dimanche 20 avril 2008

Tchétchénie : tyrannie, reconstruction et paix fragile

Article paru dans le journal La Presse le 19 avril 2008 sous le titre «Peur et paix». En voici une version un peu plus longue, avec quelques notes historiques.

Frédérick Lavoie
Collaboration spéciale
Grozny, Tchétchénie

Ravagée par deux guerres sanglantes entre 1994 et 2000, la Tchétchénie commence à reprendre son souffle. Sous la main de fer du jeune président et ancien rebelle Ramzan Kadyrov, la capitale Grozny se reconstruit à une vitesse vertigineuse. Mais la stabilité de la petite république demeure fragile. Des combattants indépendantistes se cachent toujours dans les montagnes et des jeunes, frustrés par les injustices du pouvoir, quittent tout pour rejoindre la guérilla.

Il y a encore un an, Malika (faux nom) devaient acheter son eau à un marchand ambulant au bas de son édifice à logements. Elle devait ensuite trimballer à pied les seaux jusqu’à son appartement du huitième étage. «Quand nous avons eu l’eau courante, ce fut une vraie fête!» se rappelle la soixantenaire, qui attend sous peu l’arrivée de l’eau chaude, promise par les autorités.

L’an dernier, son édifice a subi une cure de jouvence, gracieuseté de l’État. De l’extérieur, avec son étincellante tôle beige et verte, on jurerait que l’immeuble situé sur la route de l’aéroport est flambant neuf. «Ils ont refait la facade, nous ont posé de nouvelles portes et fenêtres et un système de chauffage. Pour le reste ils ont dit "arrangez-vous!"», précise toutefois Malika, qui à ses frais répare petit à petit son appartement pratiquement entièrement détruit par les bombes.

Pour l’ancienne directrice de restaurant, réfugiée en Ingouchie voisine durant la guerre, la vie demeure beaucoup plus difficile qu’avant les conflits. «Avant nous étions riches, notre ville était belle et verte», se rappelle la dame, qui doit aujourd’hui survivre avec une retraite d’un peu plus de 100$ par mois. Son mari, resté à la maison durant la guerre pour empêcher les vols, a été assassiné en 2000 sur le même étage par les forces russes.

Le maître Kadyrov

Sur la rue de la Paix, à quelques centaines de mètres du grouillant marché de Grozny, Magomed et ses hommes construisent un petit édifice qui abritera un magasin. Lorsqu’on lui parle de Ramzan Kadyrov, le président tchétchène accusé par les défenseurs des droits de l’homme d’avoir instauré un régime «totalitaire» dans la république, Magomed lève le pouce en l’air. «Il est super. Oui, il est rude, mais ça ne peut pas être autrement! Sinon ceux qui sont assis en haut (les fonctionnaires) ne voudraient pas travailler. Il est énergique, il n’est pas paresseux. Il pourrait venir à tout moment ici et nous demander comment le chantier avance», assure Magomed, 57 ans, en remplissant d’eau une cuve à ciment.

Dans la capitale, il ne fait aucun doute que l’ancien rebelle Kadyrov, rallié à Moscou entre les deux guerres et nommé chef d’État à 30 ans l’an dernier par Vladimir Poutine, est le maître des lieux. Ses miliciens personnels, surnommés kadyrovtsy, se promènent nonchalamment dans les rues, mitraillette en bandouillère.

Ramzan, comme l’appelle simplement les Tchétchènes, a instauré un véritable culte de la personnalité de son père Akhmad, le président tué lors d’un attentat dans le stade de Grozny en 2004. Le stade entièrement rénové porte désormais son nom, tout comme la nouvelle grande mosquée, la rue principale et une chic école fraîchement bâtie, alors que d’immenses portraits de lui son accrochés un peu partout.

Malgré les tendances mégalomanes du jeune Kadyrov, même les défenseurs des droits de l’homme lui attribuent une bonne partie des réussites dans la reconstruction d’après-guerre. «Il essaie de plaire à tout le monde et il veut régler les problèmes», souligne Timour Akiev, analyste pour la réputée ONG russe Memorial. Il déplore toutefois l’absence de plan à long terme du président, qui fonctionne surtout selon ses impulsions et humeurs du moment.

Memorial avait refusé de travailler avec Kadyrov par le passé, le considérant comme un criminel de guerre. Mais lorsque le président a invité l’organisation à collaborer, ses membres ont compris que c’était une offre qu’ils ne pouvaient pas refuser. «Il en allait de la sécurité de nos membres,» explique M. Akiev. «Il fait beaucoup de choses pour sa population, mais sa popularité est surtout basée sur la peur de sa personne.»

Malika confirme : «On ne peut même pas se plaindre de quoi que ce soit lorsqu’on est en transport en commun. Kadyrov a des oreilles partout».

Un équilibre fragile
Le président tchétchène Ramzan Kadyrov a beau qualifier sa république de «plus calme de toute la Russie», la réalité n’est pas encore aussi rose. Huit ans après la fin officielle des combats, la Tchétchénie demeure une «zone d’opération anti-terroriste» et les tensions restent vives entre les groupes tchétchènes loyaux au Kremlin.

Lundi dernier, la milice personnelle de Kadyrov et des soldats tchétchènes d’un bataillon du ministère de la Défense ont échangé des coups de feu pour une banale histoire de priorité de passage routier. L’incident a coûté la vie à deux militaires et a fait craindre une scission entre les groupes ralliés à Moscou, souvent d’anciens rebelles, qui restent craintifs face au pouvoir russe. Le président Kadyrov a rapidement nié toute mésentente.

Quant aux combattants indépendantistes qui ont refusé toutes les offres russes, ils n’ont pas dit leur dernier mots. Ils se réclament désormais du jihad mondial et revendiquent l’instauration d’une république islamiste non seulement en Tchétchénie, mais dans tout le Caucase. Les autorités estiment qu’il ne sont plus qu’environ 500, retranchés dans les montagnes, mais les habitants de Grozny rencontrés par La Presse étaient tous convaincus que ce nombre est fortement sous-évalué.

Le 19 mars, un commando d’une cinquantaine de boevikis («combattants», en russe) a envahi le village d’Alkhazourovo, au sud-ouest de Grozny. Ils ont tué près d’une dizaine de policiers et civils, incendié l’administration locale, avant de reprendre la fuite dans les montagnes. «On ne peut pas exclure que [des rebelles] puissent entrer à nouveau dans Grozny,» prévient ainsi Timour Akiev, analyste pour l’ONG russe Memorial.

Une bijoutière tchétchène de 40 ans, qui préfère garder l’anonymat par peur de représailles, raconte que deux jeunes hommes de sa famille ont récemment joint la guérilla. Selon elle, ils l’ont fait avant tout parce qu’ils sont des musulmans «très croyants» et pour venger leurs frères, tués par l’armée russe et des kadyrovtsy.

Timour Akiev croit que plusieurs Tchétchènes continueront à se joindre aux boevikis tant qu’ils ne pourront faire confiance aux autorités pour leur faire justice. «Actuellement, ceux en uniforme (les kadyrovtsy) font la loi comme il leur plaît. La seule façon de se venger, c’est de prendre une arme et de tuer.»
-30-

Dix-sept ans de conflit

1991 : En novembre, un mois avant la chute de l’URSS, la Tchétchénie déclare son indépendance. Les nationalistes tchétchènes expulsent des centaines de milliers de Russes.

1994 : Le président russe Boris Eltsine envoie l’armée, sous-équipée et mal préparée, pour forcer la réintégration de la Tchétchénie à la Fédération de Russie.

1996 : Signature du traité de Khassavouirt entre le général russe Aleksander Lebed et le chef rebelle tchétchène Aslan Maskhadov. L’accord met un terme aux hostilités et assure le droit à l’autodétermination du peuple tchétchène.

1999 : Après une vague d’attentats en Russie revendiquées par le chef de guerre tchétchène islamiste Chamil Bassaïev, le nouveau premier ministre russe Vladimir Poutine envoie à nouveau les troupes russes dans la république rebelle.

2000 : Fin officielle des hostilités. Moscou installe au pouvoir le moufti Akhmad Kadyrov, ancien rebelle. Les deux guerres auront fait plus de 100 000 morts côtés russe et tchétchène et des centaines de milliers de réfugiés. Depuis lors, les combats sporadiques entre les autorités et des rebelles retranchés dans les montagnes ont progressivement diminué, tout comme les exactions et les enlèvements de civils.

