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jeudi 6 septembre 2012

Allers simples: aventures journalistiques en Post-Soviétie

Mon récit Allers simples: aventures journalistiques en Post-Soviétie (éditions La Peuplade) est en librairie partout au Québec et au Canada depuis le 28 août 2012. Vous pouvez également le commander en ligne sur AmazonRue des libraires, Renaud-Bray, Archambault, et bien d'autres.

En EuropeAllers simples est sur les tablettes de la Librairie du Québec à Paris depuis le début octobre. Il est aussi disponible sur commande dans les librairies de France, Belgique et Suisse, ou sur Amazon.

Allers simples est également en version électronique (EPub ou PDF) depuis la fin novembre sur différents sites, dont Rue des libraires . Pour la liste complète voir le blogue de La Peuplade.

Il est également possible de lire les vingt premières pages d'Allers simples en PDF sur le site de Renaud-Bray.



Quatrième de couverture

À coups d’allers simples, le journaliste québécois Frédérick Lavoie parcourt le monde et le questionne. Le reporter – voyageur curieux et insatiable – nous emmène sur les routes de la « Post-Soviétie », ensemble géopolitique balloté entre Europe et Asie, uni par un passé commun et un avenir incertain. Entre les espoirs révolutionnaires de jeunes Biélorusses dans une prison de Minsk, le discours haineux de néo-nazis à Vladivostok, les malheurs d’une pauvre babouchka ouzbèke dans la dictature turkmène et les rêves de grandeur d’une chef de village tchétchène, il nous livre quelques moments de la vie des ex-Soviétiques qu’il a côtoyés lors de ses reportages aux quatre coins de l’empire déchu. Allers simples dévoile des réalités d’habitude inaccessibles.


Né en 1983 à Chicoutimi, Frédérick Lavoie est journaliste indépendant, basé à Moscou depuis 2008. Il collabore régulièrement avec La Presse, Radio-Canada et des médias français, belges et suisses Allers simples est son premier livre.

Les lancements

Critiques

«Avec sobriété, assumant sans jamais fléchir le rôle du grand témoin plus que celui du touriste, Lavoie revisite dans Allers simples ses carnets de notes et ses anciens reportages pour nous donner à voir et à comprendre. Un récit parfois minutieux de certains événements qui ont marqué cette région du monde depuis quatre ou cinq ans (interventions militaires, conflits ethniques), rythmé de rencontres et de tentatives de comprendre et d’expliquer aux profanes ce qui se cache derrière les apparences. " La Russie,écrit-il, est une tragédie millénaire qui s’entretient elle-même par son orgueil mal placé, son intransigeance et les passions qui en découlent. " Mais qui dit orgueil, passion et jusqu’au-boutisme dit aussi parfois surprise, générosité, exubérance et personnages hauts en couleur. C’est l’autre côté d’une médaille que le voyage hors des sentiers battus permet d’apercevoir.»
                 – Christian Desmeules, Le Devoir, 8 septembre 2012 (Dans «Montages russes»)

« C’est une histoire qui est racontée ici, la petite histoire d’un gars de Chicoutimi parti se frotter à la grande, à hauteur d’homme. De son arrestation en Biélorussie, pour avoir pris part à une manifestation contestant la réélection sans doute truquée d’Aleksander Loukachenko, en 2006 – il passera 15 jours dans les geôles de l’Akrestina – à ses reportages sur le Kazakhstan, le Turkménistan et autres pays en «…stan», tout passe par le regard d’un témoin sans préjugés, qui regarde les gens dans les yeux et a compris que le meilleur passeport pour une certaine vérité humaine est la discussion, le repas partagé, la soirée amicale entouré de «spoutniki», ou compagnons de route.»             
               – Tristan Malavoy-Racine, Voir, 20 septembre 2012 (Dans «Tintin chez les Post-Soviets»)

«C'est cet intérêt pour les gens derrière l'actualité qui fait la force du livre. À cheval entre le carnet de voyage et le grand reportage, Frédérick Lavoie distille dans ses différents récits une dose de subjectivité impossible dans un article. Il y présente des éléments de vie quotidienne et raconte les nombreuses files d'attente (imposées par la bureaucratie, par la nonchalance des systèmes de transports, etc.), et les improbables rencontres qui ne peuvent se produire qu'en bourlinguant sac à dos à l'épaule et dans des taxis collectifs. Allers simples donnera le goût de la bougeotte à ses lecteurs ainsi que l'impression de mieux comprendre ces sociétés complexes et lointaines.»
              – Daniel Dubrûle, La Presse, 14 septembre 2012 (Dans «Voyages post-soviétiques»)


« Le jeune journaliste indépendant d’origine saguenéenne Frédérick Lavoie parcourt la planète, une plume à la main. Son regard affûté transparaît dans ce captivant périple parmi les anciennes républiques de l’URSS. Vingt ans après le morcellement de l’empire, les ex-Soviétiques rencontrés en Abkhazie, au Kazakhstan, au Kirghizstan, en Ouzbékistan, au Turkménistan ou en Tchétchénie partagent tous des espoirs et des malheurs communs. On rencontre de jeunes révolutionnaires biélorusses et des néonazis de Vladivostok, on grimpe dans des autobus déglingués, on côtoie la guerre et la censure, on boit de la vodka infecte. Ce recueil sensible, maîtrisé et humain ballotte son lecteur à l’autre bout du monde. Et on adore l’expérience... »
               – Revue Le Libraire, numéro 72, septembre-octobre 2012. (La revue en PDF ici)

«En tant que lecteur, c'est le genre de journalisme dont on a besoin.»                  
              – Catherine Perrin, Médium Large/Radio-Canada, 4 septembre 2012. (L'entretien complet ici)

« Frédérick Lavoie est un aventurier moderne qui montre la face cachée du monde. Un récit fascinant, vivant et dérangeant. J’ai lu cela comme un roman d’aventures. L’auteur se trouve une petite place dans des taxis, les trains pour de longues excursions dans des pays abandonnés à des illuminés, faisant face à des policiers qui ne répondent à aucune loi. Une façon nouvelle d’échapper aux formatages des médias pour nous montrer des gens qui vivent, souffrent, rêvent, se débattent pour un avenir meilleur même quand tous les horizons sont cousus de barbelés. Des récits touchants, souvent émouvants et fascinants. Un style direct, alerte, parsemé de petites réflexions sur la vie, la liberté, le goût du risque qui le fait courir au-devant de tous les dangers. J’en suis sorti secoué et un peu troublé. Frédérick Lavoie m’a fait comprendre que je connais bien mal cette planète même si j’ai toujours le nez dans les journaux. » 
              – Yvon Paré, Le Progrès-Dimanche, 9 septembre 2012 (dans «Frédérick Lavoie, l'aventurier des temps modernes»)

