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jeudi 6 septembre 2012

Allers simples: aventures journalistiques en Post-Soviétie

Mon récit Allers simples: aventures journalistiques en Post-Soviétie (éditions La Peuplade) est en librairie partout au Québec et au Canada depuis le 28 août 2012. Vous pouvez également le commander en ligne sur AmazonRue des libraires, Renaud-Bray, Archambault, et bien d'autres.

En EuropeAllers simples est sur les tablettes de la Librairie du Québec à Paris depuis le début octobre. Il est aussi disponible sur commande dans les librairies de France, Belgique et Suisse, ou sur Amazon.

Allers simples est également en version électronique (EPub ou PDF) depuis la fin novembre sur différents sites, dont Rue des libraires . Pour la liste complète voir le blogue de La Peuplade.

Il est également possible de lire les vingt premières pages d'Allers simples en PDF sur le site de Renaud-Bray.



Quatrième de couverture

À coups d’allers simples, le journaliste québécois Frédérick Lavoie parcourt le monde et le questionne. Le reporter – voyageur curieux et insatiable – nous emmène sur les routes de la « Post-Soviétie », ensemble géopolitique balloté entre Europe et Asie, uni par un passé commun et un avenir incertain. Entre les espoirs révolutionnaires de jeunes Biélorusses dans une prison de Minsk, le discours haineux de néo-nazis à Vladivostok, les malheurs d’une pauvre babouchka ouzbèke dans la dictature turkmène et les rêves de grandeur d’une chef de village tchétchène, il nous livre quelques moments de la vie des ex-Soviétiques qu’il a côtoyés lors de ses reportages aux quatre coins de l’empire déchu. Allers simples dévoile des réalités d’habitude inaccessibles.


Né en 1983 à Chicoutimi, Frédérick Lavoie est journaliste indépendant, basé à Moscou depuis 2008. Il collabore régulièrement avec La Presse, Radio-Canada et des médias français, belges et suisses Allers simples est son premier livre.

Les lancements

Critiques

«Avec sobriété, assumant sans jamais fléchir le rôle du grand témoin plus que celui du touriste, Lavoie revisite dans Allers simples ses carnets de notes et ses anciens reportages pour nous donner à voir et à comprendre. Un récit parfois minutieux de certains événements qui ont marqué cette région du monde depuis quatre ou cinq ans (interventions militaires, conflits ethniques), rythmé de rencontres et de tentatives de comprendre et d’expliquer aux profanes ce qui se cache derrière les apparences. " La Russie,écrit-il, est une tragédie millénaire qui s’entretient elle-même par son orgueil mal placé, son intransigeance et les passions qui en découlent. " Mais qui dit orgueil, passion et jusqu’au-boutisme dit aussi parfois surprise, générosité, exubérance et personnages hauts en couleur. C’est l’autre côté d’une médaille que le voyage hors des sentiers battus permet d’apercevoir.»
                 – Christian Desmeules, Le Devoir, 8 septembre 2012 (Dans «Montages russes»)

« C’est une histoire qui est racontée ici, la petite histoire d’un gars de Chicoutimi parti se frotter à la grande, à hauteur d’homme. De son arrestation en Biélorussie, pour avoir pris part à une manifestation contestant la réélection sans doute truquée d’Aleksander Loukachenko, en 2006 – il passera 15 jours dans les geôles de l’Akrestina – à ses reportages sur le Kazakhstan, le Turkménistan et autres pays en «…stan», tout passe par le regard d’un témoin sans préjugés, qui regarde les gens dans les yeux et a compris que le meilleur passeport pour une certaine vérité humaine est la discussion, le repas partagé, la soirée amicale entouré de «spoutniki», ou compagnons de route.»             
               – Tristan Malavoy-Racine, Voir, 20 septembre 2012 (Dans «Tintin chez les Post-Soviets»)

«C'est cet intérêt pour les gens derrière l'actualité qui fait la force du livre. À cheval entre le carnet de voyage et le grand reportage, Frédérick Lavoie distille dans ses différents récits une dose de subjectivité impossible dans un article. Il y présente des éléments de vie quotidienne et raconte les nombreuses files d'attente (imposées par la bureaucratie, par la nonchalance des systèmes de transports, etc.), et les improbables rencontres qui ne peuvent se produire qu'en bourlinguant sac à dos à l'épaule et dans des taxis collectifs. Allers simples donnera le goût de la bougeotte à ses lecteurs ainsi que l'impression de mieux comprendre ces sociétés complexes et lointaines.»
              – Daniel Dubrûle, La Presse, 14 septembre 2012 (Dans «Voyages post-soviétiques»)


« Le jeune journaliste indépendant d’origine saguenéenne Frédérick Lavoie parcourt la planète, une plume à la main. Son regard affûté transparaît dans ce captivant périple parmi les anciennes républiques de l’URSS. Vingt ans après le morcellement de l’empire, les ex-Soviétiques rencontrés en Abkhazie, au Kazakhstan, au Kirghizstan, en Ouzbékistan, au Turkménistan ou en Tchétchénie partagent tous des espoirs et des malheurs communs. On rencontre de jeunes révolutionnaires biélorusses et des néonazis de Vladivostok, on grimpe dans des autobus déglingués, on côtoie la guerre et la censure, on boit de la vodka infecte. Ce recueil sensible, maîtrisé et humain ballotte son lecteur à l’autre bout du monde. Et on adore l’expérience... »
               – Revue Le Libraire, numéro 72, septembre-octobre 2012. (La revue en PDF ici)

«En tant que lecteur, c'est le genre de journalisme dont on a besoin.»                  
              – Catherine Perrin, Médium Large/Radio-Canada, 4 septembre 2012. (L'entretien complet ici)

« Frédérick Lavoie est un aventurier moderne qui montre la face cachée du monde. Un récit fascinant, vivant et dérangeant. J’ai lu cela comme un roman d’aventures. L’auteur se trouve une petite place dans des taxis, les trains pour de longues excursions dans des pays abandonnés à des illuminés, faisant face à des policiers qui ne répondent à aucune loi. Une façon nouvelle d’échapper aux formatages des médias pour nous montrer des gens qui vivent, souffrent, rêvent, se débattent pour un avenir meilleur même quand tous les horizons sont cousus de barbelés. Des récits touchants, souvent émouvants et fascinants. Un style direct, alerte, parsemé de petites réflexions sur la vie, la liberté, le goût du risque qui le fait courir au-devant de tous les dangers. J’en suis sorti secoué et un peu troublé. Frédérick Lavoie m’a fait comprendre que je connais bien mal cette planète même si j’ai toujours le nez dans les journaux. » 
              – Yvon Paré, Le Progrès-Dimanche, 9 septembre 2012 (dans «Frédérick Lavoie, l'aventurier des temps modernes»)

Entrevue dans la revue Le Libraire, numéro 73, novembre-décembre 2012, à lire ici


jeudi 25 novembre 2010

Un dromadaire sur l'épaule à Oulan-Bator

Série diffusée à l'émission un Dromadaire sur l'épaule (Radio suisse romande) du 6 au 10 septembre 2010.

Oulan-Bator: vie urbaine en terre nomade

Le journaliste Frédérick Lavoie nous fait découvrir la vie des habitants de la capitale mongole Oulan-Bator, entre traditions nomades et réalités sédentaires.

Yourte perdue dans les paysages lunaires infinis, nomades à cheval rassemblant leurs bêtes disséminées dans la steppe. Le romantisme de la vie mongole fait rêver.

Mais depuis la chute du communisme en 1990, la réalité est loin d'être aussi rose pour les descendants de Gengis Khan. Ne pouvant plus compter sur l'aide de l'État après une série d'hivers rigoureux, des centaines de milliers de nomades quittent la steppe pour planter leur yourte dans les faubourgs pollués et insalubres de la capitale.

Résultat: en 20 ans, la population d'Oulan-Bator est passée de 540 000 habitants à entre 1,1 et 1,6 million selon les estimations. Ironiquement, la moitié des trois millions de Mongols s'entassent donc aujourd'hui dans la capitale de l'État le moins densément peuplé du globe.
À flanc de collines, autour d'un centre-ville à l'architecture socialiste, les quartiers de yourtes en constante expansion ceinturent la capitale. Dans ces agglomérations poussiéreuses, des jeunes professionnels rêvent d'un appartement, d'études à l'étranger ou d'un boulot dans l'industrie minière mongole en plein développement. D'autres voient plutôt la ville comme un passage obligé, espérant amasser rapidement assez d'argent pour s'acheter un troupeau et retourner à une vie nomade.

Si les traditions mongoles sont tenaces malgré l'urbanisation galopante, cette société asiatique isolée demeure étonnamment libérale. Sans tabou, les jeunes rockers aux cheveux longs échauffent leur public avec leur musique lourde d'inspiration occidentale. Dans la foule, des skinheads mongols font le salut hitlérien, rappelant que si la Mongolie est ouverte, les étrangers n'y sont pas toujours les bienvenus, surtout s'ils viennent de la menaçante Chine voisine.
Après deux décennies post-communistes relativement tranquilles, la démocratie mongole se cherche toujours. Sur la place Suukhbaatar, devant le parlement et une énorme statue du conquérant Gengis Khan, des citoyens en colère bravent le froid pour rappeler au gouvernement ses promesses non tenues.
1/5: Vie de yourte (écouter ou télécharger l'émission)
Habit et coiffure bien soignés, valise à la main, des milliers de professionnels franchissent au petit matin la porte de leur yourte dans les faubourgs insalubres de la capitale. Direction: centre-ville d'Oulan-Bator.

