samedi 30 janvier 2010

L'Ukraine a les bleus

Article paru le 15 janvier dans La Presse et le lendemain dans La Tribune de Genève.

Kharkov, Ukraine - Exsangue en raison de la crise économique, rongée par les guerres entre clans politiques, c'est une Ukraine désabusée qui votera dimanche pour élire son président. Ironie du sort, cinq ans après la révolution Orange pro-démocratique, le héros d'alors, Viktor Iouchtchenko, frôle le zéro dans les intentions de vote. Son grand rival défait, l'autre Viktor, Ianoukovitch, devrait quant à lui ravir la présidence, nous raconte notre collaborateur.


"Je n'en peux plus des politiciens!" Assis dans la cuisine de son appartement de Kharkov, dans l'est de l'Ukraine, Elena Naoumova zappe l'énième publicité électorale télévisée pour se réfugier vers une série américaine.

Cela fait cinq ans qu'elle "endure", comme les 46 millions d'Ukrainiens, les scandales et revirements politiques à répétition. La démocratie ukrainienne se forme à la dure. L'autoritarisme stable postsoviétique a cédé la place à une lutte constante pour le pouvoir entre différents clans aux accents mafieux.

La presse libre, l'un des seuls acquis de la révolution Orange qui fait assez largement consensus, en fait ses choux gras, sans ménager aucun candidat, alimentant du même coup le cynisme des électeurs.

Les lendemains de la révolution Orange

En décembre 2004, lorsque le candidat Viktor Iouchtchenko et ses partisans sont sortis dans la rue pour réclamer une reprise du deuxième tour de l'élection présidentielle, entachée par des irrégularités, Elena Naoumova a bien voulu y croire. Après un vote blanc au premier tour, elle s'était finalement ralliée à la révolution orange de l'ancien premier ministre pro-occidental, qui promettait des réformes en profondeur d'un système corrompu. "Nous avions tout de même un espoir qu'il puisse changer les choses", dit la marchande de livres dans la quarantaine. En vain.

Cette année, elle votera probablement pour l'autre Viktor, Ianoukovitch, le candidat le plus enclin, croit-elle, à aider les petits entrepreneurs comme son mari et elle. C'est lui qui avait remporté la dernière présidentielle, avant de perdre la reprise du scrutin, obtenue grâce à des manifestations monstres sur la place centrale de la capitale Kiev, orchestrées par le clan "orange" de son rival Iouchtchenko. Aujourd'hui, les sondages accordent à Ianoukovitch de 34 à 42% de la faveur populaire, loin devant les 17 autres candidats en lice.

Selon toute vraisemblance, il devrait remporter le premier tour dimanche, puis le second, le 7 février. Il s'agirait d'une douce revanche pour cet Ukrainien russophone de 59 ans peu charismatique. Il bénéficie notamment de l'appui des hommes les plus riches du pays.

Crédité de 4% des intentions de vote, le président Iouchtchenko n'est plus que l'ombre de lui-même. La déception envers l'homme porteur de tous les espoirs en 2004 ne s'est toutefois pas transformée en haine à son endroit, note Ioulia Jouravliova, journaliste à Nouvelle Vague, une radio locale de Kharkov. "Il est respecté. Sauf que ses efforts en tant que président ont surtout été mis dans des choses abstraites comme la construction de l'identité nationale ukrainienne. Mais ce qui intéresse les gens, c'est de savoir ce qu'ils vont manger demain. Il avait peut-être de bonnes intentions, mais ses projets venaient trop tôt", estime Mme Jouravliova.
La dame de fer en guerre ouverte

"Aujourd'hui, c'est comme si Iouchtchenko n'existait plus", ajoute Daria, 23 ans, la fille d'Elena. "On a l'impression que le pays est dirigé par Ioulia", dit-elle, en référence à la première ministre Ioulia Timochenko, l'une des principales figures de la révolution Orange, aujourd'hui en guerre ouverte contre son ancien allié Iouchtchenko.

Pas question par contre pour Daria d'appuyer la dame de fer de la politique ukrainienne, en deuxième ou troisième place dans les intentions de vote pour dimanche selon les sondages. "C'est une vraie leader, mais c'est une dictatrice!" lance celle qui compte voter "contre tous", comme plusieurs Ukrainiens désabusés.

En entrevue au magazine Fokus, fin décembre, Ioulia Timochenko ne cachait pas qu'elle souhaite diriger "d'une main ferme" le pays et imposer une "dictature de la loi". Elle reprenait ainsi une expression largement utilisée par Vladimir Poutine, le très populaire homme fort de la Russie voisine, critiqué pour son autoritarisme à l'étranger et louangé chez lui pour la stabilité politique qu'il a ramenée après les années de chaos politique sous son prédécesseur Boris Eltsine.

