lundi 2 août 2010

Och déchirée entre Ouzbeks et Kirghiz

Reportage publié dans La Croix, La Presse et La Tribune de Genève le 17 juin 2010.

À Och, les blessures seront longues à cicatriser. Épicentre des violences interethniques qui ravagent le sud du Kirghizstan depuis vendredi dernier, la deuxième ville du pays est défigurée et dépouillée de milliers de ses habitants en fuite. Des Kirghiz, majoritaires, et des Ouzbeks, minoritaires, accusent les responsables politiques d'avoir instrumentalisé leurs tensions pour faire avancer leurs intérêts.

Pour se rendre dans le village de Chark, à la sortie d'Och, il faut changer de voiture. Le chauffeur kirghiz n'ose plus s'aventurer dans les bourgs peuplés d'Ouzbeks. Et inversement. À Chark, le ressentiment est grand. Mais personne ne sait nommer avec certitude les coupables des attaques qui ont dévasté le village. « L'armée ouvrait le passage en camion blindé puis d'autres nous attaquaient, certains en uniforme, d'autres non. Difficile de dire si c'était des soldats ou non », explique Darvan Badalov, 35 ans, montrant les vestiges de dizaines de maisons et commerces incendiés. Femmes et enfants du village ont pour la plupart fui. Sans armes apparentes, les hommes ont installé des barricades sur la chaussée, craignant de nouvelles agressions.

Au pied de l'école primaire à moitié rasée par les flammes, Takhir Ousmanov raconte l'histoire de son fils, « tué par un sniper » alors qu'il tentait dimanche d'éteindre le troisième incendie de l'école en trois jours. Le géologue de 59 ans n'en veut toutefois pas au peuple kirghiz, même s'il pense que certains de ses membres sont à l'origine des troubles. « Il n'y a pas de mauvaise nation, il n'y a que des mauvaises personnes », dit-il, avant d'ajouter avoir reçu les condoléances de plusieurs collègues et amis kirghiz.

Selon les habitants du village, les vrais coupables sont les « politiciens ». Et pas seulement Kourmanbek Bakiev, le président renversé par de violentes manifestations en avril, que le gouvernement intérimaire de Roza Otounbaïeva accuse d'avoir allumé la mèche d'un conflit ethnique latent afin de reprendre les rênes de l'État. « Le gouvernement provisoire avait besoin de ce chaos pour se maintenir », lance un autre villageois. « Bakiev et le gouvernement cherchent à se partager le pouvoir sur le dos du peuple ouzbek », renchérit un troisième.

Takhir a bon espoir qu'Ouzbeks et Kirghiz puissent vivre à nouveau ensemble. Il est toutefois moins optimiste sur les chances de voir le Kirghizstan redevenir l'îlot de stabilité et de relative démocratie en Asie centrale que l'ex-république soviétique a été après la chute de l'URSS. « Je voudrais bien dire que j'attends des dirigeants honnêtes, mais je suis certain que les prochains seront encore des bandits ».

À quelques kilomètres de Chark, dans le centre-ville d'Och, la vie commençait timidement à reprendre son cours hier. Sur l'une des rues principales, des marchands étalaient oignons, patates, concombres, pain, abricots et autres produits sur des couvertures au sol. Devant eux, des commerces calcinés et d'autres épargnés.

Les nombreux graffitis « Mort aux Ouzbeks » un peu plus loin n'avaient toutefois rien pour rassurer la minorité. Ni les milices kirghizes aux allégeances floues sillonnant la ville, kalachnikov en bandoulière. La mixité habituelle du centre-ville en prenait ainsi un coup. Pas un commerçant ouzbek n'osait y tenir pavillon. Les quelques clients appartenant à l'ethnie minoritaire - plus de 40 % de la population -, passaient rapidement faire leurs courses, avant de repartir aussitôt.

Employée d'une coopérative agricole, la Kirghize Bouroul Bourjebaïeva est convaincue que les deux communautés n'ont rien à gagner de ces troubles. « C'est l'élite qui crée la division, pas le peuple ». Juste à côté, le boulanger Bekbolot blâme plutôt les Ouzbeks, devenus récemment « trop gourmands » à son goût. « Pourquoi veulent-ils une autonomie, la reconnaissance de leur langue et des hauts postes dans l'administration ? Si ça ne leur plaît pas ici, ils peuvent retourner dans leur patrie historique », l'Ouzbékistan. En attendant, la fuite des commerçants ouzbeks a une conséquence pour tous ses habitants. Depuis des générations, ils étaient bouchers. La viande est désormais introuvable à Och.

Des milliers de civils tentent de fuir le Kirghizstan

Article publié dans La Croix, La Presse et La Tribune de Genève le 15 juin 2010.

Pour la quatrième journée, les violences interethniques se sont poursuivies hier dans le sud du Kirghizstan. Le bilan provisoire de 138 morts et de 1761 blessés serait largement sous-estimé. La Russie et ses alliés ex-soviétiques ayant exclu une fois de plus hier l'envoi rapide d'une force de maintien de la paix, rien ne semble pouvoir arrêter les violences à court terme.

Les réfugiés d'ethnie ouzbèke continuent de tenter de s'enfuir du Kirghizstan vers l'Ouzbékistan voisin. En quatre jours, ils seraient plus de 100 000 à avoir traversé la frontière pour se réfugier dans des camps. Au seul poste-frontière du district de Souzak, ils étaient hier au moins 50 000 autres à vouloir se rendre en Ouzbékistan. Le Comité international de la Croix-Rouge parle d'une situation humanitaire « critique ».

D'autant que l'Ouzbékistan a fermé hier soir sa frontière et a lancé un appel à l'aide internationale pour les 45 000 réfugiés (seuls les hommes adultes sont comptés) et leurs femmes et enfants, qui ont déjà été accueillis. « Nous allons cesser d'accepter des réfugiés du Kirghizstan car nous ne pouvons pas les loger et n'avons pas les capacités pour les accueillir », a déclaré le vice-premier ministre ouzbek, Abdoullah Aripov, au camp de réfugiés de Iorkichlok, à la frontière.

À Och et Djalalabad, les deuxième et troisième villes du pays, la situation restait très tendue. L'agence kirghize AKIpress rapportait qu'à Djalalabad, un « groupe de jeunes gens armés portant des brassards avec le slogan "S'il y a des Ouzbeks, on va leur tirer dessus" » sillonnait la ville. Un reporter du New York Times visitant un quartier ouzbek d'Och dimanche a constaté que pratiquement tous les édifices étaient en feu sauf un, marqué à la peinture rouge de l'inscription « kirghiz ». Plusieurs Kirghizes auraient aussi indiqué leur appartenance ethnique sur leur voiture afin d'éviter d'être la cible de tirs.

Des réfugiés d'ethnie ouzbèke accusent l'armée kirghize régulière, théoriquement sous le contrôle du gouvernement provisoire, d'ouvrir la voie aux bandes armées kirghizes pour qu'elles commettent un « génocide planifié » contre la minorité ouzbèke du pays. La diaspora ouzbèke, qui constitue près de la moitié de la population dans certaines villes du sud du Kirghizstan, avait pourtant appuyé le gouvernement provisoire lors des violentes émeutes qui ont renversé le président Kourmanbek Bakiev, le 7 avril dernier. Mais le contrôle du gouvernement sur la situation et même sur sa propre armée est limité. La présidente intérimaire Rosa Otounbaïeva, dont le pouvoir commence à être contesté à Bichkek, a reconnu son impuissance devant le risque de guerre civile.

Selon Rosa Otounbaïeva, son prédécesseur déchu Kourmanbek Bakiev aurait mis le feu aux tensions ethniques latentes dans le sud, où il dispose toujours d'appuis importants et armés, dans l'espoir de regagner le contrôle d'une partie du pays et de faire annuler le référendum constitutionnel prévu pour le 27 juin.