Torbat, jeune travailleur social, rêve d'un appartement en ville et d'études à l'étranger. En attendant, il habite avec sa femme Ankhtsetseg et son bébé dans une yourte toute équipée: frigo, télé, micro-onde, poêle et... aquarium.

Originaire de la campagne, Torbat adore la vie urbaine, plus facile et plus diversifiée que celle que connaît son frère éleveur nomade. Il déteste toutefois les quartier de yourtes, où l'air vicié par les fumées de charbon et de bois de chauffage est irrespirable dès l'arrivée des grands froids. Il compte mettre toute son énergie à bâtir une vie meilleure pour ses enfants, quitte à sacrifier la sienne.

L'invitée: Gaëlle Lacaze
Ethnologue, spécialiste de la Mongolie. Maître de conférences en ethnologie à l’Université de Strasbourg. Auteur en 2006, du guide Mongolie : Pays d'ombres et de lumières aux éditions Olizane.

Gaëlle Lacaze nous parle des quartiers de yourtes qui ceinturent la capitale Oulan Bator, où s'entassent des centaines de milliers d'anciens éleveurs nomades. Elle nous raconte les conditions de vie extrêmement précaires, la destructuration sociale et l'absence total de perspectives dans ces banlieues de yourtes.
2/5: Fragile démocratie (écouter ou télécharger l'émission)
Dans le froid intense du mois d'avril 2010, plus de cinq mille Mongols descendent sur la Place Suukhbaatar, place centrale d'Oulan-Bator, pour réclamer la démission du gouvernement.

À leur tête, Ouyanga, 34 ans, femme menue et hypercharismatique. Entourée d'hommes imposants, la leader du mouvement civil dénonce la corruption d'un gouvernement qui a perdu la confiance populaire selon elle en ne remplissant pas ses promesses électorales.

Blotti dans une tente installée sur la place, l'ancienne journaliste déclenche avec huit compagnons une grève de la faim. Affaiblie, elle parle de ses ambitions pour une Mongolie à la démocratie toujours chancelante, 20 ans après la chute du communisme.

Quatorze jours plus tard, les autorités viendront interner de force les grévistes à l'hôpital.

Invité: Jacques Legrand
Jacques Legrand, professeur de langue et littérature mongoles, est aujourd’hui président de l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Il est l'auteur de nombreux livres sur l’histoire, la culture et la langue mongole, dont un dictionnaire français-mongol (Monsudar, Ulaanbaatar, 2007).

Jacques Legrand nous parle de l’évolution de ce pays qu'il parcourt depuis 1967. Il nous raconte les bouleversements liés à la chute du communisme, à l’arrivée de l’économie de marché, au déclin du nomadisme et à la découverte d’immenses richesses dans le sous-sol mongol. L'occasion d'écouter les sonorités très particulières de la langue mongole.

3/5: En mémoire de Gengis Khan (écouter ou télécharger l'émission)

Croix gammée dans le cou, Gansouren assure être ni fasciste, ni nazi. Il est nationaliste. Comme l'était en son temps son héros, Gengis Khan, le plus grand conquérant mongol.

Dans une salle de gym, où il enseigne le taekwondo, le leader de Khoukh Mongol (Bleu mongol) parle des attaques de son organisation nationaliste contre des employeurs chinois "irrespectueux" et de sa grande vision d'unité pour le peuple mongol. Sa femme Otguirid, entraîneuse d'haltérophilie, explique l'importance du sport pour démontrer la force de sa nation.

Invitée: Françoise Aubin
Françoise Aubin est directeur de recherche émérite au CNRS et au Centre de recherche sur l’Extrême-Orient de Paris-Sorbonne.

Elle nous explique pourquoi Gengis Khan est un héros national en Mongolie alors que l’Occident le présente toujours sous la forme d’un barbare sanguinaire. Elle nous raconte qui était Gengis Khan et comment il a lui-même construit sa légende.

4/5: Heavy mongol (écouter ou télécharger l'émission)

C'est soir de fête pour le groupe culte Nisvanis. Pionniers du rock mongol, ils célèbrent leur14e anniversaire sur scène. D'autres formations plus jeunes viennent leur rendre hommage.

Amgalan, le chanteur de Nisvanis, est tout sourire. Il se rappelle des débuts, alors qu'il était difficile de trouver des instruments à Oulan-Bator et que sa musique inspirée de Nirvana faisait fuir les foules.

Sunny, leader de la formation The Lemons, a eu de la difficulté à faire accepter à ses parents son choix de devenir musicien rock, une occupation pas très payante dans la peu populeuse Mongolie. Mais aujourd'hui, avec ses airs de star, il se produit régulièrement en Chine et au Japon.

Ougui est le grand manitou de la scène rock mongole. C'est lui qui organise tous les spectacles. Si la vie de rock star ne conduit pas à la fortune en Mongolie, il se réjouit au moins que la société soit assez libérale pour ne pas le juger pour ses cheveux longs et ses fringues gothique.

Invité: Grégory Delaplace
Grégory Delaplace, anthropologue, mène une recherche post-doctorale à l’Université de Cambridge (Mongolia and Inner Asia Study Unit) en Angleterre, sur les morts et les "choses invisibles" en Mongolie contemporaine. Depuis 1999, ses enquêtes de terrain à la capitale et dans le Nord-ouest du pays, auprès d’une population de pasteurs nomades, l’ont conduit à s’intéresser à des sujets aussi divers que la nouvelle pratique urbaine du feng shui, l’historiographie de la collectivisation et le rap mongol.

Grégory Delaplace est l’auteur de "L'invention des morts. Sépultures, fantômes et photographie en Mongolie contemporaine", Collection Nord-Asie, supplément aux Études Mongoles & Sibériennes, Centrasiatiques & Tibétaines, Paris, 2009.

Grégory Delaplace nous parle de la culture rock en Mongolie, un de seuls milieux à résister au nationalisme qui a suivi la fin du communisme et la reconstruction d’une identité "purement" mongole. Il nous présentera des groupes ultra célèbres comme Mohanik ou Tatar, leur vision de la société mongole, leurs revendications dans un pays en profonde mutation.

5/5: Nomades dans l'âme (écouter ou télécharger l'émission)
Chaque année, des milliers de nomades quittent la vie d'éleveurs pour s'installer dans les faubourgs pollués et insalubres de la capitale. Plus par nécessité que par choix.

Dans l'un des quartiers de yourtes encore sans électricité, Batchtolong nivelle son terrain nouvellement acquis, sur lequel il habitera avec sa mère Ningoui. Pour ce poseur de climatiseur de 26 ans, la ville n'est qu'un passage obligé. Son rêve: s'acheter un troupeau et retourner vivre dans la steppe comme ses ancêtres.

À 450 km de là, dans la province de Boulgan, Tomurbaatar et Otgon ne quitteraient pour rien au monde leur rude vie nomade. Même s'ils ont perdu la moitié de leur troupeau durant le rigoureux hiver 2010, la télévision leur a appris que la vie ne serait guère mieux dans la capitale, où règne le chômage, la pollution et la maladie. Dans leur yourte perdue, au moins, ils sont les "seuls à respirer l'air ambiant" à des kilomètres à la ronde, plaide Otgon.

L'invitée: Tsogzolmaa Sambuu
Tsogzolmaa Sambuu organise des voyages touristiques en Mongolie qui travaille notamment avec l’agence suisse Espace Est-Ouest. Elle nous donne les dernières nouvelles de la capitale Oulan Bator.

Mongolie: Le nomadisme hors des steppes

Article publié dans la section Vacances/Voyage de La Presse le 30 septembre 2010

Oulan-Bator, Mongolie - L'air pur, la yourte plantée au milieu de nulle part, l'éleveur à cheval dirigeant son troupeau dans la steppe sans fin: ne cherchez pas le romantisme de la vie nomade mongole à Oulan-Bator, il ne s'y trouve pas. En revanche, le voyageur qui a le courage (ou l'obligation) de s'attarder dans la capitale polluée ne regrettera pas son plongeon dans les profondeurs de la fascinante culture mongole, entre bouddhisme, nomadisme, et... heavy metal.

Avant d'entrer dans une yourte, l'habitation ronde traditionnelle des nomades, on ne frappe pas. En campagne, comme en ville. La pratique peut être déroutante pour l'étranger, habitué au respect de la vie privée. Mais dans les faubourgs poussiéreux d'Oulan-Bator, où à perte de vue s'étendent à flanc de colline les milliers de yourtes des exilés ruraux, il n'y a rien de plus normal que d'entrer chez un inconnu sans s'annoncer pour y boire un thé au lait salé.

Ne vous attendez pas aux grandes effusions de politesse et de chaleur humaine qu'on retrouve dans d'autres pays à l'hospitalité débordante. Habitués à l'autosuffisance et à l'indépendance de la vie nomade, les Mongols vous accueillent dans leur humble demeure en vous présentant un tabouret, des friandises et du thé... avant de retourner vaquer à leurs occupations, jusqu'à ce que vous entamiez la discussion, malheureusement limitée par la barrière langagière.