Si cette année les esprits sont moins échauffés qu'en 2004, et la population, moins intéressée par le scrutin, l'exercice demeure tout de même périlleux. Déjà, Timochenko, Ianoukovitch et d'autres candidats accusent leurs rivaux de vouloir falsifier les résultats du vote. Ils promettent tous de contester le résultat, tout d'abord devant la justice. Mais s'ils n'obtiennent pas gain de cause, ils n'excluent pas de prendre la rue encore une fois.

**** Comment vivre avec Moscou Les relations avec la Russie et l'Occident sont aussi au coeur de l'élection ukrainienne. Après un fort clivage entre pro-Russes et pro-Occidentaux lors de la dernière présidentielle, la plupart des candidats en sont venus à la conclusion qu'ils doivent maintenir de bonnes relations à la fois avec leur allié historique et l'Europe.

Les pirates informatiques russes: en toute impunité

Article paru dans La Presse et Le Soir en janvier 2010.

Moscou - Les pirates informatiques russes sont réputés parmi les meilleurs du monde. Et ils peuvent agir pratiquement en toute impunité partout sur la planète virtuelle, nous raconte notre collaborateur.

À quelques jours du sommet de Copenhague, la diffusion d'échanges de courriels entre climatologues britanniques, qui émettaient des doutes sur leurs propres études sur le réchauffement climatique, avait mis dans l'embarras la communauté scientifique. Rapidement, les pirates informatiques russes avaient été accusés d'être à l'origine du «Climategate».

Idem dans le cas d'un présumé détournement de dizaines de millions de dollars de la Citibank, révélé fin décembre par les autorités américaines.

S'il n'a toujours pas été prouvé clairement que les pirates russes étaient à l'origine de ces deux coups fumants, les pays occidentaux sont prompts à les accuser pour tout cybercrime. C'est que leur passif est déjà lourd et qu'ils sont nombreux et qualifiés, explique Nikita Kislitsine, rédacteur en chef de la revue Hacker.

Dans le cas de certains cybercrimes politiques, ils sont même accusés d'agir avec l'assentiment du Kremlin. Comme en 2007, en pleine crise avec l'Estonie à propos du déplacement d'un monument de soldat soviétique dans la capitale Tallinn.

Plusieurs ordinateurs de ce gouvernement «ennemi» avaient alors été mis hors service. Le groupe jeunesse pro-Kremlin Nachi s'était finalement vanté publiquement d'être à l'origine du coup, sans être embêté par les autorités.

Autorités incompétentes

Les informaticiens russes ont toutefois bien d'autres raisons que la politique pour se tourner vers le piratage, estime Nikita Kislitsine. Plusieurs succombent à la tentation par manque de défis professionnels et en raison des salaires plus bas qu'en Occident.

S'ils commettent généralement leurs cybercrimes en Europe de l'Ouest et aux États-Unis, ce n'est pas un hasard. «Il y a une entente tacite (entre les pirates russes) selon laquelle il ne faut pas voler en Russie. Parce qu'il n'y a pratiquement rien à y voler, parce que c'est mal de voler les siens, mais aussi parce qu'ils pourraient avoir des problèmes», explique M.Kislitsine.

«Les pirates savent qu'en Russie, ça ne risque pas de se régler devant une cour comme aux États-Unis, mais plutôt dans une voiture noire avec des hommes de main de la banque qui vous emmènent «discuter» sous un pont de Moscou», dit-il, se faisant l'écho des rumeurs qui courent dans le cyberespace.

Par contre, les risques d'être attrapé par les autorités russes pour un cybercrime économique sont minces, en raison de leur incompétence, estime Nikolaï Fedotov, analyste principal chez InfoWatch, une entreprise russe spécialisée dans la protection de données. Seuls de très rares cas se sont rendus jusque dans une salle de cour.

Si le crime est commis à l'étranger, comme la très forte majorité le sont, les risques diminuent d'autant plus. «Il n'y a de la coopération entre les États que dans des cas de crimes très graves», ajoute M. Kislitsine.

Comme la menace nucléaire

Le gouvernement russe promet pourtant de s'attaquer au problème. Pour cet analyste, la lutte contre la cybercriminalité économique n'est cependant que l'une des trois menaces qui devraient convaincre les États d'unir leurs forces sur l'internet.

Le cyberterrorisme et surtout, l'utilisation de l'internet à des fins militaires sont encore plus dangereux, explique Dmitri Grigoriev, conseiller en relations internationales à l'Institut des problèmes de la sécurité de l'information.