Sans hésitation, Rosa Otounbaïeva a demandé dès le début de la crise l'ingérence de Moscou, arbitre naturel des conflits dans la plupart des ex-républiques soviétiques. Mais le président russe Dmitri Medvedev n'a pas eu le même empressement à intervenir dans ce conflit, « interne » selon lui, que lors de la guerre dans la république séparatiste géorgienne d'Ossétie du Sud, en août 2008. C'est qu'au Kirghizstan, les intérêts russes ne sont pas contestés. Le président russe a certes promis une aide humanitaire d'urgence, mais les seuls soldats russes qui ont atterri pour l'instant sen renfort sur le sol kirghiz venaient... pour protéger les familles des militaires de la base russe de Kant.

Pour la plupart des observateurs, la seule option pour faire cesser rapidement les violences interethniques serait l'envoi d'une force de maintien de la paix russe ou de l'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), qui regroupe sept ex-républiques soviétiques. Or, en réunion d'urgence hier à Moscou, les secrétaires des pays membres ont rejeté l'idée d'un déploiement rapide de leurs soldats au Kirghizstan. L'organisation a indiqué à l'issue de sa réunion que « ces mesures doivent être réfléchies », selon son secrétaire général Nikolaï Bordiouja.

Le Kirghizstan bascule dans la violence

Article publié le lundi 14 juin 2010 dans La Presse et La Tribune de Genève.

Moscou - Des affrontements entre la majorité kirghize et la minorité ouzbèke ont fait plus de 100 morts et 1250 blessés depuis vendredi soir dans le sud du Kirghizistan. Le gouvernement provisoire de cette instable ex-république soviétique reconnaît avoir perdu la maîtrise de la situation.

Maisons et édifices brûlés, corps calcinés dans les rues, fusillades de jour comme de nuit, population en fuite. Depuis trois jours, Och et Djalal-Abad, deuxième et troisième villes du pays, sont livrées aux exactions et au pillage de plusieurs bandes armées.

Si l'élément déclencheur précis des violences reste nébuleux, la mèche était courte et facile à allumer. Les tensions entre les deux communautés dominantes sont constantes dans le sud du Kirghizistan, situé dans la très multiethnique vallée de Ferghana. Il n'y avait toutefois pas eu d'affrontements aussi violents entre Kirghizes et Ouzbeks depuis 1990.

Selon Danil Kislov, rédacteur en chef du site d'information Ferghana.ru, celui qui a mis le feu au poudre, c'est l'ex-président Kourmanbek Bakiev, chassé du pouvoir par la rue le 7 avril dernier. "Ses hommes ont répandu des rumeurs à l'effet que des Ouzbeks avaient violé des femmes kirghizes, et vice versa." Il n'en fallait pas plus pour que la jeunesse désoeuvrée de cette région pauvre prenne les armes et laisse libre cours à sa colère nationaliste, croit M. Kislov.

En exil en Biélorussie, Bakiev a fermement démenti toute implication dans les troubles. Coupable ou non, le clan de l'ex-président, originaire de la région de Djalal-Abad, conserve une très forte influence dans cette partie du pays. C'est d'ailleurs dans le sud que Bakiev s'était réfugié en avril, tout juste après l'invasion du siège de la présidence par une foule en colère. Il avait ensuite été contraint de quitter le pays.

Le couvre-feu en vigueur 24 heures sur 24 et l'état d'urgence décrétés hier par le gouvernement provisoire dans le sud risquent donc de rester sans véritable effet. "Si le gouvernement avait eu les ressources nécessaires, il aurait peut-être pu calmer le jeu. Mais dans le Sud, ils n'ont pas de soldats et doivent en envoyer du Nord. Les policiers de la région, eux, restent fidèles à Bakiev", souligne M. Kislov.

Pour faire face à la menace de guerre civile, le gouvernement a ordonné hier à ses forces de "faire feu à volonté" sur les bandes armées. Le ministère de la Défense a également appelé en renfort tous les réservistes de l'armée âgés de 18 à 50 ans.

Tentative de déstabilisation

La présidente intérimaire du pays, Rosa Otounbaïeva, accuse son prédécesseur déchu de vouloir déstabiliser la situation déjà volatile avant le référendum sur une nouvelle Constitution, prévu le 27 juin. Sa tenue devient de plus en plus improbable avec les violences de cette fin de semaine. "Bakiev ne veut pas du référendum, parce qu'il légitimerait le gouvernement provisoire", analyse Danil Kislov.

Samedi, Rosa Otounbaïeva a jugé que la situation était "impossible à maîtriser" et a demandé à la Russie d'envoyer des soldats pour faire cesser les violences. Moscou a pour l'instant refusé, prétextant qu'il s'agit d'un conflit "interne".

Le président russe Dmitri Medvedev a toutefois annoncé l'attribution d'une aide humanitaire, mais non militaire. Il a aussi promis de discuter du problème aujourd'hui avec ses homologues de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), qui regroupe sept anciennes républiques soviétiques, dont le Kirghizistan.

Pendant ce temps, des milliers de citoyens kirghizes d'origine ouzbèke se sont massés à la frontière avec l'Ouzbékistan hier. Le gouvernement ouzbek a installé des camps pour accueillir les réfugiés sur son territoire. Hier, ils étaient déjà 80 000 à avoir traversé la frontière, ont estimé les autorités ouzbèkes.

Les nomades de Mongolie frappés par des froids extrêmes

Reportage publié dans La Croix, Le Soir et La Presse en mai 2010.

Reportage radio à Radio-Canada sur le même sujet: Le nomadisme mongol en voie d'extinction


Sept millions de têtes de bétail sont mortes à cause de l'hiver le plus froid depuis quarante ans, et des milliers de familles d'éleveurs nomades partent planter leur yourte dans la capitale surpeuplée.

(Oulan-Bator et province de Boulgan, Mongolie) - Ratnabatam Batam traîne le cadavre de l'un de ses moutons hors de son enclos. Il le dépose près de dizaines d'autres carcasses, à une centaine de mètres de sa yourte, où une chèvre affamée arrache les entrailles de l'une de ses congénères mortes. L'hiver est presque terminé, mais les animaux affaiblis de Ratnabatam meurent toujours. Des 600 chèvres et moutons qu'il avait, il n'en compte plus qu'environ 200.

« J'ai perdu vingt ans de travail en trois mois. Chaque matin, j'ai peur d'entrer dans l'enclos et de trouver d'autres de mes animaux morts », confie l'éleveur, qui a embrassé la vie nomade au milieu des années 1980, à l'appel du Parti révolutionnaire du peuple mongol, alors parti unique. « Cet hiver, les animaux avaient si froid qu'ils tremblaient et n'arrivaient pas à creuser la neige épaisse pour aller brouter l'herbe. Certains avaient si faim qu'ils mangeaient le pelage des autres », raconte-t-il.

Malgré tout, Ratnabatam refuse d'abandonner sa vie de pasteur dans la province de Boulgan, à 450 km au nord-ouest de la capitale. L'homme de 55 ans promet de se battre « jusqu'au bout » pour faire renaître son troupeau, au lieu d'aller grossir les rangs de chômeurs à Oulan-Bator.

Depuis la chute du communisme en 1990, les quartiers de yourtes et de maisonnettes sommaires n'ont cessé de s'étendre à flanc de collines dans la capitale, autour d'un centre fait de vieux édifices à l'architecture socialiste. De 540 000 habitants, la population d'Oulan-Bator est passée à 1,1 million, voire 1,6 million, selon les estimations. Environ la moitié des trois millions de Mongols s'entassent aujourd'hui dans la capitale du pays le moins densément peuplé du monde, avec 1,9 habitant au kilomètre carré.

Après les derniers hivers, plutôt doux, 27 000 familles en moyenne quittaient la province, le printemps venu, pour installer leur yourte dans les faubourgs poussiéreux, pollués et sans eau courante de la capitale. Mais cette année, le dzud blanc (hiver rigoureux très enneigé) a frappé presque toutes les régions du pays. Les températures sont descendues jusqu'à - 52 °C lors de l'hiver le plus sévère depuis quarante ans. Plus de sept millions de têtes de bétail ont péri en Mongolie. L'exode rural ne pourra qu'être encore plus massif.