Tchétchénie

Statut : République autonome, membre de la Fédération de Russie
Population : 1,2 million
Superficie : 16 100 km2
Capitale : Grozny (environ 250 000 habitants)
Langues : tchétchènes et russes
Religions : musulmane (sunnite d’obédience soufi), Église orthodoxe russe
Composition ethnique : Tchétchènes, 93%, Russes, 3,7% (avant la guerre, 30%)
Sources : La documentation française et site web du gouvernement tchétchène

mardi 15 avril 2008

Nuit blanche à Moscou pour la sainte Flanelle

Article publié dans le journal La Presse le 15 avril 2008 et sur cyberpresse.ca
Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

Moscou - Non, Moscou n'est pas hockey. Du moins, ce n'est pas la folie comme à Montréal. Les Kovalev et Markov sont admirés, mais peu de Moscovites sont prêts à passer une nuit blanche pour regarder les Glorieux jouer 7000 km et huit fuseaux horaires plus à l'ouest. Mais on peut toujours compter sur quelques fans finis...

Il était près de quatre heures du matin dans la nuit de dimanche à hier, dans le sous-sol du casino Metelitsa, en plein coeur de la capitale russe. L'écran géant quittait une partie de baseball pour diffuser le match Bruins-Canadien. Les dernières secondes du premier vingt s'égrainaient en faveur de Boston. Les quatre téléspectateurs (cinq avec le représentant de La Presse...), réunis dans l'un des seuls endroits de Moscou retransmettant le match, avaient raté le premier but de Milan Lucic.

À chaque jeu avorté du Tricolore, Mikhaïl Melnikov lance un juron en russe, qui fait habituellement référence au plus vieux métier du monde.

Lorsque Tom Kostopoulos enfile laborieusement la rondelle dans le filet de Tim Thomas en deuxième période, son collègue Kiril et lui lèvent les bras dans les airs. Au travers de son épaisse barbe, Mikhaïl lâche un cri de soulagement. La salle pratiquement vide reste de marbre. Les sons des machines de vidéo-poker demeurent en avantage numérique.

Tatoué depuis 1976

Mikhaïl Melnikov n'est pas un partisan des Habs de la dernière pluie. Aucun lien avec la présence d'Andreï Markov et Alex Kovalev dans l'alignement. "Je l'étais déjà sous Dryden!" lance-t-il.

En fait, Mikhaïl Melnikov a la sainte Flanelle tatouée sur le coeur depuis le 1er janvier 1976. Très précisément. Ou plutôt, le 31 décembre 1975, heure de l'Est, et le lendemain, heure moscovite.

Il était aussi 3h du matin à Moscou cette nuit-là, lors de la mise au jeu initiale du troisième match de la Super série, disputé au Forum de Montréal. En tournée dans la LNH, le CSKA de Moscou visitait le Canadien. Le jeune "Micha", alors âgé de 9 ans, avait eu la permission de passer la nuit blanche avec son père pour regarder la partie.

"En Union soviétique, on ne diffusait pas les matchs de la LNH à la télévision, et là on avait une chance de les voir. Ça a été un cadeau grandiose pour le Nouvel An", se remémore celui qui est devenu commentateur de hockey sur la chaîne de télévision privée NTV-Plus.

Il aura par la suite dû attendre près de deux décennies pour revoir ce match, qui s'était conclu par un verdict nul de 3-3. "La télévision soviétique avait effacé les cassettes." À la chute de l'URSS, Mikhaïl Melnikov a pu se procurer les enregistrements canadiens. Il les conserve toujours et regarde encore à l'occasion cette collision frontale entre les styles de jeu soviétique et nord-américain, qui l'a marqué à vie.

"Ici, on considère que c'est le meilleur match qui a été joué au XXe siècle, explique-t-il. Ceux qui ont été éduqués en regardant ce match prennent pour Montréal. Nos meilleurs commentateurs sont tous pour Montréal."

Mikhaïl Melnikov estime que pour la "première fois en six ans", le Canadien peut prétendre aux grands honneurs. Il note que "sans Koivu, Kovalev est devenu l'un des leaders. Avant, il n'aimait pas travailler, et maintenant il est l'un des meilleurs. Cette saison, il a joué avec des jeunes et c'est à ce moment qu'ils ont commencé à bien jouer", analyse-t-il, ajoutant que Kovalev est très apprécié des journalistes russes non seulement pour ses talents, mais pour sa personnalité.

Le mois prochain, Mikhaïl Melnikov se rendra pour la première fois au pays des Habitants. Il couvrira pour le journal Gazeta le Championnat du monde de hockey, disputé à Québec et Halifax. Avec un peu de chance, il pourra peut-être prolonger son séjour et participer au défilé de la victoire sur la rue Sainte-Catherine...

dimanche 13 avril 2008

Découvrir la Russie, et comprendre le Saguenay

Portrait publié dans le journal Progrès-Dimanche (Saguenay) du 13 avril 2008

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

MOSCOU - En débarquant en Russie en septembre dernier, François Dubé s'attendait bien à reconnaître son Saguenay natal dans les paysages du plus grand pays du monde. Mais il ne pensait pas faire autant de parallèles entre les défis de sa région, de sa province et ceux des Russes.

C'est avant tout "pour apprendre le russe" que l'étudiant de 22 ans a décidé de venir étudier huit mois au Centre Moscou-Québec, rattaché à l'Université d'État des sciences humaines de Moscou (RGGU). "En science politique, ce serait ridicule d'affirmer connaître un pays sans en connaître sa langue," dit celui qui a déjà complété deux années de baccalauréat dans cette discipline à l'Université Laval. Il loge gratuitement aux résidences de la RGGU, en échange de quoi il enseigne le français à des étudiants russes.

François s'intéresse particulièrement au sort des minorités ethniques dans la Fédération de Russie, faisant un parallèle avec celui des Québécois dans le Canada. Il compte d'ailleurs écrire une thèse de maîtrise sur le sujet. "Même si nos peuples sont différents, on fait face aux mêmes défis, dont celui de conserver sa langue."

Il s'étonne ainsi que le Québec n'ait jamais développé de liens avec les régions russes. "On a une expertise en matière de minorités et on ne cherche pas à l'exporter!" s'étonne-t-il, assurant qu'il compte bien changer les choses à ce sujet au cours des prochaines années.

Depuis son arrivée en ex-URSS, François a passé des journées et des nuits entières en train ou en autobus pour aller à la rencontre des peuples minoritaires ossète, daghestanais, et tchouvache. "Tu as beau lire des millions de textes, c'est en parlant avec les gens que tu peux vraiment comprendre [un pays]", est maintenant convaincu l'ancien élève du Séminaire et du Cégep de Chicoutimi.

Pour se rapprocher de ces peuples, François s'est même inscrit à des cours de langue tatare (proche du turc), parlée par l'une des plus importantes minorités du pays. Selon lui, le Québec a aussi beaucoup à apprendre des Tatars, qui ont su "s'affirmer en tant que peuple" pour ensuite négocier leur statut "d'égal à égal" dans la fédération, lors de l'éclatement de l'Union soviétique en 1991.

François parle avec passion d'un récent voyage en République de Tchouvachie, où dans de petits villages, il a rencontré de vieilles grand-mères et de jeunes enfants qui parlaient encore leur langue maternelle, "malgré 70 ans de communisme" et la mondialisation. "Ils écoutent Britney Spears, mais ils parlent encore tchouvache!" lance-t-il.

Au Saguenay comme en Russie

Dans les régions russes, François a aussi un peu redécouvert la sienne. "J'adore Moscou, mais ce n'est pas ma ville. Je m'identifie plus aux régions russes, aux villages, qu'aux grosses villes industrielles."

Il a également noté qu'en Russie, les populations éloignées des grands centres sont aux prises avec le même défi que celles du Québec : les ressources sont exploitées chez eux, mais les richesses s'accumulent dans les grandes villes. "Tu en prends conscience ici, parce que [l'écart] est plus grand," dit François, le deuxième des quatre enfants de Ghislain Dubé et Hélène Grégoire.

Même s'il se dit très "attaché" au Saguenay, François n'entrevoit pas son avenir dans la région "telle qu'elle est maintenant." "On doit prendre conscience qu'il faut un meilleur leadership pour le développement de nos régions," soutient-il.

Selon lui, la faute revient aux "élites régionales" qui ne favorisent pas l'ouverture de la région sur le monde et découragent ainsi les jeunes Saguenéens branchés sur la planète à revenir y investir leur savoir et savoir-faire.

Chronique d'errance #13: La mort de la guerre

Écrite dans une Moscou sans coeur, par obligation...

Il était une guerre. Partie d’un dérapage d’intensité. De l’explosion de volontés de vivre plus fort. D’ambitions de se changer les mondes pour le mieux.