Détrompez-vous. Vous êtes le bienvenu, vous ne dérangez pas. Sentez-vous comme chez vous. Vraiment. Non pas comme un invité, mais comme un membre de la famille, en aidant un peu, comme les autres.

Et puis l'heure du départ arrive. Pas de déchirante séparation. Vous repartez comme vous êtes arrivé, après les brèves salutations d'usage. Sans fausse promesse de retour.
En ressortant de la yourte, le choc est brutal. Vous n'êtes pas au milieu de la campagne, comme vous auriez pu le croire à voir la vache qui broute les rares herbes sur la terre aride. Vous êtes en pleine ville.

Pour conserver l'intimité offerte par la steppe infinie, les nomades sédentarisés ont, paradoxalement, tous clôturé leur terrain. Chacun habite dans son petit monde, limitant la vie de quartier aux échanges commerciaux. Étonnant, dans une société dominée par la pauvreté, que la solidarité de voisinage arrive si difficilement à se trouver une niche.

Capitalisme mongol


Retour au centre-ville, place Suükhbaatar, la place principale. Les yourtes ont cédé la place aux imposants édifices grisâtres. Le grand édifice vitré en face de vous semble sorti tout droit de Dubaï. En fait, il est surtout le symbole des petits échecs du capitalisme mongol. Presque terminé, il reste inoccupé et devra être démoli, en raison d'un problème de fondations.

Durant des siècles, les nomades ont vécu sans capitale fixe. Jusqu'à ce que les communistes, au pouvoir pendant plus de six décennies, lancent une première vraie vague d'urbanisation, sous l'influence du grand frère soviétique. En ne prenant pour critère que la beauté du paysage urbain, difficile de dire qu'ils ont réussi...

L'arrivée du capitalisme en 1990 aura vu l'éclosion de plusieurs petits commerces, et même de cafés et restaurants tenus par des Occidentaux, de passage en Mongolie avant d'y prendre femme, donc pays.

Les commerces mongols se spécialisent plutôt dans les produits du cachemire, le poil hivernal des chèvres qui fait la réputation internationale du pays dans l'industrie de la mode.
En vendant le fruit du travail des nomades, ils essaient de faire oublier la pollution de l'avenue de la Paix, artère principale de la ville, où plusieurs citadins se protègent de l'air vicié sous des masques chirurgicaux. Le voyageur, lui, devrait surtout se protéger des voleurs à la tire, dont l'appareil photo de l'auteur de ces lignes a failli être victime, en plein coeur de la ville en après-midi...

Passage obligé
Pour la plupart des visiteurs, Oulan-Bator est un passage obligé. Certains y arrivent après un long séjour dans le train transmongolien en partance de Moscou, via la Sibérie. C'est aussi le point de transit pour partir à la découverte de la steppe et de la vie nomade à cheval.
Les touristes convergent également à Oulan-Bator en juillet pour la grande fête nationale de Naadam, durant laquelle les Mongols se mesurent au tir à l'arc, à la course à chevaux et dans des compétitions de lutte mongole, toujours revêtus des costumes traditionnels.

Oulan-Bator est aussi un point de pèlerinage pour certains. Le monastère de Gandan, non loin du centre-ville, devient la porte d'entrée vers l'héritage bouddhiste mongol, en pleine résurgence. Il est l'un des seuls à avoir survécu à la répression de la religion sous le régime communiste.

Sous ses allures de capitale bancale d'un pays en développement, la mentalité libérale d'Oulan-Bator surprend et charme. Les traditions mongoles sont certes importantes, mais elles ne briment pas les aspirations à la modernité de la jeunesse. Lors de notre séjour, nous avons même pu assister à un spectacle de musique heavy metal donné par plusieurs groupes de la scène émergente mongole. C'est pour ce genre de moments de découverte qu'Oulan-Bator, malgré sa laideur et sa saleté de façade, mérite d'être découverte.

Abkhazie: un «pays» en mode séduction

Article publié dans les journaux La Presse, Le Soir et La Croix en août-septembre 2010

Fin août, la Russie a annoncé avoir déployé en Abkhazie des missiles pointés vers la très pro-occidentale Géorgie. L'Abkhazie? Officiellement, il s'agit d'une région géorgienne. Or, ce territoire prétend être une nation indépendante. Moscou l'a reconnu il y a deux ans presque jour pour jour.


C'est une journée d'été habituelle au poste frontière russo-abkhaze de Psaou. Côté russe, les marchands transfrontaliers abkhazes poussent leurs vieux chariots rouillés remplis de melons vers les cinq guichets de contrôle des passeports. Quelques dizaines de touristes russes en tongs traînent leurs valises à roulettes et cherchent à dépasser les commerçants. Le ton monte. « Nous allons à la mer, nous ! », lance une Russe, irritée par la longue attente, dans la chaleur insoutenable qui étouffe toute la région depuis des semaines. Côté abkhaze, la douane est en revanche affaire de quelques secondes. Tous ceux qui viennent de Russie sont les bienvenus !

Les 100 km sinueux qui séparent la frontière de la capitale, Soukhoum, se roulent tantôt sur une route neuve, gracieuseté de la Russie, tantôt sur de l'asphalte morcelé datant d'avant la chute de l'URSS. À l'époque, l'Abkhazie et ses 213 km de front maritime sur la mer Noire étaient le paradis du tourisme soviétique. Aujourd'hui, 99% des quelque 800 000 vacanciers qu'elle accueille chaque année sont russes.

Soukhoum. Ou Soukhoumi, en géorgien, puisque hormis pour la Russie, le Venezuela, le Nicaragua et la microscopique île de Nauru, l'Abkhazie demeure légalement une région géorgienne.

Il y a deux ans encore, la capitale de quelque 50 000 habitants ne comptait qu'un seul feu de circulation. Aujourd'hui, on en dénombre quelques dizaines flambant neufs. Plusieurs édifices portent toujours les cicatrices de la sanglante guerre de sécession de 1992-1993 contre la Géorgie, qui a fait 13 000 morts. Mais de nouveaux immeubles commencent peu à peu à sortir de terre.

"Merci à la Russie!"

Avenue de la Paix, des personnes âgées attendent devant une banque le signal du gardien de sécurité pour aller encaisser les 500 roubles (17$) de pension que leur verse l'Abkhazie. "Merci à la Russie! Sans elle, nous n'aurions que cela!" lance Lioudmila, 68 ans, médecin à la retraite, qui continue à enseigner à l'université et à soigner à l'hôpital. Plus tard, elle ira dans une autre banque récolter les 2900 roubles offerts par l'État russe.

C'est que, comme plus de 90% des Abkhazes, Lioudmila a facilement obtenu la nationalité russe au début des années 2000. Si la Russie ne considérait pas à l'époque les régions séparatistes géorgiennes comme des pays, elle était déjà dans les faits leur respirateur artificiel. En reconnaissant l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, le 26 août 2008, le président russe Dmitri Medvedev a simplement officialisé les relations.

Moins de 24 heures après notre demande d'entrevue, le président abkhaze, Serguei Bagapch, nous reçoit dans son bureau présidentiel. L'Abkhazie, en mal de reconnaissance, est en mode séduction.

"Nous n'avons pas l'intention de supplier quiconque de nous reconnaître", précise toutefois le président, en poste depuis 2004. "Le plus important, c'est de construire un État de droit, démocratique, respectable, pour que la communauté internationale comprenne que nous voulons la paix et la stabilité, non la guerre, et donc qu'il faut nous reconnaître."

Le fait que la Cour internationale de justice ait validé, le 22 juillet dernier, la légalité de l'indépendance du Kosovo, reconnue par 69 États, ne changera rien pour son "pays", estime Serguei Bagapch. "Mais cela démontre encore une fois que la décision de la Russie de reconnaître l'Abkhazie était tout à fait juste."

Protégés en cas de guerre

Pour le président, la sauvegarde de l'indépendance passera par le développement économique, principalement du tourisme et de l'agriculture, l'Abkhazie étant un gros producteur d'agrumes. Mais, paradoxalement, tout dépend de l'argent russe.

Cette année, l'aide de la Russie viendra presque doubler le maigre budget abkhaze, d'environ 135 millions de dollars. En comptant les services fournis aux citoyens russes d'Abkhazie, elle le triple.

Autre paradoxe, la présence militaire russe en Abkhazie assure l'indépendance de la république, croit Serguei Bagapch. Elle dissuade le président de la Géorgie, Mikheïl Saakachvili, de chercher à reprendre par la force les territoires séparatistes, comme lors de la guerre éclair d'août 2008 en Ossétie du Sud.

Et c'est là que repose le principal acquis de ce conflit, estime le président abkhaze. Après des années d'incertitude, "les gens sentent maintenant que la paix est arrivée, qu'ils peuvent eux-mêmes décider de leur sort".

La retraitée Lioudmila confirme: "Nous savons que, s'il y a une guerre avec la Géorgie, les Russes seront là pour nous défendre."