« Oulan-Bator n'est pas prête à les accueillir, mais elle doit les accueillir », indique Ourantsoodj Gombosouren, directrice du Centre pour les droits humains et le développement. « La population est déjà deux fois plus nombreuse que ce que la ville peut absorber, mais il n'y a pas de régulation et on ne peut pas les arrêter. » Depuis l'adoption d'une nouvelle Constitution en 1992, les Mongols ont le droit de circuler librement sur le territoire. Si une famille choisit la vie sédentaire, elle peut prendre possession d'un terrain libre, à Oulan-Bator ou ailleurs, puis lancer les démarches de légalisation.

Selon Ourantsoodj, la seule solution pour freiner le flux de migrants serait d'investir dans le développement régional. Elle note qu'à l'époque communiste, les éleveurs faisaient partie de coopératives et étaient mieux protégés en cas de catastrophe.« Le gouvernement était responsable de tout s'il y avait un dzud », dit-elle. Aujourd'hui, les éleveurs sont propriétaires de leur troupeau. Lorsqu'ils regardaient, impuissants, leurs bêtes mourir de froid cet hiver, c'était leur capital et leurs futurs revenus qu'ils voyaient disparaître.

Batdorg Soukhee, un autre éleveur de la province de Boulgan, a perdu plus de 80 % de ses animaux, dont son unique cheval. Il espère maintenant que la banque se montrera clémente et lui offrira un délai pour rembourser son prêt. Comme plusieurs éleveurs, il avait contracté un emprunt avant l'hiver pour acheter davantage de chèvres et ainsi augmenter sa production de cachemire.

S'il n'arrive pas à sauver le reste de son troupeau, il compte devenir assistant d'un autre éleveur. Le téléviseur installé au coin de sa yourte lui a appris qu'Oulan-Bator, où il a brièvement mis les pieds lors de son service militaire, est une ville polluée où trouver un emploi peut être difficile. « De toute façon, il n'a pas de diplôme universitaire », lance sa femme enceinte qui allaite leur deuxième fille.

Lors du dernier dzud, qui a duré trois hivers consécutifs (2000-2003) et tué plus de onze millions de têtes de bétail, Gambat Soumiya a quitté la vie d'éleveur pour se trouver un travail à Erdenet, deuxième ville du pays. Sans succès. Il dit avoir visité toutes les villes du pays pour se trouver un emploi. Il a même été extracteur illégal d'or. « Avec le recul, je regrette. Je n'aurais pas dû vendre le reste de mon bétail. Maintenant, je dis à mes amis éleveurs de continuer à prendre soin de leurs animaux restants, parce que tôt ou tard, le cheptel grandira à nouveau et, au moins, ils auront un revenu. »

Pendant ce temps, Batchtolong nivelle à coups de pic son nouveau terrain en périphérie d'Oulan-Bator, dans un quartier qui n'est pas encore électrifié ni desservi par les transports en commun, à 17 km du centre-ville. Le jeune homme de 26 ans, un installateur de climatiseurs qui a grandi avec ses grands-parents pasteurs à la campagne, y montera sa yourte pour y habiter avec sa mère. Mais pour lui, la ville n'est qu'un passage obligé. « Je vais travailler ici cinq à dix ans pour amasser de l'argent, puis j'achèterai un troupeau pour aller vivre dans la steppe », se promet-il.

samedi 22 mai 2010

La petite boîte verte

(Oulan-Bator, 12 avril 2010)


Force est de constater

que ça dérive de tous les bords

la rage de vivre arc-en-ciel

la puanteur de sainteté chronométrée

les rêves concassés qui s'éparpillent

de coups de semonce en bout portant


Que ça dérive de tous les bords

les soupirs qu'on croit être les derniers

mais qui sont pleurs de renaissance

les embûches qu'on fonce dedans

avec une âme de tronçonneuse

en boitant le désespoir

la petite boîte verte bien coincée dans le creux de la main

comme autant de raisons d'avancer plus fort


Force est de constater

qu'on ne se relève jamais mieux qu'à bout de souffle

qu'en chien de faïence ébranlé

devant la misère en pleine face


Force est de constater

qu'on carbure au manque d'air


vendredi 21 mai 2010

Souvenance au galop

(Oulan-Bator, quelque part en avril 2010)

Tu penses que c'est la fin
puis ça s'étale devant toi
comme des taudis à flanc de colline
comme la misère
sur le pauvre monde
de la tête aux pieds

Ça s'étale devant toi
en vrac
l'air pur les morsures d'âme
les souliers usés les amours par défaut
les venins ravalés les occasions manquées
les sourires conquis les angoisses de milieu de semaine
les sommeils de travers les étapes franchies
les agrandissements d'esprit les larmes impromptues
les coups de pied dans le cul les vols planés
les apaisanteries en forme de caresse les embûches en fer forgé

Des souvenirs, des attentes
pour te rappeler qu'il n'y en aura pas de facile
mais que ça en vaudra toujours la peine

Mongolie: les minières canadiennes placent leurs pions

Dossier publié dans la section Affaires du journal La Presse le 12 mai 2010.

(Mongolie) La Mongolie est assise sur une mine d'or... et de cuivre, de charbon, d'uranium, d'argent, de tungstène et bien d'autres. Vingt ans après la chute du régime communiste et l'ouverture du pays, le gouvernement se dit maintenant prêt à exploiter ses richesses. Mais tergiversations et législations encore changeantes mettent un frein aux investissements étrangers. En attendant le vrai boom, les minières canadiennes placent leurs pions.


Ivanhoe Mines aura mis plus de neuf ans à s'entendre avec le gouvernement mongol pour l'exploitation d'Oyu Tolgoï, le plus gros gisement de cuivre et d'or au monde encore non exploité. En signant l'entente en octobre dernier, elle aura dû concéder 34% des parts à l'État mongol.

La minière vancouvéroise peut toutefois se compter chanceuse. Khan Resources, une petite société de Toronto, s'est carrément vu retirer ses licences d'exploration et d'exploitation d'un gisement d'uranium fin mars. Elle y avait déjà investi 20 millions de dollars.

Selon le gouvernement mongol, Khan Resources avait omis de l'informer de changement dans les structures de sa propriété, ce que nie la société. Elle accuse le gouvernement d'avoir tout simplement voulu se débarrasser d'elle pour reprendre le contrôle du secteur.

Ce genre de rebondissement juridique est courant en Mongolie. Pas étonnant donc que dans son dernier sondage annuel mené auprès de dirigeants de compagnies minières, l'Institut Fraser place le pays parmi les 10 destinations minières les moins accueillantes, loin derrière le Québec, au premier rang. L'étude prenait notamment en compte l'environnement fiscal, législatif et la stabilité politique.

Malgré tout, au cours des cinq dernières années, des centaines de minières étrangères, dont une cinquantaine de canadiennes, sont venues s'installer en Mongolie, un pays qui compte moins de trois millions d'habitants. Les intérêts économiques sont si importants qu'en 2008, le Canada a ouvert une ambassade à Oulan-Bator.

Si l'Institut Fraser avait jugé les destinations en tenant compte strictement de leur potentiel, la Mongolie se serait retrouvée dans le haut du classement.

Durant les presque sept décennies de règne communiste, le pays ne comptait que deux mines. Seul l'allié soviétique pouvait explorer le sous-sol mongol, avec ses technologies archaïques. Résultat: jusqu'à ce jour, environ 30% seulement du territoire de ce pays montagneux, désertique et peu densément peuplé a été exploré. Et déjà, les découvertes de gisements de différents minéraux sont phénoménales.

La Mongolie espère faire tripler son PIB (5,3 milliards en 2008) au cours de la prochaine décennie, principalement grâce au boom minier.

Les déboires de Khan Resources ont tout de même créé une onde de choc, dit Graeme Hancock, analyste du secteur minier au bureau d'Oulan-Bator de la Banque mondiale. «Les gens ont perdu confiance en la Mongolie en tant que destination minière. Pourquoi viendraient-ils investir 100 millions de dollars ici pour ensuite se faire retirer leur licence?»

