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mercredi 6 août 2008

L'Arménie en quête de démocratie

Article publié dans La Presse le 5 août 2008 (mais le reportage date de mai 2008, puis a été actualisé) et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Erevan

Depuis près de cinq mois, l'Arménie est plongée dans une crise politique sans précédent dans son histoire post-soviétique. La violente répression des manifestations qui ont suivi l'élection présidentielle contestée de février n'a fait qu'aviver l'ardeur des opposants au régime. Mais selon des analystes, c'est justement cette profonde remise en question qui pourrait remettre le petit pays du Caucase, longtemps considéré comme l'exception démocratique parmi les régimes autoritaires d'ex-URSS, sur le chemin de la démocratie.

En cette journée pluvieuse, l'institutrice Sona Ghavalbabunts a pris congé pour manifester contre la détention de son mari Vardan, «prisonnier politique», depuis mars dernier.

Chauffeur pour une église, il était sur la place de la Liberté d'Erevan lorsque la manifestation contre les résultats de l'élection présidentielle a tourné au drame le 1er mars: 10 morts, des centaines de blessés.

«Il avait vu à la télévision qu'on battait des gens et il a voulu aller les soutenir», dit Sona, assurant que son mari n'a pas participé à la riposte de la foule contre la police, qui tirait à balles réelles sur les manifestants.

Vardan risque maintenant de trois à six ans de prison, comme plus d'une cinquantaine d'autres protestataires arrêtés. La plupart étaient des partisans de Levon Ter-Petrossian, candidat défait à la présidentielle du 19 février. D'autres, de simples citoyens qui sentaient que leur voix n'avait pas été entendue.

Brandissant des portraits des prisonniers politiques, la centaine de personnes réunies avec Sona devant la mairie d'Erevan ne mâchent pas leurs mots. Ils détestent le nouveau président Serge Sarkissian, élu avec 52,9% des voix au premier tour, et son mentor, le chef de l'État sortant, Robert Kotcharian.

«Le 1er mars, c'était un deuxième génocide. Mais cette fois, il n'a pas été commis par les Turcs, mais par des Arméniens eux-mêmes», s'enrage Amalya, concierge dans la soixantaine, en référence aux massacres de 1,2 million d'Arméniens en 1915 par l'empire ottoman.

Après les heurts meurtriers, le pouvoir a décrété l'État d'urgence et restreint les libertés de manifester. Pour ménager ses bonnes relations avec l'Europe, le nouveau président a finalement assoupli ces restrictions le mois dernier. Mais les «prisonniers politiques» étant toujours derrière les barreaux, les grands rassemblements de l'opposition ont repris de plus belle. Et l'autoritarisme a quant à lui continué de s'installer tranquillement.

Îlot de démocratie

L'Arménie, qualifiée d'«îlot de démocratie» en ex-URSS en 1992 par les États-Unis, a-t-elle raté sa chance de devenir un exemple pour ses voisins?

«(Après la chute de l'Union soviétique), nous étions une démocratie dans le sens où la voix du peuple était écoutée. Mais après, il faut institutionnaliser la démocratie, et là-dessus, nous avons failli», explique Ashot Khurshudyan, analyste au Centre international pour le développement humain, basé à Erevan.

Toutefois, ce n'est certainement pas par une révolution «colorée» - un changement de régime acquis par la rue - que les choses pourraient changer pour le mieux, croit-il. Il prend pour exemple les résultats décevants de la révolution des roses de 2003 en Géorgie voisine et ceux de la révolution orange ukrainienne de 2004.

«La situation post-révolutionnaire est toujours moins démocratique. C'est une conséquence de la façon d'arriver au pouvoir.»

Si le mouvement populaire avait gagné le pouvoir par la rue, l'Arménie aurait pu se transformer en «pays d'Amérique latine», compare Serguey Minasyan, directeur adjoint de l'Institut sur les médias du Caucase. «On serait reparti pour un cycle de 100 ans de putschs successifs.» «Il faut changer les gouvernements par les urnes», insiste Ashot Khurshudyan.

«Nous avons besoin d'une opposition loyale. Pas envers le gouvernement, mais envers l'État, précise-t-il. L'opposition et le pouvoir doivent s'asseoir pour définir des lignes rouges qui ne doivent pas être dépassées dans le jeu politique.» Mais pour l'instant, les deux partis se boudent.

