mardi 27 août 2013

Rohingyas: le peuple apatride


(Paru dans La Presse le 5 juin 2013)

(Camp de Kutupalong, Bangladesh) - Barack Obama s'est récemment inquiété de leur sort auprès de son homologue birman Thein Sein. Mais dans son pays, même la Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi n'ose pas défendre les Rohingyas, minorité musulmane en terre bouddhiste. Considérés comme des "étrangers" chez eux, persécutés, ils ont cherché refuge au Bangladesh voisin. Sauf que là non plus, on ne veut pas d'eux.

"Je ne suis citoyen ni du Myanmar [nom officiel de la Birmanie] ni du Bangladesh. Je nage au milieu du fleuve Naf."
C'est ainsi qu'Abdul Rajak résume sa situation et celle des dizaines de milliers de Rohingyas qui ont traversé ce cours d'eau depuis deux décennies pour se réfugier au Bangladesh. Né il y a 19 ans dans un camp, le jeune homme n'a jamais eu de patrie.
Et encore. Il compte parmi les 30 000 réfugiés "privilégiés". Ses parents étant arrivés peu avant septembre 1992, ils ont été dûment enregistrés par le gouvernement bangladais. Celui-ci les autorise à habiter à Kutupalong, l'un des deux camps officiels à quelques kilomètres de la frontière birmane, dans des huttes faites de boue séchée, de paille, de bambou et de bâches de plastique. Ils ont aussi droit aux rations et aux services médicaux fournis par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) et une poignée d'ONG.
Les quelque 200 000 Rohingyas arrivés après 1992 n'ont aucun statut. Les organisations qui les aident le font à l'insu des autorités bangladaises. Les campements illégaux sont depuis longtemps plus peuplés que les camps officiels, autour desquels ils ont poussé.
La politique du gouvernement du Bangladesh - un pays aussi sous-développé que son voisin birman - est claire: si leur vie est misérable ici, les Rohingyas finiront par retourner chez eux. "Mais leur existence est encore pire là-bas, où ils sont victimes de violence. Alors ils restent. Et l'État bangladais se permet quand même de les traiter comme des animaux", résume un employé d'une organisation internationale.
Les réfugiés n'ont pas le droit de sortir des camps, et encore moins de travailler. Mais presque tous dérogent à cette règle. L'État bangladais interdit également leur scolarisation au-delà de la cinquième année.
Pour poursuivre ses études, Abdul Rajak a dû soudoyer les professeurs d'une école de village. "J'ai travaillé durant une semaine comme plongeur dans un hôtel de Cox's Bazar [station balnéaire à 40 km au nord du camp] pour payer les droits", raconte le jeune homme, qui rêve d'un diplôme universitaire.
Ce qui sauve les Rohingyas au Bangladesh, c'est qu'il est à peu près impossible de les reconnaître parmi les Bengalis. Les deux peuples partagent des traits physiques, une peau brune, une religion - l'islam -, ainsi qu'une langue quasi identique.
En Birmanie, où la majorité de la population est bouddhiste et de physionomie mongoloïde, c'est précisément ces similarités avec les voisins bangladais qui favorisent leur ostracisme (voir encadré).
La prudence d'Aung San Suu Kyi
La persécution, Abdul Kalam, 50 ans, la vit depuis des décennies. Il a fui à deux reprises la Birmanie. Après trois ans d'un premier exil bangladais, il est revenu dans son pays natal en 1994. Mais 10 ans plus tard, il s'est à nouveau résigné à traverser la frontière. "Mon fils étudiait dans un collège de Rangoon [alors la capitale birmane]. Les forces de l'ordre le soupçonnaient d'être un partisan d'Aung San Suu Kyi. Il a été tué dans les dortoirs avec d'autres étudiants." Abdul Kalam raconte qu'il a ensuite été arrêté, jeté en prison et torturé. En sortant, six mois plus tard, il n'avait plus de terres ni de maison. L'État lui avait tout confisqué.
Abdul Kalam est particulièrement déçu de la position d'Aung San Suu Kyi sur les Rohingyas. La lauréate du prix Nobel de la paix, qui collabore avec le pouvoir birman dans le processus de démocratisation du pays en vue des élections de 2015, a dénoncé les violences entre musulmans et bouddhistes. Mais elle a refusé de se porter à la défense des Rohingyas et de faire savoir si elle les considérait comme des citoyens de la Birmanie. Des cadres de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie, ne se gênent pas pour appeler à l'expulsion de ces "immigrants illégaux". "J'étais vraiment surpris et fâché. J'attendais une solution de sa part", confie Abdul Kalam.
Risques de djihad
Comme la plupart des réfugiés, il n'a qu'un souhait: retourner chez lui. "Mais pour cela, il faut que les autorités nous assurent l'immunité et nous redonnent nos maisons et nos terres."
Par le passé, des groupuscules rohingyas armés ont combattu les forces birmanes. Mais depuis le milieu des années 90, le Bangladesh a fermé leurs camps d'entraînement sur son territoire, rendant leurs activités difficiles.
Selon les médias bangladais et birmans, certains seraient tout de même encore actifs, à la recherche de fonds et d'armes. Alors que des milliers de réfugiés rohingyas à l'avenir en cul-de-sac sont endoctrinés dans des madrasas (écoles coraniques) souvent financées de l'étranger, les risques de résurgence d'un mouvement djihadiste sont réels, préviennent des travailleurs humanitaires dans les camps.
Le réfugié Abdul Kalam est formel: "Si quelqu'un décide de nous aider, nous avons assez de gens prêts à se battre. Et nous irons", dit-il.
***
Étrangers en leur pays
L'arrivée au pouvoir des militaires en Birmanie, en 1962, a marqué le début de l'exclusion des Rohingyas. Depuis, ils sont considérés comme "immigrants illégaux" dans leur pays. La junte a toujours douté de leur loyauté. Durant la Deuxième Guerre mondiale, ces musulmans étaient restés fidèles aux colonisateurs britanniques, plutôt que de se joindre aux Japonais, comme la majorité bouddhiste. Dans les années 80, les militaires ont révoqué la citoyenneté de ceux qui ne pouvaient prouver l'arrivée de leurs ancêtres en Birmanie avant 1823. Depuis, les épisodes de violence entre bouddhistes, appuyés par les forces birmanes, et Rohingyas éclatent périodiquement. En juin 2012, après quelques années d'accalmie, le viol présumé d'une bouddhiste par trois Rohingyas a remis le feu aux poudres. La vague vengeresse a fait plus de 200 morts et 100 000 déplacés internes. Des milliers d'entre eux ont préféré rejoindre le Bangladesh ou tenter leur chance sur un bateau de fortune vers les lointaines Malaisie et Thaïlande. Le président Thein Sein assure vouloir éviter un autre épisode de ce que plusieurs organisations internationales ont qualifié de "nettoyage ethnique". Mais sur le terrain, les autorités birmanes continuent de pousser les Rohingyas à l'exil.

Inde: petit coin, grands enjeux

(Paru dans la section «Regards sur le monde» de La Presse + le 2 juin 2013)