«Longtemps, les Américains ont cru que, parce qu'ils sont les créateurs de l'internet, ils peuvent en régler les problèmes seuls. La nouvelle administration (Obama) a finalement reconnu qu'elle ne le pouvait pas», explique M. Grigoriev. Depuis six mois, la Russie discute avec les Américains et d'autres pays pour poser les bases d'un traité de «désarmement». Pour M. Grigoriev, la menace cybernétique doit être traitée «de la même façon que la menace nucléaire».

«Il n'y a pas encore de faits avérés d'un pays qui aurait utilisé l'internet comme une arme de guerre. Mais toutes les grandes puissances sont prêtes à le faire. Il y a une menace. Nous ne savons pas exactement en quoi elle consiste, mais nous savons que nous devons faire quelque chose», conclut M.Grigoriev.

Vladivostok: le bout du monde russe

Article publié dans la section Vacances/Voyage du journal La Presse le samedi 9 janvier 2010.

VLADIVOSTOK, Russie - La citation de Lénine, en face de la gare ferroviaire, donne le ton: "Vladivostok, c'est loin, mais c'est tout de même notre ville." On ne peut que donner raison au leader de la révolution bolchevique. À 6400 km à vol d'oiseau de Moscou, mais à quelques dizaines de kilomètres à peine des frontières chinoise et nord-coréenne, Vladivostok est une ville portuaire profondément russe, où les influences asiatiques demeurent superficielles.

Pour les voyageurs du mythique train Transsibérien, Vladivostok, c'est le bout du monde. C'est le terminus, après un périple de près de 10 000 km dans la vaste Russie. Physiquement, on ne peut pas aller plus loin sur la terre ferme.

Du centre-ville de Vladivostok, la mer du Japon se profile au loin. Séoul est à 750 km, Tokyo à 1000 km. Respectivement à un et deux jours de bateau. L'Asie est toutefois déjà archiprésente dans les rues de la ville. Plus matériellement qu'humainement, il faut dire, hormis les quelques commerçants et touristes des pays environnants.

La quasi-totalité des voitures sont des japonaises d'occasion avec le volant à droite, même si à Vladivostok on conduit dans la voie de droite, comme ailleurs en Russie. Toutes les tentatives des fonctionnaires moscovites d'interdire ce type de voiture pour des raisons de sécurité se sont heurtées à de vives protestations de la part des habitants de la région de Primorié, qui se sentent depuis toujours incompris dans la lointaine capitale européenne.

Les bus, eux, sont sud-coréens, tout comme les pian-sé, ces gros raviolis fourrés à la viande et au chou, cuits à la vapeur et vendus dans de petits stands aux quatre coins de la ville, aux côtés des pirojkis russes. Le Milkis, la boisson gazeuse la plus populaire de Vladivostok, à saveur de lait, est tout aussi coréen. Ailleurs dans le pays, elle est totalement inconnue, comme les pian-sé.

La pénétration des produits japonais et coréens n'a toutefois aucune commune mesure avec celle du géant chinois, en expansion exponentielle. À Vladivostok, les rumeurs parlent de la location et même de la vente d'une partie du territoire de la région à la Chine.

En attendant, les Chinois se contentent d'envahir discrètement les marchés avec leurs produits. Les tigres de l'Amour en peluche, représentations de l'animal emblématique de l'Extrême-Orient russe, sont invariablement "Made in China". Les Vladivostokiens qui ne sont pas allés au moins une fois en Chine, pour faire du tourisme ou acheter des produits chinois sans payer les exorbitantes taxes douanières, sont rares.
Longtemps fermée aux étrangers

Mais, malgré cette omniprésence asiatique, Vladivostok, le "maître de l'Orient" dans la langue de Tchekhov, est russe. Il faut dire que durant 70 ans, jusqu'en 1992, la ville a été fermée aux étrangers, et que cela l'a protégée des influences extérieures. Même les non-résidants russes devaient obtenir une permission spéciale pour se rendre dans cette ville portuaire, qui accueille encore aujourd'hui la flotte russe du Pacifique. Les navires de guerre sont amarrés dans la baie de la Corne d'or, nommée ainsi en raison de sa ressemblance avec celle d'Istanbul.

Coeur maritime de la ville, la baie est entourée d'installations portuaires tantôt militaires, tantôt industrielles ou civiles. La Corne d'or n'est toutefois que l'un des nombreux endroits où la mer s'avance dans le continent, donnant à Vladivostok des allures de pieuvre montagneuse aux tentacules difformes.

Pour une meilleure vue d'ensemble sur la géographie complexe de cette ville, il suffit de monter à bord du curieux "funiculaire" - un tramway qui gravit une côte de quelques dizaines de mètres, en réalité - qui mène à un promontoire. Le coucher de soleil qui se reflète sur la baie et ses navires y est sublime.