Des Géorgiens laissés pour compte

Dans le sud-est de l'Abkhazie, peuplé en majorité de Géorgiens, on voit la situation d'un oeil différent.

La route pour se rendre à Gali est aussi délabrée et déprimante que la ville elle-même. Lors de la guerre de 1992-1993, la majorité des habitants se sont réfugiés en Géorgie, de peur des représailles des séparatistes abkhazes.

Depuis, rien n'a été reconstruit, et la ville est désormais trop grande pour sa population de quelques milliers de personnes, soit celle d'un gros village.

Ici, la plupart des habitants possèdent en secret la nationalité géorgienne en plus de l'abkhaze. Certains ont aussi un passeport russe, pour avoir droit aux services. L'enseignement en géorgien étant interdit, plusieurs parents envoient leurs enfants à l'école de l'autre côté de la "frontière".
Dans un café, des soldats russes commandent une bouteille de vodka. À leur vue, des hommes grommellent à voix basse en géorgien.

À l'entrée de Gali trône un portrait géant du président Bagapch, comme pour narguer les hommes recyclés en chauffeurs de taxi qui attendent à ses pieds d'improbables clients. Les langues mettent du temps à se délier. "En 20 ans, ils n'ont même pas réussi à refaire la route!" se plaint enfin Gouram, la cinquantaine bedonnante, après une longue apologie ironique de l'Abkhazie indépendante.

"Avant, la ville était animée, les gens se baladaient, se rappelle-t-il. Maintenant, la vie est mauvaise. En Géorgie, par contre, tout est magnifique! Surtout les routes!"

mardi 3 août 2010

Russie: Mettre les points sur les Ë

Article publié dans les journaux La Croix et La Presse les 29 et 31 juillet.

Перевод на русский на Иносми.ру: Россияне не торопятся ставить точки над "ё"

Moscou, Russie - Mikhaïl Gorbatchev n'a jamais dirigé l'URSS et Alex Kovalev n'a jamais joué pour le Canadien de Montréal. Il s'agissait plutôt de... Gorbatchëv et Kovalëv (prononcés "Gorbatchyov" et "Kovalyov"). Depuis 15 ans, un retraité se bat pour remettre les points sur les "e", jusqu'ici facultatifs dans les textes russes. Une croisade singulière qui pourrait sauver des milliers de personnes d'un cauchemar administratif, raconte notre collaborateur.


Dans l'appartement soviétique de Viktor Tchoumakov, la lettre ë ("yo") est érigée en idole. Sur les murs, sur les draps, dans la bibliothèque. Même les hamsters, Ëchka et Ërik, rendent honneur à la septième lettre de l'alphabet cyrillique.

"C'est une question politique très délicate", lance d'un air grave Viktor Tchoumakov, 77 ans, auteur, historien et "ëficateur en chef" autoproclamé de Russie. "Je suis patriote, et la sauvegarde de la langue doit être l'une des principales priorités étatiques, tout juste après l'intégrité territoriale et la souveraineté."

En 1995, ingénieur électrique fraîchement retraité, M. Tchoumakov rend le manuscrit de son premier livre sur les grands dirigeants russes de l'histoire. Il est alors choqué par la proposition de son éditeur d'éliminer tous les ë de la version finale. C'est que, selon les règles officielles de l'orthographe, le tréma sur le e est facultatif, même si la septième lettre de l'alphabet et sa prononciation sont bien distinctes de la sixième, e, ("yé"), plus répandue.

"J'ai alors compris qu'il fallait que je m'occupe de cela." Pour M. Tchoumakov, il s'agit avant tout d'une question de respect du russe, une langue qui s'écrit comme elle se prononce. Le but est également d'éviter les confusions, même si les locuteurs russes savent reconnaître le ë sans tréma, sauf dans de rares occasions.

Quatre livres sur le ë et des dizaines de lettres aux rédactions et maisons d'édition plus tard, Viktor Tchoumakov accumule les victoires. Plusieurs journaux se sont remis à imprimer la lettre empruntée au français en 1783. La commission parlementaire sur la langue russe, dont il fait partie, a publié un décret il y a trois ans qui rend obligatoire l'utilisation du ë dans les passeports.

Les deux derniers ministres de la Culture le soutiennent, et le président s'est mis à écrire "ë" dans ses discours officiels et sur son site web. À Oulianovsk, ville de naissance de Lénine, un monument en l'honneur du ë a même été érigé en 2005!

Mais certains résistent toujours. C'est le cas du journal officiel Rossiïskaïa Gazeta. "Quand ils publient les lois, ils enlèvent automatiquement les ë à l'aide d'un programme!" enrage M. Tchoumakov. Il a pensé poursuivre la publication en justice, mais les frais que cela aurait entraînés l'ont fait reculer.

Prouver son existence

Les anti-ë le sont surtout par souci d'esthétisme et par paresse, explique Marina Korolëva, animatrice de l'émission linguistique Parlons russe à la radio Écho de Moscou. "Sur les claviers russes des machines à écrire et des ordinateurs, le ë a toujours été à la périphérie, en haut à gauche", ce qui favorise son ostracisme.

Même si elle fait partie des 4% de Russes qui ont la lettre dans leur nom de famille, Mme Korolëva avoue préférer les textes littéraires et journalistiques sans tréma.

Pour les documents officiels, toutefois, c'est une autre histoire. Lors des émissions qu'elle a consacrées au ë, des auditeurs lui ont raconté avoir dû se battre avec les autorités pour prouver leur identité et faire reconnaître leurs avoirs. Sur certains documents, leur nom était inscrit avec un ë, sur d'autres, avec un e.

"À l'époque de l'URSS, il y avait moins de problèmes puisque la propriété privée n'existait pas", relève Mme Korolëva. Mais depuis, des fonctionnaires malhonnêtes font chanter des citoyens pour deux petits points. Certains Russes ont même dû demander un changement de nom pour corriger un nom administrativement sans ë.

"Il doit y avoir une loi pour éviter les confusions, que ce soit pour obliger l'utilisation du ë ou la rendre facultative, plaide Mme Korolëva. Lorsqu'on laisse un flou, ça laisse toute la place à la corruption."

PETITE HISTOIRE DU Ë

> Certains auteurs russes, comme Alexandre Soljenitsyne (L'archipel du Goulag), ont toujours insisté pour que leurs textes soient imprimés avec les points sur les ë. > Le ë a connu son âge d'or entre 1942 et 1953, en raison d'un puissant partisan des deux points: le dictateur soviétique Joseph Staline. "Durant la guerre, la Pravda s'est mise à utiliser le ë parce que Staline voulait éviter les erreurs militaires, raconte Viktor Tchoumakov. Par exemple, pour ne pas qu'une ville calme appelée Berezovka soit bombardée à la place de Berëzovka!" > La Constitution russe compte 103 "fautes" d'orthographe. Toutes des omissions des points sur les ë.

jeudi 22 avril 2010

Tourisme en Terre sainte... et occupée

Article publié dans la section Vacances/Voyage du journal La Presse le 10 avril 2010

C'est une terre qui a vu naître et errer le Christ. C'est aussi un haut lieu du conflit le plus médiatisé de la planète depuis plus de six décennies. Pourtant, le voyageur étranger peut se balader en Cisjordanie sans trop de problèmes. En pèlerin ou en touriste géopolitique.

Bien guidé en autocar climatisé vers les sites bibliques, on peut même presque oublier que la Cisjordanie est un territoire occupé. Palestiniens et Israéliens semblent du moins essayer de le faire oublier aux fidèles.

À Bethléem, présumé lieu de naissance de Jésus, la basilique de la Nativité accueille des milliers de visiteurs par jour. Autour, les commerçants palestiniens chrétiens proposent des crèches et le divin enfant sculpté dans du bois d'olivier. Le centre-ville est propre, soigné. Les affaires passent avant la politique.

La politique, elle, se trouve quelques kilomètres plus loin, dans les camps de réfugiés qui s'accrochent à la ville. Dans ces camps, devenus au fil des décennies des quartiers bétonnés avec presque toutes les commodités courantes grâce à l'aide internationale, des enfants tout sourire jouent à l'ombre du mur de séparation. En construction depuis 2002, les Palestiniens l'appellent le mur de l'"apartheid" ou de "la honte".

Comme à Berlin durant la guerre froide, le béton a inspiré les graffiteurs locaux et étrangers, qui lui ont donné des couleurs. Un restaurateur de Bethléem a même inscrit son menu sur la section du mur située en face de son établissement!

Le mur est ainsi devenu - littéralement - un incontournable de la vie cisjordanienne. En traversant à pied l'un des postes d'entrée vers l'État hébreu, le touriste peut expérimenter ce que subissent quotidiennement les rares Palestiniens qui disposent encore d'un permis de travail pour Israël.

Derrière des vitres, des soldats israéliens vous somment d'avancer, de passer des contrôles similaires à ceux d'un aéroport et de présenter vos documents. Un passeport canadien assure un passage rapide, alors que certains Palestiniens sont refoulés.

Nous nous sommes déplacés en Cisjordanie grâce à l'efficace système de minicars et taxis collectifs. Sur la route, les colonies israéliennes perchées dans les montagnes sont difficiles à différencier des villages palestiniens.