Il était une guerre, comme toutes les guerres. Qui avec les premières blessures qui s’empilent, en oubliait ses raisons de déclenchement. Et ne pouvait plus s’arrêter la haine de l’amour déraillé. L’emprisonnement des libérations promises.

Il était une guerre qui s’éloignait de la paix. Plus ses terrains se minaient. Plus ses idéaux s’aigrissaient. Les rancunes se formaient de nouveaux champs de bataille. Toujours plus grands. Toujours plus loin de l’objectif initial.

Il était une guerre qui comme toutes les guerres n’avait plus aucun sens. Blessait pour blesser, au coeur de la faiblesse de l’autre. Se disant que l’autre ne sentait, ne ressentait plus rien de toute façon. La guerre ou la vie amère l’avait insensibilisé, disait-on.

On blessait donc pour rien, puisqu’on ne croyait même plus faire mal. Pour rien, ou pour oublier ses propres blessures sales à panser. Attaquer pour forcer l’autre à nous guérir.

Il était une guerre morte au bout de son sang, au bout de son non-sens. On a fini par la tuer pour lui survivre. Elle gît sur le plancher absurde de nos souvenirs. Autour d’elle, le bon et le mauvais étouffent sans distinction sous les ruines des âmes exténuées. Qu’elle est belle, morte, la guerre, finalement.

Certes, le poids de son cadavre est encore lourd sur nos consciences meurtries. Il reste encore à se pardonner nos offensives, et à pardonner à ceux qui nous ont offensés. Se pardonner à soi-même de s’être fait si mal à faire du mal. Mais au fil de sa décomposition libératrice, la guerre abattue prendra petit à petit le teint de la paix.

Aidons l’espoir à l’espérer.

jeudi 3 avril 2008

Des fidèles russes d'une secte apocalyptique refont surface

Article publié dans La Presse le 3 avril 2008 et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
Collaboration spéciale
Moscou

Pas facile d’attendre la fin du monde sous terre. Hier, trois des derniers adeptes de la secte orthodoxe russe Jérusalem des montagnes, retranchés dans un abri depuis cinq mois, sont retournés à la vie terrestre.

En novembre dernier, à l’appel de leur chef spirituel Pavel Kouznetsov, 35 membres de la secte s’étaient installés dans la cavité d’un ravin, près du village de Nikolskoïe (700 km au sud-est de Moscou).

Ils emportaient avec eux toutes les provisions nécessaires pour survivre jusqu’à l’Apocalypse, que leur gourou leur prédisait pour mai.

Les autorités s’inquiétaient particulièrement du sort des enfants qui se trouvaient parmi eux, dont un bébé de moins de 2 ans, qui est finalement sorti hier avec sa mère et sa sœur de 15 ans. Des géologues avaient prévenu des dangers de glissements de terrain, qui menaçaient d’engloutir tous les croyants.

Signe de Dieu

Vendredi, un premier effondrement du sol avait convaincu sept disciples à retourner à la surface. Ils s’étaient auparavant vu garantir par les autorités qu’ils pourraient attendre l’Apocalypse tranquillement dans la maison de leur chef à Nikolskoïe, situé dans la région de Penza.

Mardi, 14 autres membres de la secte ont quitté l’abri, pour aussitôt se cloîtrer afin de prier, refusant toute aide médicale. « Ils disent que Dieu leur a envoyé un signe, leur ordonnant de sortir après le quatrième effondrement », avait alors indiqué le vice-gouverneur de la région, Oleg Melnitchenko.

Pour convaincre les 11 récalcitrants toujours sous terre, les autorités ont libéré provisoirement leur gourou, interné pour démence dans un hôpital psychiatrique. Pavel Kouznetsov fait face à des accusations criminelles pour incitation à la haine religieuse et pour création d’un groupe religieux qui utilise la violence contre des citoyens.

Selon les autorités, il a prévenu hier ses fidèles que Dieu lui-même avait fait s’effondrer une partie du refuge afin qu’ils sortent, spécifiant que d’agir contre la volonté du Tout-Puissant serait un gros péché.

Une secte parmi d’autres


La secte de Jérusalem des montagnes n’est qu’un cas « extrême » parmi plusieurs autres mouvements du genre dans l’Église orthodoxe russe, explique Aleksander Verkhovsky, directeur du Centre Sova, qui étudie les phénomènes religieux dans le pays.

« Il y a quelques milliers de croyants (orthodoxes) en Russie qui s’en font sérieusement avec leur numéro d’assurance sociale, dans lequel ils voient des signes de la venue de l’Antéchrist. » Les disciples de Kouznetsov qui sont sortis de leur abri ont ainsi obtenu des autorités une vache, refusant catégoriquement de boire du lait commercial sous motif que les codes barre pouvaient contenir des messages sataniques.

Selon des estimations, il y aurait en Russie plus de 700 sectes, païennes ou dérivées des religions traditionnelles. Pavel Kouznetsov, ancien ingénieur électrique qui a tout laissé tomber il y a cinq ans pour s’installer à la campagne et propager ses croyances, est un « un simple croyant qui a commencé à se prendre pour un prophète, » soutient Aleksander Verkhovsky. « C’est un leader charismatique traditionnel ».

M. Verkhovsky souligne toutefois que les sectes apocalyptiques dans l’Église orthodoxe sont en perte de popularité aujourd’hui, après avoir connu leur apogée au début de la décennie. « Quand de tels mouvements sont en déclin, il apparaît des éléments plus radicaux. » Comme le groupe de Kouznetsov.

mercredi 2 avril 2008

Rien pour freiner la montée du racisme en Russie

Article publié le 2 avril 2008 dans le journal La Presse et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou

Un portier ouzbek tué de plusieurs coups de couteau à Moscou, sept travailleurs étrangers violemment battus à Kaliningrad, un Kirghize égorgé à Saint-Pétersbourg...

Il ne se passe pratiquement pas une journée sans qu'un crime à caractère raciste ne soit commis en Russie. Dans un contexte où les autorités politiques et religieuses jouent à fond la carte du nationalisme, la très grande majorité de ces attaques demeurent impunies.

Autour d'une table, le père Pavel explique à une dizaine de skinheads néonazis pourquoi il est important de défendre sa patrie.

«Les mosquées poussent comme des champignons. Si on ne fait rien, on pourrait se lever un matin dans un pays musulman», prévient le prêtre orthodoxe.

Nous sommes dans le charmant édifice du Fonds international des écritures et de la culture slaves de Moscou. En ce lundi soir, des skinheads âgés de 17 à 21 ans sont venus assister à un cours de nationalisme religieux offert par l'Union slave («Slavianski Soyouz», ou « SS», les mêmes initiales que la police nazie).

Plus habitués à parcourir les rues de la ville en soirée pour se battre «pour une humanité blanche», plusieurs des jeunes admirateurs d'Hitler, garçons et filles, somnolent durant le long exposé du prêtre.

Le père Pavel leur rappelle comment les musulmans ont torturé des soldats russes lors de l'invasion soviétique de l'Afghanistan et en Tchétchénie. « Comment quelqu'un peut-il penser agir ainsi au nom de Dieu!? Chez eux, c'est possible», tranche-t-il.

Quelques minutes plus tard, il raconte pourtant l'histoire d'un Russe qui, en priant, a tué 19 Allemands lors de la Deuxième Guerre mondiale. Sans en rater un seul, ni gaspiller une seule balle. «Vous voyez, la force de la foi? ajoute l'homme d'Église à la longue barbe grisonnante. La prière donne un sens à tes actions. Elle t'aide, elle te purifie et il devient plus facile de prendre les bonnes décisions.»

Sergueï, 21 ans, crâne rasé, l'interrompt. « Mais si tu tues quelqu'un, ce sera tout de même un péché, non?» «Puisque la vie n'est pas parfaite, répond le père Pavel, parfois on est obligé de prendre l'épée et de punir.»

Selon lui, la Russie doit se défendre contre les invasions d'étrangers. «Quand ils viennent ici comme des colonisateurs et ne respectent pas nos valeurs, on ne peut que les traiter comme des occupants.»

Au cours des deux premiers mois de l'année, 26 personnes sont mortes et 75 ont été blessées en Russie à la suite d'attaques à caractère racial. La plupart étaient des travailleurs étrangers originaires d'anciennes républiques soviétiques à majorité musulmane d'Asie centrale ou du Caucase. Les attaquants étaient surtout des skinheads. Ils seraient plus de 70 000 dans le pays, selon les estimations du Centre Sova, organisme qui étudie la xénophobie et le nationalisme. La moitié d'entre eux seraient «actifs», c'est-à-dire prêts à commettre des actes de violence.