Selon M. Khurshudyan, la «perte totale de confiance» des citoyens envers le pouvoir après les violences du 1er mars forcera ce dernier à négocier s'il veut garder un semblant de légitimité.

L'Europe aussi met de la pression. Fin juin, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a jugé «insuffisantes» les concessions du président Sarkissian, qui refuse toujours d'amnistier les prisonniers politiques.

«Cette crise est une occasion, croit Ashot Khurshudyan. À la fois le gouvernement et la population réalisent qu'il y a un problème. Donc c'est une chance pour le changement.»

ARMÉNIE

Population : 3 millions d'habitants

Diaspora : Plus de 6 millions d'Arméniens hors Arménie (environ 40 000 au Canada)

Superficie : 29 800 km2 comparable à la Gaspésie)

Religion: Orthodoxe à plus de 90% Église apostolique arménienne)

PIB : 5700$/habitant, croissance de 13,7% (2007)

dimanche 25 mai 2008

Un déluge de foi

Mon reportage sur la perception de l'histoire de l'Arche de Noé au pied du mont Ararat (ou se serait échouée l'Arche). Diffusé à l'émission «Vous êtes ici» à la radio de Radio-Canada, le 21 mai 2008.

Pour l'écouter, cliquez ici: Un déluge de foi

lundi 12 mai 2008

Un dimanche à Etchmiadzin

Pour le vieux à barbe blanche et en habit, au pied fringant de jeunesse sur sa mobylette;

Pour la bouchère qui tranche sa viande à même un énorme billot de bois;

Pour les fromages suspendus dans le minuscule local de la fromagère, et l’odeur qui s’en dégage en passant;

Pour l’égalitarisme aviaire du marché central, où les pigeons sont à vendre au même titre que les poules;

Pour ces vendeurs de légumes qui demandent à être photographiés devant leur étalage et cette vieille qui m’engueule en me soupçonnant d’être un espion, mais qui après explications me dit que je suis quelqu’un de bien et tient absolument à ce que je me rappelle du nom de sa ville de naissance (que j’ai oublié);

Pour cette rumeur de mon existence qui fait le tour du marché en une minute;

Pour le vendeur de pain à dent unique et son kiosque vitré aux étalages vides du côté droit, mais pleins du côté gauche, en plein milieu du trottoir au croisement de deux rues;

Pour les autobus publics jaunes anachroniques aux bombonnes de gaz rouge sur le toit;

Pour la boutique d’engrais de la rue principale qui sent le poison;

Pour la dame qui paie le voyage en mini-van à un «soldat» de pas plus de 14 ans lorsqu’il lui répond que sa division ne le paie pas pour lui;

Pour les vendeuses de pâtisseries qui déambulent avec leur plateau sur la rue principale;

Pour les chauffeurs de taxi qui attendent, attendent, parlent et partent;

Pour le parc automobile de la ville qui date majoritairement d’avant le premier choc pétrolier;

Pour tous ces minicommerces aux larges portes métalliques blanches avec chacun leur fonction, leur odeur, leur histoire, leur quotidien, leur vendeur unique, leur arménité;

Pour les prêtres en soutane noire qui font silencieusement les cent pas dans les allées du jardin de la cathédrale, les mains croisées derrière le dos;

Pour tous ces dépanneurs qui présentent en vitrine des dizaines de dizaines de sortes de vodka, donnant une idée de la vie après le travail;

En dépit de tous ces touristes européens, et de moi aussi peut-être, qui brisent l’atmosphère serein de la messe à la Mayr Tatchar avec leur (notre) égoïsme;

En dépit de tous ces touristes, encore une fois, qui cherchent la bonne photo en regardant le vide alors que les vieilles babouchkas fidèles, accoudées en première rangée sur le garde en marbre depuis deux heures avant la messe (je les ai vues), attendent que les chants incantatifs de la chorale et leurs prières ressuscitent le Christ pour leur apaiser cette vie dure;

Pour l’attardé mental au regard évadé qui rôde dans la cathédrale en boitant, les mains dans le dos, sans lourdeur de vivre, souriant aux jolies choristes;

Pour la rue principale et l’ensemble de son oeuvre, sa typicité de la vie communautaire arménienne;

Pour tous ces gens qui n’ont rien d’autre à faire que de me regarder longuement déambuler en me scrutant de la tête aux pieds;

Pour tout cela, toutes ces quotidiennetés qu’on ne remarque que la première fois qu’on foule une nouvelle terre, j’ai aimé mon dimanche à Etchmiadzin.