Entrevue dans la revue Le Libraire, numéro 73, novembre-décembre 2012, à lire ici


jeudi 25 novembre 2010

Abkhazie: un «pays» en mode séduction

Article publié dans les journaux La Presse, Le Soir et La Croix en août-septembre 2010

Fin août, la Russie a annoncé avoir déployé en Abkhazie des missiles pointés vers la très pro-occidentale Géorgie. L'Abkhazie? Officiellement, il s'agit d'une région géorgienne. Or, ce territoire prétend être une nation indépendante. Moscou l'a reconnu il y a deux ans presque jour pour jour.


C'est une journée d'été habituelle au poste frontière russo-abkhaze de Psaou. Côté russe, les marchands transfrontaliers abkhazes poussent leurs vieux chariots rouillés remplis de melons vers les cinq guichets de contrôle des passeports. Quelques dizaines de touristes russes en tongs traînent leurs valises à roulettes et cherchent à dépasser les commerçants. Le ton monte. « Nous allons à la mer, nous ! », lance une Russe, irritée par la longue attente, dans la chaleur insoutenable qui étouffe toute la région depuis des semaines. Côté abkhaze, la douane est en revanche affaire de quelques secondes. Tous ceux qui viennent de Russie sont les bienvenus !

Les 100 km sinueux qui séparent la frontière de la capitale, Soukhoum, se roulent tantôt sur une route neuve, gracieuseté de la Russie, tantôt sur de l'asphalte morcelé datant d'avant la chute de l'URSS. À l'époque, l'Abkhazie et ses 213 km de front maritime sur la mer Noire étaient le paradis du tourisme soviétique. Aujourd'hui, 99% des quelque 800 000 vacanciers qu'elle accueille chaque année sont russes.

Soukhoum. Ou Soukhoumi, en géorgien, puisque hormis pour la Russie, le Venezuela, le Nicaragua et la microscopique île de Nauru, l'Abkhazie demeure légalement une région géorgienne.

Il y a deux ans encore, la capitale de quelque 50 000 habitants ne comptait qu'un seul feu de circulation. Aujourd'hui, on en dénombre quelques dizaines flambant neufs. Plusieurs édifices portent toujours les cicatrices de la sanglante guerre de sécession de 1992-1993 contre la Géorgie, qui a fait 13 000 morts. Mais de nouveaux immeubles commencent peu à peu à sortir de terre.

"Merci à la Russie!"

Avenue de la Paix, des personnes âgées attendent devant une banque le signal du gardien de sécurité pour aller encaisser les 500 roubles (17$) de pension que leur verse l'Abkhazie. "Merci à la Russie! Sans elle, nous n'aurions que cela!" lance Lioudmila, 68 ans, médecin à la retraite, qui continue à enseigner à l'université et à soigner à l'hôpital. Plus tard, elle ira dans une autre banque récolter les 2900 roubles offerts par l'État russe.

C'est que, comme plus de 90% des Abkhazes, Lioudmila a facilement obtenu la nationalité russe au début des années 2000. Si la Russie ne considérait pas à l'époque les régions séparatistes géorgiennes comme des pays, elle était déjà dans les faits leur respirateur artificiel. En reconnaissant l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, le 26 août 2008, le président russe Dmitri Medvedev a simplement officialisé les relations.

Moins de 24 heures après notre demande d'entrevue, le président abkhaze, Serguei Bagapch, nous reçoit dans son bureau présidentiel. L'Abkhazie, en mal de reconnaissance, est en mode séduction.

"Nous n'avons pas l'intention de supplier quiconque de nous reconnaître", précise toutefois le président, en poste depuis 2004. "Le plus important, c'est de construire un État de droit, démocratique, respectable, pour que la communauté internationale comprenne que nous voulons la paix et la stabilité, non la guerre, et donc qu'il faut nous reconnaître."

Le fait que la Cour internationale de justice ait validé, le 22 juillet dernier, la légalité de l'indépendance du Kosovo, reconnue par 69 États, ne changera rien pour son "pays", estime Serguei Bagapch. "Mais cela démontre encore une fois que la décision de la Russie de reconnaître l'Abkhazie était tout à fait juste."

Protégés en cas de guerre

Pour le président, la sauvegarde de l'indépendance passera par le développement économique, principalement du tourisme et de l'agriculture, l'Abkhazie étant un gros producteur d'agrumes. Mais, paradoxalement, tout dépend de l'argent russe.

Cette année, l'aide de la Russie viendra presque doubler le maigre budget abkhaze, d'environ 135 millions de dollars. En comptant les services fournis aux citoyens russes d'Abkhazie, elle le triple.

Autre paradoxe, la présence militaire russe en Abkhazie assure l'indépendance de la république, croit Serguei Bagapch. Elle dissuade le président de la Géorgie, Mikheïl Saakachvili, de chercher à reprendre par la force les territoires séparatistes, comme lors de la guerre éclair d'août 2008 en Ossétie du Sud.

Et c'est là que repose le principal acquis de ce conflit, estime le président abkhaze. Après des années d'incertitude, "les gens sentent maintenant que la paix est arrivée, qu'ils peuvent eux-mêmes décider de leur sort".

La retraitée Lioudmila confirme: "Nous savons que, s'il y a une guerre avec la Géorgie, les Russes seront là pour nous défendre."

Des Géorgiens laissés pour compte

Dans le sud-est de l'Abkhazie, peuplé en majorité de Géorgiens, on voit la situation d'un oeil différent.

La route pour se rendre à Gali est aussi délabrée et déprimante que la ville elle-même. Lors de la guerre de 1992-1993, la majorité des habitants se sont réfugiés en Géorgie, de peur des représailles des séparatistes abkhazes.

Depuis, rien n'a été reconstruit, et la ville est désormais trop grande pour sa population de quelques milliers de personnes, soit celle d'un gros village.