Les crimes racistes sont en hausse constante d'environ 20% par année depuis 2004 en Russie, mais une poignée seulement sont punis: 23 verdicts de culpabilité en 2007, contre 67 meurtres racistes et quelque 600 attaques.

Poutine responsable

Le mois dernier, le président sortant et futur premier ministre Vladimir Poutine a promis à ses homologues d'Asie centrale et du Caucase, préoccupés par les attaques contre leurs ressortissants, de lutter contre ces crimes.

Galina Kojevnikova, vice-directrice de Sova, n'en croit pas un mot. «Il le dit pour un public étranger,» soutient-elle, jugeant que son discours est bien différent lorsqu'il s'adresse aux Russes.

Selon elle, si le régime Poutine n'est pas directement responsable de la montée du racisme en Russie, qui date de la fin des années 90, «il est responsable de sa légalisation». Au lieu de combattre ce «nationalisme ethnique classique», il l'a justifié en se positionnant pour la défense des intérêts des Russes de souche, explique Mme Kojevnikova.

«Avant, les gens se gênaient pour dire qu'ils étaient d'accord avec le slogan La Russie aux Russes''. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, puisqu'ils l'entendent de la bouche même de leurs leaders les plus populaires!» Selon un récent sondage du Centre Levada, 55% des citoyens russes appuient ce slogan.

Les néonazis s'organisent

Peu inquiétés par des autorités qui partagent en bonne partie leur point de vue, les groupes racistes comme l'Union slave ont eu le champ libre pour se développer au cours des dernières années. En plus d'étendre leurs actions dans les régions, ils ont également trouvé des appuis moraux et financiers importants chez des fonctionnaires, des agents des services de sécurité, des politiciens et des membres du clergé orthodoxe.

Aucune institution n'appuie officiellement la xénophobie ambiante, précise toutefois Galina Kojevnikova. «Il y a des prêtres d'extrême droite, mais ils parlent en leur nom personnel.»

L'an dernier, une quarantaine de meurtres ont été attribués à des membres de l'Union slave. Malgré tout, l'organisation demeure tout à fait légale. Son chef, Dmitri Demouchkine, indique que ses membres-assassins ont agi par eux-mêmes et que la SS ne peut donc être tenue responsable de leurs actes.

«Nous rejetons catégoriquement ce genre d'actions,» ajoute même l'ancien skinhead, qui avoue avoir déjà participé à des pogroms et des meurtres racistes dans son adolescence, sans toutefois vouloir entrer dans les détails.

«Je comprends les skinheads d'agir ainsi, mais la méthode qu'ils ont choisie n'est pas efficace», dit le néonazi de 29 ans, détenteur de deux diplômes universitaires. «Peu importe combien ils en tuent, ils ne pourront pas simplement éliminer les deux millions d'Azéris de la diaspora de Moscou.» Selon lui, il faudrait avant tout que les autorités limitent au maximum l'immigration. En fait, la capitale russe accueille quelque 650 000 personnes originaires d'Asie centrale ou du Caucase.

À la fin de la leçon de nationalisme religieux, La Presse a demandé au père Pavel si les pogroms contre des étrangers organisés par les skinheads constituaient à son avis une bonne façon de «défendre sa patrie». Le prêtre a préféré laisser les jeunes juger par eux-mêmes. «Quand ils auront l'âme purifiée, ce sera clair pour eux comment il faut agir.»

Sergueï a compris les mots du religieux comme une caution de son point de vue. « Il faut croire en soi, croire en sa foi», dit le jeune homme, après nous avoir montré les mots «Russia» et « Aryen» qu'il s'est fait tatouer sur le coeur. «Nous pouvons nous battre. Il faut nous unir pour défendre notre Russie.»

samedi 29 mars 2008

Deux semaines dans le Caucase


Je reviens d'un voyage de deux semaines dans le Caucase. Vous pouvez déjà lire (ci-bas) mon article sur la république non reconnue d'Abkhazie. En attendant d'autres reportages dans les prochaines semaines, voici des photos (commentées) prises lors du voyage, notamment à Beslan en Ossétie du Nord, théâtre d'une prise d'otages qui a fait 331 morts dans une école en 2004, et à Grozny, capitale de la Tchétchénie.

Voici les liens (Malheureusement, il faut être inscrit à Facebook pour y accéder. Désolé...)

Caucase (partie 1)

Caucase (partie 2)

vendredi 28 mars 2008

Vive l'Abkhazie libre!

Dossier publié dans La Presse le 28 mars 2008 et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Soukhoumi, Abkhazie

Pendant que les Kosovars célèbrent leur indépendance, d'autres peuples grognent de jalousie. Indépendantes de facto depuis une quinzaine d'années, les républiques d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud (Géorgie), et celle de Transdniestrie (Moldavie), n'ont toujours pas été reconnues par aucun autre État.

Notre collaborateur s'est rendu en Abkhazie, république autoproclamée une fois et demie grande comme l'Île-du-Prince-Édouard, que la Russie songe à reconnaître, furieuse du «précédent» kosovar créé par les Occidentaux.




Sur la place de l'ancienne gare maritime de Soukhoumi, Poto a bon espoir de revoir un jour sa capitale aussi dynamique que durant les années soviétiques, alors que les touristes affluaient par milliers au bord de la mer Noire. «Bientôt, des bateaux viendront», assure le vieux gardien de sécurité en regardant le port en décrépitude.

«Avant, il y avait du monde partout», se rappelle Poto. Soukhoumi a en effet des airs de ville-fantôme. En plein centre-ville, le tiers des édifices sont détruits ou à l'abandon. Plusieurs bâtiments portent les cicatrices de la sanglante guerre de sécession contre la Géorgie, en 1992-1993, peu après la déclaration unilatérale d'indépendance de l'Abkhazie.

Durant les hostilités, plus de 13 000 personnes sont mortes, dont le fils de Poto. Près de la moitié de la population a fui la république sécessionniste, en majorité des Géorgiens qui y étaient installés. Aujourd'hui, il ne reste plus que quelque 300 000 habitants, dont le tiers seulement sont d'origine abkhaze. Les autres sont russes, arméniens ou géorgiens.

Dans les paisibles rues de Soukhoumi, le mot «indépendance» est sur toutes les lèvres. Surtout depuis que le Kosovo a proclamé sa souveraineté, le 17 février. Immédiatement, le gouvernement abkhaze a réitéré sa demande de reconnaissance internationale.

Raisons historiques


Tous les Abkhazes rencontrés par La Presse font valoir qu'ils ont encore plus de raisons que les Kosovars d'être indépendants. «Contrairement à eux, nous avons déjà eu notre propre État», argue Anatoli, fringant retraité de 75 ans, avant de se lancer dans un long exposé historique.

Avant de se joindre à l'URSS en 1921, l'Abkhazie était un pays indépendant. Elle fut par la suite rattachée à la république soviétique de Géorgie, avec un statut de «région autonome».

«Donc, nous avions le droit de nous séparer de l'URSS autant que la Géorgie», poursuit Maxim Goundjia, vice-ministre des Affaires étrangères abkhaze.

Le jeune fonctionnaire demeure toutefois réaliste. Il sait que la reconnaissance internationale est avant tout une question «politique». Même la Russie, le plus grand allié de l'Abkhazie, n'a toujours pas voulu l'appuyer officiellement. Après avoir vivement dénoncé l'indépendance du Kosovo, elle ne peut reconnaître l'Abkhazie du jour au lendemain, raisonne Maxim Goundjia.

Double jeu

La Russie mène un double jeu: officiellement, elle soutient l'intégralité territoriale de la Géorgie et de la Moldavie. Dans les faits, elle a accordé la citoyenneté russe à plus de 90% des habitants des républiques non reconnues. En Abkhazie et en Ossétie du Sud, le rouble russe est la monnaie officielle, les retraites sont versées par Moscou et le russe est la langue la plus répandue.

Durant la guerre d'indépendance, c'est la Russie qui a armé les Abkhazes contre les Géorgiens. Les sanctions qui devaient freiner depuis 12 ans le commerce à la frontière russo-abkhaze ont été définitivement abolies début mars. Pour construire à temps les infrastructures des Jeux olympiques de Sotchi de 2014, la Russie ne pourra en effet se passer des ressources de l'Abkhazie, qui se trouve à 9 km du futur village olympique.

Il y a une semaine, les députés russes ont officiellement demandé à leur gouvernement «d'examiner l'opportunité d'une reconnaissance de l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud».

