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samedi 30 janvier 2010

Un entremetteur à Moscou

Article publié le 9 décembre dans la section Affaires du journal La Presse

Moscou - L'une des premières activités de Jean Charest au cours de sa visite officielle en Russie, entamée hier, aura été d'engloutir un hamburger au McDonald's de la Place Pouchkine, en plein centre de la capitale russe. Pas autant par goût personnel pour la nourriture de la chaîne de restauration rapide que pour souligner l'apport d'un certain George Cohon aux relations d'affaires russo-canadiennes et à sa propre compréhension de ce pays au marché prometteur.

Avant de fouler le sol russe, le premier ministre québécois a tenu à rencontrer celui qui a réussi l'exploit d'ouvrir le premier restaurant McDonald's en Union soviétique en 1990, après 14 ans d'efforts, et qui a maintenant reçu le mandat de tailler une place au Cirque du Soleil en Russie. M. Charest assistera d'ailleurs ce soir à l'une des dernières représentations du spectacle Varekai, en tournée à Moscou depuis la fin octobre.

Au-delà des succès de M. Cohon, c'est la technique de l'homme d'affaires de 72 ans, fondateur et longtemps président de McDonald's Canada, qui semble intéresser M. Charest. C'est que George Cohon, ami de Brian Mulroney et du tout-puissant maire de Moscou Iouri Loujkov, sait nouer les relations avec les bonnes personnes. «C'est un cas type de développement de relations diplomatiques par le biais des affaires», a expliqué hier le premier ministre.

Dans un pays à la bureaucratie lourde et fortement gangrénée par la corruption, les amitiés nouées entre leaders peuvent être déterminantes. «Ce que j'ai appris aussi de M. Cohon, c'est qu'il faut persister dans les relations (en Russie), avec une volonté d'y aller à long terme et d'être constant dans les relations», a dit M. Charest.

Dans un entretien avec La Presse en août dernier, George Cohon assurait que McDonald's n'avait jamais eu de problèmes avec les autorités russes, contrairement à d'autres multinationales comme la suédoise IKEA. Coca-Cola, qui a percé le marché russe grâce à Craig Cohon, le fils de l'homme d'affaires, n'a jamais été embêtée non plus.

Jean Charest, qui connaît M. Cohon depuis qu'il a été ministre d'État à la Jeunesse sous Brian Mulroney, a compris la leçon: «Moscou, c'est la pierre angulaire de la relation avec la Russie», a-t-il souligné, après la signature d'une déclaration commune avec le maire de la ville hier. Le document assurera un lien politique particulier au Québec en Russie, via sa capitale de 10 millions d'habitants. Et surtout, via son flamboyant maire.

En plus d'un long entretien hier avec Iouri Loujkov, le premier ministre québécois devrait dîner avec lui aujourd'hui dans un luxueux restaurant de la capitale, question de raffermir leurs liens personnels. Il n'a d'ailleurs pas manqué d'inviter le maire à visiter sa province et Montréal, tout juste après que M. Loujkov a souligné, sans gêne diplomatique aucune, que la relation avec la métropole québécoise et le maire Tremblay ne «marche pas très fort» depuis quelque temps.

En plus d'être maire de la capitale depuis 1992, Iouri Loujkov est marié à Elena Batourina, femme la plus riche de Russie et propriétaire d'Inteco, une entreprise de construction et d'immobilier qui détient des centaines d'édifices à Moscou et ailleurs en Russie et dans le monde.

L'homme est régulièrement accusé de corruption par ses détracteurs et concurrents économiques. Il a toutefois remporté tous les procès en diffamation qu'il a intentés contre eux, dans un pays où le système judiciaire est fortement sous l'influence du politique.

Le maire Loujkov a précisé au premier ministre Charest qu'«aucune des sociétés étrangères qui collaborent avec le gouvernement de Moscou n'a jamais perdu d'argent en Russie». Il confirmait ainsi l'expérience de son ami George Cohon, qui a ouvert le premier McDonald's en coentreprise avec les autorités moscovites il y a 20 ans. Le restaurant de la place Pouchkine est aujourd'hui l'un des plus rentables de la chaîne.

lundi 22 septembre 2008

La fourrure québécoise réchauffe les Russes

Publié dans le cahier Affaires de La Presse, le lundi 22 septembre 2008

Moscou, Russie

Brigitte Bardot et Paul McCartney auront réussi à convaincre beaucoup de gens en Amérique du Nord et en Europe de renoncer à la fourrure pour se vêtir. Mais en Russie et en Chine, on est beaucoup moins frileux à ce sujet. C'est donc ces marchés émergents que lorgne désormais l'industrie québécoise.

Teresa Eloy a été bien surprise mercredi dernier, à Moscou, de ne voir aucun agent de sécurité lors d'un défilé de mode consacré à la fourrure. «Ici, il n'y a aucun mouvement antifourrure», se réjouit la directrice des communications et du marketing du Conseil canadien de la fourrure (CCF).