Ici, la plupart des habitants possèdent en secret la nationalité géorgienne en plus de l'abkhaze. Certains ont aussi un passeport russe, pour avoir droit aux services. L'enseignement en géorgien étant interdit, plusieurs parents envoient leurs enfants à l'école de l'autre côté de la "frontière".
Dans un café, des soldats russes commandent une bouteille de vodka. À leur vue, des hommes grommellent à voix basse en géorgien.

À l'entrée de Gali trône un portrait géant du président Bagapch, comme pour narguer les hommes recyclés en chauffeurs de taxi qui attendent à ses pieds d'improbables clients. Les langues mettent du temps à se délier. "En 20 ans, ils n'ont même pas réussi à refaire la route!" se plaint enfin Gouram, la cinquantaine bedonnante, après une longue apologie ironique de l'Abkhazie indépendante.

"Avant, la ville était animée, les gens se baladaient, se rappelle-t-il. Maintenant, la vie est mauvaise. En Géorgie, par contre, tout est magnifique! Surtout les routes!"

samedi 6 février 2010

Guerre des ondes russo-géorgienne

Article publié dans La Presse le 4 février 2010.

(Moscou) Militairement, la Géorgie ne fait pas le poids devant la Russie. L'ex-république soviétique pro-occidentale a donc décidé de lui déclarer la guerre... des ondes. Au début du mois de janvier, elle a lancé une chaîne en langue russe décrite comme la seule solution de rechange aux télévisions manipulées par le Kremlin dans le Caucase. Mais le réseau accuse Moscou de lui mettre des bâtons dans les roues.

Dans un décor qui laisse deviner le maigre budget de la chaîne, la présentatrice entame son bulletin en trébuchant sur les premiers mots. Les reporters sont hésitants, les images sont rares et souvent de mauvaise qualité, mais l'équipe de 1K sait où elle s'en va: à contre-courant du Kremlin.

«Nous sommes encore très jeunes», s'excuse presque d'entrée de jeu Maya Bichikashvili, vice-directrice de la télévision publique géorgienne, dont dépend la chaîne Pervy Kavkazky (la Première caucasienne ou 1K).

Doté d'un budget d'à peine 1,5 million de dollars pour sa première année, le réseau a été mis sur pied en moins de quatre mois dans les studios de la télévision publique à Tbilissi, la capitale géorgienne. Ses objectifs: donner au public russophone une autre image de la Géorgie que celle véhiculée par les télévisions étatiques russes et parler des choses qu'elles passent sous silence.

Mme Bichikashvili assure toutefois que 1K ne se veut pas un outil de contre-propagande. «Nous ne sommes pas dirigés par le gouvernement géorgien. Nos journalistes peuvent parler de ce qu'ils veulent. Ils ont une entière liberté.»

L'équipe de 1K étant en majeure partie composée de Géorgiens et d'opposants au régime russe - comme l'animatrice Alla Doudaïev, veuve du président séparatiste tchétchène Djokhar Doudaïev -, la position anti-Kremlin fait toutefois officieusement consensus.

La «voix alternative» de 1K dans l'espace télévisuel russophone ne signifie donc pas pour autant que la chaîne tend vers l'objectivité, malgré sa prétention de parler du Caucase «sans faussetés».

La plupart des événements qu'elle couvre portent sur les républiques instables du Caucase russe, en proie à une insurrection islamiste, et sur la politique russe.

Par contre, la chaîne est quasi muette sur la situation politique en Géorgie, où l'opposition au président Mikhaïl Saakachvili grandit.

Seulement sur le web

La principale difficulté de la chaîne est toutefois de trouver des auditeurs. Le 25 janvier, à peine 10 jours après le début de ses émissions, le fournisseur français Eutelsat l'a exclue de son offre satellitaire.

Dans les bulletins d'information de 1K, journalistes et invités sont unanimes: la décision est liée à la signature quelques jours plus tôt d'un lucratif contrat entre Eutelsat et une entreprise affiliée au géant gazier d'État Gazprom, proche du pouvoir russe. Eutelsat aurait donc plié devant les pressions «politiques» de son important client.

En attendant de trouver un fournisseur satellitaire, la chaîne n'est offerte que sur l'internet. Or, la plupart des foyers du Caucase du Nord, son principal public cible, ne sont pas branchés au web, ce qui limite son influence.

En août 2008, le président Saakachvili a appris à ses dépens qu'il ne pouvait battre son puissant voisin sur un champ de bataille. La tentative de l'armée géorgienne pour reprendre la région séparatiste d'Ossétie-du-Sud, prorusse, s'est soldée par une intervention militaire de la Russie et l'occupation d'une partie du territoire géorgien.

Le président Saakachvili, qui a étudié en France et aux États-Unis, a vraisemblablement compris que son champ de bataille devrait être médiatique.

dimanche 23 août 2009

Ossétie du Sud: Un an plus tard

Reportage publié (sous différentes formes) dans les journaux La Croix, La Tribune/24 heures, Le Soir et La Presse les 7 et 8 août 2009.

Tskhinvali, Ossétie du Sud

Dans la nuit du 7 au 8 août 2008, à la suite de plusieurs semaines d'escarmouches frontalières, l'armée géorgienne bombarde Tskhinvali, la capitale de la région sécessionniste de l'Ossétie du Sud appuyée par Moscou. Suit une confrontation éclair au cours de laquelle l'armée géorgienne sera littéralement écrasée par la force militaire russe. Un an plus tard, les traces de la guerre sont toujours présentes, sur le terrain comme dans les esprits. Tenue à bout de bras par la Russie, l'Ossétie du Sud veut maintenant croire à son avenir sous la protection de Moscou.
Dans une cour d'immeubles du centre de Tskhinvali, des drapeaux sud-ossètes et russes sèchent côte à côte sur une corde à linge. « Sans les Russes, il ne resterait plus rien », lance Zemfira, assise quelques mètres plus loin.

Cette femme de 35 ans est reconnaissante à la Russie d'avoir chassé l'armée géorgienne il y a un an. Les immeubles d'habitation qui entourent la cour ont pour la plupart été frappés par les bombardements géorgiens. Aujourd'hui, les façades extérieures ont été rénovées et de nouvelles fenêtres ont été installées. « Ce sont des Tchétchènes qui ont fait le travail », souligne Evelina, l'amie de Zemfira, un peu irritée.

