balle dans le Gange, ce qui oblige les voltigeurs à une petite baignade pour aller la récupérer.
Dans les coins moins fréquentés, on retrouve des amoureux prudes, tranquillement assis côte à côte. Pas question qu'ils s'embrassent en public, si ce n'est que très discrètement. Nous sommes en terre conservatrice. Ils doivent donc se contenter de se tenir par la main et de discuter jusque tard le soir.
Le coucher du soleil marque également le début des cérémonies religieuses sur le ghat principal. Elles sont destinées autant aux touristes étrangers qu'aux pèlerins. La configuration des lieux limitant le nombre de places, une partie des spectateurs regarde les rituels colorés et enflammés à partir d'embarcations sur le fleuve.
La vraie expérience humaine de Varanasi se trouve toutefois du côté des bûchers funéraires de Manikarnika. Certes, là aussi les arnaqueurs pullulent, cherchant à vous soutirer une "amende" pour une photo interdite que vous n'avez jamais prise.
Mais on peut aussi y trouver une réelle sincérité, chez les pèlerins et visiteurs funéraires. Comme chez ce jeune homme de l'État du Bihar voisin qui nous aborde pour s'enquérir de notre origine. Dans un anglais plus que sommaire, il explique qu'il accompagne la dépouille de son oncle octogénaire, mort quelques jours plus tôt. Après avoir été immergé dans le Gange, le corps est recouvert de billots de bois, vendus très chèrement à la famille par les doms. Un brahmane (prêtre hindou) effectue les derniers rituels avant qu'un proche mâle du défunt allume le bûcher. Pas une larme n'est versée durant tout le processus. Après tout, le trépassé a une chance inouïe: lorsque ses cendres seront jetées dans le fleuve sacré, il atteindra la moksha, la libération finale de l'âme du cycle des réincarnations. Fini les souffrances terrestres.

Cinq choses insolites à faire en Inde

(Paru dans le cahier voyage de La Presse le 17 août 2013)


1. VISITER LE MUSÉE DES TOILETTES
Caché dans un quartier excentré de l'ouest de New Delhi, ce fascinant musée retrace l'histoire de la toilette et les défis sanitaires de l'Inde moderne, où plus de la moitié des foyers ne disposent pas de latrines. Apprenez notamment comment on transforme les excréments en gaz à cuisson.
2. PLONGER AU COEUR DE LA KUMBH MELA
Plus grand rassemblement religieux de la planète, la " Fête de la cruche " a attiré cette année 120 millions d'hindous en 55 jours au bord du Gange. La ville temporaire créée pour l'occasion est impressionnante, tout comme les saddhus, ces saints hommes de l'hindouisme au coeur de la fête. La Kumbh Mela est tenue en alternance dans quatre villes, et les prochaines présentations auront lieu à Nasik (2015) et à Ujjain (2016).
3. OBSERVER LES FLAMANTS ROSES URBAINS
Chaque hiver, 10 000 flamants roses viennent se régaler sur les berges vaseuses de Bombay... aux abords d'une raffinerie de pétrole. À quelques minutes du centre-ville, l'endroit est facile d'accès. Apportez vos jumelles et un bon objectif. Mais faites vite, car le développement chaotique de la mégapole et la pollution menacent chaque année un peu plus ce lieu de migration.
4. REGARDER COPULER LES LUCIOLES
Durant les nuits de juin, le village de Purushwadi, dans le Maharashtra, prend des airs de Noël pas très catholique. Les arbres du village sont illuminés par des lucioles femelles en rut, qui attirent leurs partenaires mâles en se faisant aller le clignotant. Le spectacle est féérique. L'agence d'écotourisme Grassroutes organise des excursions à Purushwadi. Les citadins sont nourris et guidés par les villageois, principaux bénéficiaires de cette microindustrie.
5. DÉCOUVRIR LES COULISSES D'UN BIDONVILLE
Rendu célèbre par le film Slumdog Millionaire, le bidonville de Dharavi, en plein coeur de Bombay, est loin d'être un simple ramassis de misère. Ses habitants sont à l'origine de milliers de petites entreprises, preuve qu'on peut créer une économie avec des bouts de chandelles. L'agence Reality Tours organise des excursions explicatives de Dharavi, plus sociologiques que voyeuristes (photos interdites). Il est aussi facile et sécuritaire d'aller se perdre par soi-même le jour dans cet ensemble de ruelles étroites, étourdissantes et insalubres.

Inde: l'utopie Chandigarh

(Paru dans la section Voyage de La Presse + le 17 août 2013)



