vendredi 5 octobre 2007

Chronique d'errance #11: du confort et de l'indifférence


(Écrite des jours quelconques)

Autour, le confort et l'indifférence de l'avenir avancé.
La vie acquise a fait perdre la perdition.
Plus rien à s'espérer.
Sinon son statu quo.
Statut. Statue, quoi.
Plus rien à se battre.
Reste à craindre à haute voix
qu'on à tout à perdre.
Reste à se croire soi
et à s'asseoir dessus.
Et le temps se perd?
Ou non.
Comment dire, quand on ne sur-sent plus rien?

Personne ne veut plus miser le tout pour le tout.
Peur du néant si lointain.
Mais le perdant est le riche qui ne mise plus rien sur un débattement de coeur.
À quoi bon la richesse d'âme si on ne la dépense pas?

Le chaos me manque.
Dans ses débordements d'âme.
Et cette cruelle profondeur millionnaire d'elle du bout des bouts de soi.
Je m'ennuie des mangeages de vie
à l'estomac sans fin
des yeux arracheurs de vérité
parce que le mal en vaut la peine

***

As-tu pris le pouls de l'inconscience?
As-tu marché main dans la main avec la misère?
As-tu rêvé d'y vivre plus fort?

As-tu pris le pouls de l'inconscience?
As-tu marché en décadence?
As-tu rêvé d'irréversible?
As-tu commis le nombrilicide?

On se perd la flamme du monde à se retrouver dans le confort et l'indifférence.
On se retrouve à se perdre, parfois.

lundi 17 septembre 2007

(Sans titre)

La page a beau être virtuelle, elle peut rester blanche.
Le temps a beau être réel, il peut ne pas exister.

De retour en même temps que l'inspiration intelligente...

- F.L.

lundi 27 août 2007

Chronique d'errance #6: Naïveté en péril

Écrite dans un parc de Rabat un 28 mai tourmenté, mouvementé. Enregistrée dans mon appartement casablancais le 2 juin. Mise en ligne après une longue réflexion.

C’est dans la bataille pour se trouver une place dans le monde que les humains grandissants rapetissent leur grandeur d’âme et perdent leur naïveté.

Et ils deviennent cyniques. Cyniques face à l’autre, croyant vraiment que c’est la seule façon de s’en sortir, d’en sortir gagnant et de faire leur place dans un monde qui ne peut être que cruel à leurs yeux.

Ils jouent. Mais ils ne s’amusent plus. Ils jouent avec les coeurs, avec les âmes des autres. Mais au bout du compte, ce sont eux qui souffrent le plus à se masquer l’intérieur de l’être. Ils finissent par avoir honte de leur coeur et de leur âme, surmaquillés pour être vendus. Pas au plus offrant, mais au moins prenant. À celui qui demandera le moins de regarder les recoins poussiéreux de ce qui fut jadis leur profondeur d’âme.

Ils jouent. Ils mettent sur la table un amour à la «pokerface» pour ne pas se dévoiler vraiment; ils friment; ils misent du vent, comme dans les jeux de stratégie et de hasard où le meilleur est celui qui s’oublie le plus la conscience et le naturel.

Peut-être est-ce une fatalité, de devenir quelqu’un à quelque part. De jouer le jeu dans un cadre établi, avec des règles de vertu qu’on ne cherche qu’à violer à tout instant, parce que finalement un jeu, c’est fait pour jouer, et des règles, c’est fait pour être violées. Parce qu’on a perdu au fil des années le sérieux de l’enfance. Oui, le sérieux de l’enfance, parce qu’un enfant ça ne joue pas, tant qu’il y a la naïveté pour le contraindre à être sincère.

Un enfant encore en enfance, ça respecte les règles de la bonne foi. Ça ne joue pas à l’amour calculé, à coup de haine réfléchie pour faire mal, de vengeance; ça ne joue pas à ces jeux malsains où l’on se fait mal en se disant que «c’est rien qu’un jeu alors ce n’est pas grave», mais qui finissent par nous détruire à petit feu. Même si c’est rien qu’un jeu. Un enfant c’est plus sérieux qu’un adulte brisé par les échecs qui le font se sentir honteux et se refermer et montrer ce qu’il n’est pas parce que ça fait moins mal si on le casse.

***

Plus je grandis, plus je dois me battre fort, me débattre pour ne pas perdre cette naïveté sincère, ce désir d’espoir, ce désir infini de croire, qui restent à mes yeux les plus beaux signes d’humanité.

Jusqu’à maintenant, je crois m’en être sorti. En naviguant à travers des mondes où je n’avais jamais à m’intégrer totalement. En recommençant presque toujours à zéro, en donnant la même chance du débutant à chacun des mondes et chacun de ses occupants de s’ouvrir sans complexe, sans peur, devant ma naïveté. Et de me laisser faire de même. Sans peur.

Il y a plein d’étoiles perdues qui combattent la désillusion, la résignation, le cynisme. Heureusement. Et il y a plein d’étoiles qui veulent s’ignorer, qui font du Mal à ne pas être capable de se faire du Bien et de faire du Bien.

***

J’ai de plus en plus mal des déceptions de plus en plus fortes, plus je grandis. La haine, les désirs de vengeance grattent sur les parois de ma tolérance et de mon désir de compréhension face aux attaques des faiblesses des autres.

J’ai peur de perdre ma naïveté.

Mais, heureusement peut-être, malgré moi, il y a encore en moi cet espoir inexplicable, intarissable, de voir naître et éclore l’humain chez chaque humain qui croise ma route.

lundi 20 août 2007

Pourquoi Poutine est populaire

(De retour de Moscou)- «À dix ans, je savais parfaitement qu’un “kontrolny”, c’est un “tir de contrôle dans la tête” pour s’assurer que la victime est bien morte. Ce n’est pas normal de savoir cela à 10 ans.»

Mon amie a grandi dans la Russie post-soviétique. En 1995, elle avait 10 ans. En plein durant les années les plus dures de la nouvelle Russie capitaliste, lorsque tuer un opposant «économique» était la norme, la normalité.

Elle se rappelle aussi d’aller au marché avec sa mère, un petit appareil pour vérifier la justesse des balances à fruits et légumes en poche. «On pouvait te donner 800g de tomates au lieu du kilo indiqué». Sur plusieurs kilos, ça fait beaucoup d’argent.