Le lendemain, elle n'avait donc aucune crainte pour le lancement moscovite de la collection Beautifully Canadian, qui regroupe les manteaux de plus d'une cinquantaine de fabricants québécois.

«La Russie est devenue l'un des marchés les plus importants pour les produits de luxe», fait-elle remarquer. À long terme, les manufacturiers canadiens aimeraient donc arriver à y écouler au moins le cinquième de leurs produits.

Zuki Balaila en est déjà à ce stade. Le designer montréalais ne cache pas que la Russie a donné un bon coup de pouce au chiffre d'affaires de son entreprise. «Les Russes m'aiment et j'aime les Russes!» lance en riant celui qui a percé le marché il y a 10 ans avec ses manteaux très haut de gamme.

L'an dernier, l'homme d'affaires Gueorguy Khalbekov a réussi à le convaincre de lui prêter son nom pour ouvrir une boutique dans l'ultra-chic Crocus City Mall, en périphérie de Moscou. Bientôt, une deuxième boutique Zuki devrait voir le jour dans le centre de la capitale.

L'avantage du marché russe, constate Teresa Eloy, est que les nouveaux riches russes "accordent moins d'importance au prix" qu'en Amérique du Nord ou en Europe. La boutique Zuki arrive donc à se faire une clientèle pour ses fourrures, dont les prix oscillent entre 4000$ et 35 000$, gonflés notamment par les taxes d'importation exorbitante (40%) et la cherté du mètre carré en location à Moscou.

Marché prometteur

La collection Beautifully Canadian a aussi été lancée récemment en Chine, un autre marché prometteur. Déjà, le CCF a signé une accord de distribution avec la chaîne White Collar, qui compte 42 boutiques au pays.

Si les Chinois sont déjà des acteurs importants sur le marché de la fourrure, leurs produits sont généralement de qualité beaucoup moindre que ceux des designers canadiens. «Nous allons gagner par le design», croit le ministre québécois du Développement économique et de l'Innovation, Raymond Bachand. C'est lui-même qui a tenu à organiser une activité de promotion de la fourrure québécoise la semaine dernière à Moscou, dans le cadre de la Mission Russie 2008.

«La mode est l'une de nos industries importantes, et nous sommes les leaders de la fourrure en Amérique du Nord», rappelle le ministre.

Sur les marchés émergents, le Québec devra toutefois faire face à la concurrence de l'Italie et de la Grèce pour les produits haut de gamme.

Lors de leur passage en Russie, les représentants du Conseil canadien de la fourrure ont mené une étude de marché pour savoir s'il y aurait également de la place pour les produits québécois de gammes inférieures puisque, en dehors de la capitale, peu de Russes peuvent se payer un manteau signé Zuki.

Qui sait, les célèbres chapeaux de fourrure russes porteront peut-être très bientôt la mention "sdelano v Kvebeke" (Fait au Québec)!

Bombardier: Blocage en Russie

Article publié dans le cahier Affaires de La Presse, le vendredi 19 septembre 2008

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

Moscou - Bombardier a dû cesser les ventes de tous ses avions commerciaux en Russie, ses clients ne pouvant obtenir de certificat de navigabilité pour ses appareils. Selon la société, elle se frotte à un "protectionnisme" dans le marché de l'aviation russe qui vise à favoriser la société d'État Soukhoï.

Depuis plus d'un an, la société aérienne Tatarstan ne peut utiliser les six CRJ900 qu'elle a achetés en mai 2007 à Bombardier au coût de 217 millions US. Même si plus de 180 appareils de ce type sont déjà en commande ou en service ailleurs dans le monde, les autorités russes refusent de délivrer les certificats de navigabilité. Inutile donc pour Bombardier de vendre d'autres appareils si les transporteurs ne peuvent les faire voler.

Personne n'a osé lui dire directement, mais Sergueï Ermolaev, représentant principal de Bombardier en Russie, a bien compris le jeu. "Ce n'est pas seulement Soukhoï. Dans l'ensemble (du marché), c'est une question de protectionnisme."

Pour l'instant, les pourparlers qu'il a menés avec les responsables gouvernementaux n'ont rien donné. "Nous espérons que le gouvernement et l'industrie russes comprendront que le marché ici est tellement grand et qu'il y a de la place pour leurs avions et pour ceux de Bombardier", dit-il, d'un ton diplomate.

À son avis, la décision des autorités russes n'est pas logique d'un point de vue économique.

"Soukhoï n'en est qu'au stade de développement de son programme (pour un nouvel appareil) alors que nos avions sont déjà prêts! Et c'est maintenant que les exploitants régionaux ont besoin de la technologie", plaide-t-il, en rappelant la hausse du prix du carburant qui a rendu très coûteux les vieux modèles. Sur les lignes intérieures russes, la moyenne d'âge des appareils est d'environ 30 ans.