(Bombay, Inde) - Devinette : dans une maison indienne, vous avez plus de chances de trouver un téléphone que celle-ci. Son absence augmente grandement les risques de viol, de maladies et de décrochage scolaire chez les filles. Sans elle dans leur foyer, les Indiens ont de plus en plus de mal à se dénicher une épouse. Sèche, elle perpétue l'existence de l'un des métiers les plus abjects de la planète. Réponse : la toilette.
Malgré les progrès des dernières décennies, plus de la moitié des 1,2 milliard d'Indiens n'ont toujours pas accès à des installations sanitaires. Les conséquences, pour les femmes en particulier, sont multiples et souvent tragiques.
Le 5 mai dernier, par exemple, dans un village du Bihar, l'absence de toilette dans le domicile familial a coûté son innocence à une jeune fille de 11 ans. Ne pouvant ignorer l'appel de la nature malgré la tombée de la nuit, elle s'est rendue dans un champ pour déféquer. Un villageois de 25 ans l'a remarquée, emmenée dans une station de pompage, où il l'a violée.
Selon la police de cet État pauvre du nord de l'Inde, près de la moitié des 870 viols répertoriés en 2011 n'auraient pas eu lieu si les victimes avaient eu accès à une toilette à la maison.
Pas de toilette ? Pas d'épouse !
L'an dernier, dans l'État voisin de l'Uttar Pradesh, Priyanka Bharti a préféré créer le scandale plutôt que de se résigner à vivre en silence dans l'insécurité. En emménageant dans la maison de sa nouvelle belle-famille après son mariage, elle a constaté l'absence de latrines. Elle a plié bagage illico presto. Pas question de revenir tant qu'une toilette n'aurait pas été installée. Un mois et demi et un grand tapage médiatique plus tard, elle était de retour pour inaugurer le cabinet d'aisance, gracieuseté de l'ONG Sulabh International. Depuis, d'autres femmes ont suivi l'exemple de Priyanka.
« Ne vous mariez pas s'il n'y a pas de toilette dans le domicile de votre époux », recommandait d'ailleurs en octobre le ministre de l'Hygiène publique.
Au Madhya Pradesh, les autorités du district de Sehore ont trouvé comment faire pousser les latrines dans les maisons. Pour participer aux mariages collectifs organisés - et payés - par l'État, le futur époux doit désormais fournir une photo le montrant en compagnie de... sa cuvette !
Dans l'espace public, la quête d'une toilette est souvent désespérante. Plusieurs cafés et restaurants n'en ont carrément pas. Dans la rue, les hommes se soulagent souvent sur le coin d'un mur ou dans un caniveau. Mais pour les femmes, la rareté des toilettes et l'insalubrité de celles existantes sont des raisons de plus de ne pas s'aventurer dans ce monde essentiellement masculin. L'absence presque systématique de latrines dans les écoles de village pousse plusieurs jeunes filles au décrochage.
Métier : ramasseur d'excréments
Améliorer les conditions sanitaires dans le pays implique aussi de briser certains cadres sociaux qui remontent à la nuit des temps.
Chaque matin depuis 4000 ans, des femmes passent de maison en maison, panier sur la tête, afin de collecter à la main les « déchets nocturnes » de leurs clients, entreposés dans une toilette sèche.
Il y a longtemps que les progrès modernes auraient dû faire disparaître cette pratique, comme cela a été le cas ailleurs dans le monde il y a quelques siècles. Mais en Inde, on naît ramasseur d'excréments comme d'autres naissent cordonniers ou prêtres. Mieux vaut le stigmate d'une profession répugnante que de n'appartenir à aucun groupe de la société.
Depuis 1993, cette pratique est interdite et ceux qui emploient des ramasseurs d'excréments sont passibles d'un an de prison. Or son éradication complète implique non seulement de convaincre les employeurs de passer à une toilette plus moderne, mais aussi les collectrices manuelles -- presque toutes des femmes de la caste des « intouchables » -- qu'elles ont droit à une tâche plus digne.
Malgré les différents programmes d'inclusion mis sur pied -- cours de cuisine, de couture, etc. --, il y aurait encore de 300 000 à 1,3 million de ramasseuses d'excréments dans le pays.
Le gouvernement indien s'est également donné comme mission d'éradiquer la défécation dans la nature d'ici 2022. D'ici là, pour des centaines de millions d'Indiens, se soulager demeure un exercice complexe, voire dangereux.
Une quête pour la moitié de la population
- 53,1 % des Indiens n'ont pas accès à une toilette et continuent de déféquer en plein air.
- Selon le dernier recensement (2011), il y aurait toujours en Inde 794 390 latrines sèches vidées à la main.

Inde: quand l'homme se cache derrière la sècheresse


(Paru dans La Presse le 21 mai 2013)

(Shivri, Inde) - Quelque 12 000 villages sont actuellement rationnés en eau, en Inde, dans l'État du Maharashtra, qui connaît sa pire sécheresse en 40 ans. L'eau coule pourtant à flots dans les plantations de canne à sucre, contrôlées par les barons de l'industrie sucrière, pour plusieurs également ministres, rapporte notre collaborateur.
Ceci est une histoire d'eau, de sucre, de pouvoir et d'argent. C'est l'histoire d'une sécheresse que les seuls caprices de Dame nature ne suffisent pas à expliquer. Une sécheresse derrière laquelle se cache la main de l'homme, riche et puissant.
La dernière saison des pluies a été particulièrement mauvaise au Maharashtra, vaste État de 100 millions d'habitants dans l'ouest de l'Inde. Plusieurs régions ont reçu moins de la moitié des précipitations normales. Lacs, rivières, puits et autres réservoirs n'ont pas pu faire le plein en prévision des longs jours de ciel bleu à l'horizon. Dès la fin de la mousson, début octobre, la catastrophe était imminente.
Dans le village de Shivri, on savait que pour une troisième année consécutive, la plupart des agriculteurs perdraient leur récolte. Seul espoir: que le gouvernement ouvre les valves d'un barrage environnant pour laisser couler un peu d'eau dans leurs champs de jowar, une espèce de millet. Mais il ne l'a pas fait.
"Quand le barrage a été construit [dans les années 50], on nous avait certifié par écrit que nous aurions droit à deux milliards de pieds cubes d'eau. Mais depuis, elle est plutôt envoyée vers les comtés de Baramati et Indapur", dénonce Balasaheb Thorat, un fermier dans la cinquantaine au champ desséché.
Pourquoi vers ces régions? "Parce qu'elles sont contrôlées par des politiciens puissants!", s'insurge Anil Patil, militant pour une meilleure distribution de l'eau dans l'État. Et qui dit politicien puissant au Maharashtra dit aussi baron du sucre. Treize des trente ministres du gouvernement de l'État ont des intérêts dans cette industrie lucrative.
Au sommet de la pyramide se trouve l'influent ministre fédéral de l'Agriculture depuis neuf ans, Sharad Pawar, actionnaire dans des raffineries comme plusieurs membres de sa famille. Il fut également le principal partisan d'une déréglementation partielle de l'industrie sucrière, adoptée récemment à New Delhi.
Corruption
Le Maharashtra est le principal producteur de sucre en Inde. Or c'est également un État frappé par des sécheresses chroniques. Et pour faire pousser la canne à sucre, il faut de l'eau. Beaucoup d'eau. De 10 à 15 fois plus que pour les autres types de culture.
Malgré cette incompatibilité, l'industrie sucrière continue à y prendre de l'expansion. Collusion aidante, des raffineries obtiennent des autorisations pour s'installer dans des secteurs pourtant sans ressource hydraulique, dénoncent les environnementalistes.
L'amélioration du réseau d'irrigation ne suit pas non plus. Des 13,3 milliards de dollars consacrés à des projets d'irrigation en une décennie, la moitié a disparu dans des affaires de corruption qui ont fait grand scandale. La plupart des projets réellement mis en branle n'ont été que partiellement réalisés. Résultat: en 10 ans d'investissements massifs, la surface des terres irriguées dans l'État n'a augmenté que de 0,1%.
Vingt minutes d'eau
Dans quelque 12 000 villages, l'eau est pratiquement indisponible non seulement pour l'agriculture, mais pour la consommation courante. "La canne à sucre pousse, elle est transformée, d'autres raffineries doivent être construites... et des fermiers protestent pour obtenir simplement de l'eau à boire. Quelle ironie!", constate Parineeta Dandekar, coordinatrice pour le Réseau sur les barrages, rivières et les peuples d'Asie du Sud-Est.
À Shivri, chaque famille n'a droit qu'à 20 minutes d'eau gratuite par semaine. "Durant cette période, on doit remplir le plus de bidons possible à partir d'un seul tuyau", raconte Baro Rajaram Kamte, un fermier qui passe ses journées dans le camp à bétail d'une ONG, faute de pouvoir cultiver son champ. "Elle n'est pas propre à la consommation, mais on n'a pas vraiment le choix." Pour obtenir plus d'eau, les villageois doivent parcourir plusieurs kilomètres à pied ou à vélo.
Seulement 100 des 2000 acres de terre de Shivri sont actuellement cultivés, par les rares fermiers disposant d'un puits de forage. Les autres se disent prêts à tout moment à se tourner vers la culture de la canne à sucre. "Pour autant qu'on nous fournisse de l'eau!", lancent-ils en choeur.