(Chandigarh, Inde) - C'est le rêve d'une cité nouvelle, entièrement planifiée, dans un pays pauvre et chaotique. Chandigarh, c'est la rencontre de deux grands esprits, l'architecte franco-suisse Le Corbusier et le premier premier ministre de l'Inde indépendante, Jawaharlal Nehru. Soixante ans après sa fondation, l'utopie a perdu de son lustre, mais Chandigarh demeure l'une des villes les plus agréables du pays.
La ville est située à peine à plus de 250 km au nord de Delhi. Mais en Inde, on dit que ceux qui n'ont pas les moyens de se payer un voyage en Europe ou en Amérique du Nord peuvent toujours aller faire un tour à Chandigarh pour en avoir un aperçu.
La comparaison doit être prise avec un gros grain de sel, mais n'empêche, en arrivant de n'importe quel capharnaüm urbain surpeuplé du reste du pays, la capitale conjointe des États de l'Haryana et du Pendjab (qui ne fait toutefois officiellement partie d'aucun des deux) a de quoi dérouter. Car contrairement à la plupart - sinon la totalité - des 53 autres villes de plus de 1 million d'habitants de l'Inde, Chandigarh donne l'étrange impression d'être habitable. Ce qu'il faut lire : on pourrait y élever des enfants sans trop craindre pour leur santé pulmonaire et leur sécurité chaque fois qu'ils traversent la rue.
La ville fleurie
Ville en damier, Chandigarh est organisé en secteurs numérotés, divisés par des artères à plusieurs voies, dont une réservée pour les bicyclettes et les rickshaws (vélo-taxis). Les ronds-points fleuris à chaque intersection auraient de quoi faire rougir bien des villes québécoises. Tout comme la quantité innombrable de parcs, de verdure et d'arbres en bordure de route.
Si ce n'était des chiens errants, de l'irritante manie du klaxon à tout vent même en l'absence d'embouteillage et des vendeurs de chai (thé au lait) sur les trottoirs, on pourrait presque oublier qu'on est en Inde.
Et c'était bien l'objectif de l'édification de cette ville. Repartir à neuf.
Après la douloureuse partition des Indes britanniques (qui mena à la formation du Pakistan, à l'exil d'un côté ou de l'autre de la frontière de plus de 12 millions de personnes et à la mort de plusieurs centaines de milliers), le premier ministre Nehru a voulu faire de Chandigarh le « symbole de la libération de l'Inde, affranchie des traditions du passé, l'expression de la foi des nations dans l'avenir ».
L'idéal de Le Corbusier
Lorsque le déjà célèbre Le Corbusier s'est joint au projet après la mort subite du premier architecte, il venait aussi pour y réaliser un idéal. Et « non pas pour faire de l'argent », comme il l'écrivit à Nehru dans une lettre aujourd'hui exposée dans son ancien bureau de Chandigarh, devenu le fort intéressant Centre Le Corbusier. « J'apporte à ce pays une doctrine [...], un savoir-faire technologique et une philosophie architecturale et urbanistique particulière. Bref, le fruit de l'expérience d'un homme de 65 ans. »
Carte blanche en main, Le Corbusier a utilisé Chandigarh pour expérimenter. De sorte que la ville qu'il a livrée est réellement « nouvelle ». Officiellement inaugurée le 7 octobre 1953, c'est un mélange de villas et de centres commerciaux à la nord-américaine et d'immeubles administratifs et d'habitation gris à la soviétique.
Le complexe « Capitale », qui regroupe la mairie, la haute cour, le parlement (aux allures de centrale nucléaire) et d'autres immeubles administratifs conjoints aux Pendjab et à l'Haryana est le meilleur exemple de cette influence socialiste. Le complexe est également censé être le haut fait d'armes de Le Corbusier. Mais six décennies plus tard, son lustre est depuis longtemps disparu. Une chose est certaine : sa visite ne vaut certainement pas toute l'énergie perdue pour obtenir les quatre ou cinq autorisations nécessaires pour y accéder.
Rock Garden
En 1958, alors que Chandigarh apprenait à exister, un inspecteur de la route aux tendances artistiques a commencé en secret à construire illégalement ce qui deviendrait des décennies plus tard la plus grande attraction de la ville. Et en quelque sorte, son antithèse.
Après avoir défriché un terrain à l'insu de l'administration locale, Nek Chand a commencé à y bâtir un immense labyrinthe de pierre, qui se voulait au départ une reconstitution de son village natal, de l'autre côté de la nouvelle frontière indo-pakistanaise hautement militarisée. Pour édifier son « Royaume des dieux et des déesses », il n'a utilisé que des matériaux recyclés, la plupart provenant des villages rasés pour faire place à Chandigarh.
Lorsque les autorités l'ont découvert en 1973, loin de le démolir, ils ont plutôt financé la poursuite des travaux et libéré Chand de ses tâches pour qu'il se consacre à temps plein à son édification.
Rebaptisé Rock Garden, le complexe hétéroclite joue avec les dimensions : après un haut couloir étroit en pierre, on passe par une porte minuscule pour accéder à un vaste espace orné de statuettes d'humains et d'animaux faites de matériaux divers, espace à son tour suivi d'une chambrette exigüe. Contrairement au reste de la ville linéaire, impossible de deviner ce qui nous attend au détour de ce jardin des fantaisies.
Chandigarh, ville nouvelle, certes, mais ville indienne tout de même. Il y a ici de la place pour tout. Et son contraire.
Comment s’y rendre?

Trois trains quotidiens relient Chandigarh à New Delhi en trois heures et demie. De Chandigarh, un train rapide se rend à Amritsar en quatre heures.

L’aéroport de Chandigarh reçoit de nombreux vols en provenance des quatre coins de l’Inde, souvent via New Delhi. En s’y prenant un peu d’avance, le prix d’un aller simple varie entre 60 et 100$ CAN.