«Après la reconnaissance unilatérale de l'indépendance du Kosovo, la Russie doit corriger sa politique» à l'égard de ces républiques séparatistes, précisent les députés.

Moscou a bien fait comprendre aux pays occidentaux que l'adhésion à l'OTAN de l'Ukraine et surtout de la Géorgie, qui sera étudiée lors du sommet de l'organisation à Bucarest du 2 au 4 avril, pourrait accélérer la reconnaissance des deux républiques autoproclamées sur le territoire géorgien. Elle veut à tout prix éviter de voir un nouvel élargissement de l'OTAN qui a accueilli les pays baltes en 2004.

Mais le président géorgien pro-américain Mikheïl Saakachvili a fait savoir à plusieurs reprises qu'il n'accepterait jamais les indépendances sud-ossètes et abkhazes et que l'armée pourrait à nouveau intervenir pour les empêcher.

De facto indépendante

Reconnaissance ou non, les Abkhazes construisent leur pays. Depuis 15 ans, leur république fonctionne déjà bon gré mal gré comme un État. Le gouvernement prélève des impôts et commence à offrir quelques services à ses citoyens. De nouvelles infrastructures voient petit à petit le jour à Soukhoumi. «Nous ouvrirons bientôt un bureau commercial au Canada», assure Maxim Goundjia, qui multiplie les efforts pour attirer les investisseurs étrangers.

La seule chose qui pourrait freiner le développement de l'Abkhazie, c'est une «agression de la Géorgie», dit le jeune vice-ministre. «Nous sommes un pays de tourisme et d'agriculture. La guerre signifie pour nous que le tourisme sera interrompu pour quelques années et nous perdrons des milliards.»

À la sortie d'un restaurant de Soukhoumi, une dame un brin éméchée par la vodka résume le sentiment populaire: «Dites aux Canadiens, aux Américains, à tout le monde, de venir nous visiter en Abkhazie... mais sans l'OTAN!»

Ossétie du Sud


70 000 habitants

Capitale : Tskhinvali

La guerre d'indépendance de cette région séparatiste de Géorgie a fait près de 1 000 morts entre 1990 et 1992. Des milliers d'Ossètes se sont réfugiés en Ossétie du Nord, l'entité de la Fédération de Russie à laquelle ils espèrent un jour être rattachés. Comme en Abkhazie, des forces de maintien de la paix russes y sont postées depuis la fin de la guerre.

Transdnestrie

533 500 habitants

Capitale : Tiraspol

La république moldave de Transdniestrie s'est autoproclamée indépendante de la Moldavie en 1991 et a tenu sept référendums pour confirmer son statut. Aucun n'a été reconnu par un autre État. Les Russes ont soutenu la Transdniestrie lors de la guerre d'indépendance de 1992.

Abkhazie

300 000 habitants

Capitale: Soukhoumi

L'Abkhazie était un État indépendant quand elle a adhéré à l'URSS en 1921, pour devenir ensuite une région autonome au sein de la Géorgie soviétique. Après l'éclatement de l'URSS, la déclaration d'indépendance de l'Abkhazie a entraîné une intervention militaire de la Géorgie.

samedi 15 mars 2008

Le comble de la fraude électorale en Russie

Publié dans le journal La Presse et sur cyberpresse.ca le 14 mars 2008

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou

L'observateur électoral Roman Oudot croyait avoir déjà tout vu en matière de fraudes avant le scrutin présidentiel du 2 mars dernier. Mais lorsque l'alerte aérienne a retenti dans son bureau de vote de Moscou, il a compris que le régime de Vladimir Poutine avait encore bien des tours dans son sac pour s'assurer de l'élection de son candidat Dmitri Medvedev.


Roman prenait son rôle très au sérieux. Il avait apporté sa caméra et son appareil photo pour documenter toute irrégularité. Dix minutes avant l'ouverture officielle du bureau de vote, il remarque que l'une des urnes... contient déjà des bulletins de vote. «La directrice de la commission électorale (une membre du parti Russie Unie, qui appuyait la candidature de Medvedev) n'a pas été en mesure d'expliquer comment cela était possible», a raconté hier le jeune homme, lors d'une conférence de presse organisée par l'ONG Golos, recensant les plus «incroyables» fraudes électorales.

La directrice de la commission a par la suite été contrainte de faire sceller l'urne. Mais vers la fin de la journée, l'alerte aérienne a été déclenchée. Chose étrange en temps de paix, note Roman.

Vidéos et photos à l'appui, il explique que des «gens louches» sont entrés dans l'édifice, alors que tout le monde devait évacuer. Il n'y avait alors plus aucun observateur indépendant pour vérifier les urnes. «Avant l'alerte, le taux de participation était de 48%. Après la réouverture, les gens ont pu voter encore une quarantaine de minutes et à la fermeture, la participation était de 80%,» relate Roman.

Dans un autre bureau moscovite, l'observateur du Parti communiste Dmitri Zykov s'est fait offrir un pot-de-vin par un collègue de Russie Unie. «Il m'a dit: «Je te donne beaucoup plus que ton parti si tu rentres chez toi et ne regardes pas comment on compte les voix»,» affirme-t-il. Dmitri a par la suite été exclu par la commission électorale parce qu'il photographiait le décompte des voix, qu'il jugeait non conforme. La loi électorale lui en donne pourtant le droit.

La technique de l'autobus

Dans le sud de la capitale, Grigory Vaïpan a été témoin de la célèbre technique de «l'autobus». Une cinquantaine de personnes se sont présentées pour voter dans un bureau où elles n'étaient pas inscrites. À la plus grande surprise du jeune observateur, la commission les a laissé voter. Selon la loi, ils auraient dû s'inscrire trois jours avant le scrutin. «S'ils le font le jour même, il est impossible de les empêcher d'aller voter à plusieurs endroits!» raisonne Grigory. Des observateurs dans d'autres bureaux du quartier lui ont d'ailleurs confirmé avoir vu les mêmes électeurs exercer leur devoir citoyen.

Malgré tous ces témoignages, la Commission centrale électorale et les tribunaux refusent de confirmer les violations recensées par Golos. Officiellement, il n'y aurait eu que quelques petites irrégularités qui n'auraient pas influencé la victoire de Medvedev (70,28% au premier tour).

«Les élections en Russie ne sont pas organisées par la commission électorale, mais par le pouvoir exécutif (le Kremlin)», soutient Andreï Bouzine, expert électoral pour Golos.

Il s'étonne aussi de l'efficacité de la commission qui, à chaque scrutin, révèle de plus en plus rapidement les résultats définitifs. «Si la tendance se maintient, on en arrivera à un point où ils les annonceront avant le jour du vote!» ironise-t-il.

lundi 10 mars 2008

La jungle immobilière de Moscou

Publié dans le journal La Presse le jeudi 6 mars 2008 et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou

Moscou, la ville la plus chère de la planète, est une jungle quand on cherche à s'y loger.

Le papier peint s'arrache des murs, les tapis sont crasseux, le plafond commence à moisir à la suite d'un dégât d'eau. Les cafards qui se terraient près de la vieille tuyauterie viennent tout juste d'être exterminés. Malgré tout, ce trois-pièces à l'allure soviétique dans le centre de Moscou vaut de l'or.

«C'est 50 000 roubles (2000$) par mois, plus électricité et autres frais», dit la quinquagénaire qui s'occupe de louer l'appartement de sa mère malade, près de la galerie Tretiakov. Pour remettre la cuisine en état, le nouveau locataire devra payer le tiers du montant des réparations, ajoute-t-elle.

Dans la capitale du deuxième exportateur de pétrole au monde, les prix de l'immobilier ont grimpé en même temps que ceux des barils d'or noir au cours des dernières années.

En 2007, la mégapole de 11 millions d'habitants a même été classée «ville la plus chère au monde pour les expatriés» par le cabinet-conseil britannique Mercer. Cela s'explique en bonne partie par les incessantes hausses des prix des logements. En janvier seulement, la valeur du mètre carré habitable a augmenté de 4%.

Comme une bonne partie du commerce en Russie, la location d'appartement se fait souvent au noir. Les propriétaires peuvent ainsi économiser les impôts exorbitants. Mais les locataires, eux, n'ont aucune protection. Sans bail, le propriétaire peut du jour au lendemain augmenter le loyer mensuel de quelques centaines de dollars, ou expulser les occupants sans préavis.

Il n'est pas rare non plus que des agences bidon signent des baux pour des appartements inexistants et empochent la commission, ou que de faux propriétaires louent des logements qui ne leur appartiennent pas, laissant les nouveaux locataires s'expliquer avec le vrai maître de la maison à son retour .