Les Russes ont bien voulu financer la reconstruction de l'Ossétie du Sud, mais cela doit se faire à leurs conditions. Les grands chantiers n'ont commencé qu'il y a trois semaines, soit onze mois après le conflit. La plupart des travaux sont menés par des entreprises russes du Caucase du Nord, l'Ossétie du Sud, avec une population estimée entre 40 000 et 60 000 habitants, n'ayant qu'une main-d'oeuvre limitée. « Ils viennent avec leurs travailleurs, leurs spécialistes, et même leurs femmes pour leur préparer à manger ! », se plaint Evelina, qui, une fois le loyer payé, doit faire vivre une famille de trois enfants avec les 90 € qui restent du salaire de son mari militaire.

Il faut dire que, même avant la guerre de l'été dernier, la vie n'a jamais été rose en Ossétie du Sud. « Ça fait vingt ans que nous vivons comme ça. » Les habitants de ce territoire, autrefois république autonome de la Géorgie soviétique, n'ont, par exemple, jamais eu l'eau chaude.

C'est pourquoi Zourab Kabisov, directeur de la commission de reconstruction, parle surtout de « construction ». Selon lui, au-delà de son indépendance politique, la petite république doit surtout se bâtir une indépendance économique. « L'Ossétie du Sud a toujours été dépendante. Durant l'époque soviétique, nos usines étaient liées à d'autres usines ailleurs en URSS. Nous n'avons jamais eu une production de biens de première nécessité. »

Pour ce faire, cet homme d'affaires moscovite d'origine ossète, revenu à Tskhinvali il y a cinq ans, croit que la république devra miser sur les petites et moyennes entreprises du secteur agroalimentaire. Pour l'instant, l'Ossétie du Sud vit aux crochets de Moscou.

En deux ans, la Russie aura investi 10 milliards de roubles (230 millions d'euros) pour les projets de reconstruction. Elle prévoit d'en dépenser autant l'an prochain. « Nous serons toujours des frères avec la Russie, c'est indiscutable, dit Zourab Kabisov. Mais nous voudrions qu'elle nous voie comme un partenaire, comme un pays qu'elle a aidé à remettre sur pied, et non comme un poids. »

Longtemps, le seul souhait de Tskhinvali a été un rattachement à la Fédération de Russie. Lors d'un entretien avec votre serviteur, le président sud-ossète Édouard Kokoïty a toutefois laissé entendre que l'idée devait être abandonnée, Moscou n'ayant jamais montré d'intentions en ce sens.

« Oui, il y a cette volonté de notre peuple de s'unir [ls Ossètes du Nord habitent en Russie NDLR]. Mais les détails sur la forme de cette union, en prenant en compte les réalités actuelles, peuvent être multiples », a-t-il expliqué, citant l'exemple de l'Europe : « Ils ont une monnaie commune, des règlements communs, mais aucun de ces États n'a été privé de son indépendance. »
Selon Édouard Kokoïty, la Russie n'a jamais eu l'intention d'annexer l'Ossétie du Sud, comme l'en accuse Tbilissi.

Tskhinvali est toutefois bien conscient de servir de pion géopolitique à la Russie contre la Géorgie pro-occidentale, souligne la journaliste d'opposition Maria Lipy. « Nous savons très bien que la Russie a combattu pour défendre ses propres intérêts. Mais heureusement, nos intérêts coïncident avec les leurs », souligne-t-elle.

C'est pourquoi l'armée russe, si elle est invisible à Tskhinvali, protège bien les frontières de l'Ossétie du Sud, rendant peu probable une autre attaque massive en provenance de Géorgie. Russes, Ossètes et Géorgiens assurent tous vouloir éviter une nouvelle guerre, et accusent l'ennemi de se prêter à des « provocations ».

Les incidents se sont multipliés à l'approche du premier anniversaire du conflit et le spectre d'un nouveau conflit armé a du même coup resurgi. « Même ceux qui auraient les moyens de rénover leur appartement attendent, au cas où il y aurait une nouvelle guerre », dit Zemfira, rencontrée dans la cour intérieure.

Pavel, qui a combattu l'an dernier et a accompagné les troupes russes près de Gori pour « faire la peau aux Géorgiens », croit qu'une nouvelle guerre pourrait coûter cher à Tbilissi, maintenant que les Russes appuient officiellement les séparatistes. « J'espère pour eux qu'ils n'attaqueront pas encore une fois. Dans ce cas, ils perdront d'autres terres qui sont historiquement ossètes », dit Pavel, reprenant les mots du président Kokoïty, qui voudrait étendre son territoire.

Les Ossètes du Sud n'en veulent pas seulement à la Géorgie, mais aussi à la communauté internationale, accusée d'avoir un parti pris en faveur de Tbilissi. Un volontaire non armé rencontré à un poste frontière enrage : « Pourquoi l'Otan n'a pas donné un seul litre de lait à mon fils de 8 ans ? Toute l'aide humanitaire est allée en Géorgie ! », s'insurge l'homme.

Vladimir, 82 ans, habite à quelques centaines de mètres de la « frontière » géorgienne. Ce vétéran de la première guerre d'indépendance de 1991-1992 porte toujours les traces de balles géorgiennes sur son corps. Avant le conflit de l'an dernier, il allait dans les villages géorgiens voisins acheter des produits. La guerre de l'an dernier a coupé les derniers liens qui l'unissaient à la Géorgie. « Il ne sera plus jamais possible de vivre avec eux », tranche-t-il.

INTERVIEW AVEC ÉDOUARD KOKOÏTY, PRÉSIDENT DE L'OSSÉTIE DU SUD DEPUIS DÉCEMBRE 2001

Comptez-vous encore sur un rattachement à la Fédération de Russie, alors que Moscou ne semble pas montrer d’intérêt à cet égard?
La Russie a non seulement reconnu notre État, mais elle a créé des relations interétatiques normales avec l’Ossétie du Sud. Oui, il y a cette volonté de notre peuple de s’unir (ndlr: avec les Ossètes du Nord, qui habitent en Russie). Mais les détails de la forme de l’union, en prenant en compte les réalités actuelles, peuvent être multiples. Oui nous sommes prêts à nous intégrer avec la Russie, mais pas dans la Russie. La Russie n’a jamais eu l’intention d’annexer les territoires ossète et abkhaze.