M. Ermolaev a même suggéré un compromis aux autorités russes. "Nous avons proposé que les transporteurs utilisent nos avions sur une base temporaire et qu'ensuite, elles changent pour des Soukhoï." Solution refusée.

Heureusement pour Bombardier, les millionnaires pleuvent depuis quelques années dans le plus grand pays du monde. Les ventes de jets privés, qui eux peuvent tout simplement être certifiés à l'étranger, ne cessent d'augmenter.

En 2002, 60% des avions privés vendus par Bombardier l'étaient aux États-Unis et le reste en Europe. L'an dernier, 70% partaient pour l'Europe. Sans vouloir préciser l'apport de la Russie dans cet inversement de tendance, la société assure qu'elle y est pour beaucoup.

Pas question de s'en aller

Malgré ces embûches et la crise financière actuelle, pas question donc pour Bombardier de se retirer du marché russe. "Si nous avons choisi d'être stratégiquement sur ce marché, c'est parce que nous regardons sur un horizon de 15 ou 20 ans", explique M. Ermolaev, en marge de la Mission Russie 2008, qui a fait découvrir les potentiels du marché russe à une vingtaine d'autres entreprises québécoises cette semaine.

Dans le secteur ferroviaire, Bombardier a ainsi créé trois coentreprises avec des sociétés russes au cours des dernières années. En mai, une quatrième entreeprise commune a vu le jour, en partenariat avec Transmasholding. Elle cherchera à mettre au point un nouveau modèle de locomotive pour le marché russe.

Bombardier a aussi présenté un projet pour la construction d'un nouveau train léger aérien à Saint-Pétersbourg. La société québécoise souhaite également participer aux futurs appels d'offres pour la construction des installations olympiques pour les Jeux de Sotchi de 2014.

Mission russie 2008: la délégation québécoise reste optimiste

Publié dans le journal La Presse, le jeudi 18 septembre 2008.

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

Moscou - La Mission Russie 2008, dirigée par le ministre du Développement économique du Québec, Raymond Bachand, aurait difficilement pu se dérouler dans une période plus trouble pour la Russie. Mais avant les duels politiques et la chute des marchés boursiers, la vingtaine de gens d'affaires qui accompagnent le ministre cette semaine voient surtout en la Russie une économie émergente aux grandes opportunités commerciales.

Le marché russe est encore pratiquement inexploré comparativement à d'autres économies émergentes comme la Chine et l'Inde, croit Piers Cumberlege, président de l'Association d'affaires Canada Russie Eurasie (CERBA).

"C'est certain que ça fait toujours réfléchir les gens lorsqu'il y a des changements abrupts. Mais est-ce une raison pour dire qu'à long terme, ce n'est pas un marché où on devrait être?

"Les gens d'affaires qui viennent ici ne le font pas pour mettre leur argent de la bourse, souligne M. Cumberlege. Ils regardent des investissements et des possibilités à long terme."

Économie en croissance

Au cours des cinq dernières années, le taux de croissance dans le pays, dopé par la flambée des cours du pétrole et du gaz, n'est jamais tombé sous les 6,4% annuellement.

Selon le ministre Raymond Bachand, il n'y a pas de raison de s'inquiéter de la dégringolade boursière alors que l'économie russe est en pleine expansion. Il voudrait voir les entreprises québécoises s'implanter à long terme sur le marché russe, et vice-versa. Il assure d'ailleurs que le gouvernement libéral a l'intention de poursuivre le défrichage du plus grand pays du monde dans le futur.

"Ce n'est pas un "one shot deal". (Cette mission) serait un gaspillage d'argent sinon. Tu viens dans ces pays (émergents) parce que c'est une stratégie systématique d'ouvrir un marché", explique-t-il. Le premier ministre Jean Charest devrait venir à Moscou début 2009 pour poursuivre le développement des liens économiques russo-québécois, qui sont pour l'instant minuscules.

L'an dernier, la Russie se classait au 13e rang des partenaires économiques du Québec. La province a exporté pour 290 millions de dollars en Russie. Les importations étaient deux fois plus importantes, à un peu plus de 600 millions, essentiellement dans le secteur des ressources naturelles. L'heure d'ouvrir une maison du Québec en Russie n'est toutefois pas encore venu, selon le ministre Bachand.

Deux sociétés québécoises sont implantées depuis bon nombres d'années en Russie, soit Bombardier et SNC-Lavalin. Cette dernière est d'ailleurs arrivée à Moscou en 1976, alors que le régime soviétique était encore en place.

Mais pour les autres, tout est à faire. "Jamais par le passé il n'y a eu d'entreprises russes sur nos radars pour participer à un projet", souligne ainsi Luc Séguin, vice-président principal aux investissements à la Société générale de financement du Québec.

S'il trouve "aberrant" le peu de liens économiques entre ces pays qui partagent notamment un climat, de grands espaces et une passion pour le hockey, il croit que leurs relations arrivent désormais "à un tournant".

"Mais ce sera un cycle de travail assez long", prédit Luc Séguin.