Agences


Pour s'assurer de l'honnêteté de l'autre partie, propriétaires et locataires se tournent de plus en plus vers des agences accréditées, explique Tatiana Tseretselli, agente de location dans la capitale depuis 10 ans. «Ils savent que ça les protège.» En échange de l'équivalent d'un mois de loyer, l'agence s'occupe de formaliser l'entente et de garantir la protection des signataires.

Toutefois, agence ou pas, aucune loi russe n'interdit d'augmenter substantiellement le prix du loyer à la fin d'un bail. «Notre propriétaire a voulu le hausser de 35%» raconte un coopérant belge installé à Moscou. «Nous avons refusé et finalement, à deux jours de la fin du bail, elle a décidé de le laisser au même prix», s'étonne-t-il encore. Comme quoi, dans un marché instable, les bons locataires valent autant que les bons propriétaires.

Tous les Moscovites n'ont pas à se soucier des prix de l'immobilier, puisque les trois quarts d'entre eux sont propriétaires. Cette flambée fait même l'affaire de plusieurs, qui ont profité de la crise financière des années 90 pour acheter les appartements de leurs compatriotes fauchés. Ils ont ensuite fait disparaître la déprimante décoration soviétique, procédé à des rénovations «à l'européenne», en se fiant principalement au catalogue IKEA. Aujourd'hui, ils peuvent vivre aisément de leur lucratif investissement.

La situation est plus difficile pour les non-propriétaires, qui peuvent facilement consacrer plus de la moitié de leur salaire mensuel (en moyenne 1200$) à se loger. Le système de distribution de logements gratuits qui prévalait sous l'Union soviétique existe toujours, mais il ne faut pas trop y compter à court terme: quelque 173 000 familles sont sur la liste d'attente. Cette année, la Ville accordera des loyers à ceux qui ont inscrit leur nom... en 1989!

DES PROPRIOS ENLEVÉS (Agence France-Presse)

La police russe a arrêté un groupe de criminels soupçonnés d'enlever des propriétaires d'appartements de Moscou afin de prendre possession de leur précieux bien, a indiqué la police hier. Deux des personnes arrêtées avaient par différentes méthodes criminelles obtenu la propriété de 300 appartements dans le centre de Moscou.

Dans une de ces affaires, un homme de 30 ans avait été enlevé à Moscou puis hospitalisé avec un faux diagnostic de maladie mentale, ce qui avait laissé son appartement aux criminels, selon la police.

Certaines des personnes kidnappées avaient été utilisées comme esclaves et maintenues en captivité pendant des périodes allant jusqu'à deux ans, précise le texte.

Le dirigeant du groupe recherchait des propriétaires d'appartements vivant seuls. Il les enlevait avec ses complices et les amenait dans les régions d'Orlov et de Rostov où ils étaient maintenus de force en captivité.

jeudi 6 mars 2008

Lorsque la propagande gouvernementale mordve m'utilise...

Dimanche dernier, jusqu'à preuve du contraire, j'étais le seul journaliste étranger à couvrir l'élection présidentielle russe à partir de la petite république de Mordovie. La capitale Saransk se trouve à 640 km à l'est de Moscou.

Il semble que mon passage a beaucoup attiré l'attention: agents des services de l'immigration venus contrôlés mes papiers dans la chambre d'hôtel la veille du scrutin (comme pour tous les étrangers, ont-ils précisé); agent du FSB (services de sécurité) au bureau de scrutin qui me demande des informations; journaliste de la télévision locale (contrôlée par le gouvernement) qui faisait le pied-de-grue près de la gare sous la pluie, dans la boue, à la noirceur, pour avoir mes commentaires sur l'élection. Pauvre de lui, il ne les aura pas eu. Je ne m'étais même pas aperçu au départ, ne pensant qu'à mon train, que la lumière derrière moi était celle d'une caméra et que l'homme qui me posait des questions, aussi derrière moi, était journaliste. Mais lorsque je m'en suis rendu compte, j'ai poursuivi ma route avec un «pas de commentaires»...

Dernière de la série: un article sur moi dans le journal (ultra-pro-gouvernemental) Izvestia Mordoviy (Les nouvelles de Mordovie). En voici la traduction ci-bas. À noter que je n'ai parlé avec aucun journaliste de ce journal. Pas étonnant donc que leurs conclusions reflètent peu mon jugement face au déroulement du scrutin dans la république. L'école #26, c'est justement là que j'ai rencontré le jeune agent du FSB...

Un Canadien venu chercher des violations

Le déroulement des élections en Mordovie n'a pas seulement été suivi par des observateurs. Le jour du vote, le correspondant du journal canadien «La Presse» Friderik Laboie (sic) a visité quelques bureaux de scrutin en compagnie d'un représentant du Parti communiste. Il est premièrement aller au Lycée #26 de Saransk. Au début, il a été surpris de la présence dans l'école de son directeur. Mais lorsque le correspondant étranger s'est fait expliqué que le directeur assurait l'ordre général et le fonctionnement normal des communications dans l'école, alors il a reconnu qu'à la place du directeur, en tant que bon propriétaire, il aurait fait la même chose. Ensuite, il a observé le bureau de scrutin, s'est entretenu avec des électeurs et a noté le très haut taux de participation, alors que les électeurs depuis tôt le matin se rendaient en masse dans les bureaux de scrutin. Par après, l'invité étranger a manger des pâtisseries à la cafétéria et était agréablement surpris de leur bas prix. Ne trouvant aucune violation, Friderik Laboie s'est rendu dans le village de Meltsany du district de Starochaïgovo. Mais là-bas non plus, il n'a pas remarqué de violations.


Version originale en russe ici
Mon article sur l'élection vue de Mordovie ici

À propos du directeur d'école, en effet, je m'étonnais qu'il soit dans l'édifice comme «bénévole», surtout compte tenu des accusations d'observateurs que dans certaines écoles du pays, les enfants étaient menacés de voir leurs résultats scolaires diminués si leurs parents n'allaient pas voter.

Les pâtisseries étaient en effet très peu chères dans les bureaux de scrutin.

Pour le haut taux de participation, la Mordovie a officiellement eu le taux de participation le plus élevé du pays avec 92,89%. Il est difficile d'évaluer à vue d'oeil dans quelques bureaux de vote le taux de participation...

Le candidat du pouvoir et vainqueur Dmitri Medvedev y a - toujours officiellement - obtenu 90,31% des voix.

J'ai observé plusieurs choses louches dans les bureaux de vote visités, dont des gens qui refusaient de s'identifier tout en rôdant autour des bureaux de scrutin et parlant avec les électeurs. J'ai aussi été témoins de plusieurs accusations de violation à la loi électorale, formulée par les communistes. Pour le reste, vous trouverez les explications dans mon article.

mardi 4 mars 2008

Dur lendemain d'élections pour les opposants à Moscou

Dernier texte de la série électorale, publié dans La Presse le 4 mars 2008 et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Avec l’Agence France-Presse
Moscou

Tatiana regarde les opposants se faire arrêter un à un par les milliers de policiers massés sur la place Tourgueniev de Moscou. « Le nouveau président fête sa nomination ! » lance avec ironie cette professeure de russe.

À l’initiative de la coalition l’Autre Russie de l’ancien champion d’échecs Garry Kasparov, les opposants au régime de Vladimir Poutine sont sortis dans les rues hier pour dénoncer la « farce » de l’élection présidentielle de dimanche, facilement remporté par Dmitri Medvedev (70 % des voix), le dauphin du président sortant.

À Saint-Pétersbourg, les 3000 participants à la « Marche du désaccord », dont Garry Kasparov, ont pu manifester avec l’accord des autorités. À Moscou toutefois, une cinquantaine de ceux qui ont osé se présenter à l’événement non autorisé ont terminé la journée derrière les barreaux.

En fait, difficile de parler d’une quelconque manifestation : aucun slogan n’avait encore été scandé que les policiers avaient déjà commencé à interpeller brutalement des opposants, sous les regards incrédules de plusieurs dizaines de journalistes, en bonne partie étrangers. Les forces de l’ordre sont même parties à la chasse à l’homme dans un McDo adjacent à la place. Des manifestants qui y étaient retranchés ont été jetés dans un autobus de la police, direction le centre de détention.