Au centre-ville, quelques bâtiments datant du début du XXe siècle donnent un cachet presque européen à la ville. Dans les cours, on retrouve encore des traces des habitations des commerçants chinois et coréens d'avant la révolution de 1917. À l'époque, la ville était habitée par une majorité d'Asiatiques, plus tard exterminés ou déportés en Asie centrale par Staline. En périphérie, l'architecture soviétique de toutes les époques domine.

Les nombreux cafés charmants dans la rue Svetlanskaïa, l'une des artères principales, contribuent à réchauffer la ville dans le froid venteux de son rude hiver. En été, plusieurs des quelque 500 000 Vladivostokiens quittent les embouteillages et la pollution citadine pour envahir les nombreuses îles situées à quelques kilomètres du continent. Les temps changent toutefois. D'ici à trois ans, l'île Roussky, la moins éloignée, sera reliée à la cité par un pont pharaonique. Cette parcelle de terre encore en bonne partie à l'état sauvage sera mise en valeur à coup de milliards de dollars, en prévision du sommet de l'APEC de 2012. Et l'empire russe étendra s'encore encore un peu plus loin.

Vladivostok: l'Île Roussky change de visage pour les hôtes étrangers

Différentes versions de cet article sont parues dans les journaux La Presse, Le Soir et La Croix en décembre 2009/janvier 2010.

Vladivostok, Russie - Vingt milliards de dollars d'investissements pour un sommet de trois jours. En 2012, lorsque le premier ministre du Canada et ses 20 homologues de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) se réuniront à Vladivostok, une île quasi déserte située tout près aura changé de visage pour les accueillir. Au prix de grands efforts de milliers d'ouvriers, pour plusieurs illégaux et exploités.

Le traversier bondé de travailleurs migrants et de quelques Russes accoste près du nouveau quai bétonné de l'île Roussky. «Il y a encore six mois, ces berges étaient sauvages», fait remarquer Aleksander Rybin, un journaliste local qui connaît bien l'île de près de 100 km2.

Lorsqu’il y a campé durant un mois à l’été 2008, l’île Roussky était encore cet endroit paisible où l’on pêchait les fruits de mer à mains nus. Aujourd’hui, elle grouille de partout et change de visage quotidiennement.

C’est que la Russie a décidé d’en mettre plein la vue à ses hôtes. Pas même question de risquer qu’ils se mouillent en se rendant sur l’île pour discuter de coopération économique. D’ici le sommet, un pont à haubans de près de deux kilomètres reliera l’île, qui ne compte pas plus de 5 000 habitants, à Vladivostok et ses 500 000 âmes. Les premiers pylônes de ciment ont déjà été coulés d’un côté et de l’autre du détroit de Bosphore oriental.

«Avant, la plupart des quelques voitures de l'île se promenaient sans plaque d'immatriculation, puisqu'il n'y avait pas de policiers!» se rappelle Aleksander Rybin. Aujourd'hui, camions et bétonnières roulent bruyamment par dizaines vers la baie Aïaks, site de la future Université fédérale d'Extrême-Orient, qui réunira deux institutions existantes de Vladivostok.

Ce complexe universitaire comprendra 22 des 54 constructions prévues pour le sommet. Aussi dans les plans: un centre des congrès, des hôtels, une piste d'atterrissage pour hélicoptères, un aquarium et bien d'autres.

Travailleurs exploités

Les quelque 2000 travailleurs de l'île - ils seront près de 4000 en mars - sont toutefois loin de goûter à la sécurité et au confort auxquels auront droit les leaders de l'Asie-Pacifique durant leurs trois jours de discussion.

Plusieurs ouvriers se promènent sans casque sur les chantiers de construction. Les baraques dans lesquelles ils habitent n'ont pas d'eau chaude. Lorsqu’un haut-placé du gouvernement russe vient constater l’avancement des travaux, les travailleurs n’ont pas le droit de mettre le nez dehors.

Mais ce qui enrage avant tout Micha, ce sont les arriérés de salaire. Originaire du Kirghizistan, l'homme dans la trentaine avancée travaille depuis 12 ans sur des chantiers de construction en Russie. Il partage ainsi le sort de centaines de milliers de ressortissants des pauvres républiques ex-soviétiques d'Asie centrale.

Jusqu'ici, il avait eu plus de chance que d'autres. Aucun de ses patrons ne l'avait jamais escroqué. Mais cette fois, il croit être tombé dans le panneau. En trois mois dans l'île Roussky, il n'a reçu qu'un maigre salaire de 1500 roubles (53$). On lui en avait promis 25 000 (880$) par mois. «On nous nourrit de lendemains. Chaque fois que nous demandons quand ils nous payeront, ils répondent: «Demain!»» grogne Micha, rencontré par hasard à la sortie d'un petit dépanneur. Le Kirghize indique qu'ils sont une cinquantaine dans son équipe de travail dans la même situation que lui.