Faire contre mauvaise fortune bon coeur

À Hébron, toutefois, le conflit saute aux yeux. C'est qu'ici, les colonies israéliennes sont non seulement en périphérie de la ville palestinienne... mais aussi en plein centre-ville.

Quelque 500 juifs fondamentalistes y sont installés depuis 1967, tout près du tombeau des Patriarches, site religieux mi-mosquée, mi-synagogue. La poignée de colons est protégée par environ 4000 soldats israéliens.

Les Palestiniens locaux ont décidé de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Plusieurs guides improvisés proposent de faire monter les étrangers sur les toits pour exposer l'occupation qu'ils vivent au quotidien.

Dans les petites rues marchandes de la vieille ville délabrée, les touristes se font rares. Au-dessus de l'une d'elles, les commerçants ont installé un grillage pour se protéger des déchets lancés par les colons qui habitent au-dessus.

À Ramallah, la capitale officieuse du non-État palestinien, les habitants locaux ne se retournent même plus au passage d'étrangers. Les travailleurs humanitaires et les diplomates y sont légion. Dans d'autres villes moins touristiques comme Naplouse, enfants et commerçants décochent des hello chaleureux ou gênés à la vue de touristes.

Alors, dangereuse, la Cisjordanie? En fait, la criminalité de rue y est moins élevée qu'en Israël. En une semaine passée dans cinq villes différentes, nous n'avons jamais ressenti la moindre agressivité à notre égard.

Pour ce qui est des troubles politiques, ils se prédisent à peu près comme la météo. Une annonce de construction de nouvelles colonies par le gouvernement israélien se traduit par une forte probabilité d'averse de pierres à certains endroits stratégiques. Les habitués sauront vous indiquer les lieux à éviter pour la journée, alors que la vie dans les territoires occupés suivra son cours.

Et si vous préférez tout de même ne pas vous aventurer seuls, différentes ONG engagées organisent des tours de "tourisme solidaire" d'une journée, généralement en partance de Jérusalem. Les guides vous dresseront un historique (pro-palestinien) du conflit et sauront vous faire remarquer certains détails de l'occupation qui peuvent échapper à l'oeil non aiguisé.

vendredi 19 février 2010

Un dromadaire sur l'épaule: Vladivostok, le bout du monde russe

Série de reportages radiophoniques diffusée à la Radio Suisse Romande (RSR), à l'émission Un Dromadaire sur l'épaule, du 1 au 5 février 2010.

Vladivostok: le bout du monde russe (intro)

Frédérick Lavoie part à la rencontre des habitants de Vladivostok, une ville portuaire profondément russe en territoire asiatique.

«Vladivostok, c'est loin, mais c'est tout de même notre ville», dit la citation de Lénine en face de la gare ferroviaire. Le révolutionnaire communiste n'aurait pas pu mieux dire.

Ville stratégique fermée aux étrangers et aux Russes non-résidents durant toute la période soviétique, les influences asiatiques demeurent superficielles à Vladivostok.

Les voitures y sont certes japonaises, les raviolis coréens, les vêtements chinois, mais la ville de 500 000 habitants a la mentalité russe bien ancrée. Pur résultat d'un empire fortement centralisé, de l'époque tsariste à aujourd'hui en passant par la période soviétique. L'Asie pour les affaires, l'Europe pour la culture.

Comme à Moscou, Saint-Pétersbourg ou Kaliningrad, les nationalistes y mènent la vie dure aux travailleurs migrants venus de l'Asie centrale post-soviétique, tout comme les entrepreneurs sans scrupules qui profitent d'un système corrompu pour escroquer ceux en situation irrégulière.

Chez le «maître de l'Orient» (Vladivostok, en russe), les simples citoyens se plaignent de la cherté des produits, des salaires bas et de la bureaucratie, dans un russe qui diffère très peu de celui de leurs compatriotes moscovites, à 6 400 km et sept fuseaux horaires plus à l'ouest.

Lundi 01 février 2010:
Matriarcat à la russe (1/5) (à écouter ou télécharger ici)

En Russie, près du tiers des familles n'ont pas de père. La femme russe, forte, a appris à se débrouiller par elle-même.

Autour d'une table bien garnie, Alissa célèbre ses 16 ans avec sa mère séparée, sa grand-mère veuve, sa cousine et sa tante. Ces femmes partagent avec nous leur vision des traditions russes, de leurs amours, des hommes et de la vie quotidienne.

La mère d'Alissa, Ianna, nous emmène ensuite au gymnase, pour son entraînement de boxe. Entre deux coups de poing, elle parle de la place des femmes dans la société russe.

Invitée: Larisa Zakharova, du Centre d'études des mondes russe, caucasien et centre-européen.
***

Mardi 2 février 2010
L'île de 20 milliards (2/5) (à écouter ou télécharger ici)

Avant, on n'avait pas besoin de plaque d'immatriculation pour circuler sur l'Île Roussky. À 30 minutes en ferry de Vladivostok, l'île quasi déserte était le paradis des vacanciers et de ses quelque 5000 habitants. Jusqu'à ce que la civilisation décide de s'y installer avec ses grands sabots.

Depuis juin 2009, les camions et les bétonnières y roulent bruyamment. D'ici deux ans, un pont reliera l'île à la terre ferme, des milliers d'étudiants viendront s'instruire dans son université flambant neuve et les gens d'affaires auront un centre de congrès et une piste d'atterrissage pour leur hélicoptère.

En tout, 20 milliards de francs seront investis sur l'île en prévision du sommet de trois jours des 21 leaders de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC), prévu pour l'automne 2012.

Quelque 4000 travailleurs, en bonne partie venus des ex-républiques soviétiques d'Asie centrale y travaillent d'arrache-pied pour respecter l'échéancier. Mais comme sur plusieurs chantiers de construction en Russie, ils ne sont pas à l'abri des patrons véreux.

Comme Micha le Kirghize, qui se plaint discrètement des conditions de vie misérables sur l'île et de son salaire impayé depuis trois mois.

Invitée: Amandine Regamey, Chercheur associé au CERCEC, Maître de conférences à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne. ***

Mercredi 3 février 2010
La Ruchine (3/5)
(à écouter ou télécharger ici)

La rumeur semble farfelue, mais revient sur toutes les lèvres: «Moscou veut vendre Vladivostok aux Chinois!» répètent les Russes de l'Extrême-Orient, qui pensent que la capitale européenne est prête à les trahir pour quelques kopecks.

Formellement, Vladivostok n'appartient pas aux Chinois. Mais dans les marchés de la ville, ils y sont maîtres, employant quelques vendeurs russes à titre figuratif pour se conformer aux lois.

Dans les universités de Vladivostok, des centaines de Chinois étudient la langue de Dostoïevski, comme Dima, qui rêve d'épouser une grande blonde et de devenir un prospère homme d'affaires.

L'étudiant nous fait découvrir un marché de Vladivostok au nom incertain (Lougovaïa pour certains, Sportivnaïa pour d'autres) et ses compatriotes venus déployer les tentacules du capitalisme à la chinoise sur la terre russe.

Invité: Sébastien Colin, Maître de conférence à l'Institut national des langues et civilisations orientales.
***

Jeudi 4 février 2010
Au foot avec les néonazis (4/5)
(à écouter ou télécharger ici)

Quelle est l'activité préférée des néo-nazis russes? Le foot, évidemment. C'est en bottant un ballon rond que des jeunes nationalistes ont bien voulu nous expliquer leur philosophie raciste et xénophobe, largement tolérée en Russie. Selon un récent sondage, 54% de la population du pays appuie le slogan «La Russie aux Russes».

Les jeunes sympathisants de l'Union des slaves d'Extrême-Orient organisent à l'occasion des matchs amicaux de football pour «maintenir un mode de vie sain» et assurer une «bonne descendance» à la race slave.

Alors que leur leader est en procès pour propagande de haine raciale, les militants racontent en quoi l'immigration menace à leur avis l'avenir de leur pays, et ce qui pousse certains d'entre eux à agresser des travailleurs migrants dans la rue.

Dans un café de Vladivostok, le lendemain du match, Vlad, tout sourire, défend l'idéologie hitlérienne.

En 2009, plus de 55 personnes ont été tuées en Russie - dont une à Vladivostok - et 299 blessées dans des attaques à caractère raciste.

Invitée: Sacha Koulaeva, responsable du programme Europe de l'Est et Asie centrale à la Fédération internationale des Ligues des droits de l'Homme (FIDH) ***

Vendredi 5 février 2010
La chasse aux faits divers (5/5) (à écouter ou télécharger ici)

À bord de leur minifourgonnette, Maksim et Vova parcourent Vladivostok jour et nuit, traquant les accidents de voitures, les incendies et les arrestations spectaculaires.

Le journaliste et le caméraman de l'émission «Avtopatroul» («Auto-patrouille») font équipe pour des rondes de 24 heures, rivés au récepteur radio transmettant les conversations des policiers, pompiers et autres autorités.

Entre trois véhicules emboutis et un ivrogne étendu au milieu de la rue principale de Vladivostok après avoir été happé par une voiture en délit de fuite, Maksim et Vova nous parlent de leurs passions et de leurs défis professionnels et personnels.