C’était il y a une décennie, dans la Russie d’Eltsine. Ou plutôt dans celle des oligarques, ces puissants hommes d’affaires qui ont fait leur fortune avec la privatisation des biens de l’État. Ce sont eux qui contrôlaient de facto le pays devant un président aux facultés affaiblies, se battant sans foi ni loi pour encore plus de pouvoir et d’argent.

C’était dans cette Russie où le rouble était loin d’être une monnaie stable, où les commerçants, même les plus petits, devaient donner un pourcentage de leurs ventes à la mafia pour être «protégés». C’était dans cette Russie où personne ne pouvait faire confiance à personne, et encore moins à l’État.

***
Au jourd’hui, l’âge d’or des tueurs à gage est terminée. Il est encore possible de commander un meurtre chez un professionnel, mais cela se fait de moins en moins souvent. Il peut même arriver que le tueur – voire les commanditaires du crime – soient arrêtés, jugés et condamnés (!).

Dans les marchés, là où les gens ordinaires achètent leur nourriture (un produit essentiel à la survie humaine, faut-il le rappeler...), les balances sont certifiées conformes par la direction des marchés.

Cette période de stabilisation après le chaos est arrivée au moment où Vladimir Poutine régnait sur le Kremlin, de 2000 à aujourd’hui. Coïcidence ou incidence? Probablement un peu des deux. Et difficile de supputer à savoir comment un autre leader s’en serait sorti à sa place. Mais il a tout le loisir de prendre à son compte les succès de la Russie actuelle. Et ses ratés peuvent être classés dans la catégorie des «difficultés de la stabilisation».

En mars 2008, il devra quitter la présidence. La Constitution russe lui empêche de se présenter pour plus de deux mandats consécutifs (ce dernier mot a son importance).

Le peuple se demande ce qu’il fera sans son leader stabilisateur, qui possède après plus de 7 ans de présidence une côte de popularité supérieure à 70%. Plusieurs lui demandent d’ailleurs de changer la Constitution pour pouvoir se présenter à nouveau en mars, mais il a à maintes reprises rejeté cette possibilité.

Cette Constitution, qui date de 1993, confère un pouvoir extrêmement fort à l’exécutif (la présidence). Vladimir Poutine semble donc indispensable aujourd’hui en Russie : pratiquement tout passe entre ses mains.
***

L’Occident dit aux Russes: Il est autoritaire, votre leader adoré!

La majorité russe répond: Peut-être, mais il a mis de l’ordre dans la maison. Les lendemains sont un peu plus sûrs. On peut se faire confiance entre nous, ne serait-ce qu'un peu. On ne se fait plus tuer pour rien ou pour peu. On mange. Et en plus, il nous a redonné une fierté d’être russe, notamment en vous narguant, politiquement et militairement.
***

Vladimir Poutine partira en mars prochain. Certains croient qu’il conservera le pouvoir en nommant un successeur qu’il pourra manipuler à sa guise, pour revenir en 2012. La Constitution ne lui empêche pas en effet de se présenter pour une troisième mandat non-consécutif des deux premiers.

D’autres croient qu’il en a assez du pouvoir, qu’il n’a jamais vraiment aimé ça, lui, l’ancien agent du KGB, qui avait toujours vécu dans l’ombre jusqu’à ce que Boris Eltsine le nomme premier ministre en août 1999.

Et de toute façon, si Vladimir Poutine a eu autant de pouvoir et a su l'utiliser, alors le prochain président en aura lui aussi assez pour devenir aussi populaire et indispensable. S’il est assez habile. Et il pourra peut-être même tenir le pouvoir assez solidement pour s’assurer que Poutine ne puisse y revenir en 2012.

Que Poutine parte définitivement ou revienne dans quatre ans, il restera pour les Russes celui qui a stabilisé la Russie et lui a redonné cette fierté perdue avec l’effondrement de l’Empire soviétique. D’où sa popularité.

Et pour la majorité des Russes – comme pour la majorité des habitants de n’importe quel pays en qui se "relève" - manger et pouvoir sortir dans la rue sans se faire tirer dessus est plus important que le «caprice» de la démocratie.

En situation de survie ou de stabilisation, la démocratie et même la justice et l’égalité ne sont pas des priorités. Quoi que puissent en penser nos idéaux. C’est pourquoi Poutine le non-démocrate stabilisateur est populaire.

vendredi 17 août 2007

Pour la suite des choses


Pour écouter l'entrevue que j'ai donnée le 16 août 2007 à Pour la suite des choses, une émission animée par Patrick Masbourian à la radio de Radio-Canada, vous pouvez cliquer ici.
C'est tout.

mardi 14 août 2007

France: l’État policier

PARIS – Il est quatre heures de l’après-midi, j’ai les cheveux frisés longs, une barbe de quelques jours, un sac en bandoulière et je me promène dans Neuilly-sur-Seine, la municipalité jadis dirigée par l'actuel président Nicolas Sarkozy.

Un homme sorti de nulle part m’aborde alors que je marche tranquillement vers nulle part.

- Bonjour monsieur, contrôle d’identité. Je vous demanderais de sortir vos mains de vos poches et de présenter vos papiers d’identité.

J’obtempère, un peu surpris. Mais en donnant mon passeport à la femme qui l’accompagnait et que je n’avais pas remarqué tout de suite, je me rappelle que j’ai des droits en tant que citoyen devant ces deux présumés policiers en civil. Seuls leurs talkie-walkie et un brassard orange avec l’inscription «police» peuvent agir comme preuves de leur appartenance aux forces de l’ordre. Je me rappelle que j’ai des droits, mais je ne me rappelle pas exactement de ces droits. Ont-ils besoin d’un mandat pour me fouiller?

- Puis-je voir vos papiers aussi s’il-vous-plaît, demandai-je poliment.
- Bien sûr. Sortez-vos mains de vos poches, me rappelle-t-il après que je les y ai remises par inadvertance.

L’agent sort son badge, que j’examine par deux fois, sans grande attention. Simplement pour montrer que je connais un peu mes droits.

- C’est un vrai, se sent-il le besoin d’ajouter.

Je me sens démuni face à ma faible connaissance de mes droits citoyens devant des gens qui m’arrêtent sans autre raison que celle de ressembler à un inoffensif consommateur régulier de drogues douces. Inoffensif, donc facile à arrêter, en cas de possession de substances illiicites. Une proie facile pour ceux qui doivent nous défendre.

- Nous voulons simplement vérifier que vous n’avez pas d’objets dangereux ou de stupéfiants, me dit-il toujours poliment et professionnellement.