La fin du télégraphe indien


(Paru le 23 juin dans la chronique «Regards sur le monde» de La Presse +)
(Bombay, Inde) - La dernière fois que le télégraphiste D. B. Wargade a reçu un télégramme personnel, c'était en 1987. « Mon frère m'annonçait le décès de mon père. Le livreur m'a offert ses condoléances », se rappelle-t-il. Depuis, M. Wargade a transmis des milliers de taar (« télégrammes », en hindi) à travers Bombay, l'Inde et le reste du monde. Mais plus personne n'a utilisé cette technologie pour l'informer de quoi que ce soit.
L'annonce il y a 10 jours par la société d'État BSNL de l'interruption du service télégraphique indien - l'un des derniers réseaux du genre dans le monde - ne l'a donc pas du tout surpris. « Ils perdent des dizaines de millions de roupies par année [23 millions, selon BSNL]. Tout cela est normal avec les progrès technologiques. Les gens préfèrent communiquer par SMS ou par internet aujourd'hui », constate M. Wardage, sans l'once d'un regret. Comme ses collègues, il sera assigné à d'autres tâches d'ici sa retraite, dans trois ans.
Depuis l'établissement en 1850 de la première ligne entre Calcutta et Diamond Harbour, le télégraphe a été étroitement lié à l'histoire de l'Inde. En 1857, alors que le réseau s'étendait déjà sur plus de 6400 km, il a joué un rôle crucial dans la répression par l'armée britannique de la révolte des cipayes, premier mouvement anticolonial du pays.
Jusqu'à la libéralisation de l'économie, en 1991, le télégraphe demeurait le seul moyen de communication d'urgence pour une majorité d'Indiens, qui devaient souvent attendre jusqu'à 10 ans l'installation d'une ligne téléphonique dans leur maison.
Aujourd'hui, même si les taux de pénétration de l'internet et de la téléphonie cellulaire demeurent encore faibles - le quart des Indiens seulement possèdent un cellulaire -, les avancées technologiques ont fini par avoir raison du télégraphe. À 25 roupies (0,40 $) les 30 mots - mais cinq roupies seulement pour l'annonce d'un décès -, il ne fait pas le poids devant le texto ou le gazouillis.
Inévitable déclin
En 34 ans au Bureau télégraphique central de Bombay, D. B. Wardage a connu l'âge d'or de ce système de communication, sa modernisation, puis son déclin.
Pour joindre le prestigieux service en 1979, il a dû suivre un cours intensif de neuf mois, durant lequel il a appris à maîtriser le code morse, en anglais, mais aussi en hindi et en marathi, la langue officielle de l'État du Maharashtra.
Six ans plus tard, les manipulateurs du code morse étaient remplacés par des téléimprimeurs, sorte de machine à écrire expédiant les messages déjà sous forme de texte. À cette époque, le réseau comptait 45 000 bureaux à travers le pays et acheminait quelque 60 millions de télégrammes annuellement.
Depuis le milieu des années 2000 et l'implantation du Système de messagerie télégraphique sur le web, l'envoi d'un télégramme entre les 671 bureaux restants ne diffère guère de celui d'un courriel.
Preuve légale
Hormis une vague de nostalgie, la fin de la télégraphie pourrait causer des tracas judiciaires à certains. C'est qu'en Inde, un télégramme fait office de document légal. La presque totalité des 5000 télégrammes toujours envoyés quotidiennement le sont pour cette raison. Avocats, policiers, courtiers et autorités gouvernementales s'en servent pour transmettre des avis importants. Les soldats en permission correspondent avec leur base par télégramme pour demander une extension de séjour. Pour l'instant, rien n'a été prévu afin de pallier la disparition de cet outil juridique plus rapide que le courrier recommandé.
Cela donne au moins une raison de regretter la mort du patriarche des micromessages.
Un télégramme au Canada
Au Canada, deux entreprises, Telegrams Canada et Télégramme Plus, ont repris la tâche délaissée par AT & T en 1999. Elles ne prennent toutefois les commandes que par l'internet ou par téléphone et facturent au moins 20 $ par missive, le double pour un télégramme international.

Inde: arnaques et bidonvilles

(Publié le 15 juin 2013 dans La Presse)


(Bombay, Inde) - Plus de la moitié des 18 millions d'habitants de Bombay vivent dans des bidonvilles. Pour améliorer leurs conditions de vie, les autorités ont lancé un programme de relogement censé profiter à la fois aux citadins défavorisés et aux promoteurs immobiliers. La réalité est toutefois moins idyllique que le projet sur papier.
Quand les habitants de Ganesh Krupa ont appris qu'ils auraient gratuitement droit à un logement neuf, ils étaient enchantés. Leur bidonville de passages étroits, d'égouts à ciel ouvert et de baraques faites de ciment et de tôle serait rasé, mais c'était pour faire place au progrès. Et ils seraient les premiers à en bénéficier. Dix ans plus tard, le rêve a un arrière-goût de duperie.
« Nous n'avons jamais signé de contrat avec cette entreprise. » C'est ce que répète Manda Digambar Mane en regardant, impuissante, la pelle mécanique du promoteur Shivalik remuer les ruines de sa demeure.
Quelques heures plus tôt, la dame de 40 ans avait toujours du linge accroché sur la corde, espérant que l'avis d'expulsion placardé sur sa maison ne serait pas mis à exécution.
La voilà désormais à la rue avec son mari et leurs deux enfants, entourés de meubles et d'effets personnels rapidement jetés dans des sacs de jute, comme des dizaines de familles voisines.
Faux miracle
Pour les résidants de Ganesh Krupa, un secteur de Golibar, deuxième plus grand bidonville de Bombay avec 125 000 habitants, tout avait pourtant bien commencé. En 2003, quelque 300 familles voisines avaient décidé de profiter d'un plan gouvernemental de réhabilitation des bidonvilles, présenté comme la solution miracle pour en finir avec les quartiers insalubres des mégapoles des pays en développement.
Selon ce modèle, une communauté défavorisée forme un regroupement administratif et se lie à un promoteur pour qu'il rase ses baraques et les remplace par des tours dans lesquelles chaque famille obtient un appartement gratuitement. En échange, l'entreprise a le droit de bâtir un nombre égal d'appartements destinés à la vente.
Dans un contexte de boom immobilier comme celui de Bombay, l'équation ne devait faire que des gagnants. Or, les habitants de Ganesh Krupa disent aujourd'hui avoir été trompés. Ils jurent n'avoir jamais conclu d'entente avec Shivalik. L'entreprise aurait selon eux falsifié leurs signatures pour obtenir les autorisations de démolition.
Ils ne sont pas seuls. Cinq autres regroupements de citoyens sont devant les tribunaux pour bloquer un projet de réaménagement. Le ministre fédéral du Logement s'est maintes fois inquiété des « irrégularités présumées » qui entachent le plan de réhabilitation.
« Ce programme est avant tout une façon pour les politiciens, les promoteurs et les bureaucrates de mettre la main sur des terrains de grande valeur », constate Medha Patkar, célèbre militante des droits des démunis, qui a mené plusieurs grèves de la faim et manifestations pour freiner les démolitions contestées.
Dans certains cas, les bidonvilles se sont transformés en demeures luxueuses et en centres commerciaux, alors que leurs habitants étaient relogés en périphérie de la ville.
« Nous ne sommes pas contre le développement », assure Shailesh Kamkar, un résidant de Ganesh Krupa qui a déjà rebâti deux fois sa maison après le passage des démolisseurs. « Nous voulons simplement un vrai contrat, qui indique clairement les conditions et surtout, que nous obtiendrons notre logement ici même. » Il craint notamment d'avoir à passer plusieurs années dans un camp transitoire, où les conditions sont pires que dans les bidonvilles. Plusieurs familles participant à des projets similaires ont connu ce sort.
Odeur de collusion
Shivalik réfute toutes ces accusations. « La plus haute cour du pays nous a donné raison », commentait début avril à La Presse son jeune vice-président exécutif, Tejas Ajgaonkar, tout sourire en observant les pelles mécaniques raser une partie de Ganesh Krupa.
M. Ajgaonkar dénonce une tentative de « chantage » de la part d'une « minorité » de citoyens avares. « Dix d'entre eux sont venus à mon bureau récemment pour me demander plus d'argent [en échange de leur consentement à déménager]. »
Il reconnaît tout de même se réserver le droit de reloger les habitants ailleurs que sur leurs terrains actuels. « Il y aura peut-être des déplacements, mais rien d'extrême », promet-il.
Pour la militante Medha Patkar, le simple fait que des ordres d'expulsion puissent être donnés avant même la fin des procédures judiciaires démontre la collusion entre les autorités et les promoteurs. Le seul espoir de justice repose à son avis dans la mobilisation. « Qui expose la corruption ? Pas la cour, pas les agences de régulation. Ce sont des gens ordinaires avec une force extraordinaire. »