Notre conversation est interrompue par les occupants d’un luxueux véhicule utilitaire sport. Ils nous demandent de quitter le site de construction. Nous restons, le véhicule s’éloigne.

Micha a momentanément peur des représailles. Il s’agissait de ses patrons. «Des Arméniens», précise-t-il. Mais il continue tout de même à raconter son histoire. C’est qu’il n’en peut plus. Depuis quelques semaines, il souffre d’une inflammation des reins. Et pas moyen d’aller se faire soigner en ville, puisque ses patrons ont confisqué son passeport. «Dès que j’obtiens mon salaire, je m’en vais chez moi», se promet Micha.

Son habit de travail est marqué de l’insigne de Crocus International, une grande compagnie moscovite, principal entrepreneur sur l’île Roussky. Il est toutefois employé par Evrostroï, l’un des nombreux sous-contractants de Crocus. Selon Micha, c’est justement ce schéma complexe de compagnies impliquées dans les travaux qui permet aux firmes d’arnaquer leurs employés.

Plus loin, sur une route poussiéreuse, Babour, Ouzbek d'à peine 20 ans, raconte une histoire similaire. Un premier salaire complet lui a bien été versé pour sa première quinzaine de travail, mais ensuite, les paiements n'ont été que partiels.

De plus, lorsqu'il se rend à Vladivostok pour envoyer de l'argent à sa famille, il est constamment contrôlé par les policiers. Faute d'être en règle, il doit verser des pots-de-vin. «Parfois c'est 200 roubles, parfois 100, ça dépend. Et si tu n'as pas d'argent, alors tu ne donnes rien. Ils te fouillent et tu peux partir.»

Contactée à plusieurs reprises, Crocus International n’a toujours pas répondu à nos demandes d’éclaircissement à propos de ses activités sur l’île Roussky.

Développement à tout prix

Qu'ils soient pour ou contre le programme fédéral «Développement de Vladivostok en tant que centre international de coopération de l'Asie-Pacifique» qui transforme leur île, les habitants de Roussky ne peuvent y être indifférents.

Quelques jours après notre visite, Nina Ivanovna allait quitter son appartement après y avoir habité 33 ans. Les démarches des insulaires expropriés pour obtenir juste compensation ont été fastidieuses, mais ils ont finalement réussi à s'entendre avec les autorités, explique la retraitée, qui déménagera dans un autre village de l'île. La majorité des expropriés a plutôt choisi l'exil vers la ville.

Malgré tous ces chambardements et le bruit quotidien, Nina voit d'un oeil «positif» les constructions. D'autant plus que ses deux fils ont pu trouver du travail sur les chantiers. «C'est bien sûr un peu dommage qu'ils coupent autant d'arbres. Mais l'Extrême-Orient doit se développer», plaide cette veuve de militaire à propos de sa région, longtemps délaissée par Moscou.

Ce système d'éducation corrompu qui gangrène l'avenir de la Russie

Différentes versions de l'article sont parues dans les journaux La Presse, La Croix, le Soir et La Tribune en octobre/novembre 2009.

De la garderie à la fin de l'université, le système d'éducation russe est corrompu jusqu'à la moelle. Une situation qui met en péril l'avenir de ce pays, où une attestation spécialisée s'achète pour quelques centaines de dollars.

MOSCOU - Dans un passage souterrain entre deux stations de métro, une dame tient une petite affiche en vieux carton où il est inscrit «Diplômes». La scène n'a rien d'étonnant en Russie, où quelque 500 000 faux diplômes seraient vendus chaque année.

Sur internet, les vendeurs ne font montre d'aucune gêne. «Acheter un diplôme est plus avantageux, puisqu'en étudiant quelques années, on n'obtient pas toujours la formation nécessaire pour décrocher un bon emploi. En plus d'économiser du temps, vous dépenserez beaucoup moins d'argent et userez moins vos nerfs en commandant un diplôme», peut-on lire sur le site kyplu-diplom.com («jacheteundiplome.com»), l'un des nombreux sites à offrir un service du genre.

Pour une somme variant entre 350$ et 1000$US, le client devient ainsi comme par magie ingénieur nucléaire, médecin, ou comptable en moins de quelques jours ouvrables.

Parmi ces fausses attestations, quelque 100 000 seraient délivrées annuellement par des employés des institutions d'éducation. Un diplôme avec la signature du recteur, les sceaux officiels et une inscription dans les dossiers de l'université coûte entre 20 000$ et 50 000$.