Je vide mes poches, j’ouvre tous les compartiments de mon sac en bandoulière, je me laisse tripoter les coutures par l’agent. Je suis à son entière disposition, à sa merci. Calme, coopératif, soumis. Comme un bon citoyen qui accepte qu’on le dérange dans sa promenade d’après-midi au nom de la «sécurité».

- Vous êtes Canadien? Vous êtes touriste?

Je collabore, je réponds, je me dévoile. Je ne sais même pas si j’ai le droit de refuser de répondre à ces questions, à cette violation, aussi petite soit-elle, de mon intimité citoyenne. De toute façon je n’ai rien à me reprocher. Et je n’ai pas le luxe de m’attirer des troubles inutiles avec les autorités françaises, d’autant plus que j’ai bien l’intention d’attraper mon avion le lendemain. Alors je me soumets, un peu par peur, par méconnaissance de ce que je peux ou non dire et faire.

J’aurais dû leur demander s’il s’agissait d’une nouvelle technique de lutte contre le crime instaurée au cours des 100 derniers jours, depuis l’entrée en fonction du président Nicolas Sarkozy. L’ancien ministre de l’Intérieur – donc ancien «premier flic de France» - a fait de la «lutte contre l’insécurité» et du «rétablissement de l’autorité républicaine» des priorités de son premier mandat.

Entre autres mesures, il a demandé que soit établi un plan de vidéosurveillance des quartiers sensibles. Il a aussi annoncé que «les peines minimales d'emprisonnement seront applicables aux mineurs multirécivistes de plus de 16 ans» et sa ministre de la Justice, Rachida Dati, a signé un décret pour généraliser l'utilisation du bracelet électronique mobile, même «au-delà» de la libération conditionnelle.

Les mesures prises par Nicolas Sarkozy et Rachida Dati feront évidemment augmenter le nombre de détenus dans les prisons françaises, et les principaux intéressés ne s'en cachent pas.

Au 1er juillet, le nombre de détenus en France était de 61 810 personnes, le plus haut niveau depuis 2004. Le taux de surpopulation carcérale en France atteint déjà 122%.

Au nom de la sécurité républicaine française, le simple citoyen devra désormais se mettre à la disposition des forces de l'ordre à tout moment, même s'il n'est en apparence coupable, victime ou témoin de rien de particulier. Il n'a de libertés et de droits que ceux que la police lui permet d'avoir, gracieusement.

Cette idéologie est connue sous le nom d'État policier.

samedi 4 août 2007

Le calvaire des réfugiés tchétchènes

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Varsovie

Bon nombre de Tchétchènes qui fuient la violence faisant encore rage dans leur république se retrouvent en Pologne. Un pays qui n'a pas les moyens de subvenir à leurs besoins. Notre collaborateur raconte la détresse de ces exilés.

En fuyant la violence de sa Tchétchénie natale il y a deux ans, Zoukhra croyait pouvoir trouver la paix et un peu de confort en Pologne. Un mois plus tard, elle tentait de s'enfuir «plus loin» avec son mari, à la recherche d'un pays qui pourrait vraiment l'aider à refaire sa vie.

Zoukhra ignorait que la législation européenne lui interdit de demander asile dans un autre pays après l'avoir déjà fait dans un premier. En voulant traverser à pied la frontière polono-slovaque, elle a vite été interceptée par les gardes-frontière et expédiée au centre de réfugiés Bielany, qui porte le nom du quartier de Varsovie où il est situé.

Les conditions dans cet édifice décrépit, un ancien hôtel pour travailleurs d'usine, frôlent l'insalubrité. Chaque famille tchétchène, qui compte rarement moins de quatre enfants, n'a le droit qu'à une seule pièce exiguë et doit partager des toilettes sales et les cuisines avec les autres réfugiés.

«Ce qu'on nous donne à manger ici, c'est de la nourriture de prison! J'ai besoin de vitamines, se plaint Zoukhra, enceinte. Et c'est impossible de dormir avec tous ces enfants qui crient.»

Elle doit se débrouiller avec les 70 zlotys (27$) qu'elle reçoit chaque mois de l'État comme «argent de poche». «Je n'ai pas de vêtements, pas d'aide en surplus, je n'ai rien. On ne me donne même pas de lunettes», dit la femme de 36 ans, atteinte d'un grave trouble de la vue. «Pourquoi rester ici? Qui a besoin de nous ici? Nous vivons, nous dormons et c'est tout.»

En attendant une décision sur leur statut, ce qui peut prendre jusqu'à un an et demi, les réfugiés n'ont rien à faire de la journée dans les centres et reçoivent peu d'aide. À Bielany, il n'y a que deux travailleurs sociaux à temps plein et un psychologue une journée par semaine pour s'occuper des 340 réfugiés, souvent traumatisés par la guerre.

Malgré la fin officielle des deux conflits (1994-1995 et 1999-2000) entre l'armée russe et les indépendantistes tchétchènes, les exactions et les enlèvements de civils se produisent encore quotidiennement dans leur petite république du Caucase, qui fait partie de la fédération de Russie.

Déjà aux prises avec ses propres problèmes sociaux, la Pologne n'a pas les moyens de subvenir adéquatement aux besoins de ces réfugiés, reconnaît Tomasz Cytrynowicz, responsable des demandes d'asile au Bureau des étrangers de Pologne.

Plusieurs d'entre eux cherchent donc à aller «plus loin», illégalement, en Europe de l'Ouest ou du Nord, où les systèmes d'aide sociale sont plus généreux. «Pour la plupart d'entre eux, la Pologne n'est qu'une terre de transit», explique-t-il. Sur les quelque 28 000 à avoir demandé l'asile dans ce pays depuis 1994, il n'en reste pas plus d'un sur sept.

Ils préféreraient aller directement en Europe occidentale, mais sans argent, la Pologne est le pays de l'Union européenne le plus accessible pour eux. En quittant la Tchétchénie en train, ils traversent tout le sud de la Russie et profitant de l'absence de contrôle à leur entrée en Biélorussie, ils peuvent se rendre sans présenter leurs papiers jusqu'à la frontière polonaise.

Les plus téméraires mettent ensuite tout leur espoir et toutes leurs économies en un passeur pour rejoindre l'Allemagne en fourgonnette, et ce même s'ils voient chaque jour des compatriotes revenir bredouilles de leur tentative. Rejetés à l'Ouest, sans aide adéquate en Pologne, environ 200 réfugiés l'an dernier ont choisi de rentrer en Tchétchénie, malgré le danger.