Graeme Hancock croit que les dirigeants mongols, pour la plupart d'ex-communistes reconvertis, n'arrivent pas à se départir de leurs vieilles habitudes. «Le gouvernement a encore cette approche centralisée de planification de l'économie. Il essaie de régler les problèmes, mais tourne en rond. C'est beaucoup une question d'être capable de laisser aller (l'économie), d'avoir confiance que (l'État) peut réguler le secteur privé au lieu de tout posséder et tout faire par soi-même.»

En attendant une politique claire, les investissements étrangers d'envergure resteront marginaux, croit Graeme Hancock. «Qui dépensera de l'argent à développer une mine dans laquelle le gouvernement n'investit aucun argent tout en contrôlant les intérêts?»

Le vice-ministre des Mines mongol Ariunsan Baldandjav s'énerve lorsqu'on prononce le nom de Khan Resources. «L'uranium, c'est une ressource stratégique. Il faut donc (que l'État) ait un certain contrôle», argue-t-il. Du même souffle, il nie toutefois que les déboires administratifs de la minière canadienne soient liés à la nouvelle loi sur l'énergie nucléaire. Adopté en 2009, elle stipule que l'État mongol devra être actionnaire majoritaire dans tout projet concernant l'uranium.

Ariunsan Baldandjav ne croit pas que cet incident ait terni l'image de la Mongolie auprès des investisseurs étrangers. «Khan Resources, ce n'est qu'une petite compagnie. Il n'y a pas de peur chez les autres minières», s'énerve-t-il.

Autre douche froide pour l'industrie, à la mi-avril, quand le président du pays Tsakhia Elbegdorj a annoncé que plus aucune licence ne serait émise tant qu'une nouvelle loi sur les mines ne serait pas écrite. Selon lui, le processus d'attribution commençait à «ressembler aux activités du crime organisé».

La peur de la Chine

La géopolitique influence aussi le développement minier du pays, enclavé entre les géants chinois et russe. La Chine compte déjà pour plus de 80% des investissements étrangers en Mongolie, où paradoxalement, le sentiment antichinois est presque unanime dans la population.

Ainsi, le gouvernement mongol ne veut pas laisser les grands projets miniers aux mains exclusives des Chinois ou des Russes, explique B. Batbileg, porte-parole de l'Association nationale des minières de Mongolie. Il préfère diluer leur influence dans des consortiums avec des entreprises d'autres pays.

«Si plusieurs compagnies différentes sont impliquées, c'est une protection pour notre sécurité nationale et économique», note B. Batbileg. Les projets canadiens, américains, japonais ou autres inquiètent moins le gouvernement, croit-il.

Pour Graeme Hancock, la peur du gouvernement mongol est peut-être fondée, mais manque de pragmatisme. Pour le mégaprojet de mine de charbon de Tavan Tolgoï, le gouvernement compte ainsi utiliser la technologie ferroviaire russe... même si le minerai sera en majeure partie transporté vers la Chine, qui utilise un autre système de rails. La marchandise devra donc être transbordée à la frontière, faisant exploser les coûts de l'opération.

Malgré toutes les embûches, l'industrie minière mongole prendra tôt ou tard son envol. «Quand les règles du jeu seront claires», précise Graeme Hancock. «Les compagnies doivent savoir que ce n'est pas un endroit pour devenir riche du jour au lendemain. Elles doivent y aller dans une perspective à long terme.»

*** Oyu Tolgoï
Située dans le désert de Gobi, à 550 km au sud d'Oulan-Bator et à 80 km de la frontière chinoise, la «Colline turquoise» (Oyu Tolgoï, en mongol) est le plus grand projet de mine d'or-cuivre en développement actuellement dans le monde. Après de premières prospections concluantes, Ivanhoe Mines s'est engagée dans le projet en mai 2000. En octobre 2009, après un long processus de négociation avec l'État mongol et un milliard de dollars d'investissement dans la prospection et le développement du projet, l'entente pour l'exploitation était finalement signée. Le gouvernement mongol contrôlera 34% des parts dans la compagnie conjointe OT LLC, sans toutefois avoir à investir un sou dans le développement. L'anglo-australienne Rio Tinto, actionnaire minoritaire d'Ivanhoe Mines (22,4%), agira comme «partenaire stratégique», aidant au financement du projet, estimé à 5 milliards. Selon l'accord, les normes fiscales et réglementaires pour l'exploitation du site sont fixées pour 30 ans. La construction des infra-structures de la mine devrait être terminée en 2012. Le début de l'exploitation est prévu pour l'année suivante. À pleine capacité, Oyu Tolgoï devrait fournir jusqu'à 450 000 tonnes de cuivre et 330 000 onces d'or durant 60 ans. Sa production représenterait alors entre 10% et 15% du PIB de la Mongolie. Maintenant que l'entente finale est conclue, Oyu Tolgoï est un projet à «faible risque» pour Ivanhoe Mines, selon Graeme Hancock, analyste du secteur minier à la Banque mondiale. Fin avril, le gouvernement mongol a pourtant promis à un mouvement civil qui faisait la grève de la faim notamment pour contester les termes de l'entente d'Oyu Tolgoï de la réévaluer. Une promesse qu'il a peu de chance de tenir, mais qui rappelle la fragilité des accords commerciaux en Mongolie.

***
La Mongolie en chiffres

Population: 3,0 millions

Territoire: 1,6 million de km2
Minerais: Cuivre, tungstène, nickel, or, fer
Impact économique
12%
Le secteur minier contribue à 12% de l'activité économique

40%
Le secteur minier contribue à 40% des exportations du pays

jeudi 29 avril 2010

Vidéos compromettantes: des opposants russes dans de beaux draps

Article paru dans le journal La Presse le 29 avril 2010.

(Moscou) Ils sont journalistes, opposants libéraux ou d'extrême droite, satiristes, et ont deux choses en commun: ils critiquent tous le pouvoir russe et sont tous tombés dans le piège et dans le lit de la même femme. Alors que les vidéos de leurs ébats sont diffusées sur l'internet, les «victimes» de «Katia» accusent le Kremlin.

Lorsque Katia Guerassimova lui a proposé de la cocaïne, le jeune opposant Ilia Iachine a compris que quelque chose ne tournait pas rond. Il a alors quitté le luxueux appartement du mannequin pour ne plus y revenir. C'était il y a un an et demi.

Il y a un mois, les choses se sont éclaircies. Dans une première vidéo diffusée sur l'internet, qui montre le rédacteur en chef de la livraison russe de Newsweek Mikhaïl Fichman à demi nu en train de consommer une poudre blanche, Ilia Iachine a tout de suite reconnu le «mauvais appartement». Et il n'est pas le seul.

Le satiriste Vitkor Chenderovitch, leader du Parti national-bolchévique et écrivain Édouard Limonov et le chef du Mouvement contre l'immigration illégal, Alexander Potkine, ont tous reconnu avoir été piégés par la belle et pulpeuse brunette aux longues jambes, introuvable depuis.

La semaine dernière, une vidéo mise en ligne les montre nus en pleine action avec une jeune fille au visage et au corps assombris au montage.

Comme les vidéos précédentes, elle a été mise en ligne sur Kanal911.com. Ce site créé à la fin du mois de mars se présente comme le portail du «Comité public pour la défense de la morale, de la loi et de l'entente civile».

Aucune vidéo des ébats sexuels de Iachine avec Katia et une copine n'a été diffusé sur la Toile. Rien non plus sur un autre leader de l'opposition, Roman Dobrokhotov, qui affirme aussi avoir été piégé. Les deux jeunes célibataires, qui ont refusé d'utiliser les stupéfiants proposés, n'ont en effet rien à se reprocher.

Une autre vidéo circule, toutefois, montrant Ilia Iachine en train de donner un pot-de-vin à un policier de la circulation, faux ou complice, qui le menaçait de lui retirer son permis de conduire pour une infraction au code de la route. Un analyste politique a aussi été piégé de la sorte.

Méthode soviétique

À l'époque soviétique, ce genre de vidéo était utilisé pour faire chanter des diplomates étrangers et les contraindre à rendre des informations stratégiques à l'URSS.