Qu’attendez-vous de la communauté internationale?
Malheureusement, nous remarquons que la communauté internationale n’a pas tiré de conclusions sérieuses des événements qui sont arrivés (l’an dernier). Ils auraient pu et peuvent agir sur la Géorgie. Ils peuvent arrêter de l’armer. Le plus rapidement renonceront-ils à leur approche tendancieuse et à leur double standard, le mieux ce sera.

Pourquoi n’y a-t-il pas d’observateurs européens en Ossétie du Sud?
(Avant la guerre), les représentants de l’OSCE qui remplissaient une mission concrète n’ont pas réagi aux violations du côté géorgien. Ils n’ont pas enregistré les cas de tirs ou de meurtres de nos citoyens. Ils se sont tus sur ces faits. Et les observateurs européens font la même chose aujourd’hui.

Un nouveau conflit est-il possible?
Nous ne voulons pas de guerre. Nous sommes un peuple pacifique. Nous avons subi trois génocides de la part de la Géorgie. Nous appelons encore une fois l’administration géorgienne à réfléchir et à cesser ses actions provocatrices et revanchardes. Nous demandons depuis plus de quatre ans à la Géorgie de signer un accord de non-utilisation de la force (pour régler le conflit), mais elle refuse.

jeudi 21 août 2008

Gori: Au-delà de la propagande

Publié dans La Presse le 21 août 2008 et sur cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
Collaboration spéciale, La Presse
Gori, Géorgie

On en parlait comme d'une ville abandonnée, où les quelques Géorgiens restants mouraient pratiquement de faim. Les forces russes et sud-ossètes, disait-on, bloquaient l'aide humanitaire et commettaient des atrocités indescriptibles contre la population. Si la vie est loin d'être rose à Gori, sous occupation russe depuis plus d'une semaine, la propagande a réussi à en faire une ville martyre bien utile à la cause géorgienne dans le conflit qui l'oppose à la Russie. La Presse a pu le constater sur place.

«Nous n'avons manqué de rien.» Daredjan Tvarelidze n'a pas quitté Gori depuis les premiers bombardements russes sur la ville le 8 août dernier. C'était quelques heures à peine après que les forces géorgiennes eurent lancé une attaque sur Tskhinvali, la capitale de la région séparatiste de l'Ossétie-du-Sud, située à quelque 30 km au nord-est de Gori.

Dans le petit dépanneur où nous faisons la connaissance de Daredjan, les étalages sont plutôt bien garnis pour un temps de guerre. «Ce sont des restes», explique le tenancier, qui n'a pas reçu de livraison depuis le début des hostilités. Des bombardements jusqu'à l'occupation russe, l'établissement de la rue Samepo, au centre-ville de Gori, a tout de même été ouvert tous les jours.

Si le dépanneur peut encore répondre à la demande, c'est aussi qu'elle n'est pas trop forte. L'écrasante majorité des quelque 50 000 âmes que compte la ville natale de Joseph Staline en temps de paix a fui la ville pour la campagne ou pour la capitale Tbilissi. Daredjan et ses voisines estiment qu'à peine une quinzaine de personnes sur le millier de résidants de la rue Samepo sont restées durant les hostilités.

Daredjan est loin d'apprécier la présence des soldats russes dans sa ville. «Ils contrôlent toutes les rues. Ça agit sur la psyché des gens. Ils ont peur de ce que (les soldats) peuvent faire durant les heures de couvre-feu», raconte-t-elle, citant comme exemple les échanges de coups de feu entendus la nuit précédente, sans qu'on puisse dire d'où ils provenaient.

Avant les soldats, Daredjan et la plupart des habitants rencontrés craignaient toutefois surtout les pillards, d'origines diverses, qui rôderaient toujours dans la ville, parfois même le jour. Par contre, elle indique n'avoir été témoin d'aucune atrocité commise par les forces russes.

«Ils ne sont pas vulgaires avec nous», poursuit Bagrad Khikhalachvili, qui habite à deux pas de l'une des bases militaires géorgiennes bombardées, où les Russes ont établi leur quartier général.

«Ils ont même voulu nous donner de l'argent, mais personne ne l'a pris. Nous sommes un peuple comme ça», explique le médecin de 59 ans, qui a lui-même souvent offert des cigarettes aux soldats russes.

Depuis le début des hostilités, Bagrad ne boit «que du café et ne mange que de temps en temps. C'est pour en laisser aux plus démunis», explique-t-il.

Aide humanitaire mal organisée

Même si la base de l'alimentation se résume à du pain pour la plupart, personne ne meurt de faim à Gori, nous ont expliqué plusieurs habitants hier. Par contre, les critiques envers l'organisation de l'aide humanitaire fusent de toutes parts.

«Ils nous ont menti. Je suis ici depuis 6h ce matin. Ils disaient toujours: 'Dans une heure, dans deux heures ', mais ils ne nous ont finalement rien donné», maugrée Svetlana Markichvili, alors qu'elle quitte les mains vides les marches du centre sportif de Gori, 11 heures après son arrivée.

Pourtant, malgré les permissions parfois contradictoires des autorités russes, l'aide humanitaire arrive bel et bien à Gori depuis quelques jours. Hier matin, alors que les journalistes étaient interdits d'accès à la ville, les camions transportant des provisions offertes par des ONG internationales passaient sans problème les postes de l'armée et des forces de maintien de la paix russes entre Tbilissi et Gori.

Mais une fois sur place, la distribution est laborieuse. Artchil Tchilatchidze, 83 ans, n'a pas réussi à obtenir quoi que ce soit hier. «Certains en prennent pour cinq personnes, alors que d'autres n'ont rien, dénonce l'homme, qui se déplace difficilement. «Ils m'ont dit de revenir demain, mais j'ai répondu qu'un homme malade ne peut pas revenir tous les jours!»

«Erreurs» de cibles

Un humanitaire a reconnu hier après-midi que la situation était moins catastrophique qu'elle avait pu être décrite auparavant. «C'est détruit, mais moins que ce à quoi on s'attendait», a indiqué à La Presse Christoph Tobierwith, représentant adjoint du Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU, alors qu'il terminait une visite de la ville.