Alkan, mère de trois enfants, compte y retourner bientôt, faute d'avoir trouvé en Pologne des soins adéquats pour sa fille de 11 ans qui ne marche plus et ne parle plus en raison d'un traumatisme de guerre.

Mais si elle retourne dans sa patrie peu sûre, c'est avant tout par défaut d'avoir les moyens d'aller rejoindre des membres de sa famille installés en Belgique, en Autriche et au Danemark. «À vrai dire, si j'avais l'argent, je risquerais moi aussi. Mais je n'ai pas cet argent. Je n'ai même pas l'argent pour retourner chez moi. Mais je me débrouillerai», assure Alkan.

Zoukhra, elle aussi, veut rentrer en Tchétchénie, même si elle y est constamment interrogée par la police et la milice du président Ramzan Kadyrov. «Que je vive ou que je meure là-bas, au moins je serai à la maison.»

lundi 30 juillet 2007

La corruption nécessaire

Moscou (Russie)

-Fred! J’ai eu mon passeport!
- Tu as payé [un pot-de-vin], donc?
- Bien sûr.

Il a attendu cinq mois pour avoir son passeport pour l’étranger (en Russie, les citoyens ont aussi un passeport intérieur qu’ils doivent toujours porter sur eux). Il a payé 500 roubles (25$ CAN) à l’État pour le passeport. Et 2000 à la fonctionnaire du service des passeports.

Il a envoyé son père pour faire plus sérieux, pour que les choses débloquent. Après cinq mois de «Ha! Votre passeport, je ne sais pas quand il sera prêt. Il faut encore obtenir l’autorisation de votre région d’origine...etc».

Son père a tout simplement demandé «C’est combien?», elle lui a répondu «Comme vous voulez». Il a mis 2000 RUB sur la table. En 15 minutes, l’autorisation de la région d’origine n’était plus nécessaire et le passeport était prêt. La photo collée, tamponnée.

Mon ami raconte que la fonctionnaire se promène dans une belle voiture flambant neuve et semble plutôt bien gagner sa vie malgré les salaires peu élevés de la fonction publique.

Je pourrais arrêter mon histoire ici. La fonctionnaire crapuleuse, le jeune homme qui rêve d’étranger, l’État dysfonctionnel. J’irai plus loin. Parce qu’il y a des explications plus complexes que le Bien et le Mal.

En Russie, plusieurs fonctionnaires sont corrompus, non seulement parce que le système bureaucratique défaillant rend possible les malversations... mais aussi parce qu’il les rend parfois essentielles pour que tout ne soit pas bloqué.

À la chute de l’URSS en 1991, les autorités de la Fédération de Russie ont eu à adopter rapidement les lois et les règles de leur nouvel État de droit. La législation de ce pays démocratique et capitaliste ne pouvait évidemment être calquée sur celle de la défunte Union soviétique. Elle ne pouvait que s’inspirer des États occidentaux qui venaient de «gagner» la Guerre froide, la guerre des modèles.

Mais transposer un modèle X dans un pays Y à la réalité tout autre ne se fait pas sans heurts.

Les fonctionnaires russes – et les citoyens – sont encore aux prises aujourd’hui avec plusieurs des contradictions de ces lois adoptées à la va-vite il y a 15 ans et que les différentes modifications législatives n’ont pas permis de corriger entièrement: le formulaire A est nécessaire pour obtenir le formulaire B... mais le formulaire B est aussi nécessaire pour obtenir le formulaire A. Et puisque personne n’a le pouvoir de soustraire l’obtention du formulaire A pour se procurer le B...on s’arrange «à l’amiable» pour contourner la loi cul-de-sac.

Le citoyen paie et obtient ce dont il a besoin, parfois encore plus rapidement qu’il ne l’aurait eu dans un système fonctionnel. Le fonctionnaire peut acheter deux places au théatre pour sa femme et lui. Et tout le monde est content. Sauf celui qui n’a pas d’argent pour payer.

Mais de toute façon, celui qui n’a pas d’argent n’a pas de pouvoir. Et ceux qui ont le pouvoir et l’argent trouvent leur compte dans les failles du système. Donc personne – ou presque – qui serait en position de rendre logique et fonctionnel le système légal n’a la volonté pour le faire ni intérêt à le faire. Et la corruption continue.

En Russie, comme dans plusieurs pays en développement, la corruption est difficile à enrayer parce qu’elle sert à la fois à créer des injustices et à en éliminer d’autres, causées par l’illogisme du système.

Quelqu’un a-t-il une solution?

mercredi 18 juillet 2007

Chronique d’errance #10: réalité vs désirs

Écrite les 17 et 18 juillet 2007, enregistrée le 18 aux petites heures, dans une Moscou trop grande pour un coeur errant exténué

Il ne faut pas accepter la dictature de la réalité sur nos désirs.

La réalité en face, ce n’est qu’un amas de peurs d’échec, de peurs de déception et de souffrance, qui veut nous empêcher de foncer plus fort et plus loin dans ce qu’on désire et mérite vraiment comme bonheur.

La réalité n’est pas vraiment plus réelle que nos désirs, alors que nos désirs, eux, sont plus désirés que la réalité. Avantage désirs.

On n’a pas à laisser la réalité exister à sa guise si elle ne cadre pas avec nos désirs véritables: nos ambitions, nos amours, nos folies. Il faut fomenter des révolutions contre elle, la mutiner, la débâtir et la reconstruire à notre image.

Si on est prêt à traverser le désert, si on est prêt à la grande marche, à tous les intempéries pour aller au bout de nos plus forts désirs, à les rendre réalité, on n’a pas le droit de laisser une peureuse réalité nous empêcher de les accomplir. Parce qu’à l’autre bout, il y a le bonheur, le vrai. Et au nom de la vie, la vraie, on n’a pas le droit de le laisser filer.

Mais il faut être prêt à faire l’effort, si on croit que ça en vaut la peine. Une réalité, ça ne se change pas les bras croisés, sans se salir, et encore moins sans batailles contre nos peurs de ne pas arriver à une nouvelle réalité satisfaisante, aboutie et accomplie, à notre image.

Il faut avoir le courage de nos sentiments. Le courage de se laisser tomber par en haut pour la force du coeur. Le courage de tout reconstruire, même si c’est de zéro, pour ce qui en vaut vraiment notre peine.

Sinon, on le regrettera à jamais. On regrettera de ne pas avoir eu le courage d’avoir vécu.

lundi 16 juillet 2007

Chronique d’errance #9: Nostalgie


Écrite et enregistrée le 16 juillet 2007 dans la cuisine du sixième étage du korpus 4 de l’Université d’État des sciences humaines de Moscou, Russie (хроника написанна и записанна 16-ого июля 2007 в кухне 6-ого этажа 4-ого корпуса РГГУ, Москва, Россия)


Il faut du courage pour revenir sur un lieu de bonheur trop fort, trop intense.