L'été dernier, deux diplomates, américain et britannique, ont été filmés chacun leur tour dans des circonstances similaires, soi-disant en compagnie de prostituées. Le gouvernement américain a alors dénoncé une «campagne de salissage» digne de la guerre froide.

Aucune des victimes de Katia n'a affirmé avoir fait l'objet de chantage. Selon eux, il est toutefois clair que le pouvoir se cache derrière cette série de scandales.

Au cours des derniers jours, la plupart des victimes ont réagi sur leur blogue. Et mardi, Ilia Iachine a porté plainte contre ceux qui auraient produit et mis en ligne les vidéos compromettantes, demandant au procureur de «vérifier la participation à ce crime» de Vladislav Sourkov et Vasili Iakemenko. Le premier est l'un des principaux idéologues du Kremlin. Le deuxième est le fondateur et ex-leader du mouvement jeunesse pro-Kremlin Nachi, devenu haut fonctionnaire.

Nachi a répliqué en demandant à la justice d'arrêter et de juger les protagonistes filmés en train de consommer de la drogue ou d'offrir des pots-de-vin.

Sur son blogue, le satiriste Viktor Chenderovitch, père cinquantenaire marié, a essayé de tourner le scandale à la blague, se plaignant de n'avoir eu droit qu'à une seule fille, contre deux pour les plus jeunes opposants comme Iachine.

Il rappelle aussi que depuis 10 ans, le régime de Vladimir Poutine n'a jamais répondu aux accusations de corruption, de meurtres et d'usurpation du pouvoir qu'il a formulées. «L'administration poutinienne a écouté tout cela avec un grand sang-froid, sans jamais rien nier, et elle répond par ses habituelles saletés illégales», écrit-il.

À l'attention du pouvoir, Chenderovitch ajoute que maintenant que «l'opposition est décrédibilisée pour de bon, on peut s'occuper d'attraper Dokou Oumarov», leader de la rébellion islamiste dans le Caucase. «J'ai un conseil pour vous: envoyez-lui Katia.»

Jets d'oeuf et gaz fumigènes au Parlement ukrainien

Article publié dans La Presse le 27 avril 2010

(Moscou) Lancers de fumigènes et d'oeufs, combats à mains nues entre députés: le parlement ukrainien s'est transformé en vrai champ de bataille, hier, lors de la ratification d'un important accord stratégique avec la Russie. Selon l'opposition ukrainienne tout juste chassée du pouvoir, l'entente qui prolonge de 25 ans la présence de la marine russe sur son territoire menace la souveraineté du pays.

Habitué de la météo parlementaire ukrainienne souvent orageuse, le président de la Rada, Volodymyr Litvine, avait prévu le coup hier. Il s'est présenté au travail accompagné de deux gardes du corps tenant de grands parapluies noirs.

Même lorsqu'un oeuf lancé par un député de l'opposition pro-occidentale a percé la défense des parapluies et l'a atteint, Litvine est resté impassible.

Entre deux toussotements causés par l'épaisse fumée qui envahissait le parlement, il a fait voter les députés sur l'entente conclue une semaine plus tôt par le nouveau président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, et son homologue russe, Dmitri Medvedev. Au final, le texte a été adopté par une courte majorité de 236 députés sur 450.

Flotte contre gaz à rabais

À l'extérieur du parlement, les partisans des deux camps, séparés par une ceinture policière, ont manifesté vigoureusement pour et contre la ratification de l'entente.

L'accord prévoit le maintien jusqu'en 2042 de la flotte russe de la mer Noire, stationnée dans la presqu'île de Crimée. En échange, l'Ukraine bénéficiera d'un rabais de 30% sur le gaz naturel russe, ressource essentielle pour le fonctionnement de son industrie lourde énergivore.

À Moscou, 30 minutes après les échauffourées à Kiev, la Douma (Chambre basse) a ratifié le même accord à l'unanimité, hormis l'abstention des ultranationalistes, opposés au rabais sur le gaz.

Durant les cinq ans du mandat de l'ex-président ukrainien pro-occidental et nationaliste Viktor Iouchtchenko, la question du gaz a été une source de tension constante entre Kiev et Moscou.

En janvier 2009, faute de paiement, la Russie a fermé les robinets gaziers durant près de trois semaines à l'Ukraine. Une bonne partie de l'Europe a aussi été privée de gaz en pleine vague de froid, 80% du gaz russe qui y est destiné transitant par le territoire ukrainien.

Le président Iouchtchenko, battu au premier tour de la présidentielle en janvier, avait auparavant bien fait comprendre à la Russie qu'il n'entendait pas renouveler le bail de la flotte russe après l'échéance de 2017 et qu'elle ferait mieux de commencer à plier bagage.

Poutine intervient

L'arrivée au pouvoir de Viktor Ianoukovitch, plutôt pro-russe, a changé la donne. S'il a réservé sa première visite officielle à Bruxelles pour rassurer l'Occident, il a néanmoins entrepris de renouer les liens avec l'allié historique russe.

L'opposition ukrainienne n'a toutefois pas dit son dernier mot. L'ex-première ministre et candidate défaite à la dernière présidentielle Ioulia Timochenko a appelé ses partisans à manifester de nouveau le 11 mai.

Son but: «Bloquer le travail du Parlement et obtenir des élections anticipées» qu'elle espère remporter pour annuler le traité.

Le premier ministre russe, Vladimir Poutine, a de son côté qualifié de «hooligans» les députés de l'opposition ukrainiens, se réjouissant que les heurts n'aient pas empêché la ratification du traité. Il a aussi rappelé que lorsque Timochenko était à la tête du gouvernement, la politicienne populiste n'avait jamais clairement pris position contre la présence militaire russe en Crimée.

Selon un récent sondage d'un institut ukrainien, 65% de la population du pays est opposée au maintien de la base navale russe en Crimée.

jeudi 22 avril 2010

Tourisme en Terre sainte... et occupée

Article publié dans la section Vacances/Voyage du journal La Presse le 10 avril 2010

C'est une terre qui a vu naître et errer le Christ. C'est aussi un haut lieu du conflit le plus médiatisé de la planète depuis plus de six décennies. Pourtant, le voyageur étranger peut se balader en Cisjordanie sans trop de problèmes. En pèlerin ou en touriste géopolitique.

Bien guidé en autocar climatisé vers les sites bibliques, on peut même presque oublier que la Cisjordanie est un territoire occupé. Palestiniens et Israéliens semblent du moins essayer de le faire oublier aux fidèles.

À Bethléem, présumé lieu de naissance de Jésus, la basilique de la Nativité accueille des milliers de visiteurs par jour. Autour, les commerçants palestiniens chrétiens proposent des crèches et le divin enfant sculpté dans du bois d'olivier. Le centre-ville est propre, soigné. Les affaires passent avant la politique.

La politique, elle, se trouve quelques kilomètres plus loin, dans les camps de réfugiés qui s'accrochent à la ville. Dans ces camps, devenus au fil des décennies des quartiers bétonnés avec presque toutes les commodités courantes grâce à l'aide internationale, des enfants tout sourire jouent à l'ombre du mur de séparation. En construction depuis 2002, les Palestiniens l'appellent le mur de l'"apartheid" ou de "la honte".

Comme à Berlin durant la guerre froide, le béton a inspiré les graffiteurs locaux et étrangers, qui lui ont donné des couleurs. Un restaurateur de Bethléem a même inscrit son menu sur la section du mur située en face de son établissement!

Le mur est ainsi devenu - littéralement - un incontournable de la vie cisjordanienne. En traversant à pied l'un des postes d'entrée vers l'État hébreu, le touriste peut expérimenter ce que subissent quotidiennement les rares Palestiniens qui disposent encore d'un permis de travail pour Israël.

Derrière des vitres, des soldats israéliens vous somment d'avancer, de passer des contrôles similaires à ceux d'un aéroport et de présenter vos documents. Un passeport canadien assure un passage rapide, alors que certains Palestiniens sont refoulés.