Dans le centre-ville, en suivant les indications d'une citoyenne, nous n'avons pu observer qu'un seul édifice touché par une bombe. Une bonne partie des bâtiments toutefois a eu les vitres soufflées par les déflagrations, dont le musée à la mémoire de Staline. Des trous de balles étaient perceptibles un peu partout sur les murs de la ville.

Un peu plus loin, à quelques mètres d'une réserve de chars de l'armée géorgienne attaquée par l'aviation russe, trois édifices à logements et une maison ont été fortement endommagés. Plus d'une dizaine de civils ont péri lorsque les bombes ont dépassé leur cible initiale.

Les Géorgiens du secteur rencontrés estimaient toutefois que les Russes avaient vraisemblablement toujours voulu viser des cibles militaires et qu'ils avaient parfois commis des «erreurs» en touchant les édifices adjacents.

Géorgie: désarroi sans frontières parmi les réfugiés

Publié dans La Presse le 20 août 2008 et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Tbilissi
À l’entrée de l’école numéro 11 de Tbilissi, des vêtements usagés traînent dans un bac décoré du logo de l’ONG Urgence humanitaire France. Pendant que les hommes regardent une entrevue à CNN du président Mikheïl Saakachvili, traduite en géorgien, les femmes se bousculent pour obtenir l’une des couvertures tout juste livrées par une association féminine.

Hier, les quelque 150 réfugiés entassés dans cette école du quartier défavorisé de Nadzaladevi en étaient pour la plupart à leur onzième journée de séjour forcé à Tbilissi. Il en avait fallu neuf pour qu’on leur livre des matelas et qu’hommes, femmes et enfants cessent de dormir à même le sol.

Ici, les réfugiés feignent de ne pas parler russe lorsqu’on les aborde dans cette langue. La plupart sont des Géorgiens habitant l’Ossétie-du-Sud, dont les Russes et les Ossètes ont repris le contrôle la semaine dernière, après une offensive ratée de l’armée géorgienne.

Finalement, deux hommes acceptent de discuter. «Nous vivons près l’un de l’autre, les Géorgiens et les Ossètes. Il y a des villages mixtes aussi», explique Nodar, qui craint les représailles russes et ossètes lorsqu’il retournera dans son village de Disevi, près de Tskhinvali, la capitale sud-ossète.

La discussion est interrompue quelques secondes. Un nouveau sac de vêtements vient d’arriver. Les femmes se précipitent et déchirent le sac en plastique pour mettre la main sur des vêtements à leur taille.

«Tant que les Russes seront là (en Ossétie), nous resterons ici», poursuit Aleksander, dont la maison a «probablement» été incendiée par les forces russes et ossètes, comme le reste de son village.

Malgré le conflit, les deux petits commerçants croient qu’une réconciliation est possible avec les Ossètes. «Au marché de Tskhinvali, nous marchandions ensemble», se rappelle Nodar, dont la femme est ossète. «Nous mangions, nous travaillions ensemble. Et ce sera encore comme ça quand les Russes partiront.»

«Il faut que les Russes retirent leurs armements de là», renchérit Aleksander. Selon les deux hommes, il ne fait aucun doute que la guerre a été déclenchée par les Russes et les Ossètes. L’armée géorgienne n’aurait fait que répondre à des mois de « provocations », estiment-ils. «Nous ne pensions jamais que la guerre commencerait», assure Aleksander.

Deux fois réfugiée

À l’école 195, dans le quartier Saburtalo, les réfugiés ont droit à un traitement quasi privilégié. Les citadins du coin apportent régulièrement nourriture et vêtements à leurs compatriotes venus pour la plupart de Gori, cette ville géorgienne fortement bombardée par l’aviation russe durant le conflit. Ils leur ouvrent même la porte de leur appartement le temps d’une douche.

«Je suis déjà deux fois réfugiée». Maya Mindiechvili, 38 ans, avait fui Tskhinvali en 1991, lors de la guerre d’indépendance entre l’armée géorgienne et les séparatistes sud-ossètes, pour s’installer à Gori. Le 8 août, elle quittait sous les bombes son refuge devenu maison pour l’école 195 de Tbilissi.

«Je n’ai aucune idée de ce qui est arrivé à mon édifice à logements», s’inquiète-t-elle.

Sa tante Lucia Guiounachvili, elle, sait que sa maison n’est plus qu’un tas de cendres. «On dit qu’il ne reste plus que quatre maisons dans mon village», dit la Géorgienne de 73 ans, qui habite en Ossétie-du-Sud.

Selon elle, les Russes et les Ossètes avaient préparé la guerre depuis longtemps. «Une semaine avant le conflit, ils ont fait sortir tous les femmes et enfants ossètes des villages. Ça m’a surprise et je ne savais pas pourquoi», raconte-t-elle.

La Presse ne peut toutefois confirmer cette information. D’autant plus qu’une semaine auparavant, des réfugiés sud-ossètes rencontrés à Vladikavkaz (Ossétie-du-Nord) nous avaient affirmé exactement le contraire… soit que les Géorgiens avaient évacué leurs villages d’Ossétie-du-Sud, laissant les Ossètes seuls face aux bombes. Tous assuraient également n’avoir jamais été prévenus par quiconque du déclenchement imminent des hostilités.

À Vladikavkaz et Tskhinvali, les Ossètes du Sud étaient tous convaincus que les bombardements en Ossétie-du-Sud étaient attribuables aux Géorgiens. À Tbilissi, les réfugiés géorgiens nous affirmaient l’inverse. Tout cela pratiquement dans les mêmes mots. Seuls les armées changeaient de rôle. Dans les deux cas, les civils restaient les victimes.

mardi 19 août 2008

Couverture du conflit en Ossétie-du-Sud et en Géorgie

Chers lecteurs,
comme plusieurs le savent, je suis actuellement en Géorgie, à couvrir le conflit russo-géorgien. J'étais la semaine dernière de l'autre côté de la frontière, en Ossétie-du-Nord, ainsi qu'en Ossétie-du-Sud. De mauvaises connexions internet et un manque de temps m'ont empêché de mettre sur mon blogue mes articles. Ils sont toutefois presque tous disponibles sur la section internationale du site de Cyberpresse.ca

N'hésitez pas à m'envoyer questions ou commentaires,

Frédérick

P.S.: Voici quelques liens de ce que j'ai fait jusqu'à maintenant:

mercredi 6 août 2008

Entrevue à «Sans détour» #2

Entrevue à l'émission Sans détour à la radio de Radio-Canada, diffusée le 5 août 2008. Nous parlons du tandem «Bon cop, Bad Cop» Poutine-Medvedev, plus de 100 jours après leur entrée en fonction respectivement comme premier ministre et président.