Il faut du courage, parce que ça ne sera plus jamais pareil. Mais c’est plus fort que nous, on doit y retourner.

Le décor y est encore, presque inchangé. Des détails différents, le cadre est un peu usé. Mais pour nos yeux, tout ce qui est visible, ce sont les souvenirs d’un temps hors du temps, parce que plus fort que le temps.

On pose les pieds à l’endroit précis d’une émotion qui fut trop forte. On revoit ces personnes qui en furent responsables. Leur sourire, leurs larmes, leur âme ouverte à n’en plus finir parce qu’il y a de ces lieux, de ces situations, où il est impossible d’être autre chose que soi. Soi à vif, à vive allure.

La vie quotidienne n’était pas banale dans ces lieux, parce qu’il y avait ces êtres qui nous imprégnaient de leur ouverture d’âme, étroitesse de couloir oblige.

L’amitié, l’amour, la cuisine, la fête, le temps à perdre savouré à plein esprit.

Un univers bancal en parfait équilibre avec notre instabilité de coeur. Plus fort. Plus fort. C’est tout ce qui comptait. Et à nous de vivre avec les dommages collatéraux, les coeurs échoués, les renversés, les survoltés; à nous de vivre avec les coeurs arrivés, les coeurs usés, ceux qui doivent partir, se détacher.
***
On revient un jour à ces endroits hors du temps, peut-être pour faire le point. Sur le temps. Celui d’après cette période trop forte, celui d’avant même, et surtout, sur cet instant de notre vie qui nous a tant apporté et qui ne sera plus. Une sorte de deuil, de ce présent passé, où l’on regarde ce qu’il reste dans notre présent de ce passé.

On sourit, la nostalgie dans le tapis, à la moindre réminiscence de banalité quotidienne ou de surréalité émotive ponctuelle.

On se sent faible un instant, dépourvu de ce présent.

Mais non, il ne faut pas. Parce qu’on est aujourd’hui, grâce à lui, plus fort. On sait ce que c’est le bonheur. Le nôtre. On sait mieux par où aller pour le trouver.

On porte ce passé terminé en nous, profondément ancré. Et avec lui, on continue à avancer sur notre route sinueuse de vie. Plus fort. Plus fort de soi.

Si le futur est incertain, le passé, lui, nous appartient. Et rien ne pourra nous l’enlever.

jeudi 12 juillet 2007

Pologne: politique pas très catholique

Un ancien président héros de la transition démocratique qui traite de «fils de p...» l'un de ses successeurs, un ministre de l'Éducation qui qualifie de "sales pédérastes" les homosexuels, un président «prêt à mourir» pour sa vision du système de vote dans les instances européennes, un influent prêtre qui traite de «sorcière» la première dame du pays... Bienvenue dans la jungle politique de la Pologne catholique, où les écarts de langage et la mauvaise foi sont souvent la norme.

La Pologne est dirigée depuis 2005 par les frères jumeaux identiques Lech et Jaroslaw Kaczynski, respectivement président et Premier ministre. Leur parti, Prawo i Sprawiedliwosc (Droit et Justice, "PiS"), nationaliste et conservateur, forme actuellement un gouvernement de coalition avec deux partis extrémistes, la Ligue des familles polonaises (LPR) et le parti agrarien Samoobrona (Autodéfense).

Le gouvernement Kaczynski, élu un peu plus d’un an après l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne (mai 2004), est devenue la bête noire de l’Europe. Certes, comme tous dirigeants politiques, les frères jumeaux et leurs alliés tentent de défendre les intérêts de leur pays en même temps que leurs propres intérêts partisans. Mais les dirigeants polonais, qui se disent pourtant de fervents catholiques, le font souvent avec une telle mauvaise foi qu’ils ne peuvent être considérés comme des partenaires fiables.

Avant les négociations pour le nouveau Traité constitutionnel européen à Bruxelles le mois dernier, les Kaczynski ont dit à l’Europe être «prêts à mourir» pour que soit retenu le système de la racine carrée du nombre d’habitants par pays pour déterminer le poids de chaque État dans les instances européennes, un système qu’ils étaient seuls à défendre avec la République tchèque.

Ce système de vote - qui a été rejeté - aurait pourtant désavantagé la Pologne! Mais encore plus, il aurait réduit le poids de l’Allemagne, et c’est précisément ce que cherchaient ces fils de résistants lors du Soulèvement de Varsovie en 1944 contre les Nazis. Une vengeance personnelle, quoi. L’un des sentiments que proscrivent pourtant les Saintes écritures...

Les Kaczynski, comme beaucoup de Polonais, n’ont toujours pas pardonné aux Allemands l’occupation nazie. Le Premier ministre, Jaroswlaw, est même allé jusqu’à dire que sans la Seconde guerre mondiale, «la Pologne aurait été aujourd'hui un pays de 66 millions d'habitants», alors qu’elle en compte un peu moins de 40 millions actuellement... « Nous réclamons seulement qu'on nous rende ce qui nous a été pris», a-t-il dit peu avant le Sommet européen sur le traité constitutionnel.

À l’interne

Les luttes politiques internes mènent aussi à des excès, notamment langagiers.

Il y a un mois, Lech Walesa, ancien président et chef historique du syndicat Solidarité, à l’origine du mouvement qui a mené à la chute du communisme en 1989, a qualifié de «fils de p...» le président actuel Lech Kaczynski. Il ne s’agissait pas d’un mot échappé au détour d’une émotion trop forte, puisque cette grande figure internationale de la lutte pour la démocratie a... écrit ces mots sur son blogue. Il réagissait aux propos du président, l’un de ses anciens conseillers avec qui il est désormais en brouille, qui avait déclaré que "la démocratie en Pologne a été menacée après 1989 [...] jusqu'en 1995", soit durant la période où Walesa était à la tête du pays.

En avril, l’influent prêtre Tadeusz Rydzyk, directeur de la toute aussi influente Radio Maryja (très catholique et très conservatrice) a déclaré devant un parterre d’étudiants de son école de journalisme que la femme du président était une «sorcière», parce qu’elle s’était opposée à un amendement destiné à interdire totalement l’avortement dans le pays. «Madame la présidente et l’euthanasie? Sorcière! Tu vas voir ce que tu vas voir! Si tu veux tuer les gens, commence par toi-même», a-t-il déclaré dans cette conférence fermée au grand public mais dont l’hebdomadaire Wprost a publié cette semaine des extraits. Pas très catholique...

