Écrite dans un parc de Rabat un 28 mai tourmenté, mouvementé. Enregistrée dans mon appartement casablancais le 2 juin. Mise en ligne après une longue réflexion.
C’est dans la bataille pour se trouver une place dans le monde que les humains grandissants rapetissent leur grandeur d’âme et perdent leur naïveté.
Et ils
deviennent cyniques. Cyniques face à l’autre, croyant
vraiment que c’est la seule façon de s’en sortir, d’en
sortir gagnant et de faire leur place dans un monde
qui ne peut être que cruel à leurs yeux.
Ils jouent. Mais ils ne s’amusent plus. Ils jouent avec les coeurs, avec les âmes des autres. Mais au
bout du compte, ce sont eux qui souffrent le plus à se
masquer l’intérieur de l’être. Ils finissent par avoir
honte de leur coeur et de leur âme, surmaquillés pour
être vendus. Pas au plus offrant, mais au moins
prenant. À celui qui demandera le moins de regarder
les recoins poussiéreux de ce qui fut jadis leur
profondeur d’âme.
Ils jouent. Ils mettent sur la table un amour à la
«pokerface» pour ne pas se dévoiler vraiment; ils
friment; ils misent du vent, comme dans les jeux de
stratégie et de hasard où le meilleur est celui qui
s’oublie le plus la conscience et le naturel.
Peut-être est-ce une fatalité, de devenir quelqu’un à
quelque part. De jouer le jeu dans un cadre établi,
avec des règles de vertu qu’on ne cherche qu’à violer
à tout instant, parce que finalement un jeu, c’est
fait pour jouer, et des règles, c’est fait pour être
violées. Parce qu’on a perdu au fil des années le
sérieux de l’enfance. Oui, le sérieux de l’enfance,
parce qu’un enfant ça ne joue pas, tant qu’il y a la
naïveté pour le contraindre à être sincère.
Un enfant encore en enfance, ça respecte les règles de
la bonne foi. Ça ne joue pas à l’amour calculé, à coup
de haine réfléchie pour faire mal, de vengeance; ça ne
joue pas à ces jeux malsains où l’on se fait mal en se
disant que «c’est rien qu’un jeu alors ce n’est pas
grave», mais qui finissent par nous détruire à petit
feu. Même si c’est rien qu’un jeu.
Un enfant c’est plus sérieux qu’un adulte brisé par
les échecs qui le font se sentir honteux et se
refermer et montrer ce qu’il n’est pas parce que ça
fait moins mal si on le casse.
***
Plus je grandis, plus je dois me battre fort, me
débattre pour ne pas perdre cette naïveté sincère, ce
désir d’espoir, ce désir infini de croire, qui restent
à mes yeux les plus beaux signes d’humanité.
Jusqu’à maintenant, je crois m’en être sorti. En
naviguant à travers des mondes où je n’avais jamais à
m’intégrer totalement. En recommençant presque
toujours à zéro, en donnant la même chance du débutant
à chacun des mondes et chacun de ses occupants de
s’ouvrir sans complexe, sans peur, devant ma naïveté.
Et de me laisser faire de même. Sans peur.
Il y a plein d’étoiles perdues qui combattent la
désillusion, la résignation, le cynisme. Heureusement.
Et il y a plein d’étoiles qui veulent s’ignorer, qui
font du Mal à ne pas être capable de se faire du Bien
et de faire du Bien.
***
J’ai de plus en plus mal des déceptions de plus en
plus fortes, plus je grandis. La haine, les désirs de
vengeance grattent sur les parois de ma tolérance et
de mon désir de compréhension face aux attaques des
faiblesses des autres.
J’ai peur de perdre ma naïveté.
Mais, heureusement peut-être, malgré moi, il y a
encore en moi cet espoir inexplicable, intarissable,
de voir naître et éclore l’humain chez chaque humain qui croise ma route.