Bangladesh: les fantômes du passé

(Paru le 6 mai 2013 dans La Presse +)

(Dacca, Bangladesh) Rien n'est plus douloureux que de rouvrir de vieilles blessures de l'Histoire mal cicatrisées. Les 160 millions de Bangladais en savent quelque chose. Depuis les premières condamnations en début d'année de criminels de la guerre d'indépendance, les fantômes de 1971 se sont réincarnés dans la jeunesse bouillante d'aujourd'hui, divisant ce pays musulman entre laïcs et islamistes. Hier, des violences dans la capitale Dacca ont fait au moins 10 morts.
« AC-TION DI-RECTE ! » Ils ne scandent pas, ils hurlent. De toute leur foi. Longue tunique, chapeau de prière sur la tête, une barbe pour ceux qui ont atteint l'âge, une énergie débordante et rien à perdre, si ce n'est une vie déjà remise entre les mains d'Allah. Pour ces islamistes débarqués par centaines de milliers hier à Dacca afin de forcer le gouvernement à les écouter, le bâton de bambou dans leurs mains, c'est ça, l'action directe.
En passant devant un cinéma, quelques-uns lancent des pierres sur les panneaux-réclames des films. Parmi leurs treize exigences se trouve l'interdiction de représenter des humains sur des affiches ou en sculpture.
La séparation des femmes et des hommes dans l'espace public en fait aussi partie. Si le gouvernement n'acquiesce pas, ils occuperont la capitale jusqu'à le faire plier, promettent-ils.
Mais avant midi, leurs ambitions sont dégonflées par les policiers à coups de balles de caoutchouc et de gaz lacrymogènes. En fin de soirée, le centre-ville de la mégapole chaotique de 15 millions d'habitants était toujours le théâtre d'affrontements. Les autorités faisaient état d'au moins dix morts.
Pour le Bangladesh, l'effondrement le 24 avril d'un édifice abritant cinq manufactures de textile - faisant au moins 610 morts et valant une rare place dans les manchettes internationales à cet État pauvre d'Asie du Sud - était un drame national de trop. Depuis trois mois, le pays est déjà miné par des manifestations, des grèves et des violences à répétition qui ont fait une centaine de victimes.
À l'origine de la division : un tribunal, lancé en 2009, pour juger les criminels de la guerre d'indépendance de 1971. Un coup d'État peu après la création du Bangladesh avait empêché à la justice de faire son travail.
Tragédie originelle
Les principaux accusés sont des leaders de la Jamaat-e-Islami, parti politique peu populaire dans les urnes aujourd'hui, mais qui contrôle une bonne partie de l'économie du pays. Anti-sécessionnistes à l'époque, c'est eux qui auraient guidé l'armée pakistanaise dans le massacre de 300 000 à trois millions de Bangladais - selon les estimations -, dont une bonne partie de l'intelligentsia de ce qui était alors le Pakistan oriental.
Aujourd'hui, c'est cette tragédie originelle qui se rejoue dans les rues et les coeurs du Bangladesh. La peine de prison à perpétuité décernée à un leader islamiste par le tribunal de guerre début février a fait sortir de leurs gonds les tenants d'un pays laïc et fier de ses « combattants de la liberté » de 1971. « Prison à vie ? Nous voulons qu'il soit pendu, et les autres aussi ! » se sont indignés des milliers de Bangladais - pour la plupart né bien après l'indépendance, descendus spontanément sur la place Shahbag de Dacca après la création d'un événement Facebook par des blogueurs engagés.
Lorsqu'un autre dirigeant de la Jaamat-e-Islami a été condamné à mort, ce sont les islamistes qui ont pris la rue. Jouant du sentiment religieux d'une nation musulmane à 90 %, la formation a appelé les « vrais » fidèles à exiger la pendaison des « athées », en référence à ces blogueurs de la place Shahbag qui auraient publié des messages insultants à l'égard du prophète Mahomet sur le web. Du même coup, ils les enrôlaient pour soutenir les leaders condamnés, meurtriers de masse selon le tribunal, devenus « défenseurs de la foi » contre ces blasphémateurs.
L'un des blogueurs a été assassiné. Trois autres ont été arrêtés, question de calmer le jeu des islamistes.
D'autres verdicts attendus au cours des prochains jours risquent de soulever à nouveau la poussière de l'Histoire. L'approche des élections générales, toujours une période d'incertitude dans ce pays à la démocratie chancelante, est garante d'autres épisodes de violence.
Place Shahbag hier après-midi, Shammi Hoque, étudiante en commerce de 21 ans, s'époumonait au micro pour chauffer les esprits d'une poignée de militants pour un État séculier. « Vive le Bangladesh ! Vive le peuple ! » La rumeur voulait que les islamistes étaient en chemin pour venir saccager leur campement. Dans ses mains délicates, Shammi tenait fermement un bâton de bambou. « S'ils viennent, bien sûr que je vais me battre comme les autres. En tant que femme, je veux vivre dans un pays laïc. Pour ça, les islamistes doivent être défaits. »

Bangladesh: quand le prix le plus bas fait loi

(Publié dans La Presse le 4 mai 2013)


(Dacca, Bangladesh) - Le Made in Bangladesh est en crise. L'effondrement du Rana Plaza, un édifice qui abritait cinq manufactures de vêtements, a ébranlé l'industrie sur laquelle repose l'économie de ce pays pauvre d'Asie du Sud. Syndicats, fabricants et gouvernement bangladais s'entendent sur une chose: l'hypocrisie des multinationales, qui s'indignent des conditions de travail, tout en exigeant toujours des prix plus bas.
Depuis 10 jours, le bureau d'Atiql Islam, président de l'Association des fabricants et exportateurs de textile du Bangladesh (BGMEA), est une véritable cellule de crise. Coups de fil aux clients étrangers, visites dans les ambassades (dont celle du Vatican à la suite des commentaires indignés du pape François sur les bas salaires dans le secteur), entrevues. Il faut rassurer le reste du monde pour empêcher le bateau de couler.
Et le bateau est gros. Quelque 5000 usines, 4 millions de travailleurs et des revenus de 20 milliards de dollars par année, soit 79% des exportations du pays, en précieuses devises.
À la fin des années 70, lorsque le Bangladesh s'est lancé dans une industrialisation misant entièrement sur le commerce extérieur, il a mis tous ses oeufs dans le panier de l'industrie textile.
Depuis l'effondrement du Rana Plaza, c'est un pays entier qui porte le deuil. Et craint pour son avenir.
Les consommateurs étrangers boycotteront-ils le Made in Bangladesh, taché du sang et de la sueur de couturières?
Atiql Islam, qui possède lui-même plusieurs ateliers de confection, en a assez que les fabricants bangladais soient vus comme les méchants de l'histoire.
Certes, il existe dans le pays des entrepreneurs sans scrupule. Mohamed Sohel Rana, propriétaire du Rana Plaza, en était un. Il a préféré ignorer les appels à évacuer immédiatement l'immeuble de neuf étages - dont trois avaient été ajoutés illégalement - lorsque des fissures sont apparues dans la structure, la veille de l'effondrement. Oui, la corruption endémique et l'application aléatoire des lois profitent à ce type d'homme d'affaires proche du crime organisé, mettent en danger la vie des travailleurs et ternissent l'image du Bangladesh. Mais les multinationales occidentales, clientes de ces manufactures, ont leur part de responsabilité.
"La sécurité a un prix. Les coûts de tous les produits dans le monde augmentent, sauf ceux des vêtements, souligne Atiql Islam. Si nos clients nous payaient plus pour notre marchandise, nous pourrions donner plus à nos ouvriers."
Des audits inefficaces
Au cours de la dernière décennie, les multinationales occidentales n'ont fait que presser davantage le citron à leurs fournisseurs bangladais et à ceux d'ailleurs dans le monde. Si bien que les prix des vêtements importés aux États-Unis, selon les chiffres du département du Commerce extérieur américain, ont légèrement diminué durant cette période.
En même temps, plusieurs sociétés étrangères ont instauré des processus d'audit social dans les manufactures de leurs fournisseurs bangladais pour vérifier les conditions de production et les normes de sécurité. Cette mesure est toutefois loin d'être infaillible. Loblaw, qui dispose d'un tel mécanisme, faisait produire ses vêtements Joe Fresh dans l'un des ateliers du Rana Plaza.
"Pour que ces audits sociaux aient un sens, il faut les mener avec le bon état d'esprit. Il ne faut pas que ce soit simplement pour se donner bonne conscience en cas d'accident", rappelle Nur Mohammad Amin Rasel, secrétaire adjoint de BGMEA.
En entrevue à CNN jeudi, la première ministre bangladaise Sheikh Hasina a aussi affirmé que "les [multinationales] sont partiellement responsables" de l'effondrement du Rana Plaza.
Lutte syndicale difficile
Sur ce point, le leader du principal syndicat de textile du pays, les fabricants et le gouvernement sont sur la même longueur d'onde. Amirul Haque Amin, président de la Fédération nationale des travailleurs du textile, rappelle toutefois que l'État bangladais et les propriétaires de manufactures doivent aussi fournir leur part. La promiscuité entre la communauté d'affaires et le pouvoir - plusieurs industriels sont députés ou ministres - nuit également à l'amélioration des conditions dans les ateliers.
En 29 ans de lutte syndicale, les acquis pour les ouvriers du textile sont toujours maigres, reconnaît M. Amin. Pas plus de 140 manufactures sont syndiquées sur les 5000 que compte le pays. Le congé de maternité est désormais obligatoire, mais pas toujours respecté par les employeurs. Les ouvriers ont eu droit à trois hausses significatives du salaire minimum depuis 1996, la dernière en 2010, mais l'inflation galopante diminue chaque année leur pouvoir d'achat.
Encore aujourd'hui, ils sont les travailleurs les moins bien payés du pays.
Selon Amirul Haque Amin, certains des acquis pour les employés du textile sont tributaires, directement ou non, des pressions des clients et des gouvernements étrangers. "Le rôle des multinationales est primordial. Ce sont eux, les preneurs de décision dans l'industrie. S'ils le désirent réellement, si leurs intentions sont bonnes, les changements sont possibles", conclut le syndicaliste.