Les autres membres de la coalition gouvernementale ne manquent pas non plus d’ajouter leur voix à ce concert d’insultes publiques qui, contrairement à dans plusieurs pays, ne finissent pas par des excuses toutes aussi publiques.

Roman Giertych, le ministre de l’Éducation, chef de la Ligue des familles polonaises (conservatrice, catholique et nationaliste) ne fait pas simplement interdire toute information sur l’homosexualité dans les écoles, comme son pouvoir le lui permet, mais il traite les gais – en public évidemment -de «sales pédérastes». La tolérance n’est-elle pas aussi une valeur enseignée dans les Saintes écritures?

Lorsque ce ne sont pas les langues qui fourchent, ce sont donc les idées. Ce même ministre de l’Éducation veut rayer Goethe (un Allemand...), Dostoïevski (un Russe...), Kafka, Gombrowicz et Conrad de la liste des lectures obligatoires dans les lycées pour les remplacer par des auteurs plus moralement acceptables et plus patriotes.

Une démocratie qui fonctionne

Le fragile* gouvernement Kaczynski pourrait être qualifié d'obscurantiste pour plusieurs mesures prises qui ont pour effet de refermer la Pologne fraîchement européenne (UE) sur elle-même.

Mais heureusement, la jeune démocratie polonaise fonctionne. Elle empêche les jumeaux de régner en roi et maître et de contrôler à leur guise la destinée du pays.

En mai dernier, la Cour constitutionnelle a invalidé la très controversée loi sur la décommunisation qu'ils voulaient instaurer. Elle visait à obliger des personnes à déclarer publiquement s'ils avaient ou non collaboré avec l'ancienne police secrète communiste (SB) avant 1989.

La plus haute instance du pays a tranché, c'est non. Les Kaczynski ne peuvent rien y faire. Si ce n'est de blasphémer contre la décision...

*La coalition gouvernementale menée par les Kaczynski pourrait tomber bientôt à la suite du limogeage le 9 juin du vice-premier ministre et chef du parti Autodéfense Andrzej Lepper, soupçonné de corruption. Son parti songe à quitter le gouvernement, qui deviendrait minoritaire.

lundi 9 juillet 2007

L'homme qui n'existe plus


Varsovie (Pologne) - Il est cet être inutile. Inutilisable. Socialement nuisible. Mais il est cet être, cet humain qui respire comme les autres - quoique difficilement - et possède les mêmes droits. Il est cet humain, ou ce qu'il en reste.

Ca aurait pu être à beaucoup d'endroits de cette ville ou d'une autre sur la Terre, mais c'est à la gare centrale de Varsovie.

Il pleut. Comme des dizaines d'autres sans-abri, il a trouvé refuge dans l'un des seuls endroits de la ville où les policiers et les commerçants ne peuvent vraiment le chasser.
Il a peut-être un certain âge, difficile à dire. Mais il a certainement un âge, parce que même les plus démunis en possède un.

Il pue. Il écoeure la normalité, même la plus sensible à son sort. Il pue à des mètres à la ronde. On souhaiterait qu'il n'existe pas, ou du moins pas à côté de nous. On s'en veut de penser cela, de souhaiter la non existence de ce malgré tout humain, mais c'est plus fort que nous. Cette odeur est plus forte que notre tolérance.

En fait, on se demande s'il existe, si son état s'appelle encore existence, s'il est conscient de son sort. On n'arrive même pas à le plaindre puisqu'on se dit qu'il ne se plaint peut-être même plus lui-même.
Il marche en se traînant lentement, douloureusement, les pieds, avec ce qu'il lui reste de réflexes de survie. Zombie. La tête baissée, le regard absent, les mains et le visage rougis par l'alcoolisme quotidien, le froid des nuits et des hivers varsoviens.

On s'étonne que le corps puisse résister ainsi, aussi longtemps, à l'autodestruction et à ce milieu qu'on laisse nous détruire à grands et petits feux.

Il finit par s'asseoir. Il a le dos courbé et le regard nulle part. Il est concentré à respirer, à haleter. On se demande s'il trouve la vie lourde. On se demande s'il trouve encore la vie. On ne peut s'imaginer qu'il imagine une issue autre que la fin de la vie.

On voudrait tellement se cacher dans l'idée illusoire qu'il pourra "s'en sortir" et vivre, mais la réalité est trop forte. Il est pourri par la vie, à en mourir vivant.

Vraiment, on s'en veut de penser ainsi, de ne plus laisser de chance à l'espoir.

Quelqu'un a déjà cherché à s'occuper de lui. La dernière fois, c'était il y a environ un mois, à en juger par sa coupe de cheveux et la longueur de sa barbe. On a voulu lui redonner une dignité, une apparence socialement normale, mais il était déjà trop tard. Le bon samaritain n'avait probablement lui-même plus vraiment d'espoir, mais il ne pouvait accepter de laisser un de ces semblables ne plus lui ressembler, dériver de l'humanité.

Soudain, cette pensée nous traverse l'esprit. Cet homme devant nous, ou ce qu'il en reste aujourd'hui, a déjà été entièrement humain. Il a déjà joui pleinement des avantages impressionnants que possède ce bipède pensant sur les autres êtres vivants.

On l'imagine jouer dans les rues de son enfance. On l'imagine rire, sourire, pleurer, parler, crier, travailler, donner, recevoir, souffrir. Aimer.

Il a été heureux, il a été malheureux. Il a senti, ressenti. Aujourd'hui, des circonstances qu'on ne connaît pas l'ont rendu homme dépourvu d'existence. Ou presque.

On s'en veut de penser ainsi. Vraiment.

En 2002, selon l'Agence gouvernementale des problèmes reliés à l'alcool, trois millions de Polonais abusaient de l'alcool, alors que 800 000 en étaient dépendants et auraient eu besoin de traitements.

samedi 30 juin 2007

Loin d’Ottawa

VARSOVIE (Pologne)- À 7 000 km d’Ottawa, le Canada est beau et muet, commandité par des compagnies privées et n’a que très peu de compte à rendre à ses contribuables.

Varsovie, ambassade du Canada. Un somptueux cocktail pour le «Canada Day», six jours à l’avance. L’événement a été devancé pour coïncider avec la visite de trois sénateurs canadiens. On en a aussi profité pour grossir l’événement en l’honneur de cette visite officielle et des 140 ans de la Confédération.