« Un policier s’est approché de mon mari et lui a dit qu’il était un « représentant du pouvoir » et qu’il voulait voir ses pièces d’identité », raconte Maïa Polikova, bibliothécaire dans la trentaine. « Mon mari a répondu qu’il voulait d’abord voir ses papiers et ils l’ont emmené ! » Mme Polikova croit que le macaron qu’arborait son mari, à l’effigie de Vladimir Boukovski, l’un des candidats de l’opposition interdit de se présenter à la présidentielle, est à l’origine de l’arrestation.

Le chef de l’Union des forces de droite Nikita Belykh et la porte-parole de l’Autre Russie, Marina Litvinovitch, ont aussi été arrêtés, même s’ils n’ont pris la parole que devant les journalistes, sans jamais s’adresser aux personnes rassemblées.

« Ces fascistes, ils font cela (les arrestations) avec notre argent en plus ! » s’indigne Tatiana, en voyant une dame dans la soixantaine bousculée par les policiers et entraînée dans l’un des autobus.

Le défenseur des droits de l’homme Andreï Mironov ne s’étonnait pas de la réaction du pouvoir face à une opposition déjà très faible. « Ils veulent montrer qu’ils peuvent buter jusque dans les chiottes, » dit-il, en référence à la célèbre phrase du président Poutine qui menaçait alors les terroristes tchétchènes. « Il dirige par l’humiliation, en nous faisant comprendre qu’ils ont déjà tout décidé et que nous ne sommes personne ».

Les forces de l’ordre n’ont pas expliqué les motifs des arrestations, ni la raison de la fermeture de la place. Quelques minutes avant l’heure prévue de la manifestation, La Presse s’est informée à un policier antiémeute de son sentiment face à la possibilité d’avoir à tabasser des protestataires pacifiques. « Nous les éduquons », a-t-il répondu, en faisant balancer sa matraque.

Dans un autre coin de la capitale, le mouvement de jeunesse pro-Kremlin Nachi (« Les Nôtres ») avait rassemblé des milliers de jeunes – certains contre leur gré selon l’Agence France-Presse – pour fêter la victoire de Dmitri Medvedev. Les forces de l’ordre n’ont pas nui à l’événement.
Medvedev félicité

Malgré les accusations d’irrégularités formulées notamment par l’ONG russe Golos et la mission d’observation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, Dmitri Medvedev a reçu les félicitations de plusieurs pays occidentaux hier.

À Washington, un porte-parole de la Maison-Blanche a déclaré que les « États-Unis ont hâte de travailler avec (Medvedev) », sans commenter toutefois l’élection en elle-même.

Le président de la Commission européenne José Manuel Barroso a déclaré avoir « confiance que sous la direction du président Medvedev, l’Union européenne et la Russie consolideront et développeront leur partenariat stratégique ». Il n’a pas porté de jugement sur le caractère démocratique du scrutin.
Selon l’entourage du vainqueur, le président français Nicolas Sarkozy s’est entretenu hier soir avec Medvedev et l’a « chaleureusement félicité » pour sa « victoire convaincante. »

La République tchèque a été l’un des rares pays à critiquer les « pratiques restrictives » qui auraient eu lieu durant l’élection.

Au moment de mettre sous presse hier soir, le gouvernement canadien n’avait toujours pas réagi à l’élection de Dmitri Medvedev.

Entrevue à «L'heure de pointe»


J'ai donné une entrevue le 3 mars 2008 à l'émission «L'heure de pointe» (Radio-Canada Saguenay-Lac-Saint-Jean) sur les conditions de couverture de l'élection présidentielle en Russie pour les journalistes étrangers.

Pour l'écouter, cliquez ici

lundi 3 mars 2008

Medvedev élu haut la main (ou l'élection vue de Mordovie)

Publié dans La Presse le 3 mars 2008 et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Saransk, Russie

Sans aucune surprise, Dmitri Medvedev a été élu hier nouveau président de la Russie, récoltant 70% des voix après le dépouillement de 90% des bulletins de vote. Il succède à Vladimir Poutine, qui l'avait désigné comme son dauphin en décembre, ne pouvant se présenter lui-même pour un troisième mandat consécutif. Si la victoire de Medvedev ne faisait aucun doute, les résultats du scrutin sont déjà contestés par plusieurs observateurs et opposants, particulièrement dans certaines régions éloignées de Moscou. Notre collaborateur spécial a suivi le déroulement du scrutin à Saransk, capitale de la république de Mordovie (640 km à l'est de Moscou), où le parti de Poutine et Medvedev avait obtenu jusqu'à 109% des voix lors des législatives de décembre.


Vitali Borodkine conduit à vive allure sur une route de campagne près de Saransk, tout en parlant au téléphone avec son frère Ivan. «Un homme est allé dans un bureau de scrutin avec trois passeports et on l'a laissé voter trois fois!» crie-t-il en raccrochant.

Dans sa petite Lada, l'énergique avocat de 47 ans, l'un des hommes de confiance en Mordovie du candidat communiste Guennady Ziouganov, fait le tour des bureaux de scrutin pour enregistrer les violations à la loi électorale.

Ses camarades et lui doutent fortement de la transparence du scrutin présidentiel d'hier. Surtout depuis que leurs adversaires du parti Russie unie ont obtenu plus de 93% des voix en Mordovie, traditionnellement communiste, lors des législatives de décembre. Dans certains bureaux de scrutin, le parti de Poutine avait récolté jusqu'à 109% des voix des électeurs inscrits, avant le décompte final. Hier, selon les résultats partiels, le communiste Ziouganov a obtenu à peine 1% des voix, contre 98,11% pour Dmitri Medvedev.

Arrivé au bureau de scrutin du Palais des arts du village de Chaïgovo, Vitali Borodkine s'informe des détails de l'incident des passeports auprès de son frère, dépêché comme observateur un peu plus tôt. Ivan explique qu'un homme a pu voter pour sa femme et son fils en présentant leurs pièces d'identité. «Nous l'avons dit à la directrice du bureau de scrutin, mais elle ne réagit pas,» ajoute Ivan.

Un autre observateur communiste a réussi à noter les coordonnées de l'électeur. «Nous avons assez de témoins et de preuves pour monter un dossier contre la membre de la commission (électorale) qui lui a permis de faire ça. Ça ira au criminel!» assure Vitali, satisfait d'avoir un cas «concret» de violation de la loi.

Questionnées par La Presse, l'employée électorale tout comme la directrice du bureau ont nié les accusations. «Ils veulent nous compromettre pour dire que les élections sont falsifiées», répond la directrice Natalia Tsyganova. Indépendamment de son travail temporaire à la commission électorale, cette responsable de garderie est aussi membre du parti Russie unie, qui appuyait le vainqueur Dmitri Medvedev.

Dans le même bureau de vote, les communistes ont aussi accusé une policière qui assurait la surveillance d'avoir voté à deux reprises durant la journée, ce que la principale intéressée a nié vigoureusement. «Qu'est-ce que vous dites là! Je n'ai voté que pour moi-même! Ce matin, je ne faisais que demander à la directrice si le vote était commencé», justifie Lioubov Semouchonkova, devant l'observateur communiste qui jure l'avoir vu à deux reprises déposer un bulletin dans l'urne.

La Presse n'était pas en mesure de vérifier ces déclarations contradictoires et ne pouvait que constater l'ambiance de confrontation dans différents bureaux de scrutin entre les communistes et les membres de la commission électorale.

Agitateurs et flâneurs

Quelques kilomètres plus loin, à l'école du village de Meltsany, plusieurs hommes flânent sur le parvis de l'établissement, transformé en bureau de scrutin. «Ce sont des agitateurs (pour Medvedev)», chuchote Vitali Borodkine. Peu après qu'il se soit présenté à eux, les hommes quittent les lieux.

À l'intérieur, un homme dans la soixantaine rôde près des urnes. Il s'enquiert des raisons de la présence du représentant de La Presse, mais refuse de prime abord de se présenter, ne faisant que confirmer qu'il n'a pas voté dans ce bureau. Finalement, il admettra être... député du parti Russie unie à l'assemblée de Mordovie et l'un des hommes d'affaires importants de la région. Plusieurs électeurs lui serrent la main en le reconnaissant.

À l'école #24 de Saransk, une enseignante venue «bénévolement faire la garde» accueille les électeurs, plusieurs étant des parents de ses élèves. «Vous êtes intelligents», chuchote-t-elle à deux d'entre eux, après leur sortie du bureau de vote, selon toute apparence en référence à leur choix de candidat.

«C'est dégueulasse. Les instituteurs et les médecins, ceux qui s'occupent de l'âme et du corps de notre population, sont vendus au pouvoir!» s'indigne Vitali Borodkine, convaincu que les enfants pourraient avoir des problèmes si leurs parents ne venaient pas voter. Des cas similaires ont été rapportés lors des élections de décembre, notamment à Moscou.