Nous nous sommes déplacés en Cisjordanie grâce à l'efficace système de minicars et taxis collectifs. Sur la route, les colonies israéliennes perchées dans les montagnes sont difficiles à différencier des villages palestiniens.

Faire contre mauvaise fortune bon coeur

À Hébron, toutefois, le conflit saute aux yeux. C'est qu'ici, les colonies israéliennes sont non seulement en périphérie de la ville palestinienne... mais aussi en plein centre-ville.

Quelque 500 juifs fondamentalistes y sont installés depuis 1967, tout près du tombeau des Patriarches, site religieux mi-mosquée, mi-synagogue. La poignée de colons est protégée par environ 4000 soldats israéliens.

Les Palestiniens locaux ont décidé de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Plusieurs guides improvisés proposent de faire monter les étrangers sur les toits pour exposer l'occupation qu'ils vivent au quotidien.

Dans les petites rues marchandes de la vieille ville délabrée, les touristes se font rares. Au-dessus de l'une d'elles, les commerçants ont installé un grillage pour se protéger des déchets lancés par les colons qui habitent au-dessus.

À Ramallah, la capitale officieuse du non-État palestinien, les habitants locaux ne se retournent même plus au passage d'étrangers. Les travailleurs humanitaires et les diplomates y sont légion. Dans d'autres villes moins touristiques comme Naplouse, enfants et commerçants décochent des hello chaleureux ou gênés à la vue de touristes.

Alors, dangereuse, la Cisjordanie? En fait, la criminalité de rue y est moins élevée qu'en Israël. En une semaine passée dans cinq villes différentes, nous n'avons jamais ressenti la moindre agressivité à notre égard.

Pour ce qui est des troubles politiques, ils se prédisent à peu près comme la météo. Une annonce de construction de nouvelles colonies par le gouvernement israélien se traduit par une forte probabilité d'averse de pierres à certains endroits stratégiques. Les habitués sauront vous indiquer les lieux à éviter pour la journée, alors que la vie dans les territoires occupés suivra son cours.

Et si vous préférez tout de même ne pas vous aventurer seuls, différentes ONG engagées organisent des tours de "tourisme solidaire" d'une journée, généralement en partance de Jérusalem. Les guides vous dresseront un historique (pro-palestinien) du conflit et sauront vous faire remarquer certains détails de l'occupation qui peuvent échapper à l'oeil non aiguisé.

Attentat de Moscou: L'une des kamikazes avait 17 ans

Article publié dans les journaux La Presse et 20 minutes.

Moscou - À 16 ans, Djennet Abdourakhmanova a rencontré son mari sur l'internet. Un an plus tard, lundi dernier, elle s'est fait exploser dans le métro de Moscou pour venger la mort de ce dernier, tuant ainsi une vingtaine de civils.

Si elle n'était pas originaire du Caucase du Nord, le sort de Djennet Abdourakhmanova pourrait surprendre. Après tout, comme toutes les petites filles, il y a quelques années encore, elle lisait des poèmes en l'honneur de sa mère à l'école.

Mais la violence qui enflamme sa république natale du Daguestan a fini par la rattraper. À 17 ans, son nom s'est ajouté à la longue liste des "veuves noires", ces femmes de combattants rebelles du Caucase qui ont choisi l'attentat suicide pour venger la mort de leur mari.

Depuis 1999, des dizaines de femmes, principalement tchétchènes, sont devenues kamikazes en Russie. Elles se sont fait exploser dans le métro moscovite, dans des avions, à des concerts rock, près de commissariats de police. En 2002, elles étaient 19, ceinturées d'explosifs, à participer à la prise d'otages dans le théâtre de la Doubrovka à Moscou qui a fait 130 morts parmi les spectateurs.

Pour Djennet Abdourak-hmanova, tout est allé très vite. Selon le quotidien Kommersant, après qu'il l'eut rencontrée sur l'internet, Oumalat Magomedov l'aurait forcée à devenir sa femme. Sur des photos transmises hier par la police, on voit le couple enlacé, l'air complice, manier des pistolets et des grenades.

C'était avant qu'Oumalat Magomedov, surnommé l'Émir du Daguestan, meure le 31 décembre dernier, lors d'un échange de tirs avec la police à Khassaviourt, dans l'ouest du Daguestan.

Ensuite, toujours selon Kommersant, Djennet aurait été convaincue de se sacrifier par des "idéologues wahhabites" liés aux combattants rebelles.

Hier après-midi, le Comité antiterroriste de Russie a confirmé que Djennet Abdourakhmanova était bien la kamikaze du métro Loubianka, où se trouve le siège des services de sécurité russe (FSB).

Deuxième non identifiée

L'identité de la deuxième kamikaze n'a toutefois pas encore été révélée. Les enquêteurs ont nié qu'il s'agissait de la femme d'un leader rebelle tchétchène tué récemment, comme l'ont laissé entendre les médias russes hier.

Interrogé par le Moscow Times, un étudiant en médecine malaisien blessé légèrement lors du deuxième attentat à la station Park Koultoury a raconté que la femme non identifiée était vêtue d'un ample manteau violet et "ne portait pas de voile. Ses yeux étaient grands ouverts, comme si elle était droguée, et ils clignaient à peine. C'était effrayant", relate Sim Eih Xing, 23 ans, qui a quitté le wagon juste avant l'explosion.

Sur les photos avec son mari, Djennet Abdourakhmanova porte une tenue noire et un voile qui ne laisse paraître que son visage. Les kamikazes auraient donc laissé tomber la stricte tenue islamique avant de commettre leurs attaques suicide, qui ont fait au total 40 morts et plus de 80 blessés.

Hier, les autorités ont diffusé la capture d'écran d'une vidéo de surveillance du métro montrant un homme au long nez, portant un béret, soupçonné d'avoir aidé les kamikazes. Deux autres présumées complices, des femmes slaves, sont aussi recherchées.

Alors que plusieurs députés exigent le retour de la peine de mort pour les terroristes, abolie il y a quelques mois, le président Dmitri Medvedev a rejeté cette option. Le juriste de formation a plutôt réitéré son souhait de voir les responsables des attentats éliminés, appelant implicitement à leur assassinat extrajudiciaire.

Les islamistes récidivent en Russie

Article publié dans les journaux La Presse et 20 minutes le 1er avril 2010.

Moscou - Les islamistes du Caucase récidivent en Russie. Deux jours après la double attaque qui a fauché la vie de 38 civils dans le métro de Moscou, deux kamikazes se sont fait exploser hier devant le commissariat de Kizliar, petite ville de l'instable république du Daguestan, tuant 12 personnes.

Cette fois, les "martyrs" étaient des hommes. Et les victimes, principalement des policiers.

Peu avant 9h, deux agents de la circulation ont sommé le conducteur d'une voiture de s'immobiliser parce qu'il venait d'enfreindre le code de la route. Devant son refus d'obtempérer, ils se sont lancés à sa poursuite, et le conducteur a fait sauter les explosifs qu'il transportait - l'équivalent de 200 kg de TNT. Les agents sont morts, de même qu'une passante et le kamikaze lui-même.

Vingt minutes plus tard, alors qu'enquêteurs et ambulanciers s'affairaient sur les lieux, un deuxième kamikaze déguisé en policier s'est fait exploser. Neuf personnes sont mortes, dont le chef de la police locale et l'enquêteur principal.

Après plus de cinq ans sans attaque terroriste à Moscou, le double attentat commis lundi par deux femmes avait secoué le pays entier, frappé en plein coeur.

La routine...

Celui d'hier au Daguestan était presque routinier pour la pauvre république de 2,5 millions d'habitants. Le dernier attentat suicide remontait au 6 janvier. Il visait aussi un poste de police.

Entre les opérations antiterroristes menées par les forces fédérales et les attaques des islamistes, rares sont les jours calmes au Daguestan.

Dans les dernières années, des dizaines de policiers et de politiciens locaux y sont morts sous les balles ou les bombes des rebelles islamistes.

En juin 2009, par exemple, le ministre de l'Intérieur de la République a été abattu à l'arme automatique. Il avait déjà survécu à trois tentatives d'assassinat.