Personnel de l’ambassade, ambassadeurs étrangers, entrepreneurs polonais, politiciens, militaires, même un prêtre. Le Canada a invité «tous ses contacts» en Pologne, comme c’est la coutume dans le monde diplomatique, dit une employée de l’ambassade.

«Par contre, nous n’invitons pas les ambassadeurs des pays avec qui le Canada n’a pas des bonnes relations. Celui du Bélarus n’est pas là», explique l’employée à l’auteur de ces lignes, qui est en partie responsable de la détérioration des relations entre les deux pays.

Mais l’ambassadeur de la Syrie est là, lui, car le Canada a de bonnes relations avec ce pays où a été emprisonné et torturé le Canadien Maher Arar. Les services secrets canadien avaient transmis à la CIA des informations sur ses possibles liens avec des organisations terroristes, et les Américains l’ont déporté dans son pays natal. Il s’avéra que ces soupçons étaient totalement non-fondés.

Le Canada échange des renseignements anti-terroristes avec la Syrie, où le président Bachar El-Assad a été réélu avec 97,62% il y a un mois. En fait, ce n’était pas une élection, mais bien un référendum, avec un seul candidat, pour savoir si la population le voulait toujours à la tête de l’État pour sept ans. Comme le faisait Saddam Hussein en son temps.

La réception est une réussite, dit l’employée de l’ambassade.

Combien coûte une réception du genre, avec le quatuor à cordes, les serveurs, l’alcool, les canapés et les discours officiels? L’employée ne connaît pas la réponse. L’ambassadeur David Preston non plus. Mais il assure que tout a été fait pour réduire le fardeau des contribuables canadiens. «C’est la mode maintenant (dans les cercles diplomatiques) d’être soutenue par des commanditaires».

Une brasserie et un géant de l’agroalimentaire ont fourni nourriture et alcool pour la réception. L’ambassadeur les remercie dans son discours unilingue anglophone avec traduction en polonais.

Langue de bois

La délégation de sénateurs canadiens est venue pour «promouvoir les relations interparlementaires entre le Canada et la Pologne», dit le président du Sénat Noël Kinsella, qui répond à mes questions le plus généralement possible, en faisant bien attention de ne pas se compromettre - même positivement - et faire de vagues. Certains parleront de langage diplomatique, d’autres de langue de bois.

Tout est beau, tout est bien. On ne saura pas ce que la visite des trois sénateurs canadiens – et leurs épouses - aura apporté précisément aux relations bilatérales entre les deux pays. On ne saura rien, si ce n’est que la Pologne et le Canada «share political and social values, fondamental values of human rights and democracy» et que les présidents des deux sénats ont discuté ensemble des systèmes de sécurité sociale polonais et canadien.

Dans ces conditions, impossible de juger de la pertinence de cette visite au frais des contribuables canadiens.

De toute façon, qui posera des questions sur la visite et ses répercussions? Pratiquement personne ne saura qu’elle a eu lieu. En tant que stagiaire à l’Agence France Presse, je suis allé rencontrer M. Kinsella lors de son passage au Sénat polonais. Mais faute d’informations intéressantes à relayer au public, ne serait-ce qu’une déclaration sincère, même positive (les médias préfèrent évidemment les informations conflictuelles...), je n’ai rien écrit. Alors personne ne saura.

Loin

Nous sommes loin d’Ottawa, à l’étranger. La plupart des ambassades canadiennes font probablement attention de ne pas dépenser n’importe comment les fonds publics. Pour diminuer les coûts, certaines vont même jusqu’à vendre l’image du Canada à une brasserie danoise, comme ce fût le cas pour le «Canada Day» varsovien.

À l’étranger, le Canada officiellement bilingue est la plupart du temps unilingue anglophone. Et s’il est bilingue, la deuxième langue parlée dans l’ambassade est plutôt celle du pays d’accueil. Personne à l’interne pour faire respecter les lois sur le bilinguisme. Cela arrange presque tout le monde et Ottawa est trop loin pour que ceux qui veulent se plaindre le fasse sans craindre des répercussions et des problèmes pour eux-mêmes dans leur ambassade.

Les diplomates canadiens à l’étranger doivent jouer le jeu de la diplomatie internationale et organiser des réceptions somptueuses pour développer nos relations diplomatiques et commerciales en montrant la grandeur et la prestance du Canada.

Ils remplissent probablement aussi bien leur mission que ceux des autres pays industrialisés. Mais ils sont pratiquement laissés à eux-mêmes, pour le meilleur et pour le pire.

Le meilleur ou le pire, on ne le sait pas. Car tout le monde reste discret, muet, pour ne pas faire de vague, de peur de perdre leur position privilégiée, peut-être. On ne sait rien.

Et ceux qui ont pour rôle de s'assurer de leur transparence - Ottawa, sa vérificatrice générale et tous les autres chiens de garde, journalistes compris - sont loins. Très loins.

dimanche 24 juin 2007

Chronique d’errance #8: Visite imprévue sur le toit du monde qui nous appartient

Écrite au lendemain d’une visite sur un toit du monde, enregistrée dans mon appartement varsovien, 23 et 24 juin 2007.

Il est cinq heures du matin sur le toit d’un monde sans limite. Il est trop tard pour dormir, trop tôt pour se réveiller. On ne peut être que ce que l’on est; exister parce qu’il n’y a rien de plus vrai à faire.



Il est cinq heures et des poussières, mais peu importe, car c’est nous qui forgeons le monde, qui ne peut plus tourner sans nous.

Il y en a des qui risquent leur vie, parce que ça rapproche de soi, le danger de se perdre, de gagner la mort.

Il y en a des qui risquent leur âme à dire vrai par-dessus vrai, à éclabousser leur entourage de profondeur d’esprit indécente.

Tout le monde est à vif dans ce morceau hors du temps de vie vivante, où la surenchère d’ouverture d’âme a fait tomber les armes et coulé les larmes qui avaient à couler.

On coule tellement qu’on touche le sommet parce qu’on a fait chavirer le monde à force de l’écouter nous laisser vivre.

L’engrenage qui nous mène sur le toit du monde qui nous appartient est aussi fortuit que fortuné. Car les morceaux de vie vivante ne peuvent être planifiés. Ils partent d’une phrase qui n’a pas besoin d’être dite et aboutissent à un déroulement qui se construit au fil des instincts de chacun et de l’instinct collectif d’une bande d’humains qui ont en commun l’imprévisibilité de leur avenir collectif.