Aliments avariés

Sergueï Komkov, directeur du département de la lutte contre la corruption du centre «Sécurité complexe de la patrie», rattaché au Parlement, est persuadé que la multiplication des faux diplômes n'est que la pointe visible d'un problème qui gangrène tout le système d'éducation russe. «La corruption, elle commence lorsque l'enfant entre à la garderie et se termine au doctorat», soutient-il.

À Moscou, la liste d'attente pour une place en garderie compte 16 000 noms. Mais en fournissant une «aide» de 30 000 à 100 000 roubles (1100$ à 3700$CAN) à un fonds privé très proche des fonctionnaires municipaux, le problème s'arrange rapidement, explique M. Komkov.

À l'école primaire, «l'alimentation des enfants, c'est le Klondike» pour les firmes privées et les fonctionnaires, poursuit cet ancien directeur d'école sous l'Union soviétique. La municipalité de Moscou, par exemple, octroie une somme colossale pour les repas des enfants, censés être offerts gratuitement à la plupart. «En réalité, très peu ont droit à la gratuité. Et nos enfants sont nourris avec des aliments avariés pris dans les réserves d'État et revendus aux firmes par la Ville de Moscou pour des kopecks!»

Selon ses recherches, environ 30% des sommes allouées pour l'alimentation finissent dans les poches des fonctionnaires.

Tâche colossale

Depuis son entrée en fonction en début d'année, Sergueï Komkov et sa douzaine de subordonnés ont fait les comptes: chaque année, environ 5,5 milliards de dollars américains seraient détournés ou versés en pots-de-vin dans le système d'éducation russe.

Enrayer la corruption est une tâche colossale, reconnaît M. Komkov. Surtout en Russie, où elle n'a fait qu'augmenter depuis le début de la décennie, malgré les promesses du président Vladimir Poutine, puis de son successeur Dmitri Medvedev.

Mais Sergueï Komkov promet de la «détruire de l'intérieur» en s'attaquant à quelques institutions et fonctionnaires corrompus qu'il pourra ensuite brandir en exemple. «Les étudiants sortent du système à moitié compétents, se désole-t-il. Vous imaginez quel malheur ça représente pour le pays!»

Un entremetteur à Moscou

Article publié le 9 décembre dans la section Affaires du journal La Presse

Moscou - L'une des premières activités de Jean Charest au cours de sa visite officielle en Russie, entamée hier, aura été d'engloutir un hamburger au McDonald's de la Place Pouchkine, en plein centre de la capitale russe. Pas autant par goût personnel pour la nourriture de la chaîne de restauration rapide que pour souligner l'apport d'un certain George Cohon aux relations d'affaires russo-canadiennes et à sa propre compréhension de ce pays au marché prometteur.

Avant de fouler le sol russe, le premier ministre québécois a tenu à rencontrer celui qui a réussi l'exploit d'ouvrir le premier restaurant McDonald's en Union soviétique en 1990, après 14 ans d'efforts, et qui a maintenant reçu le mandat de tailler une place au Cirque du Soleil en Russie. M. Charest assistera d'ailleurs ce soir à l'une des dernières représentations du spectacle Varekai, en tournée à Moscou depuis la fin octobre.

Au-delà des succès de M. Cohon, c'est la technique de l'homme d'affaires de 72 ans, fondateur et longtemps président de McDonald's Canada, qui semble intéresser M. Charest. C'est que George Cohon, ami de Brian Mulroney et du tout-puissant maire de Moscou Iouri Loujkov, sait nouer les relations avec les bonnes personnes. «C'est un cas type de développement de relations diplomatiques par le biais des affaires», a expliqué hier le premier ministre.

Dans un pays à la bureaucratie lourde et fortement gangrénée par la corruption, les amitiés nouées entre leaders peuvent être déterminantes. «Ce que j'ai appris aussi de M. Cohon, c'est qu'il faut persister dans les relations (en Russie), avec une volonté d'y aller à long terme et d'être constant dans les relations», a dit M. Charest.

Dans un entretien avec La Presse en août dernier, George Cohon assurait que McDonald's n'avait jamais eu de problèmes avec les autorités russes, contrairement à d'autres multinationales comme la suédoise IKEA. Coca-Cola, qui a percé le marché russe grâce à Craig Cohon, le fils de l'homme d'affaires, n'a jamais été embêtée non plus.

Jean Charest, qui connaît M. Cohon depuis qu'il a été ministre d'État à la Jeunesse sous Brian Mulroney, a compris la leçon: «Moscou, c'est la pierre angulaire de la relation avec la Russie», a-t-il souligné, après la signature d'une déclaration commune avec le maire de la ville hier. Le document assurera un lien politique particulier au Québec en Russie, via sa capitale de 10 millions d'habitants. Et surtout, via son flamboyant maire.