Avec la Tchétchénie et l'Ingouchie voisine, le Daguestan est le centre de la rébellion islamiste. Héritiers du mouvement indépendantiste tchétchène, les combattants radicalisés prônent désormais l'instauration d'un émirat dans tout le Caucase russe.

Hier, Dmitri Medvedev a rapidement lié les attentats du Daguestan à ceux de Moscou. "Tout cela, ce sont des maillons de la même chaîne", a déclaré le président russe, qui a appelé au renforcement des mesures de sécurité partout dans le pays et à l'élimination des responsables des attaques.

***
L'attentat de Moscou revendiqué

Des rebelles islamistes ont revendiqué hier l'attentat de lundi dans le métro de Moscou. Dans une vidéo mise en ligne sur YouTube, l'"émir du Caucase" autoproclamé Dokou Oumarov a indiqué que les deux femmes qui ont ensanglanté la capitale russe avaient agi sous son "ordre personnel".

Il a aussi exhorté les Russes à cesser de soutenir le gouvernement du premier ministre Vladimir Poutine, responsable selon lui de la mort d'innocents dans le Caucase. "Ce n'est pas la dernière opération", a prévenu en russe le Tchétchène de 45 ans, assis dans une forêt, vêtu d'un treillis militaire. "Je vous promets que la guerre arrivera dans vos rues, inch'Allah (si Dieu le veut), et vous la ressentirez dans vos propres vies."

En revanche, quelques heures plus tôt, un porte-parole des rebelles réfugié à Istanbul avait démenti dans une entrevue téléphonique avec l'agence Reuters que les rebelles de "l'Émirat du Caucase" soient responsables de l'attentat.

Attentats de Moscou: la piste des islamistes du Caucase privilégiée

Article publié dans le journal La Presse le 30 mars 2010.

Moscou - Deux attentats suicide dans le métro de Moscou hier matin ont fait 38 morts et plus de 60 blessés. Selon les autorités russes, les auteures seraient deux femmes liées à la rébellion islamiste dans le Caucase du Nord.

Le moment et le lieu avaient été choisis pour faire le plus de victimes possible: 7h57 et 8h36, lundi matin, dans des stations de métro du centre de Moscou, sur la ligne la plus fréquentée.

À la fermeture des portes, aux stations Lioubianka et Park Koultoury, les deux kamikazes ont fait détoner leur ceinture d'explosifs, tuant et blessant plusieurs passagers du métro.

Même si le métro moscovite n'avait pas connu d'attentats depuis plus de cinq ans, le modus operandi avait des airs de déjà-vu dans la capitale russe.

Quelques minutes avant de se donner la mort à quatre stations de distance, les deux femmes s'étaient engouffrées ensemble dans les profondeurs du métro. Selon les caméras de surveillance, l'une était "une jeune femme de 18-20 ans, au visage typique du Caucase et aux yeux marron".

Une jeune femme du Caucase, un peu comme celle qui s'était fait exploser à l'entrée de la station Rijskaïa en août 2004, faisant 10 victimes. Ou celles qui avaient participé, ceinturées d'explosifs, à la prise d'otages dans un théâtre de Moscou en 2002 (130 morts).

Les veuves noires

À l'époque, elles avaient été surnommées les "veuves noires". Plusieurs avaient perdu un mari, un frère ou un père, abattus par les forces de l'ordre russes lors d'opérations antiterroristes ou de "nettoyage". L'identité et le passé des deux kamikazes d'hier n'ont toutefois pas encore été déterminés.

Les autorités russes n'ont mis que quelques heures pour lier les deux femmes aux rebelles du Caucase du Nord, qui appellent à la formation d'un État islamique indépendant dans cette région historiquement trouble.

Plusieurs officiels anonymes et experts russes ont estimé que ces attentats pourraient être un acte de vengeance des rebelles après l'intensification des opérations antiterroristes dans le Caucase au cours des derniers mois. En mars, les forces russes ont tué trois des principaux leaders de la guérilla.

Le premier ministre de la Russie, Vladimir Poutine, a promis hier que les "terroristes" qui ont organisé ces attentats seraient "éliminés".

Dans la même veine, le président Dmitri Medvedev a indiqué que la lutte contre les "terroristes" se poursuivrait "sans compromis et jusqu'au bout".

À double tranchant

Nikolaï Petrov, politologue au centre Carnegie de Moscou, croit toutefois que l'intensification des opérations contre les rebelles peut s'avérer une arme à double tranchant pour le Kremlin.

"Le pouvoir comprend qu'une escalade de la violence dans le Caucase n'est pas du tout dans son intérêt, particulièrement en prévision des Jeux olympiques de 2014", qui se dérouleront à Sotchi, à quelques centaines de kilomètres de la Tchétchénie et de l'Ingouchie.

Selon lui, le Kremlin doit surtout briser le "cercle vicieux" qui entraîne plusieurs jeunes du Caucase à prendre le maquis pour venger leurs proches, innocents ou vrais rebelles, tués par les forces russes.

Sur les ondes de la radio libérale Échos de Moscou, la chroniqueuse indépendante Ioulia Latynina, experte du Caucase, a dit hier que le meilleur moyen d'empêcher ce genre d'attentat est d'offrir une "autre perspective d'avenir" aux jeunes des républiques pauvres du Caucase.

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Encadré: Contester le pouvoir dans le sang

De l'imam Chamil, qui combattit l'empire russe durant 30 ans au XIXe siècle, aux islamistes des dernières années, en passant par les indépendantistes tchétchènes de la décennie 90, le Caucase du Nord a toujours contesté le pouvoir russe. Le plus souvent dans le sang. Les attentats d'hier en sont le dernier épisode.

Entre la ville de Moscou et la région du Caucase, il y a un monde. La première est riche, instruite, relativement libérale. La deuxième dépend des subsides fédéraux, a un taux de chômage qui dépasse les 50% dans plusieurs localités et est fortement traditionaliste et religieuse.

Après une accalmie durant l'ère soviétique, les hostilités ont recommencé avec les velléités d'indépendance de l'élite politique tchétchène dès la chute de l'empire. Les Russes ont répondu par la bouche de leurs canons, craignant que la sécession tchétchène n'entraîne celle d'autres peuples.
Indépendance et religion

Militairement moins forts, des chefs de guerre tchétchènes se sont tournés vers le terrorisme. Au fil de la lutte, l'idée d'indépendance a pris une couleur religieuse. La mort du président indépendantiste tchétchène Aslan Maskhadov, tué par les forces russes en 2005, a signé la fin de la modération et des possibilités de dialogue entre les rebelles et Moscou.

Ses successeurs autoproclamés ont appelé à la guerre sainte pour former un émirat dans tout le Caucase du Nord. Ils ont exhorté leurs frères musulmans des républiques voisines d'Ingouchie et du Daguestan à s'unir à leur lutte. Depuis plusieurs années, autorités et experts estiment qu'il ne resterait guère plus que de 500 à 1000 rebelles cachés dans les forêts montagneuses de la région. Or, malgré les opérations antiterroristes incessantes des forces russes, qui éliminent régulièrement quelques dizaines d'insurgés, la rébellion tient bon et se régénère.

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Principaux attentats terroristes en Russie au cours des dernières années

Août-septembre 1999
Cinq attentats dans des immeubles en banlieue de Moscou font 293 morts. Vladimir Poutine accuse les indépendantistes tchétchènes d'en être les auteurs et lance la deuxième guerre de Tchétchénie.

Octobre 2002
Un commando tchétchène prend en otages plus de 800 personnes au théâtre de la Doubrovka à Moscou. Après trois jours, les forces russes lancent l'assaut à l'aide d'un gaz toxique: 130 otages meurent, la plupart en raison du gaz.

Février 2004
Un attentat à la station Avtozavodskaïa, revendiqué par un groupe tchétchène, fait 41 morts.

Septembre 2004
Une prise d'otages par un commando pro-tchétchène se termine par un assaut des forces russes. Plus de 330 morts, dont une majorité d'enfants.