Tragédie au Bangladesh, promesses d'indemnités: les survivants sceptiques

(Paru le 2 mai 2013 dans La Presse)


(Savar, Bangladesh) - Au Bangladesh, une semaine après l'effondrement d'un édifice abritant cinq manufactures de vêtements, on continue de compter les morts. Malgré les promesses d'aide des multinationales, qui profitaient du bas coût de leur main-d'oeuvre et des manquements aux normes de sécurité, travailleurs, survivants et familles des victimes ont peu d'espoir de voir la couleur de cette compensation.
"Mais comment la compagnie Loblaw va-t-elle faire pour nous distribuer son argent?" Alité à l'hôpital, jambe et bras droits plâtrés, Khalid Reza Pintu reste songeur lorsqu'on lui annonce l'engagement de la société canadienne à aider de manière "significative" ceux qui, jusqu'à l'effondrement de leur manufacture, confectionnaient ses vêtements sous étiquette Joe Fresh.
Son patron est en prison, et l'édifice qui abritait l'atelier n'est plus qu'un tas de ruines. Quand il sortira de l'hôpital, dans quelques jours, qui réussira à le retracer pour lui fournir de l'aide? Comment se tenir informé pour la réclamer?
Idem pour les compensations gouvernementales. Lundi, la première ministre Sheikh Hasina est passée à l'hôpital Enam, près du site de l'effondrement, et lui a donné une enveloppe de 10 000 takas (130$) comptant, comme à chaque survivant. Ceux qui avaient reçu leur congé ont raté ses largesses.
Un bilan contesté
Hier matin, devant les ruines du Rana Plaza, l'édifice qui abritait cinq manufactures de vêtements à Savar - un faubourg de la capitale, Dacca -, les proches des travailleurs à la recherche d'un signe de vie ou de mort de leur bien-aimé étaient sceptiques quant au bilan officiel de 407 morts et de 149 disparus.
"Il y a encore plus de 1000 cadavres à l'intérieur!" estimait Ripa Shahine, dont le frère Mohammad était repasseur. Selon elle, le gouvernement cherche à minimiser le bilan pour ne pas attiser la colère populaire et payer d'importantes compensations.
Impossible de vérifier le nombre exact de personnes qui se trouvaient dans le Rana Plaza peu après 9 h le 24 avril lorsque, en quelques secondes, les neuf étages de ce complexe se sont affaissés.
Au huitième étage, la moitié des employés avaient choisi de rester à la maison le jour de l'incident, selon le contremaître Pintu. C'est que la veille, la rumeur de fissures dans l'édifice avait tôt fait de se répandre et de semer l'inquiétude.
"En arrivant au travail le matin de l'accident, je suis allé voir mon directeur. Il m'a assuré que la compagnie prenait les fissures au sérieux, qu'il y aurait une inspection. Mais il m'a aussi dit que si nous étions destinés à mourir, nous mourrions de toute façon."
Monika Hendrum s'y est rendue malgré tout. "L'administration m'avait dit que je pouvais venir chercher mon salaire et que nous aurions une dernière journée de travail réduite." Ensuite, la manufacture devait fermer le temps de vérifier les dommages à la structure.
"J'ai senti le sol se dérober sous mes pieds, puis je me suis évanouie", se souvient Mme Hendrum, une assistante à la confection qui gagnait toujours 38$ par mois, malgré ses quatre années d'expérience.
Comme plusieurs travailleuses - 80% de la main-d'oeuvre dans l'industrie textile est féminine -, elle était le principal soutien de sa famille. Chaque mois, elle lui envoyait les deux tiers de son salaire. Aujourd'hui clouée à son lit d'hôpital, elle compte retourner dans son village, dans le nord-ouest du pays, après sa convalescence. "Je veux travailler, explique-t-elle, mais je suis trop effrayée pour remettre les pieds dans une manufacture."

Liaisons dangereuses en Inde

(Paru dans la section «Regards sur le monde» de La Presse + le 28 avril 2013)


(Bombay, Inde) - Meena et Surya habitent le même village, dans le nord-ouest de l'Inde. Ils sont amoureux. Or, grave problème : elle est une Ror, haute caste hindoue, alors que lui est un Dalit, un intouchable. Personne n'acceptera leur union, aux antipodes de la tradition. Ni leur famille ni la communauté. Qu'à cela ne tienne, ils fuient et vont se marier en ville.
Lorsque la nouvelle a atteint le village il y a deux semaines, elle a déclenché la colère des Rors. Bilan : des dizaines de blessés, 80 maisons endommagées, 200 familles dalits en fuite et une harmonie intercommunautaire en lambeaux.
En Inde, les mariages d'amour demeurent l'exception dans une tradition de « mariages de convenance », dans lesquels deux familles compatibles sur les plans socioéconomique, religieux et astrologique organisent l'union d'un fils et d'une fille.
En ville, les mariages d'amour sont de plus en plus fréquents et acceptés par les familles, quoique non sans grincement de dents. Mais en zone rurale, où habitent toujours plus de 60 % des 1,2 milliard d'Indiens, défier la tradition maritale est non seulement un geste audacieux, mais extrêmement dangereux. L'histoire de Meena et Surya, qui a mis à feu et à sang le village de Pabnawa, n'en est que le dernier exemple. Chaque année dans le pays, quelque 1000 meurtres sont classés comme des crimes d'honneur liés à des relations ou mariages fondés sur l'amour.
Une autre histoire : en décembre dernier, après deux ans de cavale, Mehwish et Abdul Hakim ont risqué un retour dans leur village d'origine en Uttar Pradesh pour s'occuper de la mère malade de ce dernier. Le ressentiment à la suite de leur mariage ne s'était pas estompé. La famille de Mehwish le considérait toujours comme inacceptable, car, bien qu'Abdul Hakim soit aussi musulman, il était d'un rang social moindre. Après leur passage à une populaire émission de télévision, leur tête a même été mise à prix par le khap panchayat, un conseil d'anciens ultraconservateurs aux pouvoirs officieux, mais bien réels dans les villages indiens. Quelques jours après son retour, Abdul Hakim a été tué par balles. La veuve a accusé sa propre famille de l'avoir fait assassiner.
Durant leur exil, Mehwish et Abdul avaient trouvé refuge dans une pension des « Love commandos », une ONG qui protège les amoureux maudits et les aide à se marier. La seule existence de cette organisation - qui garde ultrasecret l'emplacement de ses refuges par peur de représailles - suffit à démontrer les risques que comporte une union en dehors des normes traditionnelles.
Légalement, rien n'empêche pourtant deux citoyens indiens majeurs de se marier, peu importe leur appartenance religieuse ou leur caste. Mais entre les lois relativement progressistes de la république indienne et leur application par ses serviteurs, il y a un océan d'arbitraire. Le système de castes des hindous, majoritaires dans le pays, a officiellement été aboli en 1947. Mais son influence dans la société demeure, tout comme celle d'autres traditions et pratiques discriminatoires. Les policiers, juges et autres fonctionnaires, eux-mêmes partie intégrante de cette société plus traditionaliste que ses lois, n'y sont pas insensibles.
Deux semaines après les violences déclenchées par le mariage de Meena et Surya, les Dalits ayant fui Pabnawa craignent toujours de réintégrer leurs maisons. Selon eux, l'administration locale, contrôlée par les hautes castes, et la police n'ont pas arrêté tous les coupables du pogrom et cherchent à protéger les puissants Rors. Le couple, lui, se terre toujours.
Pour la plupart des Indiens, gorgés de films bollywoodiens, la romance demeure un fantasme de grand écran, seul endroit où l'amour finit toujours par triompher. Ils ne s'en portent toutefois pas plus mal pour autant. Dans un sondage récent, 75 % d'entre eux affirmaient préférer s'engager dans un mariage de convenance. Ce type d'union a pour avantage de faire reposer la réussite du couple non seulement sur les épaules des deux époux, mais sur celles de leur famille. Au final, le taux d'échec approche le zéro, même si les compromis domestiques peuvent être difficiles à avaler.
Pour ceux qui sont malgré tout tentés par l'aventure amoureuse, les crimes d'honneur et les pogroms sont de puissants incitatifs à rester docilement à l'intérieur du cadre des traditions.