En deuxième partie, nous discutons des régions séparatistes géorgiennes d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie, où la situation est devenue explosive au cours des derniers mois. À noter que contrairement à ce qui est écrit dans le petit texte sur le site de l'émission, je n'ai jamais été en Ossétie du Sud.

À écouter ici.

mercredi 2 juillet 2008

La Géorgie accusée de «terrorisme d'État»

Article publié dans le journal La Presse le 2 juillet 2008 et sur cyberpresse.ca
Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou

Quatre attentats en deux jours, accusations de «terrorisme d'État»: la tension monte dans la république autoproclamée d'Abkhazie, point central de la lutte d'influence que se livrent la Géorgie pro-occidentale et la Russie dans le Caucase.

Dimanche, le centre-ville de Gagra a été réveillé par deux explosions qui ont blessé six femmes. Cette station balnéaire très prisée de la mer Noire se trouve à quelque kilomètres à peine de la frontière russe et des futures installations olympiques des Jeux d'hiver de Sotchi 2014.

Lundi, deux autres bombes ont explosé dans le marché central de la capitale Soukhoumi, blessant six autres civils, dont un touriste russe.

Le président abkhaze Serguei Bagapch a tôt fait d'accuser les services secrets géorgiens d'avoir commandité ces attentats, dénonçant un «terrorisme d'État».

Le gouvernement géorgien du pro-américain Mikheïl Saakachvili a catégoriquement nié les accusations, avançant que les auteurs sont plus probablement liés au crime organisé abkhaze.

En entrevue téléphonique avec La Presse, le vice-ministre des Affaires étrangères abkhaze Maxim Goundja se montre plus nuancé que son président. «Nous n'avons pas de preuves pour l'instant (contre les Géorgiens), reconnaît-il. Nous ne faisons que regarder la situation objectivement. Ceux qui ont commis ces attentats ont intérêt à ce que nous ayons moins de touristes», dit-il, soulignant que l'économie abkhaze repose essentiellement sur le tourisme et l'agriculture.

M. Goundja rappelle que des attentats similaires ont été commis à plusieurs reprises sur le territoire abkhaze depuis son indépendance de facto, après la guerre de sécession de 1992-1993 contre la Géorgie. Dans certains cas, les autorités abkhazes affirmaient tenir des preuves que les personnes arrêtées étaient des agents géorgiens.

Hier, l'Abkhazie a complètement verrouillé sa frontière avec la Géorgie, déjà très difficile d'accès. Au cours des dernières semaines, des incidents entre les forces de maintien de la paix russes qui y sont postés et les soldats géorgiens avaient déjà fait craindre des violences.

Mais les dommages à la fragile économie abkhaze sont déjà faits, déplore Maxim Goundja. «Plusieurs touristes russes ont déjà annulé leur séjour chez nous.»

Jeu géopolitique

De facto indépendante, l'Abkhazie n'est reconnue par aucun État, même pas la Russie, son seul allié économique et militaire.

L'indépendance du Kosovo en février et l'intention de la Géorgie de joindre prochainement l'OTAN, deux choses auxquelles s'oppose férocement Moscou, ont poussé la Russie à raffermir ses liens avec l'Abkhazie sécessionniste.

Dans cette lutte géopolitique, les autorités de la petite république indépendantiste ne jouent pratiquement qu'un rôle de figuration, souligne Marina Elbakidze, analyste de conflits à l'Institut du Caucase pour la paix, la démocratie et le développement. «La Géorgie croit que c'est avec la Russie qu'elle doit régler ce conflit» pour rétablir son intégrité territoriale.

Abkhazie
- Population: environ 250 000 habitants (plus de 90% ont la citoyenneté russe)
- Géographie: 8600 km2, longeant la côte est de la mer Noire.
- Capitale: Soukhoumi (47 000 hab.)

lundi 26 mai 2008

Législatives contestées en Géorgie

Publié dans le journal La Presse le 22 mai 2008.

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

Tbilissi avait des envies contre-révolutionnaires hier soir. Quelque 7000 partisans de l'opposition géorgienne ont manifesté jusqu'à tard dans la nuit pour dénoncer des législatives "truquées".

Selon les sondages à la sortie des urnes, le Mouvement national du président Mikheïl Saakachvili remporterait 63% des voix et conserverait facilement la majorité des 150 sièges du Parlement.

L'Opposition unie, qui rassemble neuf partis, pour la plupart d'anciens alliés déçus du héros de la révolution des roses de 2003, ne récolterait qu'un maigre 14%.

Mais la coalition avait des chiffres totalement différents. Elle prévoyait ainsi sa victoire dans la capitale avec 40,5% contre 32% pour le Mouvement national.

Vers 1h30, les leaders de l'opposition ont finalement appelé les manifestants à revenir ce soir et les jours suivants pour poursuivre la contestation, lorsque les résultats officiels seraient dévoilés.

"En janvier, Levan [Gatchetchiladze] avait remporté dans les faits la présidentielle [contre Saakachvili], mais il avait arrêté le peuple", dit Chota Gludjidze, un proche ami de celui qui était tête de liste de l'Opposition unie pour le scrutin d'hier. "Mais les gens en ont ras le bol."

Entre deux discours enflammés, les organisateurs diffusaient sur écran géant des vidéos montrant des batailles dans les bureaux de scrutin ou encore des membres présumés du parti au pouvoir forcer des paysans à voter pour leur formation.

Un militant de l'opposition a même été assassiné hier dans l'ouest du pays, mais les autorités ont indiqué que sa mort n'était pas liée au scrutin.

Durant la journée, La Presse a été témoin d'irrégularités dans des bureaux de vote de Tbilissi.

Au bureau 65, c'était le branle-bas de combat vers 11 h du matin. En demi-cercle, des observateurs de l'opposition accusaient à mots à peine voilés le président de la commission électorale du district de Samgori de vouloir falsifier le scrutin.