En plus d'un long entretien hier avec Iouri Loujkov, le premier ministre québécois devrait dîner avec lui aujourd'hui dans un luxueux restaurant de la capitale, question de raffermir leurs liens personnels. Il n'a d'ailleurs pas manqué d'inviter le maire à visiter sa province et Montréal, tout juste après que M. Loujkov a souligné, sans gêne diplomatique aucune, que la relation avec la métropole québécoise et le maire Tremblay ne «marche pas très fort» depuis quelque temps.

En plus d'être maire de la capitale depuis 1992, Iouri Loujkov est marié à Elena Batourina, femme la plus riche de Russie et propriétaire d'Inteco, une entreprise de construction et d'immobilier qui détient des centaines d'édifices à Moscou et ailleurs en Russie et dans le monde.

L'homme est régulièrement accusé de corruption par ses détracteurs et concurrents économiques. Il a toutefois remporté tous les procès en diffamation qu'il a intentés contre eux, dans un pays où le système judiciaire est fortement sous l'influence du politique.

Le maire Loujkov a précisé au premier ministre Charest qu'«aucune des sociétés étrangères qui collaborent avec le gouvernement de Moscou n'a jamais perdu d'argent en Russie». Il confirmait ainsi l'expérience de son ami George Cohon, qui a ouvert le premier McDonald's en coentreprise avec les autorités moscovites il y a 20 ans. Le restaurant de la place Pouchkine est aujourd'hui l'un des plus rentables de la chaîne.

vendredi 13 novembre 2009

De décommencement en recommencement

Touche. C'est une vie en démesure
qui te bourdonne au ras du coeur
une existence difforme
aux contours lumineux

Et ça brûle et ça réchauffe de se savoir libre
navigateur des interstices d'un monde au quart de tour
arracheur de lieues à la ronde
vers et contre courants
au gré des entêtements d'instinct

Et tu avances poitrine aux vents
«Frappez! Que je me brise à m'en construire!»

Mais bon sens que tu as vrai
de pouvoir avoir tort
tordu
tortueux
le chemin de toi à la fin de toi
jusqu'à cette mort en cul-de-sac infaillible

Tu grattes
les planchers les plafonds les murs
de tes dents émotivores
Tu élargis le possible
en l'appréhendant cette damnante

Ton sol se fend et se refend de tes inconditionnements
Ça casse ça craque ça s'écroule
et ça se rapièce d'inconnu autour de tes idées fixes
magnétisme de survie
instinct de surexistence

Malgré tout ta vie se gerce dans l'ordre des choses
elle te rattrape dans ta course erratique
aux rebords de tes accomplissements
en forme de ravins renversés

Tu es jeune des premières averses d'âge mûr
de la naïveté qui tient encore les coups

Mais te rattrape
dans ta caboche inclouable
l'anticipation de cet entourage désert à ton crépuscule
de ton éphémérité discontinue
de tes aboutissements inutiles

Te rattrape le désir
de créer l'existence
d'aider à être
hors de toi
et tes apothéoses à la petite semaine

En attendant
d'être plus que toi-même
que tes élucubrations en faux-fuyant
toi tu rames
de décommencement en recommencement

Medvedev: entre modernité et préservation du régime

Article publié dans La Presse le 13 novembre 2009

Modernisation, modernisation et modernisation. Dans son deuxième discours à la nation, hier, le président russe, Dmitri Medvedev, a dressé le portrait d'une Russie "primitive" qu'il a promis de moderniser pour en faire un pays concurrentiel et démocratique.

"Plutôt qu'une société archaïque dans laquelle les leaders pensent et décident pour tous, devenons une société de gens intelligents, libres et responsables." C'est le chef de l'État russe qui l'a dit.

Déjà en septembre, Dmitri Medvedev avait créé une commotion en publiant sur le site du journal libéral en ligne Gazeta.ru un texte peu flatteur sur son propre pays. Il demandait alors aux citoyens de lui envoyer leurs propositions pour moderniser la Russie. Quelque 18 657 commentaires plus tard, il a présenté hier son ambitieux plan pour faire entrer son pays dans le XXIe siècle et sortir l'économie russe de sa dépendance envers les hydrocarbures.

Pour Medvedev, la modernisation permettra à la Russie d'être plus "concurrentielle" et plus "efficace", deux mots qu'il a prononcés à plusieurs reprises dans son discours de 100 minutes. Medvedev a d'ailleurs tenu à faire une profession de foi envers le libéralisme économique.