Inde: la peine de mort revient en force


(Publié le 11 mars 2013 dans La Presse)
(Bombay, Inde) - Les bourreaux indiens reprennent du service. Depuis trois mois, deux détenus ont été exécutés dans le pays. C'est autant qu'au cours des 20 dernières années. D'autres condamnés pourraient passer à la potence très bientôt. Un moyen pour le gouvernement de plaire à une opinion publique avide de vengeance contre les terroristes et les violeurs.
"Rendez-nous justice, pendez les violeurs!" Lors de la vague de manifestations déclenchée par le viol collectif d'une étudiante dans un autobus de New Delhi, en décembre, c'est ce message que brandissaient à bout de bras plusieurs jeunes citoyens en colère.
Après l'exécution, en novembre, d'Ajmal Kasab, seul survivant du commando suicide qui a pris en otage le centre-ville de Bombay durant deux jours en 2008 et fait plus de 160 morts, les familles des victimes se sont dites "heureuses". La rue, elle, explosait de joie.
Idem lorsque le Cachemirien Afzal Guru a été pendu dans le plus grand secret, le 9 février, pour son implication dans l'attaque contre le parlement indien en 2001. Une implication qui n'avait pourtant pas été démontrée hors de tout doute raisonnable lors de son procès, qualifié d'"injuste" par plusieurs militants des droits de l'homme et journalistes d'enquête.
À un an d'une élection générale qui s'annonce très chaudement disputée, l'exécution de ces deux "terroristes" a été largement perçue par la presse indienne comme un geste populiste de la part du parti au pouvoir.
Décision politique
"Il est clair que, quoi qu'en disent les spin doctors du Congrès, la pendaison d'Afzal Guru était une décision politique visant à mettre du plomb dans l'aile de [Narendra] Modi", leader en vue du parti fondamentaliste hindou BJP, a écrit le journaliste Rahul Pandita dans l'hebdomadaire Open. Comme d'autres commentateurs, Pandita accuse le président Pranab Mukherjee de traiter les nombreuses demandes de grâce selon les intérêts de son parti plutôt que ceux de la justice.
Au début du mois, Mukherjee a décidé d'autoriser la peine capitale pour les violeurs dans les cas où la victime meurt ou demeure dans un état végétatif à la suite du crime.
Alors que le procès de cinq accusés pour le viol collectif d'une étudiante dans un autobus de la capitale bat son plein, cette mesure - qui doit être adoptée par le Parlement pour devenir permanente - tombe à point pour apaiser la grogne populaire devant le sort des femmes dans le pays.
Exécutions à venir
Il y a deux semaines, le président Mukherjee a refusé la demande de grâce de quatre hommes accusés d'un attentat qui a coûté la vie à 22 policiers en 1993.
Actuellement, quelque 475 détenus se trouvent dans les couloirs de la mort en Inde. Une vingtaine attend une commutation de peine de la part du président, dont trois personnes impliquées dans le meurtre du premier ministre Rajiv Gandhi en 1991.
Meenakshi Ganguly, directrice de Human Rights Watch pour l'Asie du Sud, s'inquiète de la fin de ce moratoire officieux sur les exécutions. Elle note que loin de dissuader les terroristes, l'application de la peine capitale a plutôt pour effet d'en faire des martyrs et d'exacerber les tensions politiques, comme ce fut le cas au Pakistan et au Cachemire après les pendaisons de Kasab et de Guru. Selon elle, la "joie" d'une bonne partie de la rue indienne à la suite des dernières exécutions ne doit pas servir à justifier la peine capitale.

Maha Kumbh Mela 2013: la grande fête de la cruche


(Paru dans La Presse le 10 février 2013)
(Allahabad, Inde) - C'est le plus grand rassemblement d'humains sur cette planète. Aujourd'hui, de 30 à 40 millions de personnes plongeront dans les eaux sacrées du Gange et du Yamuna, dans la ville indienne d'Allahabad, dans le cadre de la Maha Kumbh Mela. À l'issue des 55 jours de cette célébration, quelque 100 millions de pèlerins hindous y auront lavé leurs péchés. Notre collaborateur a passé quelques jours dans l'immense cité temporaire érigée pour ce festival phare du calendrier hindou.
Allahabad - Ça s'est passé il y a quelques millénaires. Les dieux et les démons s'affrontaient dans le ciel pour une cruche contenant le nectar de l'immortalité. Durant la bataille, quatre gouttes ont été renversées sur la Terre. L'une d'elles, au confluent du Gange, du Yamuna et du mystérieux Sarasvatî, fleuve aujourd'hui asséché - s'il a même déjà existé.
En faisant sa baignade rituelle à cet endroit précis il y a une semaine, c'est à ce mythe que songeait Balakrishnan, exportateur de tapis venu de l'autre bout du pays pour participer à la Maha Kumbh Mela, «grande fête de la cruche». Beaucoup plus qu'au niveau de pollution inquiétant des cours d'eau. «Ces fleuves ont des pouvoirs divins. Je ne peux pas attraper de maladie. C'est de l'eau sacrée!», lance le sexagénaire, en s'essuyant la tête.
Tenue tous les 12 ans à Allahabad, dans le nord de l'Inde, cette célébration réunit depuis le 14 janvier des millions de fidèles venus se purifier l'âme et obtenir la bénédiction des sâdhus, les saints hommes de l'hindouisme, gardiens de la tradition et principaux acteurs du festival.
Ville temporaire
Au-delà de l'aspect religieux, la Maha Kumbh Mela constitue surtout un défi logistique majeur pour les autorités indiennes. Durant près de deux mois, Allahabad, qui compte 1,2 million d'habitants, doit nourrir, loger et transporter l'équivalent de dizaines de fois son poids démographique.
Seule solution: construire une ville temporaire dans la ville.
Érigée sur des terres en bonne partie inondées durant la saison des pluies, cette cité hétéroclite de tentes et de chapiteaux s'étend sur 20 km2 le long des deux fleuves. Elle possède notamment sa propre administration, un corps de police de 30 000 agents, 14 hôpitaux, ainsi que des réseaux routiers, sanitaires, électriques et d'eau. Chaque congrégation religieuse, chaque gourou a droit à un lopin de terre pour abriter ses disciples.
Des milliers de petits commerçants s'y sont également installés pour profiter de cet immense bassin de consommateurs, tout comme les plus grandes sociétés de dentifrice, biscuits, télécommunications ou autres qui tiennent des stands sur les lieux. Même les banques et le service postal ont ouvert des bureaux en panneaux de contreplaqué.
Difficile propreté
Maintenir une relative propreté sur cet emplacement poussiéreux est un combat de tous les instants. D'autant plus que la plupart des pèlerins proviennent de la campagne, où à peine 30% des foyers possèdent des installations sanitaires. Le terrain compte bien 35 000 toilettes, mais plusieurs préfèrent faire leurs besoins sur le bord des routes en terre battue ou sur les berges. Les bennes à ordures sont plus nombreuses que dans une ville indienne moyenne, mais l'armée de préposés à l'entretien peine à ramasser les détritus naturellement jetés au sol. Sans compter les offrandes faites aux fleuves sacrés, sous la forme de noix de coco et de bateaux en papier journal remplis de fleurs et d'encens, que les préposés doivent constamment repêcher à l'aide de filets.
À l'hôpital central de la Kumbh Mela, le médecin en chef Shakti Basu se réjouit tout de même du relatif succès de la prévention sur les dangers des eaux du Gange, où les niveaux de toxines dépassent largement ceux admis pour la baignade. Sur les quelque 6000 patients traités chaque jour sur les lieux, un nombre insignifiant se plaint de problèmes gastriques ou dermatologiques, indique-t-il.
Hindou pratiquant, M. Basu croit que l'explication n'est toutefois pas seulement scientifique. «La Kumbh Mela repose sur un pilier: la foi. Certains croient que boire l'eau du fleuve leur apportera le salut. Au-delà de toutes les précautions et de tous les préparatifs, il faut prendre en considération l'aspect surnaturel de la chose. La foi qui anime les pèlerins aide aussi à les garder en santé.»
Tous à l'eau!
Aujourd'hui, de 30 à 40 millions de pèlerins sauteront à l'eau pour absoudre leurs péchés et ceux de leurs vies antérieures. Le privilège de la première baignade est réservé aux 13 clans de naga sâdhus, ces ascètes nus recouverts de cendres, à la longue barbe et aux tresses rastas, armés d'épées ou de tridents. Par le passé, les combats entre les groupes de naga sâdhus pour accéder à l'eau avant leurs rivaux ont souvent été sanglants. Une fois leurs ablutions terminées, les ascètes cèdent la place aux simples fidèles, généralement venus en famille. La Maha Kumbh Mela se poursuit jusqu'au 10 mars.