"Il y a des gens vivants qui ne sont pas sur la liste électorale et d'autres, déménagés ou morts, qui y sont!" tonnait Natela Soulaberidze, observatrice pour le Parti républicain. Le président de la commission a expliqué que ces irrégularités étaient dues à des "problèmes techniques".

Au bureau 97, Galiko Zoubadze, candidate de l'opposition, avait convoqué les médias en matinée, arguant qu'elle avait disparu de la liste électorale.

Le responsable de la commission estimait que la politicienne voulait simplement "discréditer" l'élection, puisqu'elle pouvait légalement voter dans le bureau voisin, où elle était inscrite.

Mme Zoubadze a en effet pu sans problème voter au bureau 96, quelques centaines de mètres plus loin.

Les législatives d'hier représentaient un test pour le président Saakachvili, de plus en plus contesté depuis novembre dernier, alors que des manifestations de l'opposition avaient été violemment réprimées.

mercredi 21 mai 2008

Les bleus de la révolution des roses

Article publié dans le journal La Presse le 21 mai 2008

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

TBILISSI - Les espoirs étaient aussi gigantesques que le ras-le-bol populaire. Il y a quatre ans, le jeune juriste Mikaïl Saakachvili arrivait au pouvoir en Géorgie, à la suite de la pacifique "révolution des roses". Aujourd'hui, plusieurs de ses alliés ont quitté le navire, l'accusant d'autoritarisme. Et ils menacent de descendre à nouveau dans la rue, dans la foulée des législatives d'aujourd'hui.

Eka se rendait chaque jour sur la place de la République de Tbilissi lors des manifestations monstres de novembre 2003 pour réclamer la démission du président Édouard Chevarnadze, accusé d'avoir falsifié les élections parlementaires.

En novembre dernier, elle était aussi dans les rues de la capitale. Mais cette fois, c'était pour exiger le départ de Mikaïl Saakachvili, en qui elle avait fondé tous ses espoirs de changements lors de la révolution des roses.

"Il a vendu la Géorgie", a dit dimanche dernier la dentiste de 30 ans, lors d'un rassemblement de l'Opposition unie, une coalition de neuf partis, pour la plupart d'anciens membres de l'équipe Saakachvili.

Elle accuse le président, qui a longtemps vécu à l'étranger, d'avoir donné le contrôle du pays "aux Russes et aux Américains" en privatisant plusieurs secteurs de l'économie de l'ex-république soviétique du Caucase.

"Ça m'a pris environ un an à me rendre compte que les gens étaient sortis dans les rues en vain. Il (Saakachvili) avait vraiment une bonne campagne de relations publiques", constate Eka.

Un autre Poutine?

L'ex-ministre des Affaires étrangères, Salome Zourabichvili, estime elle aussi s'être laissée berner par le héros de la révolution.

Elle compare le régime Saakachvili d'aujourd'hui à celui de Vladimir Poutine en Russie. "Sauf que nous avons une bonne image à l'étranger", dit-elle, en référence aux proches relations du président géorgien avec l'Occident, particulièrement avec son homologue américain George W. Bush.

"Tout le processus des quatre dernières années a eu lieu sans aucune transparence, dénonce-t-elle. La corruption qui a disparu des niveaux primaires - des petits policiers et bureaucrates - est de nouveau en hausse. Dans tous les monopoles d'importation, chacun contrôlé par un membre du gouvernement."

Petre Mamradze a une tout autre analyse. "La Géorgie a réalisé en quatre ans ce qui se fait habituellement en 155", soutient le candidat aux législatives du Mouvement national, le parti de Saakachvili.

Il rappelle ainsi qu'en 2003, son leader a hérité d'un "État en défaillance. Tout le monde savait comment coûtait une décision de la cour".

M. Mamradze ne s'étonne toutefois pas que les déçus soient nombreux. "Les réformes ont été très dures. Ceux qui ont perdu leur statut ne sont évidemment pas contents." Il cite par exemple les quelque 20 000 policiers "corrompus" renvoyés du jour au lendemain peu après la révolution.

Il réfute les accusations d'autoritarisme et assure que le pays n'a pas été vendu. "Tout appartient encore au peuple, mais l'administration [de certains secteurs] vient d'Occident", nuance-t-il.

Dans la rue

Malgré les déçus, le Mouvement national, déjà majoritaire au Parlement, est donné gagnant des législatives avec 44% des voix, contre 12% pour l'opposition unie.

Les groupes d'observateurs des élections accusent toutefois le parti au pouvoir d'utiliser les ressources de l'État pour faire campagne. L'opposition soutient que certains de ses candidats et électeurs ont été intimidés, mais sans pouvoir fournir de preuves tangibles dans la plupart des cas.

L'opposition a promis de contester le résultat des élections, comme elle l'a fait lors du scrutin présidentiel de janvier dernier, remporté par Mikhaïl Saakachvili avec 52,5% des votes.

"Nous avons tout misé sur un changement par les élections, parce que nous pensions que la Géorgie ne pouvait se permettre encore un changement par la rue, dit Salome Zourabichvili. Manifestement, je ne suis pas sûre qu'on va y arriver."

Elle assure toutefois que ce soir, "si quelqu'un sort dans les rues, ce ne sera pas l'opposition. Ce sera la population".

Fiche technique:
GÉORGIE

Géographie : Bordé à l'ouest par la mer Noire, le pays s'étend sur 69 700 km2.

Population: Environ 4,7 millions d'habitants, rurale à 47,7%. Minorités arménienne, russe, azérie, grecque, ossète et abkhaze.

Capitale: Tbilissi, 1,2 million d'habitants.

Religion: L'Église chrétienne orthodoxe, très fortement majoritaire (84%), est religion d'État. Le pays compte aussi 10% de musulmans. Minorité catholique de quelque 50 000 membres.

Histoire: Royaume chrétien annexé par la Russie en 1801. Après avoir proclamé son indépendance en 1918, la Géorgie est occupée en 1921 par l'Armée rouge puis rejoint l'URSS. Depuis l'indépendance de 1991, deux régions autonomes, l'Ossétie-du-Sud et l'Abkhazie, ont fait sécession et sont de facto des États indépendants.

Situation politique: République. Le gouvernement est soumis directement au président.

Croissance: 12% en 2007.

Chômage: Plus de 20% en 2007. Selon certains experts, le taux réel frôle les 50%.
(D'après AFP)