Visiter le Taj Mahal par soi-même


(Paru dans le cahier voyage de La Presse + le 8 juin 2013)
(Agra, Inde) - Vous rêvez de voir le Taj Mahal, mais les voyages organisés vous horripilent ? Avec un peu de débrouillardise et d'esprit d'aventure, il est possible de visiter à son rythme cette merveille architecturale de l'Empire moghol et, du même coup, deux autres lieux historiques de la même époque, moins connus, mais aussi inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO.
De la capitale indienne New Delhi, le Taj Mahal n'est qu'à 200 km, direction sud-est, dans la « petite » ville d'Agra (1,7 million d'habitants). La plupart des agences de voyages proposent un aller-retour en autocar dans la même journée. Option la plus facile, qui ne laisse toutefois que peu de temps et de liberté pour visiter le majestueux mausolée, érigé par l'empereur moghol Shâh Jahân entre 1631 et 1644 à la mémoire de sa femme préférée (il en a eu trois), morte en couches à la naissance de son 14e enfant.
Dommage d'avoir fait toute cette route si on ne peut observer - et photographier - sous différents angles et lumières ce complexe de marbre à la symétrie parfaite, qui a le pouvoir d'émouvoir même les âmes en général imperméables aux prouesses architecturales.
De nombreux trains relient quotidiennement New Delhi et Agra en trois heures. Moyennant une commission variant de 50 à 150 roupies (1 $ à 3 $), n'importe quel hôtel ou petite agence de la capitale vous réservera un billet dans un compartiment climatisé (environ 6 $ l'aller simple). Mieux vaut toutefois s'y prendre quelques jours à l'avance.
Il est également possible d'acheter soi-même un billet électronique sur le site web des chemins de fer indien (irctc.co.in), à condition de disposer d'une carte de crédit American Express et d'énormément de patience...
À peine a-t-on foulé le sol d'Agra qu'on comprend pourquoi plusieurs voyageurs choisissent de ne pas s'éterniser dans cette ville sale, bruyante et chaotique, même en comparaison avec le reste du pays. La cupidité ambiante, corollaire du tourisme de masse, agresse à tout instant, des chauffeurs de rickshaws (taxi à trois roues) aux vendeurs de souvenirs ou de paani bottle (bouteille d'eau).
Pour éviter la mauvaise surprise d'un hôtel salubre seulement sur photo, nous n'avons rien réservé au préalable. Conclusion après la visite d'une dizaine d'hôtels : si la cohabitation avec les coquerelles dans une chambre crasseuse et inconfortable (mais bon marché) ne vous dérange pas, il est facile de se loger à quelques centaines de mètres du Taj Mahal. En bonus, le restaurant sur le toit de plusieurs des hôtels de Tajganj - le vieux quartier qui ceinture le Taj - offre une vue imprenable sur le monument. Autrement, mieux vaut trouver refuge dans l'un des établissements plus modernes (et plus chers), deux ou trois kilomètres plus loin.
Le Taj à l'aube
Certes, dormir à Agra comporte bien des désagréments, mais la récompense est inestimable. Elle se récolte à l'aube, vers 6 h ou 7 h, lorsque le Taj Mahal se présente devant nous, bien avant l'arrivée des autocars organisés, de la chaleur accablante et du soleil aveuglant qui règnent tout le reste de la journée.
Dès l'ouverture, des guides polyglottes attendent les touristes. Si vous choisissez de retenir les services de l'un d'entre eux, veuillez vous entendre dès le départ sur le prix et vous assurer qu'il est bien accrédité par les autorités. Nous avons pour notre part préféré nous contenter des informations fournies par notre guide de voyage.
Il nous aura fallu quatre heures pour faire le tour du complexe. Quatre heures bien remplies, passées à inspecter les motifs de pierres précieuses incrustées dans les murs du mausolée (pietra dura), à s'imaginer des personnages dans les nuances du marbre (telle cette troublante apparition d'Albert Einstein au-dessus de la porte nord - voir photo), ou encore à observer les familles de singes rôdant sur les fortifications.
À ne pas manquer non plus, le minuscule musée du Taj, un peu en retrait des jardins, où l'on retrouve les plans du complexe ainsi que des portraits peints sur ivoire de Shâh Jahân et de sa chère femme Arjumand Banu, surnommée Murtaz Mahal, « l'élue du palais ».
Fort d'Agra et Fatehpur Sikri
Plus grand fort d'Inde, le Fort rouge d'Agra, deux kilomètres à l'ouest du Taj, constitue en soi une bonne raison d'étendre son séjour dans la ville. Beaucoup mieux conservée que son homonyme de Delhi, cette forteresse impériale moghole est un parfait exemple des influences hindoues, islamiques et autres sur l'architecture de cette dynastie. Entre le XIe et le XVIe siècle, les empereurs y ont successivement ajouté leur touche, un palais à la fois. C'est également ici que Shah Jahân, détrôné et emprisonné par son propre fils, a passé les huit dernières années de sa vie, avec pour seule consolation une fenêtre donnant sur le Taj Mahal, où reposait l'amour de sa vie.
Pour en finir avec la découverte de la folie des grandeurs des souverains moghols, il ne reste plus qu'à monter à bord d'un autocar déglingué en direction de Fatehpur Sikri, à une trentaine de kilomètres d'Agra, sur une route (heureusement) plutôt linéaire.
Au milieu du XVIe siècle, l'empereur Akbar avait décidé de déplacer la capitale d'Agra vers ce petit village perdu, après que ses prières auprès d'un vieil ermite local lui eurent donné trois fils. Quelques années plus tard, alors que les palais pour ses trois femmes - une hindoue, une musulmane et une chrétienne - et autres édifices majestueux venaient à peine d'être terminés, la ville a dû être abandonnée. L'emplacement était trop isolé du reste de l'empire pour en être le centre, sans compter que l'approvisionnement en eau y était déficient.
Visiter Agra et ses environs par soi-même, c'est admirer les excès d'opulence de l'Inde d'hier... mais aussi se frotter à la désorganisation de son industrie touristique actuelle.