Le Québec veut étendre sa présence en Inde


(Paru dans La Presse Affaires le 1er février 2013)

New Delhi, Inde - "La décision [du gouvernement Charest] de faire de l'Inde une priorité il y a huit ans a donné des résultats. Sa persévérance a payé." Venant de la bouche d'un ministre péquiste, cette reconnaissance n'est pas banale. En mission économique en Inde cette semaine, le ministre des Relations internationales et du Commerce extérieur, Jean-François Lisée, a constaté que le Québec avait su se tailler une place dans cette économie émergente. Et pas question de s'arrêter là.

L'Inde est si vaste et plurielle qu'il peut être difficile de savoir par où l'aborder. La stratégie du gouvernement du Québec est de la conquérir État par État.

Cap sur le Madhya Pradesh
En 2007, le gouvernement Charest a ouvert un bureau du Québec à Bombay, la grouillante capitale économique du pays et de l'État du Maharashtra. Six ans plus tard, le commerce bilatéral entre l'Inde et Québec a doublé, pour atteindre plus de 1 milliard de dollars.
Fort de ce succès, le gouvernement québécois cherche désormais à étendre ses relations à la région voisine du Madhya Pradesh, qui compte 72 millions d'habitants.
"Il a été classé au 2e rang [sur 28] des États les plus business friendly dans le pays", note le ministre Lisée, accompagné pour cette mission d'une semaine de la ministre à la Politique industrielle, Élaine Zakaïb, et d'une quinzaine de gens d'affaires québécois venus tâter le marché indien.
En plein centre du pays, le Madhya Pradesh se trouve au milieu du couloir commercial entre Bombay et la capitale New Delhi, pour lequel le gouvernement indien compte investir 90 milliards de dollars en infrastructures et nouvelles industries d'ici 2017.
"[Le gouvernement du Madhya Pradesh] est particulièrement intéressé par la grappe des technologies écologiques. Leurs investissements dans les énergies alternatives seront massifs au cours des prochaines années", note le ministre, qui croit que le Québec pourra en profiter.
L'État, au quatrième des plus plus pauvres de l'Inde avec un produit intérieur brut (PIB) par habitant de 583$ (2011), a connu une croissance de 12% l'an dernier. Des systèmes de métro sont en développement à Bhopal et Indore, les deux plus grandes villes de l'État. "Bombardier attend que les appels d'offres soient lancés", dit M.Lisée, notant que l'entreprise québécoise - qui a déjà obtenu pour 1 milliard en contrats pour la construction des métros de Delhi et Bombay au cours des dernières années - est aujourd'hui le 12e employeur étranger en Inde.

Bécancour
Si la mission n'a pas mené à la signature d'ententes entre des entreprises québécoises et indiennes, elle aura permis de faire avancer le dossier de l'usine d'urée à Bécancour. Annoncée en grande pompe par le nouveau gouvernement en octobre - au même moment, la décision était prise de fermer la centrale nucléaire de Gentilly-2 à quelques kilomètres de là -, l'usine de l'indienne IFFCO pourrait voir le jour avant l'échéancier prévu de 2017.
"On veut créer un comité ministériel pour faire accélérer l'avancement du projet à travers les différents ministères impliqués. Parce qu'eux (IFFCO), ils sont prêts", souligne Élaine Zakaïb, qui espère "une première pelletée de terre au printemps 2014". Le projet chiffré, à 1,2 milliard de dollars, créerait plus de 200 emplois à terme.

Amiante et libre-échange
L'arrêt de production définitif de l'amiante annoncé par le gouvernement Marois l'automne dernier laissera un trou de 39,1 millions dans les exportations québécoises en Inde. Mais le ministre Lisée ne s'en inquiète pas outre mesure. "La croissance est tellement forte qu'on ne s'en rendra même pas compte."
Pour favoriser le développement des liens économiques, M. Lisée espère que le gouvernement du Canada pourra en arriver à un accord de libre-échange avec l'Inde d'ici la fin de 2013, tel qu'il est prévu. Une entente pour donner accès aux cinéastes indiens aux crédits d'impôt canadiens est également sur la table. "Le ministre du Tourisme du Maharashtra m'a dit: "Il faut que vous vous organisiez pour qu'un film de Bollywood soit tourné au Québec. Si vous y arrivez, tous les touristes indiens vont vouloir venir chez vous!""

Viol collectif de New Delhi: sans nom, mais pas sans voix

(Paru dans La Presse le 24 janvier 2013)