Dimanche 7 février 2010: Morceaux choisis
(à écouter ou télécharger ici)

samedi 30 janvier 2010

Les nationalistes russes optent pour le terrorisme

Article publié dans La Presse, le 29 janvier 2010.

Moscou - Les attaques à caractère raciste ont fortement diminué en Russie au cours de la dernière année. Les mouvements d'extrême droite ne sont toutefois pas moins dangereux pour autant. Ils ont simplement changé de stratégie. Leur ennemi No 1 est devenu l'État russe. Et pour le combattre, ils ont choisi le terrorisme.


Sur son épaule gauche, Vlad, début vingtaine, montre son tatouage, un aigle nazi. S'il partage "plusieurs points" de l'idéologie hitlérienne, le jeune militant de Vladivostok (Extrême-Orient russe) ne le crie pas sur tous les toits. Depuis quelques mois, les autorités russes ont intensifié la chasse aux néonazis.

Lorsqu'on lui demande s'il a déjà battu des travailleurs étrangers dans la rue, Vlad élude la question. "Les travailleurs migrants en soi, ils ne sont rien. Que l'un d'entre eux soit tué ou battu, ça ne fera pas en sorte qu'ils viendront en moins grand nombre en Russie. Ils sont la conséquence. La cause du problème, c'est notre État", a-t-il expliqué à La Presse, au début du mois de décembre.

Selon Vlad, la lutte pour assurer la "pureté du sang" russe passe désormais par les "actions terroristes". Il ne précise toutefois pas s'il est prêt à y participer lui-même directement.

En 2009, le centre Sova, une ONG qui étudie les mouvements racistes en Russie, a remarqué ce changement de cap chez les néonazis.

"Leur but est désormais de déstabiliser le pays. Ils veulent provoquer une révolution et, dans la foulée, prendre le pouvoir. On peut donc considérer que, maintenant, plus personne n'est en sécurité en Russie", a expliqué mercredi la vice-directrice de Sova, Galina Kojevnikova, lors de la présentation aux médias du rapport annuel de l'organisation.
Attentat revendiqué

En 2009, les mouvements d'extrême droite ont mis le feu à au moins cinq immeubles appartenant à différents corps policiers, selon Sova. Ils ont aussi revendiqué la responsabilité d'une cinquantaine d'autres incendies de même que l'attentat contre le train Nevski Ekspress, entre Moscou et Saint-Pétersbourg, qui a fait 26 morts à la fin du mois de novembre. Il n'a pas été prouvé que cette attaque d'envergure était l'oeuvre de Combat 18-Inguermanlandia, mais la déclaration du groupe néonazi démontre sa volonté d'être considéré comme terroriste.

En 2008, Sova avait recensé 110 meurtres à caractère raciste en Russie, principalement de ressortissants des ex-républiques soviétiques d'Asie centrale et du Caucase venus chercher du travail en Russie. L'an dernier, ce nombre est tombé à 71.

La baisse du nombre d'attaques racistes est aussi en partie due aux efforts des autorités, qui s'inquiètent plus des actions antigouvernementales de l'extrême droite que de son idéologie raciste.

Vlad et ses pairs ont d'ailleurs été touchés directement par l'intensification de la lutte contre leur idéologie. Le 6 décembre, le leader de leur groupe, l'Union des Slaves de l'Extrême-Orient, a été reconnu coupable d'incitation à la haine raciale et condamné à deux ans de prison avec sursis.

Vladivostok: le bout du monde russe

Article publié dans la section Vacances/Voyage du journal La Presse le samedi 9 janvier 2010.

VLADIVOSTOK, Russie - La citation de Lénine, en face de la gare ferroviaire, donne le ton: "Vladivostok, c'est loin, mais c'est tout de même notre ville." On ne peut que donner raison au leader de la révolution bolchevique. À 6400 km à vol d'oiseau de Moscou, mais à quelques dizaines de kilomètres à peine des frontières chinoise et nord-coréenne, Vladivostok est une ville portuaire profondément russe, où les influences asiatiques demeurent superficielles.

Pour les voyageurs du mythique train Transsibérien, Vladivostok, c'est le bout du monde. C'est le terminus, après un périple de près de 10 000 km dans la vaste Russie. Physiquement, on ne peut pas aller plus loin sur la terre ferme.

Du centre-ville de Vladivostok, la mer du Japon se profile au loin. Séoul est à 750 km, Tokyo à 1000 km. Respectivement à un et deux jours de bateau. L'Asie est toutefois déjà archiprésente dans les rues de la ville. Plus matériellement qu'humainement, il faut dire, hormis les quelques commerçants et touristes des pays environnants.

La quasi-totalité des voitures sont des japonaises d'occasion avec le volant à droite, même si à Vladivostok on conduit dans la voie de droite, comme ailleurs en Russie. Toutes les tentatives des fonctionnaires moscovites d'interdire ce type de voiture pour des raisons de sécurité se sont heurtées à de vives protestations de la part des habitants de la région de Primorié, qui se sentent depuis toujours incompris dans la lointaine capitale européenne.

Les bus, eux, sont sud-coréens, tout comme les pian-sé, ces gros raviolis fourrés à la viande et au chou, cuits à la vapeur et vendus dans de petits stands aux quatre coins de la ville, aux côtés des pirojkis russes. Le Milkis, la boisson gazeuse la plus populaire de Vladivostok, à saveur de lait, est tout aussi coréen. Ailleurs dans le pays, elle est totalement inconnue, comme les pian-sé.

La pénétration des produits japonais et coréens n'a toutefois aucune commune mesure avec celle du géant chinois, en expansion exponentielle. À Vladivostok, les rumeurs parlent de la location et même de la vente d'une partie du territoire de la région à la Chine.

En attendant, les Chinois se contentent d'envahir discrètement les marchés avec leurs produits. Les tigres de l'Amour en peluche, représentations de l'animal emblématique de l'Extrême-Orient russe, sont invariablement "Made in China". Les Vladivostokiens qui ne sont pas allés au moins une fois en Chine, pour faire du tourisme ou acheter des produits chinois sans payer les exorbitantes taxes douanières, sont rares.
Longtemps fermée aux étrangers

Mais, malgré cette omniprésence asiatique, Vladivostok, le "maître de l'Orient" dans la langue de Tchekhov, est russe. Il faut dire que durant 70 ans, jusqu'en 1992, la ville a été fermée aux étrangers, et que cela l'a protégée des influences extérieures. Même les non-résidants russes devaient obtenir une permission spéciale pour se rendre dans cette ville portuaire, qui accueille encore aujourd'hui la flotte russe du Pacifique. Les navires de guerre sont amarrés dans la baie de la Corne d'or, nommée ainsi en raison de sa ressemblance avec celle d'Istanbul.

Coeur maritime de la ville, la baie est entourée d'installations portuaires tantôt militaires, tantôt industrielles ou civiles. La Corne d'or n'est toutefois que l'un des nombreux endroits où la mer s'avance dans le continent, donnant à Vladivostok des allures de pieuvre montagneuse aux tentacules difformes.

Pour une meilleure vue d'ensemble sur la géographie complexe de cette ville, il suffit de monter à bord du curieux "funiculaire" - un tramway qui gravit une côte de quelques dizaines de mètres, en réalité - qui mène à un promontoire. Le coucher de soleil qui se reflète sur la baie et ses navires y est sublime.

Au centre-ville, quelques bâtiments datant du début du XXe siècle donnent un cachet presque européen à la ville. Dans les cours, on retrouve encore des traces des habitations des commerçants chinois et coréens d'avant la révolution de 1917. À l'époque, la ville était habitée par une majorité d'Asiatiques, plus tard exterminés ou déportés en Asie centrale par Staline. En périphérie, l'architecture soviétique de toutes les époques domine.

Les nombreux cafés charmants dans la rue Svetlanskaïa, l'une des artères principales, contribuent à réchauffer la ville dans le froid venteux de son rude hiver. En été, plusieurs des quelque 500 000 Vladivostokiens quittent les embouteillages et la pollution citadine pour envahir les nombreuses îles situées à quelques kilomètres du continent. Les temps changent toutefois. D'ici à trois ans, l'île Roussky, la moins éloignée, sera reliée à la cité par un pont pharaonique. Cette parcelle de terre encore en bonne partie à l'état sauvage sera mise en valeur à coup de milliards de dollars, en prévision du sommet de l'APEC de 2012. Et l'empire russe étendra s'encore encore un peu plus loin.

lundi 2 novembre 2009

Le maire de Moscou abolit les tempêtes de neige

Article publié dans La Presse le 21 octobre 2009

La place Rouge ne blanchira pas cet hiver. Et dans un pays où les politiciens font la pluie et le beau temps, Dame Nature n'y est pour rien. C'est le conseil municipal de Moscou qui vient de décider d'abolir les tempêtes de neige, nous rapporte notre collaborateur.

Moscou - Quand le maire de Moscou Iouri Loujkov a proposé, début septembre, d'abolir les tempêtes de neige dans sa ville, il ne s'agissait pas d'une promesse électorale en l'air. Du 15 novembre au 15 mars, l'aviation russe aura l'ordre d'éliminer tout nuage susceptible de causer de trop fortes précipitations sur la capitale.