On ne peut jamais prévoir une visite sur le toit du monde qui nous appartient. Son entrée est fermée à ceux qui sont conscients de vouloir y aller. Le chemin menant à cet espace-temps de vie vivante est inconnu et, surtout, aléatoire.

Il faut se laisser porter: à gauche par le hasard, tout droit avec la folie, à droite en toute spontanéité; errer à tâton inconsciemment à coup d’instinct.

Vivre. Vivre. Sur-vivre tout ce qui nous tombe sous la main. Profiter de notre surexistence temporaire au-dessus, en dehors d’un monde réel qui cherche partout ailleurs pour se comprendre, à en oublier de s’écouter soi-même.

Vivre ce qui doit l’être, le temps d’un non-temps, sur le toit de ce monde qui nous appartient parce qu’on a osé le revendiquer et prendre en main ce qu’il avait à nous offrir.
***

Et le temps passe. Il est dix heures du matin sur la terre ferme, nous sommes loques exténués, mais le plus important est que nous avons vécu.

mercredi 20 juin 2007

Frères d’ombre

Varsovie (Pologne) – Dlugi le Polonais, Denis le Biélorusse, Frédérick le citoyen canadien et bien d’autres. Nous avons connu l’ombre ensemble, mais ce qui nous en reste, c’est la lumière.


Pas celle de l’ampoule allumée jour et nuit au-dessus de la porte de notre cellule. Je parle de cette lumière qui ne pouvait s’éteindre, même dans les moments les plus sombres de nos quinze jours à la prison d’Okrestino (mars-avril 2006), dans la dictature biélorusse. Cette lumière entretenue par la solidarité de toutes nos solitudes individuelles; cette lumière qui nous rendait plus forts que cette répression, cet arbitraire, car nous croyions profondément que c’est eux, les emprisonneurs, qui avaient tort. Pas nous.

Le hasard m’a amené à Varsovie, où j’ai pu retrouver mes anciens compagnons de cellule. Minsk est à environ 500 km. Dlugi habite dans la capitale polonaise. Denis y est en exil: à sa sortie de prison, on l’a exclu de l’Université de Minsk... pour avoir été absent trop longtemps. Il étudie maintenant à Varsovie grâce à une bourse du gouvernement polonais. L’ex-pays communiste devenu aujourd’hui une vraie démocratie, 18 ans après la chute du mur de Berlin, retire une grande fierté, bien compréhensible, à donner des leçons de démocratie à son frère slave.

Aucun de nous n’a perdu ses convictions, bien qu’elles puissent être différentes les unes des autres. Nous sommes ressortis d’Okrestino renforcis, mais pas endurcis.

La prison enlève la liberté, mais donne du temps. Elle force le retour à sa solitude, à l’introspection.

Pour les jeunes militants comme Denis – il avait 21 ans à ce moment – elle donne même la chance de maturer dans leur vision du militantisme. Il a les mêmes convictions, le même objectif qu’avant son incarcération– la démocratie en Biélorussie – mais ils sont plus réfléchis. Ils ont mûri.

Pour faire comprendre à ses concitoyens la nécessité de la démocratie, il a décidé de se montrer plus subtile, plus posé que lorsqu’il sortait dans les rues minskoises pour des manifestations éclairs visant à irriter le pouvoir.

Aujourd’hui, il veut faire du journalisme, parler des faits, pour éveiller les consciences.
Dlogi le Polonais soutenait ses «frères» biélorusses – il étudie la philologie biélorusse – et il a été jeté en prison pour les avoir aidé à fomenter une démocratie. Il ne respecte toujours pas ce régime qui le coupe de sa douce biélorusse.

Depuis sa sortie de prison et son renvoi du pays, il y est retourné une fois pour la voir, malgré les peines sévères de prison (qui se comptent en années) qui planent sur lui s’il est pris sur le territoire biélorusse alors qu’il y est interdit de séjour pendant cinq ans. «Mon coeur battair très fort» en entrant dans le pays, dit Dlugi.

Mais la dictature ne lui fait pas assez peur pour qu’il respecte ses règles. Au contraire, lorsqu’on a connu sa répression et qu’on y a survécu, elle nous fait encore moins peur.
***

Au Maroc, j’ai rencontré un ex-détenu politique des «années de plomb», une période du règne de feu le roi Hassan II marquée par une répression féroce. Driss Bouissef Rekab a passé près de 14 ans en prison. Contrairement à nous, il a goûté à la torture. La vraie. Qu’est-ce qui lui a fait le plus mal? «De penser à Lucille (sa copine) et de ne pas pouvoir la rassurer, lui parler», répond-t-il.

La prison ne lui a pas laissé de séquelles autres que physiques. Ni de haine envers ses tortionnaires. «Nous savions déjà à quoi nous attendre du régime». Ses camarades et lui, chacun dans leur solitude et encore plus, ensemble, était plus forts que le système répressif, qui allait jusqu’à devenir un acteur de second rang dans leur malheur.

Sa lutte quotidienne, il la menait avec lui-même, pour devenir une meilleure personne. À l’ombre, il a construit sa lumière, en dépit d’une dictature qui voulait lui faire broyer du noir. Peut-être même un peu grâce à elle.

Pour ma part, c’est plus le hasard jumelé à la maladresse et l’incompétence d’une dictature qui m’ont conduit à la prison «politique». Je ne peux me considérer à part entière comme un ex-détenu politique ou d’opinion.

J’ai tout de même connu, par la force des choses, l’obligation de solitude collective, les moments sombres où les quatre murs qui nous entourent réapparaissent subitement devant nous après un moment de liberté imaginée.

Et comme Dlugi, Denis et Driss Bouissef Rekab, ce qu’il m’en reste, ce n’est ni la rancune, ni la haine envers un régime qui, finalement, fait pitié à avoir si peu confiance en lui, si peur, qu’il en vient à enfermer ses opposants pacifiques.. Ce qu’il m’en reste, c’est cette lumière incandescente qui s’est construite à force d’étincelles retrouvées et rassemblées au fond d’une âme qui ne prenait plus le temps de se regarder aller au fil des jounées trop courtes.

Driss Bouissef Rekab termine son livre À l’ombre de Lalla Chafia, écrit entièrement en prison, avec cette phrase: «Si, pour arriver à ce que je suis, il me fallait recommencer, je recommencerais». Il résume tout le paradoxe de la prison politique, où si on le veut vraiment, on réussit toujours à trouver une lumière dans chaque racoin d’ombre.