(Bombay, Inde) - Interdit de publication, le nom de la victime d'un viol collectif qui ébranle l'Inde depuis un mois est toujours inconnu. Son histoire, elle, émerge au grand jour. Alors que les suspects du meurtre sordide font face à la justice et qu'un comité, mis sur pied par le gouvernement, recommande l'adoption de lois plus sévères sur les agressions sexuelles, notre collaborateur en Inde retrace la vie de celle que les foules en colère appellent dorénavant la "fille de l'Inde".
Sa réalité et ses rêves étaient le reflet de ceux de millions d'Indiennes. La nuit, dans un centre d'appels, la jeune femme de 23 ans répondait aux questions d'hypothèque de Canadiens situés à 10,5 fuseaux horaires à l'ouest de l'Inde. Le jour, elle étudiait pour devenir kinésithérapeute, une profession qui lui aurait permis de sortir ses proches de la misère.
Comme toutes les Indiennes, elle devait naviguer dans une société patriarcale où le harcèlement et la violence à l'égard des femmes sont rarement punis, et souvent imputés à leur comportement de "mauvaises filles". C'est une manifestation extrême de cette réalité qui lui a coûté la vie, quand elle a été brutalement violée par six hommes à coups de barre de fer rouillée dans un autobus lorsqu'elle revenait d'une représentation de L'histoire de Pi, un dimanche soir, avec un copain.
Avant le drame, l'histoire de la "fille de l'Inde" - comme l'ont surnommée les médias indiens faute de pouvoir révéler l'identité d'une victime de viol - était celle d'une jeune hindoue ordinaire issue d'une famille ordinairement pauvre.
Il y a 30 ans, ses parents ont quitté la campagne de l'Uttar Pradesh, l'un des États les plus pauvres du pays et le plus populeux, pour s'installer dans la capitale, New Delhi. Appartenant à une caste de travailleurs agricoles, ils se sont déplacés vers la ville afin d'assurer un meilleur avenir à leurs futurs enfants. Un avenir qui passerait par des études.
Écolière brillante
C'est l'aînée de la famille qui devait tracer la voie pour ses deux frères, aujourd'hui âgés de 17 et 15 ans. Et à ce compte, elle réussissait bien.
Écolière brillante, elle avait commencé à gagner ses premiers sous en donnant des cours particuliers aux camarades moins doués. Son premier choix de carrière était de devenir médecin. Mais le salaire de son père, employé à l'aéroport de New Delhi pour 130$ par mois, n'aurait jamais suffi à payer les frais d'inscription. Elle a donc dû se tourner vers un institut de physiothérapie moins coûteux, situé à Dehradun, à 250 km au nord de la capitale, au pied de l'Himalaya. En vendant un lopin de terre ancestrale dans son village d'origine, la famille a pu assurer son admission en novembre 2008.
Mais cela n'aurait pas été suffisant. Après ses journées en classe, la jeune fille - petite, menue et enjouée selon ses amis - travaillait de nuit dans un centre d'appels dont les clients se trouvaient au Canada.
Au bout de quatre ans d'études, elle était de retour à New Delhi depuis octobre pour faire son stage final. Dans quelques semaines, elle allait obtenir son diplôme. En travaillant à temps complet comme kinésithérapeute, elle comptait prochainement rapporter 30 000 roupies (540$) à la maison chaque mois, un bon salaire de classe moyenne en Inde.
"Je veux faire construire une grosse maison, acheter une voiture et aller à l'étranger pour y travailler", aurait-elle confié, selon le Wall Street Journal, à son ami informaticien qui l'accompagnait le soir du drame et qui a été violemment battu par les six agresseurs.
Sa mort, hautement médiatisée et érigée en symbole par une foule en colère, a forcé le gouvernement à réagir. Une nouvelle loi antiviol plus sévère est en préparation et devrait porter son nom, car son père a donné l'autorisation pour qu'il soit bientôt dévoilé. Il y voit un "honneur" pour sa fille.
Clivage social
L'affaire a également révélé l'immense clivage entre les éléments progressistes et traditionalistes de la société indienne. D'un côté, les manifestants qui ont pris d'assaut les rues de la capitale au cours des dernières semaines, pour exiger une meilleure protection des femmes, leur droit de s'habiller à leur guise et de se déplacer en ville sans avoir à craindre d'être attaquées; de l'autre, des leaders conservateurs reprochant aux femmes de "provoquer" les viols par leur accoutrement et les "risques" qu'elles courent en s'aventurant hors du foyer familial dans un espace public essentiellement masculin qui, selon eux, doit le rester.
Les centaines de milliers de roupies versées par les différents ordres de gouvernement à la famille de la victime de ce fait divers retentissant visaient avant tout à apaiser la grogne populaire. Cet argent permettra peut-être à ses proches de briser le cycle de la pauvreté en payant de bonnes études aux deux frères survivants.
En cela, le sort de la "fille de l'Inde" et de sa famille diffère de celui des centaines d'autres victimes quotidiennes de viol dans le pays. Restées à l'ombre des projecteurs, elles doivent vivre avec le "déshonneur" et l'ostracisme qu'entraînent plus généralement les violences sexuelles pour celles qui osent les dénoncer.

Rahul Gandhi, l'héritier hésitant se prépare


(Paru dans La Presse le samedi 19 janvier 2013. Quelques jours après la publication, Rahul Gandhi devenait vice-président du parti du Congrès, présidé par sa mère Sonia)

(Mumbai, Inde) Son destin est de diriger l'Inde. Après son arrière-grand-père Jawaharlal Nehru, sa grand-mère Indira Gandhi et son père Rajiv, Rahul Gandhi se prépare à devenir premier ministre de la plus grande démocratie du monde. Or, le peu d'engouement que suscite sa candidature à l'extérieur de son parti risque de compliquer sa tâche aux élections de 2014.
Bombay - Son destin est de diriger l'Inde. Après son arrière-grand-père Jawaharlal Nehru, sa grand-mère Indira Gandhi et son père Rajiv, Rahul Gandhi se prépare à devenir premier ministre de la plus grande démocratie du monde. Or, le peu d'engouement que suscite sa candidature à l'extérieur de son parti risque de compliquer sa tâche aux élections de 2014. À 42 ans, Rahul Gandhi n'a peut-être pas de programme politique, mais il a un nom. Et pas n'importe lequel.
Au sein du Congrès, formation historique à l'origine de l'indépendance de l'Inde, être membre de la famille Nehru-Gandhi est amplement suffisant pour se voir offrir les commandes du parti sur un plateau d'argent.
Depuis ses débuts en politique en 2004 à titre de député d'Amethi, fief familial, dans l'État de l'Uttar Pradesh, Rahul Gandhi semble tout faire pour freiner sa propre ascension au pouvoir.
À chaque remaniement ministériel, il refuse un poste dans le cabinet du premier ministre Manmohan Singh, 80 ans, qui ne cesse pourtant de répéter qu'il est prêt à laisser la place aux jeunes.
C'est qu'avant de se voir confier la destinée de 1,2 milliard d'âmes, Rahul veut voyager et découvrir la «deuxième Inde». Celle qu'il n'a pas connue, en vivant sous haute sécurité depuis les assassinats successifs de sa grand-mère Indira en 1984 et de son père Rajiv en 1991.
«Tant qu'un leader n'est pas à même de comprendre ce qu'est la pauvreté [en visitant] la maison d'un pauvre, il ne peut ressentir la colère devant les atrocités commises contre les pauvres», a-t-il expliqué un jour.
«Il a fait des efforts sincères pour comprendre les réalités du pays», estime Aarthi Ramachandran, journaliste et auteure de Decoding Rahul Gandhi. «Mais malheureusement, cela s'arrête à une collecte de données. Il n'a pas été en mesure de les transformer en réel programme.»
En huit ans de politique active, son bilan demeure presque vierge. Tout au plus a-t-il réussi à démocratiser les organisations jeunesse du Congrès. Il ne se prononce que rarement - et toujours prudemment - sur les grands enjeux et son taux d'absentéisme au parlement dépasse les 50%.
Alors que le pays s'entredéchire sur la place des femmes dans la société après le viol collectif d'une étudiante dans un autobus de la capitale le 16 décembre, Rahul Gandhi n'a su qu'offrir ses condoléances à la famille de la victime.
Celui qui se présente comme le «soldat de l'homme ordinaire» dit vouloir inculquer à son parti et dans la société indienne le principe de «méritocratie»... tout en relevant l'ironie que ce combat constitue pour l'héritier de la «première famille» du pays.
En entrevue avec , Milind Deora, ministre d'État des Télécommunications, jure ne pas être au courant des ambitions politiques de son grand ami. «Ce qu'il veut faire et quand il veut le faire, c'est son problème. C'est à lui de décider», explique le député de Mumbai-Sud, 36 ans, lui-même issue d'une importante famille politique proche des Nehru-Gandhi.
La population indienne, pour sa part, n'est pas convaincue. En août dernier, un sondage plaçait Rahul Gandhi deuxième parmi les choix de prochain premier ministre. Loin derrière Narendra Modi, controversé ministre en chef de l'État du Gujarat et l'un des leaders les plus en vue du BJP, parti hindouiste de droite.
Cela n'a pas empêché le Congrès d'annoncer le 10 décembre que Rahul Gandhi, actuellement secrétaire-général du parti, dirigerait sa campagne aux élections générales, prévues au début de 2014. Il remplacera ainsi sa mère Sonia, présidente de la formation, qui avait refusé le poste de première ministre du pays en 2004 après le retour au pouvoir du Congrès.
Une troisième victoire consécutive en 2014 assurerait le poste de premier ministre à Rahul Gandhi. À moins, bien sûr, qu'il ne se désiste.