Le tout-puissant maire, en poste depuis 17 ans, n'est pas allergique à l'hiver. Sa motivation est plutôt d'ordre budgétaire. Selon ses estimations, la ville pourrait économiser entre 160 et 300 millions de roubles (5,7 et 10,7 millions CAN) chaque hiver en déneigement si les grandes tempêtes de plus de 10 cm de neige étaient évitées. La chasse aux nuages ne coûterait qu'entre deux et trois millions de dollars par hiver, toujours selon le maire.

La technique a déjà fait ses preuves. Depuis des décennies, l'aviation soviétique, puis russe, bombarde, à l'aide d'un mélange d'iodure d'argent, de poudre de ciment et de glace sèche, les nuages menaçant de se déverser sur les parades dans la capitale lors de certaines fêtes estivales. Le procédé n'a toutefois pas été testé en hiver.

Mais Iouri Loujkov n'a rien à prouver. Même s'il n'a fourni aucune expertise, n'a pas consulté les météorologues, écologistes et économistes, le projet a été adopté sans grand questionnement par les députés du conseil municipal, la semaine dernière.

Chef de file à Moscou de Russie unie, le parti dirigé par le premier ministre Vladimir Poutine, le maire avait justement renforcé sa majorité lors d'élections entachées d'irrégularités, le 11 octobre. Russie unie détient maintenant 32 des 35 sièges au conseil.

Les citoyens et élus de la région moscovite n'ont pas été consultés eux non plus. C'est pourtant eux qui hériteront en premier lieu de la neige qui aurait dû tomber sur la place Rouge, puisque les nuages seront crevés au-dessus de leurs têtes. En juin 2008, une famille avait d'ailleurs eu la mauvaise surprise de voir son toit transpercé par un sac de ciment de 25 kg, échappé par un avion lors d'une chasse aux nuages.

Selon Loujkov, les habitants de la périphérie devraient surtout se réjouir de son illumination. «Il ne faut pas en rire, tout ce que ça fera, c'est que les récoltes dans les champs seront meilleures!» a-t-il déclaré récemment, se fiant uniquement à son bon sens.

Des écologistes ont dit craindre que la perturbation du cycle naturel de précipitations ne menace des animaux sauvages en périphérie de la capitale, alors que la végétation au centre-ville pourrait manquer d'eau.

Ce n'est pas la première fois que Iouri Loujkov se prend pour Dame Nature. Depuis longtemps, il plaide pour rediriger le cours de fleuves de Sibérie afin d'irriguer des terres. À l'époque soviétique, un éclair de génie similaire d'économistes soviétiques avait failli causer l'assèchement de la gigantesque mer d'Aral, en Asie centrale, qui a perdu 60% de son volume en 30 ans.

Commerce: L'aventure post-soviétique

Dossier publié dans la revue Commerce, édition d'octobre 2009, sur les possibilités de faire des affaires en Russie pour les étrangers.

Moscou - Après 18 ans de capitalisme, la Russie est à la fois la manne et le cauchemar des gens d'affaires occidentaux. Commerce est allé voir.

"Pojalouïsta, Big Mac, kartochka i cola." Le McDonald's de la Place Pouchkine, en plein coeur de Moscou, est l'un des plus grands de la chaîne dans le monde. Et surtout, le plus achalandé. "Depuis le jour de son ouverture [le 31 janvier 1990] jusqu'à aujourd'hui", précise le Canadien George Cohon qui a implanté la chaîne en Russie.

À l'extérieur, la statue du plus célèbre poète russe ne regarde plus la faucille et le marteau communistes depuis deux décennies déjà. Comme le reste de la population du pays, Pouchkine a désormais le choix. Outre l'immense arche jaune de l'empire du fast-food, les affiches publicitaires géantes et les enseignes de Nokia et de Pepsi forment devant lui une toile toute capitaliste, animée par les voitures étrangères qui filent dans la rue Tverskaïa, une des artères principales de Moscou.

Il n'y avait rien de tout cela en 1976, l'année où George Cohon a eu la folle idée d'ouvrir un McDonald's au pays des Soviets. Pas étonnant qu'il lui ait fallu 14 ans et une perestroïka (restructuration économique mise en place par Gorbatchev) pour concrétiser son rêve d'apporter un "goût d'Occident" aux Russes. "Je voyais un potentiel de marché énorme", dit le fondateur de McDonald's Canada. Il avait raison. Des 118 pays où est implantée la multinationale, la Russie représente le marché le plus profitable. En 20 ans, elle y a ouvert 222 restaurants.

Les ambitions du Cirque du Soleil

Aujourd'hui, l'homme de 72 ans a une nouvelle mission : aider le Cirque du Soleil à conquérir le plus grand pays du monde. Dans la Russie d'aujourd'hui, le défi ne peut plus être qualifié de "colossal". Le pays compte maintenant plus de 18 ans d'expérience capitaliste. Il n'aura fallu que deux ans entre le premier coup de sonde et la première du spectacle Varekai qui aura lieu à Moscou, le 23 octobre prochain. Dans trois ou quatre ans, le Cirque du Soleil voudrait avoir déjà ses propres installations et un premier spectacle permanent en Russie, explique Daniel Lamarre, son président et chef de la direction. "C'est un marché aussi important que le marché américain", dit-il, rappelant la grande tradition du cirque en Russie.

Le dirigeant québécois est toutefois conscient des susceptibilités à respecter. "Il faut faire preuve de modestie, accepter que ce marché est différent et travailler avec les gens localement." C'est pourquoi le Cirque a créé une entreprise russe qui s'occupera de la gestion de ses projets là-bas. Elle sera dirigée par les Cohon, père et fils, alors que les autres employés seront presque exclusivement russes. Daniel Lamarre reconnaît que les contacts politiques de George Cohon, depuis longtemps un ami du maire de Moscou, Iouri Loujkov, ont facilité les choses.

L'envers de la médaille
Faire des affaires en Russie ne relève toutefois pas du conte de fées. Et il est difficile de prévoir quand une tuile vous tombera sur la tête. Peu importe depuis quand une société est installée dans ce pays, aucune n'est immunisée, explique Piers Cumberlege, président de l'Association d'affaires Canada-Russie-Eurasie (CERBA). "En ce moment, il est difficile de prédire où on peut faire un investissement qui ne sera pas un jour ou l'autre la cible d'une action hostile. Et ce, dans presque tous les secteurs."

Ces activités hostiles sont parfois entreprises par le gouvernement russe lui- même. Bombardier en fait actuellement les frais. Depuis deux ans, les six CRJ900 qu'elle a vendus à la compagnie aérienne Tatarstan sont cloués au sol. Tout comme pour plusieurs de ses plans de développement en Russie. Bombardier ne parvient pas à obtenir de certificats de navigabilité pour ses appareils, qui volent pourtant dans plusieurs autres pays. Elle y voit un geste protectionniste de la part du gouvernement pour favoriser ses concurrents russes comme Soukhoï. Et contre cela, la multinationale québécoise n'a aucun recours. Pour ne pas faire trop de vagues, les représentants de l'avionneur ont préféré ne pas accorder d'entrevue à Commerce à propos de leur expérience en Russie.

Mais il y a eu pire. Parlez-en à Alex Rotzang et Phil Murray. Le 29 juin 2001, à Nijnevartovsk, en Sibérie, vingt hommes armés envahissaient les bureaux de Yugraneft, une coentreprise pétrolière alors détenue par la canadienne NoreX Petroleum et la russe TNK. Les deux sociétés n'arrivant pas à s'entendre, TNK aurait décidé d'imposer ses dirigeants pour prendre le contrôle total de l'entreprise conjointe. "Ils n'ont eu qu'à se rendre à la Cour d'arbitrage de Khanti-Mansiïsk, où les juges étaient nommés par le gouverneur, pour légaliser le tout." À l'époque, le gouverneur de la région était nul autre que... le président du conseil d'administration de TNK !

Depuis, les deux dirigeants de NoreX Petroleum ont abandonné les recours en Russie et poursuivent maintenant aux États-Unis la banque Alfa, financière de TNK. Rien à faire. Un des actionnaires principaux à la fois de la banque et de la société pétrolière est Mikhaïl Fridman, un oligarque proche du premier ministre Vladimir Poutine.

Au cours des dernières années, d'autres partenariats russo-occidentaux, particulièrement dans le secteur du pétrole, ont connu des problèmes. Des analystes y ont vu le désir des dirigeants russes de voir le pays se réapproprier ses ressources naturelles. Alex Rotzang fait une tout autre analyse. "Depuis la chute du communisme, la politique ne joue plus aucun rôle [dans les relations commerciales]. Tout est une question d'argent, de partage et de vol d'argent" par les politiciens et les gens d'affaires, dit cet homme d'origine russe, que son expérience a laissé amer. Son partenaire d'affaires, Phil Murray, tranche : "Si vous voulez vendre vos produits en Russie, vous réussirez probablement bien. Mais si vous voulez y investir, y placer votre argent, vous feriez peut-être mieux de le mettre sur une table à Las Vegas."

Gérer la corruption

Le cas NoreX fait toutefois figure d'exception. La corruption est un facteur plus souvent évoqué pour expliquer la réticence des entrepreneurs à se lancer dans le marché russe. D'autant plus que, loin de s'améliorer, la situation a empiré au cours de la dernière décennie. L'an dernier, l'ONG Transparency International plaçait la Russie au 147e rang des 180 pays de son classement (décroissant) sur la corruption.