Inde: petit coin, grands enjeux

(Paru dans la section «Regards sur le monde» de La Presse + le 2 juin 2013)


(Bombay, Inde) - Devinette : dans une maison indienne, vous avez plus de chances de trouver un téléphone que celle-ci. Son absence augmente grandement les risques de viol, de maladies et de décrochage scolaire chez les filles. Sans elle dans leur foyer, les Indiens ont de plus en plus de mal à se dénicher une épouse. Sèche, elle perpétue l'existence de l'un des métiers les plus abjects de la planète. Réponse : la toilette.
Malgré les progrès des dernières décennies, plus de la moitié des 1,2 milliard d'Indiens n'ont toujours pas accès à des installations sanitaires. Les conséquences, pour les femmes en particulier, sont multiples et souvent tragiques.
Le 5 mai dernier, par exemple, dans un village du Bihar, l'absence de toilette dans le domicile familial a coûté son innocence à une jeune fille de 11 ans. Ne pouvant ignorer l'appel de la nature malgré la tombée de la nuit, elle s'est rendue dans un champ pour déféquer. Un villageois de 25 ans l'a remarquée, emmenée dans une station de pompage, où il l'a violée.
Selon la police de cet État pauvre du nord de l'Inde, près de la moitié des 870 viols répertoriés en 2011 n'auraient pas eu lieu si les victimes avaient eu accès à une toilette à la maison.
Pas de toilette ? Pas d'épouse !
L'an dernier, dans l'État voisin de l'Uttar Pradesh, Priyanka Bharti a préféré créer le scandale plutôt que de se résigner à vivre en silence dans l'insécurité. En emménageant dans la maison de sa nouvelle belle-famille après son mariage, elle a constaté l'absence de latrines. Elle a plié bagage illico presto. Pas question de revenir tant qu'une toilette n'aurait pas été installée. Un mois et demi et un grand tapage médiatique plus tard, elle était de retour pour inaugurer le cabinet d'aisance, gracieuseté de l'ONG Sulabh International. Depuis, d'autres femmes ont suivi l'exemple de Priyanka.
« Ne vous mariez pas s'il n'y a pas de toilette dans le domicile de votre époux », recommandait d'ailleurs en octobre le ministre de l'Hygiène publique.
Au Madhya Pradesh, les autorités du district de Sehore ont trouvé comment faire pousser les latrines dans les maisons. Pour participer aux mariages collectifs organisés - et payés - par l'État, le futur époux doit désormais fournir une photo le montrant en compagnie de... sa cuvette !
Dans l'espace public, la quête d'une toilette est souvent désespérante. Plusieurs cafés et restaurants n'en ont carrément pas. Dans la rue, les hommes se soulagent souvent sur le coin d'un mur ou dans un caniveau. Mais pour les femmes, la rareté des toilettes et l'insalubrité de celles existantes sont des raisons de plus de ne pas s'aventurer dans ce monde essentiellement masculin. L'absence presque systématique de latrines dans les écoles de village pousse plusieurs jeunes filles au décrochage.
Métier : ramasseur d'excréments
Améliorer les conditions sanitaires dans le pays implique aussi de briser certains cadres sociaux qui remontent à la nuit des temps.
Chaque matin depuis 4000 ans, des femmes passent de maison en maison, panier sur la tête, afin de collecter à la main les « déchets nocturnes » de leurs clients, entreposés dans une toilette sèche.
Il y a longtemps que les progrès modernes auraient dû faire disparaître cette pratique, comme cela a été le cas ailleurs dans le monde il y a quelques siècles. Mais en Inde, on naît ramasseur d'excréments comme d'autres naissent cordonniers ou prêtres. Mieux vaut le stigmate d'une profession répugnante que de n'appartenir à aucun groupe de la société.
Depuis 1993, cette pratique est interdite et ceux qui emploient des ramasseurs d'excréments sont passibles d'un an de prison. Or son éradication complète implique non seulement de convaincre les employeurs de passer à une toilette plus moderne, mais aussi les collectrices manuelles -- presque toutes des femmes de la caste des « intouchables » -- qu'elles ont droit à une tâche plus digne.
Malgré les différents programmes d'inclusion mis sur pied -- cours de cuisine, de couture, etc. --, il y aurait encore de 300 000 à 1,3 million de ramasseuses d'excréments dans le pays.
Le gouvernement indien s'est également donné comme mission d'éradiquer la défécation dans la nature d'ici 2022. D'ici là, pour des centaines de millions d'Indiens, se soulager demeure un exercice complexe, voire dangereux.
Une quête pour la moitié de la population
- 53,1 % des Indiens n'ont pas accès à une toilette et continuent de déféquer en plein air.
- Selon le dernier recensement (2011), il y aurait toujours en Inde 794 390 latrines sèches vidées à la main.