L'Inde: «pire pays du G20 pour être une femme»


(Paru dans La Presse le 27 décembre 2012)
Bombay, Inde - Le viol collectif d'une étudiante en kinésithérapie dans un autobus de New Delhi il y a deux semaines a déclenché une vague d'indignation à travers le pays qui va bien au-delà du simple fait divers. La victime, qui repose entre la vie et la mort, a été érigée en symbole des violences en tous genres que subissent quotidiennement les Indiennes dans "le pire pays du G20 pour être une femme".
Elle avait pris toutes les précautions d'usage: rentrer tôt du cinéma, emprunter des chemins bien éclairés, accompagnée d'un ami. Mais cela n'aura pas empêché six hommes ivres de la séquestrer dans un autobus en marche, la battre à coups de barre de fer, la violer et la jeter sur le bord de la route avec son ami. En plein coeur de la capitale indienne, un dimanche soir à 21h30.
Depuis, la rue indienne se déchaîne. Elle exige du gouvernement qu'il assure la sécurité des femmes, accélère le traitement des dossiers de viol dans un système de justice ultra engorgé, criminalise le harcèlement sexuel et instaure la peine de mort pour les violeurs.
Samedi, une manifestation à New Delhi a dégénéré en affrontement, faisant 143 blessés, dont 78 policiers. L'un des agents, victime d'une crise cardiaque, est mort hier. Les rassemblements dans la capitale ont été interdits alors qu'une partie du centre-ville a été fermée, ne faisant qu'aviver la colère des protestataires.
Pendant ce temps, l'étudiante de 23 ans est toujours sous respirateur, dans un état critique. Les blessures infligées ont été si brutales que les médecins ont dû retirer ses intestins, perforés par ses assaillants.
Violences quotidiennes
L'explosion de colère à la suite de ce viol a été spontanée. Mais entre les cas de violence et d'esclavage domestiques ou sexuels, les crimes d'honneur, le trafic sexuel et les foeticides et infanticides de filles, les raisons de s'indigner du sort des femmes germaient depuis longtemps.
En juin, un sondage mené auprès d'experts en genre par TrustLaw, une agence d'informations judiciaires, désignait l'Inde comme le pire pays du G20 pour les femmes, derrière même l'Arabie saoudite.
Dans la "plus grande démocratie du monde", hautement conservatrice et patriarcale, les cas de viols sont souvent tus, pour éviter de jeter l'opprobre sur la famille. Certains se terminent même en arrangement "à l'amiable", l'agresseur acceptant d'épouser sa victime. Et lorsque l'affaire se rend devant les tribunaux, seuls 26% des accusés sont condamnés, soit beaucoup moins que pour d'autres types de crime.
Au quotidien, l'Indienne doit naviguer dans des espaces public et privé essentiellement faits pour les hommes et contrôlés par ceux-ci. Lorsqu'elle s'aventure hors de la maison, elle est sujette au Eve-teasing, la "taquinerie d'Ève", euphémisme utilisé dans le pays pour parler du harcèlement sexuel à l'endroit de la femme, tentatrice originelle.
Priyanka, étudiante en administration rencontrée lors d'une petite manifestation dimanche à Bombay, dit subir à tous les jours les commentaires désobligeants d'inconnus dans la rue, tout comme ses copines. Après le viol de New Delhi, elle se promet de ne plus se laisser faire. "Si un homme nous aborde de manière inappropriée, nous nous devons de lui répondre, de lui dire qu'il n'a pas le droit de faire ça."
"On doit faire comprendre aux gens que les femmes n'ont pas simplement été conçues pour assouvir nos besoins sexuels", renchérit Divyashay Asopa, organisateur du rassemblement et propriétaire d'une firme de cartes de souhaits.
À son avis, seule l'instauration de la peine de mort en cas de viol arrivera à dissuader les agresseurs potentiels, en attendant que les moeurs évoluent. "La peur devrait être dans la tête des violeurs, pas dans celle des femmes", estime M. Asopa.

Inde: vautours recherchés

(Paru dans La Presse le 15 décembre 2012)


Bombay - Durant des siècles, les Parsis de Bombay ont laissé les dépouilles de leurs défunts en pâture aux vautours dans des tours en pierre en plein coeur de la capitale économique de l'Inde. Jusqu'à ce que les oiseaux de proie disparaissent mystérieusement du ciel indien, il y a 15 ans. Aujourd'hui, la petite communauté veut recréer une population de rapaces pour perpétuer cette tradition menacée.
Les préceptes enseignés par le prophète Zarathoustra il y a 3500 ans sont clairs: le feu, l'eau, l'air et la terre sont sacrés. Puisque la mort est une "victoire temporaire du Mal", les cadavres sont impurs et ne peuvent être ni brûlés, ni submergés, ni enterrés, afin de ne pas "polluer" les éléments. Seule solution: laisser le soleil et les vautours se charger de les faire disparaître.
Jusqu'à récemment, il était aisé pour les quelque 75 000 Parsis d'Inde - venus de la Perse il y a un millénaire et principalement installés à Bombay - de poursuivre cette tradition de disposition des morts au sommet de tours en pierre. Leur pays d'adoption comptait une importante population d'oiseaux prédateurs.
Tout a changé au tournant des années 90. De 40 millions, le nombre de vautours a chuté à environ 60 000 en à peine une décennie. Le plus rapide déclin d'une population d'oiseaux jamais enregistré sur la planète.
Le coupable de cette hécatombe n'a été découvert qu'en 2004: le diclofénac (commercialisé sous les noms de Voltaren et Pennsaid au Canada), un antidouleur administré aux bovins et aux humains, notamment en fin de vie. Une fois dans l'organisme des vautours, ce médicament cause une insuffisance rénale souvent mortelle. Deux ans après cette découverte, l'Inde, le Pakistan et le Népal ont interdit l'utilisation de ce médicament chez les animaux. Mais il était déjà trop tard.
"Je n'ai pas vu un vautour dans le ciel de Bombay depuis 20 ans!", se désole Dinshaw Rur Mehta, président élu du Panchayat (assemblée) parsi de Bombay.
Afin d'accélérer la décomposition des corps, le Panchayat a installé en 2001 des panneaux solaires pointant vers les "tours du silence", nichées dans une forêt de 54 acres jouxtant l'un des quartiers les plus luxueux de Bombay.
Or, durant les deux mois et demi de mousson, quand le ciel est couvert, les corps peuvent mettre plusieurs semaines à se décomposer. Les odeurs pestilentielles qui en émanent ont entraîné des plaintes de la part des résidants des tours d'habitation des environs.
Intérêts concordants
La solution idéale pour pérenniser la tradition serait donc de faire réapparaître les oiseaux de proie dans le ciel indien. Et justement, le gouvernement indien planche sur la construction d'une dizaine de volières dans le pays afin de régénérer la population de vautours. Non pas pour des raisons religieuses, mais parce que leur disparition a eu de sérieuses conséquences écologiques partout sur le territoire.
C'est que l'Inde compte le plus grand cheptel bovin au monde - plus de 300 millions de têtes. Sans vautours, leurs carcasses se décomposent lentement dans les champs, contaminent les sources d'eau et favorisent l'apparition de charognards terrestres comme les rats, souvent porteurs de maladies.
Les intérêts du pays et des Parsis concordent donc. Un centre de reproduction qui sera créé dans un parc naturel en périphérie de Bombay. L'installation de volières sur deux des quatre tours pourrait commencer en avril prochain et dès janvier 2014, les vautours y reprendraient du service.
Même si on ne recense qu'environ 800 décès par année chez les Parsis, cette communauté très riche, d'où sont issues plusieurs des grandes familles commerciales de l'Inde, est prête à investir 5 millions de dollars sur 15 ans pour financer le projet.
Scepticisme
Avant de commencer les travaux, le Panchayat devra toutefois obtenir l'assentiment officiel des six grands prêtres, gardiens de l'orthodoxie zoroastrienne. "Ensuite, nous devrons consulter des médecins", explique Dinshaw Rur Mehta. Car pour ne pas menacer la survie des oiseaux, il faudra développer un test permettant de s'assurer que les défunts n'ont pas consommé de diclofénac dans les 72 heures précédant leur décès.
Si une majorité de Parsis semble appuyer le projet, certains émettent des réserves quant à ses chances de réussite.
"Comment le Panchayat pourra-t-il contrôler toutes les maladies [aviaires] et les médicaments pris par les défunts?", s'interroge notamment Homi B. Dhalla, président de la Fondation culturelle mondiale zaratushti.
Devant le mauvais fonctionnement des "tours du silence", ou pour des raisons pratiques, certains Parsis ont délaissé la tradition et se sont tournés vers la crémation. L'écrasante majorité continue tout de même de suivre ce rite funéraire, vanté comme étant "le plus écologique qui soit".