La plupart des gens d'affaires russes affirment qu'il est actuellement impossible de lancer une entreprise et de la faire fonctionner sans graisser la patte de quelques fonctionnaires. Non pas pour se procurer un avantage quelconque, mais simplement pour pouvoir obtenir la ribambelle d'autorisations nécessaires et pour faire "débloquer" son dossier perdu dans la lourde bureaucratie russe. Pourtant, les gens d'affaires étrangers que Commerce a interviewés affirment tous n'avoir jamais eu à verser un seul pot-de-vin depuis leur arrivée en Russie.

Piers Cumberlege, qui a travaillé pour plusieurs entreprises étrangères en Russie depuis la chute de l'URSS, assure qu'il est possible d'y rester honnête. Et que c'est même nécessaire. Comment faire ? "On dit non dès le début. Poliment et gentiment. Il faut affronter ce problème de manière transparente. C'est seulement en agissant de cette façon que la corruption disparaîtra. Ceux qui l'alimentent sapent leur propre autorité et leur marque dans le marché, et contribuent à perpétrer le problème."

Des possibilités malgré tout
En dépit des embûches, les Canadiens sont de plus en plus intéressés par le marché russe. L'automne dernier, une délégation d'une vingtaine de gens d'affaires québécois a suivi Raymond Bachand, alors ministre du Développement économique, au cours de la Mission Russie 2008. Au printemps 2009, c'était au tour du gouvernement canadien d'organiser une mission commerciale, principalement axée sur le secteur des infrastructures.

C'est que les infrastructures russes tombent en décrépitude et deviennent même dangereuses. Même le président russe Dmitri Medvedev le reconnaît. En août, une semaine après l'accident qui a fait plus de 70 victimes à la centrale hydroélectrique de Saïano-Chouchenskaïa, en Sibérie, le plus grand barrage du pays, le chef de l'État a admis que la Russie était "très en retard sur le plan technologique". Pas étonnant donc que SNC-Lavalin y fasse des affaires d'or. La société d'ingénierie mène entre 15 et 20 projets en même temps en Russie, pour un chiffre d'affaires qui varie de 75 à 100 millions de dollars par an. En juin dernier, elle a ouvert un bureau dans la ville de Sotchi, sur la mer Noire, où se tiendront les Jeux olympiques d'hiver de 2014. Elle a été choisie pour assurer la gestion de la construction et de l'entretien du réseau de transport des Jeux, et le prolongement du chemin de fer côtier de Sotchi. "Faites le tour du monde", lance Ronald Denom, président de SNC-Lavalin International. Qui a de grandes réserves [d'hydrocarbures] ? La Russie. Qui a une population très instruite et un niveau de vie croissant ? La Russie. En nous y enracinant et en étant partie prenante de cette économie, nous allons grandir et prospérer avec elle."

Le pays possède toujours un bon bassin de scientifiques et d'ingénieurs pour se développer, remarque Ronald Denom. Le problème se trouve plutôt du côté de la gestion de projets, une faiblesse héritée de l'époque soviétique. "C'est moins prononcé qu'avant, mais il y a encore beaucoup de place pour des sociétés comme la nôtre", souligne-t-il.

SNC-Lavalin est établie en Russie depuis plus de 30 ans. La société a souvent eu des différends commerciaux, mais Ronald Denom précise qu'aucun d'entre eux n'a fini devant les tribunaux. "Nous nous sommes toujours entendus avec nos clients russes et internationaux" et les projets ont toujours abouti. Ce sont souvent les contrats réalisés dans les régions éloignées qui sont les plus problématiques, car les entreprises s'exposent alors aux aléas des cours et des gouverneurs locaux.

Une coentreprise ?

Plusieurs gens d'affaires étrangers ont l'impression que le seul moyen de percer sur le marché russe est d'ouvrir une coentreprise. Piers Cumberlege n'est pas aussi catégorique. "Souvent, la coentreprise est perçue comme la voie facile et rapide. Mais elle risque aussi d'être très tortueuse, et il peut être difficile de se désengager. Si vous possédez les ressources et que vous avez le dos assez large pour le faire par vous-même, vous pouvez y aller. Vous aurez probablement besoin de conseillers pour naviguer parmi les structures locales. Et je n'entends pas par cela la corruption, mais les éléments administratifs et culturels, ou encore la gestion d'un service de ressources humaines."

Si le marché russe est attrayant, il demeure instable. D'autant plus que ce pays reste très dépendant du cours des hydrocarbures, malgré les promesses répétées du pouvoir russe de diversifier l'économie. À l'automne 2008, le début de la crise économique et financière, jumelé à une chute radicale des prix du baril de pétrole, a fragilisé l'économie russe renaissante. Les capitaux étrangers, eux, ont pris la fuite par milliards de dollars.

Le ministre des Finances Alekseï Koudrine a indiqué que l'économie russe ne retrouverait son niveau d'avant la crise que dans quatre ou cinq ans. En 2009, le gouvernement prévoit une chute du PIB de 8,5 %. Nous sommes loin des 7 % de croissance moyenne enregistrés depuis 1999. Les chocs successifs depuis la chute de l'URSS ont fait que le pays est revenu à une économie fondée sur le secteur primaire, note Piers Cumberlege. Selon lui, les secteurs de l'automobile, de la finance, de la foresterie et des nouvelles technologies sont particulièrement prometteurs pour une coopération russo-canadienne.

Piers Cumberlege met toutefois en garde les gens d'affaires et leur conseille de ne pas chercher à profiter des facteurs d'instabilité pour investir en escomptant un meilleur rendement en Russie qu'ailleurs dans le monde. Il vaut mieux miser sur le développement de relations durables. "Profiter des situations temporaires [comme la crise économique], c'est se vouer à un échec à long terme." Début 2000, c'est d'ailleurs ce qui a causé des ennuis aux sociétés étrangères arrivées en Russie pendant les difficiles années 1990. "Les Russes ont dit : "Vous avez profité de nous lorsque nous étions faibles"." Et l'ours a sorti ses griffes pour reprendre ses droits.
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LES OLIGARQUES (encadré)

Leur fortune, accumulée par des moyens douteux durant les premières années du capitalisme post-communiste, est fragile. Sans préavis, le Kremlin peut les déposséder et les envoyer croupir dans une prison sibérienne.

La scène a été vue des dizaines de milliers de fois en Russie. "Oleg Vladimirovitch [Deripaska] a signé ? Non ? Alors venez !" somme Vladimir Poutine, en veston sport beige, sans cravate. Le premier ministre vient d'obliger Oleg Deripaska, un des hommes les plus riches du pays, à relancer ses usines de ciment à Pikalevo, près de Saint-Pétersbourg, et à payer sur-le-champ les arriérés de salaires. Alors que Deripaska repart vers son siège, Poutine enfonce le dernier clou de cette humiliation télévisée : "Et rendez-moi le stylo !"

C'était le 4 juin dernier. Poutine arrivait en sauveur dans la petite ville de 23 000 habitants pour réprimander Deripaska et sa bande : "Vous avez pris des milliers de personnes en otage de vos ambitions, de votre manque de professionnalisme, et peut-être tout simplement de votre avidité", déclare l'homme fort du pays.

C'était du théâtre. Deripaska, comme tous les autres oligarques, est un ami de Vladimir Poutine. Les arriérés de salaires et la relance des usines ont été payés... grâce un prêt de 250 millions de roubles de la Vnechtorgbank, une banque publique proche du pouvoir russe. Cette façon de procéder est typique, estime la journaliste réputée Ioulia Latynina, auteure de La chasse aux cerfs, un roman sur les oligarques. "Deripaska s'est fait cracher au visage publiquement, mais il a obtenu tout ce qu'il demandait. Et il ne l'aurait jamais obtenu dans le cadre de négociations commerciales habituelles, sans les ressources de l'État", souligne celle qui connaît personnellement plusieurs de ces milliardaires assez singuliers.

Lors de son accession à la présidence, en 2000, Poutine conclut un pacte tacite avec eux : "Vous ne vous mêlez pas de politique et je ne vous demande pas comment vous avez acquis vos milliards". Seul le magnat du pétrole Mikhaïl Khodorkovski a osé défier le mot d'ordre en finançant des partis de l'opposition libérale. Arrêté en 2003, son empire, Ioukos, a été démantelé et racheté par des entreprises d'État. Il purge une peine de huit ans en Sibérie pour diverses malversations financières et risque vingt-deux ans et demi de plus, car un nouveau procès a été intenté contre lui.

Selon Ioulia Latynina, l'erreur de Khodorkovski aura été de vouloir mettre fin au jeu de la corruption grâce auquel tous se sont enrichis. "Non pas parce qu'il est devenu un saint du jour au lendemain, mais parce qu'il a compris qu'une entreprise transparente vaut plus sur le marché [international]", précise-t-elle. Le problème, c'est que les autres oligarques et Poutine ne raisonnaient pas de la même façon.

700 % C'est la hausse des exportations canadiennes en Russie depuis le début de la décennie. En 2008, elles ont augmenté de 30 %.