Inde: quand l'homme se cache derrière la sècheresse


(Paru dans La Presse le 21 mai 2013)

(Shivri, Inde) - Quelque 12 000 villages sont actuellement rationnés en eau, en Inde, dans l'État du Maharashtra, qui connaît sa pire sécheresse en 40 ans. L'eau coule pourtant à flots dans les plantations de canne à sucre, contrôlées par les barons de l'industrie sucrière, pour plusieurs également ministres, rapporte notre collaborateur.
Ceci est une histoire d'eau, de sucre, de pouvoir et d'argent. C'est l'histoire d'une sécheresse que les seuls caprices de Dame nature ne suffisent pas à expliquer. Une sécheresse derrière laquelle se cache la main de l'homme, riche et puissant.
La dernière saison des pluies a été particulièrement mauvaise au Maharashtra, vaste État de 100 millions d'habitants dans l'ouest de l'Inde. Plusieurs régions ont reçu moins de la moitié des précipitations normales. Lacs, rivières, puits et autres réservoirs n'ont pas pu faire le plein en prévision des longs jours de ciel bleu à l'horizon. Dès la fin de la mousson, début octobre, la catastrophe était imminente.
Dans le village de Shivri, on savait que pour une troisième année consécutive, la plupart des agriculteurs perdraient leur récolte. Seul espoir: que le gouvernement ouvre les valves d'un barrage environnant pour laisser couler un peu d'eau dans leurs champs de jowar, une espèce de millet. Mais il ne l'a pas fait.
"Quand le barrage a été construit [dans les années 50], on nous avait certifié par écrit que nous aurions droit à deux milliards de pieds cubes d'eau. Mais depuis, elle est plutôt envoyée vers les comtés de Baramati et Indapur", dénonce Balasaheb Thorat, un fermier dans la cinquantaine au champ desséché.
Pourquoi vers ces régions? "Parce qu'elles sont contrôlées par des politiciens puissants!", s'insurge Anil Patil, militant pour une meilleure distribution de l'eau dans l'État. Et qui dit politicien puissant au Maharashtra dit aussi baron du sucre. Treize des trente ministres du gouvernement de l'État ont des intérêts dans cette industrie lucrative.
Au sommet de la pyramide se trouve l'influent ministre fédéral de l'Agriculture depuis neuf ans, Sharad Pawar, actionnaire dans des raffineries comme plusieurs membres de sa famille. Il fut également le principal partisan d'une déréglementation partielle de l'industrie sucrière, adoptée récemment à New Delhi.
Corruption
Le Maharashtra est le principal producteur de sucre en Inde. Or c'est également un État frappé par des sécheresses chroniques. Et pour faire pousser la canne à sucre, il faut de l'eau. Beaucoup d'eau. De 10 à 15 fois plus que pour les autres types de culture.
Malgré cette incompatibilité, l'industrie sucrière continue à y prendre de l'expansion. Collusion aidante, des raffineries obtiennent des autorisations pour s'installer dans des secteurs pourtant sans ressource hydraulique, dénoncent les environnementalistes.
L'amélioration du réseau d'irrigation ne suit pas non plus. Des 13,3 milliards de dollars consacrés à des projets d'irrigation en une décennie, la moitié a disparu dans des affaires de corruption qui ont fait grand scandale. La plupart des projets réellement mis en branle n'ont été que partiellement réalisés. Résultat: en 10 ans d'investissements massifs, la surface des terres irriguées dans l'État n'a augmenté que de 0,1%.
Vingt minutes d'eau
Dans quelque 12 000 villages, l'eau est pratiquement indisponible non seulement pour l'agriculture, mais pour la consommation courante. "La canne à sucre pousse, elle est transformée, d'autres raffineries doivent être construites... et des fermiers protestent pour obtenir simplement de l'eau à boire. Quelle ironie!", constate Parineeta Dandekar, coordinatrice pour le Réseau sur les barrages, rivières et les peuples d'Asie du Sud-Est.
À Shivri, chaque famille n'a droit qu'à 20 minutes d'eau gratuite par semaine. "Durant cette période, on doit remplir le plus de bidons possible à partir d'un seul tuyau", raconte Baro Rajaram Kamte, un fermier qui passe ses journées dans le camp à bétail d'une ONG, faute de pouvoir cultiver son champ. "Elle n'est pas propre à la consommation, mais on n'a pas vraiment le choix." Pour obtenir plus d'eau, les villageois doivent parcourir plusieurs kilomètres à pied ou à vélo.
Seulement 100 des 2000 acres de terre de Shivri sont actuellement cultivés, par les rares fermiers disposant d'un puits de forage. Les autres se disent prêts à tout moment à se tourner vers la culture de la canne à sucre. "Pour autant qu'on nous fournisse de l'eau!", lancent-ils en choeur.

Liaisons dangereuses en Inde

(Paru dans la section «Regards sur le monde» de La Presse + le 28 avril 2013)