Contrairement aux communistes, le quartier régional de campagne du candidat Medvedev n'avait enregistré aucune plainte hier après-midi pour violation de la loi électorale, a indiqué son directeur Vladimir Guerchev. «Si nos observateurs avaient noté une irrégularité, ils nous auraient déjà avertis.»

Lorsqu'on lui fait part du témoignage d'un citoyen dont la mère fonctionnaire a reçu un appel de son patron la veille du scrutin pour la sommer de voter pour le candidat du pouvoir Dmitri Medvedev, M. Guerchev répond calmement. «Évidemment, plusieurs personnes ont tenté de convaincre leur entourage de voter comme eux. Mais lorsque vous êtes dans l'isoloir, vous faites ce que vous voulez.»

Les résultats*

Dmitri Medvedev (Russie unie): 70%
Guennady Ziouganov (Parti communiste): 17,9%
Vladimir Jirinovski (Parti libéral-démocrate, extrême droite): 9,5%
Andreï Bogdanov (Parti démocratique): 1,2%

*après le décompte de 90% des bulletins de vote

Dmitri Medvedev: dans l'ombre de Vladimir Poutine

Publié le 2 mars 2008 dans La Presse et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale

Les électeurs russes vont voter aujourd'hui pour élire le successeur du président Vladimir Poutine. Son nom est déjà connu: Dmitri Medvedev. Portrait d'un politicien discret qui a grandi à l'ombre de son illustre mentor.
Il y a trois mois, Dmitri Medvedev ne savait même pas qu'il serait candidat à la présidentielle. Aujourd'hui, le Pétersbourgeois de 42 ans, crédité de 73% des intentions de vote, est pratiquement assuré d'être élu troisième président de la Fédération de Russie.

Devant le bureau de campagne de Dmitri Medvedev, en ce mercredi matin pré-électoral, une quarantaine de citoyens font la queue avec leurs problèmes.

Bravant la pluie froide, Mariana est venue demander l'aide de l'équipe du candidat pour obtenir un appartement adapté pour sa soeur handicapée. Cette mère au foyer de 24 ans n'apprécie pas particulièrement le dauphin du président Vladimir Poutine, mais compte tout de même voter pour lui. «C'est le seul candidat qui a vraiment du pouvoir. Il n'y a pas vraiment d'autre choix possible», explique-t-elle, résignée.

Derrière elle, Galina et Vera ont fait plus de 1000 kilomètres pour exposer leur problème de propriété terrienne au «prochain président», comme elles l'appellent. «Nous n'obtenons pas justice chez nous, alors nous sommes venues ici», lancent les deux femmes de la région de Rostov, espérant profiter de la période électorale pour faire avancer leur dossier.

Ici, pas de fanatisme. Simplement du pragmatisme. Le juriste peu charismatique, inconnu du grand public il y a quelques mois encore, n'attire pas les votes en raison de sa personnalité plutôt effacée. Il est simplement le successeur désigné du très populaire Vladimir Poutine.

«Medvedev est quelqu'un de faible qui n'a pas l'autorité pour rassembler les gens autour de lui», croit Marina Litvinovitch, qui a travaillé avec lui lorsqu'il dirigeait la campagne électorale de Poutine en 2000.

Devenue porte-parole de Garry Kasparov, l'un des plus fervents opposants au régime actuel, elle jure que son opinion sur le futur président n'a pas changé avec son allégeance politique. «À cette époque, j'étais étonnée que quelqu'un d'aussi peu créatif et peu intéressant soit à la tête de l'organisation», se rappelle-t-elle.

Pour compenser son manque de charisme, Dmitri Medvedev peut toutefois compter sur la toute-puissante machine de propagande du Kremlin. Le politicien au visage d'enfant, autrefois discret, est partout depuis le 10 décembre. C'est à cette date qu'il a été nommé candidat unique du pouvoir, sans même avoir fait campagne, ni fait part publiquement de ses ambitions présidentielles. Comme les autres prétendants, il attendait patiemment le choix de Vladimir Poutine.

Du jour au lendemain, sa fonction de premier vice-premier ministre est devenue si importante qu'il doit parcourir le pays entier pour visiter des usines ou des écoles, assister à des forums, des commémorations. Vladimir Poutine a même commencé à lui déléguer des fonctions traditionnellement présidentielles. Cette semaine, il l'a envoyé en Serbie pour apporter le soutien du peuple russe aux frères serbes, dépossédés de leur Kosovo. Ses déplacements dans le cadre de ses fonctions ministérielles sont aussi largement couverts par les télévisions d'État sous le contrôle du Kremlin que ceux du président.

Le dauphin Medvedev prend aussi des airs du mentor Poutine. Pour les événements officiels, il a adopté les habits chic mais modestes du président, alors que le col roulé est de mise pour les rencontres informelles. Même ses expressions faciales et sa manière de parler rappellent celles de Poutine.

De vieux alliés

Il faut dire que les deux Pétersbourgeois se connaissent depuis longtemps. En fait, ils ont pratiquement gravi tous les échelons du pouvoir côte à côte.

En 1991, alors qu'il enseigne le droit à l'Université d'État de Saint-Pétersbourg, Dmitri Medvedev est invité à travailler pour son ancien professeur Anatoli Sobtchak, devenu maire de la ville. Il devient conseiller juridique au Comité des affaires extérieures de la mairie, dont le directeur n'est nul autre que Vladimir Poutine.

Lorsque Sobtchak perd la mairie en 1996, Dmitri Medvedev se tourne vers le monde des affaires. Il siège au sein de conseils d'administration de compagnies de pâtes et papier, tout en continuant à enseigner le droit. Poutine, lui, prend la route de Moscou.

En novembre 1999, Poutine, devenu premier ministre du pays, demande à Medvedev de le rejoindre dans la capitale. Un mois plus tard, le président Boris Eltsine démissionne et Medvedev est nommé directeur adjoint de la nouvelle administration présidentielle.

Durant les huit ans de présidence de Vladimir Poutine, il n'est jamais bien loin du chef de l'État. Il occupe différentes fonctions de choix, sans jamais briguer de poste électif. Depuis 2000, il est président du conseil de direction de la très influente société d'État Gazprom, la plus grosse compagnie de Russie et troisième entreprise énergétique au monde.

Pouvoir à deux têtes


L'élection aujourd'hui de celui que le Kremlin présente comme un «libéral» ne fait plus aucun doute. La question est plutôt de savoir comment il partagera ses énormes pouvoirs avec son futur premier ministre Vladimir Poutine, considéré par une majorité de la population comme le vrai «leader national».

«Une chose est certaine aujourd'hui, Medvedev n'est pas le maître de ce jeu», explique la politologue Maria Lipman, du Centre Carnegie de Moscou. «Il sait que sa nomination comme candidat, sa popularité et son élection garantie, il doit tout cela à Poutine.»

Le nouveau président ne pourra ainsi montrer aucun signe d'indépendance. Maria Lipman rappelle d'ailleurs que le candidat Medvedev a récemment présenté un plan de développement du pays sur quatre ans similaire à celui du président sortant, lequel s'étend... jusqu'en 2020. Cela laisse à penser que Vladimir Poutine pourrait se porter à nouveau candidat à la présidentielle dans quatre ans, dit-elle. Medvedev n'aurait alors été qu'un président de paille pour respecter la Constitution, qui interdit trois mandats consécutifs à la tête de l'État.

L'opposante Marina Litvinovitch ne s'étonne donc pas que Vladimir Poutine ait porté son choix sur son ancien patron pour lui succéder. «Comme un chien, il est très fidèle. Et Poutine n'a justement pas besoin d'un président fort.»

FICHE SIGNALÉTIQUE


Nom: Dmitri Anatolevitch Medvedev.

Origine: Né le 14 septembre 1965 dans un quartier populaire de Leningrad (aujourd'hui Saint-Pétersbourg) de deux parents professeurs.

Études: Licence de droit à l'Université d'État de Leningrad.

Fonctions actuelles: Président du conseil de direction de Gazprom depuis 2000. Premier vice-premier ministre du gouvernement russe, chargé des grands projets nationaux (santé, logement, éducation et agriculture) depuis 2005.

État civil: Marié à Svetlana Linnik, qu'il fréquente depuis l'école secondaire. Père d'Ilia, né en 1996.

Loisirs: Photographie, natation. Fan des groupes rock Deep Purple, Pink Floyd et Black Sabbath.

Religion: Baptisé en secret à 23 ans, de sa propre initiative. Orthodoxe croyant et pratiquant.