Novembre 2009
Une bombe posée sur les rails explose au passage du train Nevski Ekspress, reliant Moscou et Saint-Pétersbourg. L'attaque a fait 26 morts. Les autorités russes arrêtent des rebelles islamistes jugés responsables de l'attentat.

vendredi 5 mars 2010

Sport et politique, même combat en Russie

Article publié dans le journal La Presse, le 3 mars 2010.

(Moscou) Avec seulement trois titres olympiques et 15 médailles au total à Vancouver, la Russie a connu les pires Jeux de son histoire. À quatre ans des Jeux de Sotchi, le pouvoir panique. Le président Dmitri Medvedev a promis de faire rouler les têtes des responsables de la débandade olympique. Les observateurs russes, eux, montrent plutôt du doigt le système politique autoritaire en entier, qui préfère le népotisme à la performance.

«Le sport, ce n'est pas seulement du sport, c'est aussi de la politique.» Dmitri Medvedev n'aurait jamais cru si bien dire lorsqu'il a exigé des athlètes russes qu'ils fassent honneur à la Russie, peu avant leur départ pour Vancouver.

Dans un éditorial intitulé «Plus lent, plus bas, plus faible», antithèse de la devise olympique, le journal en ligne Gazeta.ru a écrit lundi que la contre-performance russe à Vancouver n'est que «le reflet objectif des résultats de la politique qui a cours dans le pays».

Le journal libéral fait l'analogie entre les échecs sportif et économique de la Russie au cours de la dernière décennie. Dans les deux cas, les malheurs sont liés à «une absence totale de cadres professionnels, à une irresponsabilité généralisée dans la verticale du pouvoir» et au fait que les fonctionnaires et politiciens dépensent plus d'énergie dans les luttes intestines pour le pouvoir que dans le règlement des problèmes criants, dénonce le journal.

«Dans le système politique actuel, il n'y a pas de concurrence. Pareillement, les dirigeants (des fédérations sportives) sont choisis pour leur proximité avec le pouvoir plutôt que pour leur compétence», note Anton Orekh, chroniqueur sportif à la radio Écho de Moscou. Il fait notamment référence au président du Comité national olympique, Leonid Tiagatchev, aussi politicien et... entraîneur de ski personnel du premier ministre Vladimir Poutine.

Renvoyer, et après?

En poste depuis 2001, M. Tiagatchev est la principale cible des critiques, ces jours-ci, avec le ministre des Sports, Vitali Moutko. Sans les nommer, le président Medvedev a indiqué lundi que les responsables des déboires sportifs «devront prendre une décision courageuse et présenter leur démission. S'ils n'y arrivent pas, nous les aiderons».

Mais le problème n'est pas aussi simple à régler, croit Anton Orekh. «Renvoyer les plus hauts dirigeants du sport, c'est la décision la plus naturelle et la plus facile. Mais après?»

L'argent était pourtant au rendez-vous pour la préparation des athlètes. Le gouvernement russe a dépensé environ 50 millions de dollars au cours des deux dernières années, une somme comparable au programme canadien À nous le podium (110 millions depuis 2005).

Les conditions d'entraînement, par contre, étaient incomparables. En attendant les installations de Sotchi, en construction (voir encadré), les athlètes russes s'exercent dans des infrastructures souvent obsolètes, qui datent de l'époque soviétique.

Anton Orekh estime qu'il est déjà trop tard pour que la Russie espère obtenir de bonnes performances lorsqu'elle accueillera les Jeux d'hiver, en 2014. «Plusieurs des athlètes qui concourront à Sotchi étaient aussi à Vancouver. En quatre ans, il est impossible de donner naissance à un athlète, de l'entraîner et de lui apprendre à gagner.»

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Sotchi 2014: un défi olympien

Attribuer les Jeux olympiques d'hiver à la ville russe de Sotchi était certainement le défi le plus risqué jamais pris par le Comité international olympique. La station balnéaire ne dispose d'aucune des infrastructures nécessaires pour la tenue de JO. Actuellement, près de 20 000 ouvriers travaillent jour et nuit aux futures installations olympiques. Au total, 207 installations (centres de ski, arénas, routes, hôtels, etc.) devront être construites. «Je n'ai aucun doute qu'ils y arriveront», dit Igor Tchernov, correspondant à Sotchi du journal moscovite Vremia Novosteï. «Mais la question est plutôt de savoir à quel prix ils y arriveront.»

Medvedev veut mettre la police au pas

Article publié dans le journal La Presse le 2 mars 2010.

(Moscou) Plus une journée ne passe sans que la police russe soit éclaboussée par un nouveau scandale: corruption, extorsion, meurtres, viols, vols. Le président Dmitri Medvedev a décidé d'agir pour redorer le blason des forces de l'ordre, que les deux tiers des Russes disent craindre. Mais sa réforme risque d'être un coup d'épée dans l'eau sale d'un système corrompu jusqu'à l'os.


Denis Evsioukov était un chef de police moscovite ordinaire jusqu'au 27 avril 2009. Ce jour-là, après une dispute arrosée avec sa conjointe, il est entré dans un supermarché tranquille et s'est mis à tirer au hasard, tuant deux personnes et en blessant sept autres. Avec son arme de service.

Ailleurs, un tel épisode aurait pu être placé dans la rubrique des malheureux faits divers. Mais en Russie, il a été la goutte qui a fait déborder le vase de toutes les récriminations envers une police qui fait peur à 67% de la population, selon un récent sondage.

Depuis la fusillade, les médias russes portent une attention particulière aux malversations des forces de l'ordre, qui sont le plus souvent impunies. Certains policiers sont même sortis sur la place publique par l'entremise du cyberespace pour exprimer leur ras-le-bol face à des supérieurs qui leur demandent de fabriquer des preuves pour résoudre des crimes et améliorer les statistiques de leur service.

Plus rien n'étonne personne. Ni le policier de province qui paie des chômeurs pour avouer des crimes qu'ils n'ont pas commis, ni les trois agents moscovites arrêtés la semaine dernière pour avoir interpellé sans raison un homme d'affaires et son fils, exigeant de leur famille une rançon de 215 000$ pour les libérer.

Il y a deux semaines, Denis Evsioukov a écopé d'une peine de prison à vie et a été officiellement démis de ses fonctions. Le même jour, le président Dmitri Medvedev a annoncé les premières mesures de sa réforme du ministère de l'Intérieur, une structure qui emploie 1,2 million de personnes.

Dorénavant, on considérera comme «circonstance aggravante» le fait qu'une personne accusée d'actes criminels soit membre de la police. Le président a aussi mis à la porte 18 hauts responsables de la police, dont deux vice-ministres.

Pour réduire la corruption et l'abus de pouvoir, il a également annoncé que l'inspection des voitures, le renvoi des immigrés illégaux et la gestion des centres de dégrisement ne relèveraient plus de la police. Au mois de janvier, un journaliste avait été battu à mort à Tomsk par un agent dans l'un de ces établissements où sont détenues pour la nuit les personnes arrêtées en état d'ébriété.

D'ici deux ans, les effectifs du Ministère seront réduits du cinquième, et les salaires augmenteront. Actuellement, un policier russe reçoit de 300 à 660$ par mois, selon sa région d'affectation.

Peu de chances de succès

Rouslan Miltchenko, directeur du centre Analyse et Sécurité, croit que le président Medvedev est bien intentionné. Il est toutefois peu optimiste sur les chances de réussite de ses réformes, qui ne s'attaquent pas au coeur du problème, selon lui.

«La réforme est mise en place par ceux-là mêmes contre qui elle est destinée. Ils vont duper le président puisque c'est eux qui sont chargés de lui exposer la situation», explique M. Miltchenko, en référence aux haut placés du ministère de l'Intérieur.

À son avis, pour espérer une amélioration, il faudrait «un nettoyage complet des cadres de la police qui sont responsables de tous ces scandales». En plus des réformes, bien sûr.

Un peu comme l'a fait le président de la Géorgie, Mikhaïl Saakachvili. En 2005, il a renvoyé les 30 000 agents de la circulation de son pays, mesure draconienne qui a permis d'en finir avec le système de corruption postsoviétique, selon des observateurs étrangers.