(Bombay, Inde) - Meena et Surya habitent le même village, dans le nord-ouest de l'Inde. Ils sont amoureux. Or, grave problème : elle est une Ror, haute caste hindoue, alors que lui est un Dalit, un intouchable. Personne n'acceptera leur union, aux antipodes de la tradition. Ni leur famille ni la communauté. Qu'à cela ne tienne, ils fuient et vont se marier en ville.
Lorsque la nouvelle a atteint le village il y a deux semaines, elle a déclenché la colère des Rors. Bilan : des dizaines de blessés, 80 maisons endommagées, 200 familles dalits en fuite et une harmonie intercommunautaire en lambeaux.
En Inde, les mariages d'amour demeurent l'exception dans une tradition de « mariages de convenance », dans lesquels deux familles compatibles sur les plans socioéconomique, religieux et astrologique organisent l'union d'un fils et d'une fille.
En ville, les mariages d'amour sont de plus en plus fréquents et acceptés par les familles, quoique non sans grincement de dents. Mais en zone rurale, où habitent toujours plus de 60 % des 1,2 milliard d'Indiens, défier la tradition maritale est non seulement un geste audacieux, mais extrêmement dangereux. L'histoire de Meena et Surya, qui a mis à feu et à sang le village de Pabnawa, n'en est que le dernier exemple. Chaque année dans le pays, quelque 1000 meurtres sont classés comme des crimes d'honneur liés à des relations ou mariages fondés sur l'amour.
Une autre histoire : en décembre dernier, après deux ans de cavale, Mehwish et Abdul Hakim ont risqué un retour dans leur village d'origine en Uttar Pradesh pour s'occuper de la mère malade de ce dernier. Le ressentiment à la suite de leur mariage ne s'était pas estompé. La famille de Mehwish le considérait toujours comme inacceptable, car, bien qu'Abdul Hakim soit aussi musulman, il était d'un rang social moindre. Après leur passage à une populaire émission de télévision, leur tête a même été mise à prix par le khap panchayat, un conseil d'anciens ultraconservateurs aux pouvoirs officieux, mais bien réels dans les villages indiens. Quelques jours après son retour, Abdul Hakim a été tué par balles. La veuve a accusé sa propre famille de l'avoir fait assassiner.
Durant leur exil, Mehwish et Abdul avaient trouvé refuge dans une pension des « Love commandos », une ONG qui protège les amoureux maudits et les aide à se marier. La seule existence de cette organisation - qui garde ultrasecret l'emplacement de ses refuges par peur de représailles - suffit à démontrer les risques que comporte une union en dehors des normes traditionnelles.
Légalement, rien n'empêche pourtant deux citoyens indiens majeurs de se marier, peu importe leur appartenance religieuse ou leur caste. Mais entre les lois relativement progressistes de la république indienne et leur application par ses serviteurs, il y a un océan d'arbitraire. Le système de castes des hindous, majoritaires dans le pays, a officiellement été aboli en 1947. Mais son influence dans la société demeure, tout comme celle d'autres traditions et pratiques discriminatoires. Les policiers, juges et autres fonctionnaires, eux-mêmes partie intégrante de cette société plus traditionaliste que ses lois, n'y sont pas insensibles.
Deux semaines après les violences déclenchées par le mariage de Meena et Surya, les Dalits ayant fui Pabnawa craignent toujours de réintégrer leurs maisons. Selon eux, l'administration locale, contrôlée par les hautes castes, et la police n'ont pas arrêté tous les coupables du pogrom et cherchent à protéger les puissants Rors. Le couple, lui, se terre toujours.
Pour la plupart des Indiens, gorgés de films bollywoodiens, la romance demeure un fantasme de grand écran, seul endroit où l'amour finit toujours par triompher. Ils ne s'en portent toutefois pas plus mal pour autant. Dans un sondage récent, 75 % d'entre eux affirmaient préférer s'engager dans un mariage de convenance. Ce type d'union a pour avantage de faire reposer la réussite du couple non seulement sur les épaules des deux époux, mais sur celles de leur famille. Au final, le taux d'échec approche le zéro, même si les compromis domestiques peuvent être difficiles à avaler.
Pour ceux qui sont malgré tout tentés par l'aventure amoureuse, les crimes d'honneur et les pogroms sont de puissants incitatifs à rester docilement à l'intérieur du cadre des traditions.

Inde: la peine de mort revient en force


(Publié le 11 mars 2013 dans La Presse)
(Bombay, Inde) - Les bourreaux indiens reprennent du service. Depuis trois mois, deux détenus ont été exécutés dans le pays. C'est autant qu'au cours des 20 dernières années. D'autres condamnés pourraient passer à la potence très bientôt. Un moyen pour le gouvernement de plaire à une opinion publique avide de vengeance contre les terroristes et les violeurs.
"Rendez-nous justice, pendez les violeurs!" Lors de la vague de manifestations déclenchée par le viol collectif d'une étudiante dans un autobus de New Delhi, en décembre, c'est ce message que brandissaient à bout de bras plusieurs jeunes citoyens en colère.
Après l'exécution, en novembre, d'Ajmal Kasab, seul survivant du commando suicide qui a pris en otage le centre-ville de Bombay durant deux jours en 2008 et fait plus de 160 morts, les familles des victimes se sont dites "heureuses". La rue, elle, explosait de joie.
Idem lorsque le Cachemirien Afzal Guru a été pendu dans le plus grand secret, le 9 février, pour son implication dans l'attaque contre le parlement indien en 2001. Une implication qui n'avait pourtant pas été démontrée hors de tout doute raisonnable lors de son procès, qualifié d'"injuste" par plusieurs militants des droits de l'homme et journalistes d'enquête.
À un an d'une élection générale qui s'annonce très chaudement disputée, l'exécution de ces deux "terroristes" a été largement perçue par la presse indienne comme un geste populiste de la part du parti au pouvoir.
Décision politique
"Il est clair que, quoi qu'en disent les spin doctors du Congrès, la pendaison d'Afzal Guru était une décision politique visant à mettre du plomb dans l'aile de [Narendra] Modi", leader en vue du parti fondamentaliste hindou BJP, a écrit le journaliste Rahul Pandita dans l'hebdomadaire Open. Comme d'autres commentateurs, Pandita accuse le président Pranab Mukherjee de traiter les nombreuses demandes de grâce selon les intérêts de son parti plutôt que ceux de la justice.
Au début du mois, Mukherjee a décidé d'autoriser la peine capitale pour les violeurs dans les cas où la victime meurt ou demeure dans un état végétatif à la suite du crime.
Alors que le procès de cinq accusés pour le viol collectif d'une étudiante dans un autobus de la capitale bat son plein, cette mesure - qui doit être adoptée par le Parlement pour devenir permanente - tombe à point pour apaiser la grogne populaire devant le sort des femmes dans le pays.
Exécutions à venir
Il y a deux semaines, le président Mukherjee a refusé la demande de grâce de quatre hommes accusés d'un attentat qui a coûté la vie à 22 policiers en 1993.
Actuellement, quelque 475 détenus se trouvent dans les couloirs de la mort en Inde. Une vingtaine attend une commutation de peine de la part du président, dont trois personnes impliquées dans le meurtre du premier ministre Rajiv Gandhi en 1991.
Meenakshi Ganguly, directrice de Human Rights Watch pour l'Asie du Sud, s'inquiète de la fin de ce moratoire officieux sur les exécutions. Elle note que loin de dissuader les terroristes, l'application de la peine capitale a plutôt pour effet d'en faire des martyrs et d'exacerber les tensions politiques, comme ce fut le cas au Pakistan et au Cachemire après les pendaisons de Kasab et de Guru. Selon elle, la "joie" d'une bonne partie de la rue indienne à la suite des dernières exécutions ne doit pas servir à justifier la peine capitale.

Maha Kumbh Mela 2013: la grande fête de la cruche


(Paru dans La Presse le 10 février 2013)
(Allahabad, Inde) - C'est le plus grand rassemblement d'humains sur cette planète. Aujourd'hui, de 30 à 40 millions de personnes plongeront dans les eaux sacrées du Gange et du Yamuna, dans la ville indienne d'Allahabad, dans le cadre de la Maha Kumbh Mela. À l'issue des 55 jours de cette célébration, quelque 100 millions de pèlerins hindous y auront lavé leurs péchés. Notre collaborateur a passé quelques jours dans l'immense cité temporaire érigée pour ce festival phare du calendrier hindou.
Allahabad - Ça s'est passé il y a quelques millénaires. Les dieux et les démons s'affrontaient dans le ciel pour une cruche contenant le nectar de l'immortalité. Durant la bataille, quatre gouttes ont été renversées sur la Terre. L'une d'elles, au confluent du Gange, du Yamuna et du mystérieux Sarasvatî, fleuve aujourd'hui asséché - s'il a même déjà existé.
En faisant sa baignade rituelle à cet endroit précis il y a une semaine, c'est à ce mythe que songeait Balakrishnan, exportateur de tapis venu de l'autre bout du pays pour participer à la Maha Kumbh Mela, «grande fête de la cruche». Beaucoup plus qu'au niveau de pollution inquiétant des cours d'eau. «Ces fleuves ont des pouvoirs divins. Je ne peux pas attraper de maladie. C'est de l'eau sacrée!», lance le sexagénaire, en s'essuyant la tête.
Tenue tous les 12 ans à Allahabad, dans le nord de l'Inde, cette célébration réunit depuis le 14 janvier des millions de fidèles venus se purifier l'âme et obtenir la bénédiction des sâdhus, les saints hommes de l'hindouisme, gardiens de la tradition et principaux acteurs du festival.
Ville temporaire
Au-delà de l'aspect religieux, la Maha Kumbh Mela constitue surtout un défi logistique majeur pour les autorités indiennes. Durant près de deux mois, Allahabad, qui compte 1,2 million d'habitants, doit nourrir, loger et transporter l'équivalent de dizaines de fois son poids démographique.
Seule solution: construire une ville temporaire dans la ville.
Érigée sur des terres en bonne partie inondées durant la saison des pluies, cette cité hétéroclite de tentes et de chapiteaux s'étend sur 20 km2 le long des deux fleuves. Elle possède notamment sa propre administration, un corps de police de 30 000 agents, 14 hôpitaux, ainsi que des réseaux routiers, sanitaires, électriques et d'eau. Chaque congrégation religieuse, chaque gourou a droit à un lopin de terre pour abriter ses disciples.
Des milliers de petits commerçants s'y sont également installés pour profiter de cet immense bassin de consommateurs, tout comme les plus grandes sociétés de dentifrice, biscuits, télécommunications ou autres qui tiennent des stands sur les lieux. Même les banques et le service postal ont ouvert des bureaux en panneaux de contreplaqué.
Difficile propreté
Maintenir une relative propreté sur cet emplacement poussiéreux est un combat de tous les instants. D'autant plus que la plupart des pèlerins proviennent de la campagne, où à peine 30% des foyers possèdent des installations sanitaires. Le terrain compte bien 35 000 toilettes, mais plusieurs préfèrent faire leurs besoins sur le bord des routes en terre battue ou sur les berges. Les bennes à ordures sont plus nombreuses que dans une ville indienne moyenne, mais l'armée de préposés à l'entretien peine à ramasser les détritus naturellement jetés au sol. Sans compter les offrandes faites aux fleuves sacrés, sous la forme de noix de coco et de bateaux en papier journal remplis de fleurs et d'encens, que les préposés doivent constamment repêcher à l'aide de filets.
À l'hôpital central de la Kumbh Mela, le médecin en chef Shakti Basu se réjouit tout de même du relatif succès de la prévention sur les dangers des eaux du Gange, où les niveaux de toxines dépassent largement ceux admis pour la baignade. Sur les quelque 6000 patients traités chaque jour sur les lieux, un nombre insignifiant se plaint de problèmes gastriques ou dermatologiques, indique-t-il.
Hindou pratiquant, M. Basu croit que l'explication n'est toutefois pas seulement scientifique. «La Kumbh Mela repose sur un pilier: la foi. Certains croient que boire l'eau du fleuve leur apportera le salut. Au-delà de toutes les précautions et de tous les préparatifs, il faut prendre en considération l'aspect surnaturel de la chose. La foi qui anime les pèlerins aide aussi à les garder en santé.»
Tous à l'eau!
Aujourd'hui, de 30 à 40 millions de pèlerins sauteront à l'eau pour absoudre leurs péchés et ceux de leurs vies antérieures. Le privilège de la première baignade est réservé aux 13 clans de naga sâdhus, ces ascètes nus recouverts de cendres, à la longue barbe et aux tresses rastas, armés d'épées ou de tridents. Par le passé, les combats entre les groupes de naga sâdhus pour accéder à l'eau avant leurs rivaux ont souvent été sanglants. Une fois leurs ablutions terminées, les ascètes cèdent la place aux simples fidèles, généralement venus en famille. La Maha Kumbh Mela se poursuit jusqu'au 10 mars.