"En période de crise, le rôle de l'État dans l'économie, naturellement, a de nouveau augmenté. C'est évidemment une tendance qu'on observe partout dans le monde, mais dans une perspective à long terme, il n'y a rien de bon là-dedans."

Dmitri Medvedev a ajouté que plusieurs grandes sociétés d'État russes étaient vouées à disparaître: "Ce modèle, dans les conditions actuelles, est dans l'ensemble sans avenir", a-t-il annoncé.

Moins de fuseaux horaires

Pour améliorer la gestion du plus grand pays du monde, M. Medvedev a eu une proposition des plus surprenantes: réduire le nombre de fuseaux horaires du pays, qui en compte 11. Il a toutefois laissé aux experts la tâche d'en déterminer le nombre approprié - par le passé, certains ont proposé de passer à quatre.

Dmitri Medvedev a promis des améliorations dans presque tous les domaines: augmentation des rentes des retraités, internet haute vitesse dans tout le pays et en premier lieu dans les écoles, gouvernement en ligne - notamment pour améliorer la transparence des structures de l'État et en finir avec la corruption.

S'il n'a pas glissé un mot sur la situation des droits de l'homme, il a assuré que la modernisation de l'économie ne peut se faire sans la refonte des institutions démocratiques. Mais, du même souffle, le président Medvedev a prévenu les mouvements de l'opposition que l'ouverture aurait ses limites: "Le renforcement de la démocratie ne signifie pas un affaiblissement de l'ordre public. Toutes les tentatives pour ébranler la situation sous le couvert de slogans démocratiques, pour déstabiliser l'État et diviser la société seront empêchées." En Russie, les opposants se voient souvent refuser la permission de manifester, sous divers prétextes "administratifs".

En matière de politique étrangère, Medvedev a évité de narguer l'Occident, ce qui était devenu une habitude depuis l'entrée en fonction de son prédécesseur Vladimir Poutine, en 2000. Dans son discours de l'an dernier, qui coïncidait avec l'annonce de l'élection de Barack Obama, Medvedev avait annoncé l'installation de missiles Iskander dans l'enclave de Kaliningrad pour contrer le bouclier antimissile américain. Ces deux projets ont été abandonnés. "Notre politique étrangère doit être exclusivement pragmatique. Son efficacité doit être jugée selon un critère simple: Contribue-t-elle à améliorer le niveau de vie de notre pays?" s'est-il plutôt limité à dire hier.

Selon Pavel Koudioukine, analyste des réformes de l'administration de l'État à l'École supérieure d'économie de Moscou, les mots qu'a choisis le président sont justes, mais sans une "réforme sérieuse du système politique", ces plans n'ont aucune chance de se concrétiser. M. Koudioukine n'a rien perçu dans ce discours qui laisse croire que le tandem Medvedev-Poutine soit prêt à desserrer son emprise sur le pouvoir pour mettre en branle une vraie modernisation.

"Sans système judiciaire indépendant, rien n'est possible, poursuit-il. Tant que des obstacles institutionnels et politiques freineront le développement économique, nous resterons un pays périphérique à l'économie archaïque basée sur les matières premières."

jeudi 12 novembre 2009

Russie: police, mensonges et vidéo

Texte publié dans La Presse le 11 novembre 2009.

Moscou - Exaspéré par la corruption, le favoritisme et les conditions de travail difficiles dans la police russe, un simple agent a décidé de tout dénoncer grâce à l'arme la plus puissante qui soit: l'internet. Renvoyé pour «diffamation envers ses collègues», menacé, Alekseï Dymovski rêve maintenant d'une grande enquête nationale pour assainir le système policier.

Le commandant Dymovski en avait assez que ses supérieurs lui demandent de fabriquer des preuves pour élucider des crimes, de protéger leurs amis et de fermer les yeux sur les pots-de-vin qu'ils recevaient. Surtout pour un salaire de misère de 14 000 roubles par mois (500$).

Il a donc décidé d'en parler à la seule personne qu'il croit capable de mettre fin à ce «bordel»: Vladimir Poutine. «Peut-être que vous ne savez pas, peut-être que vous le soupçonnez, peut-être que personne ne vous parle de cela, mais je veux que vous sachiez comment nous vivons, nous les simples agents», expliquait M. Dymovski au premier ministre, dans deux vidéo mises en ligne sur son blogue le 6 novembre.

En quelques heures, les clips de l'agent de 32 ans en poste à Novorossiisk, sur la mer Noire, avaient fait le tour du Runet (l'internet russe). Le pays entier a entendu les doléances de l'officier, largement rapportées par les médias, même officiels. Les commentaires d'encouragement fusaient de toutes parts. «Bravo, mais tout le monde le savait déjà; -)», commentait notamment l'utilisatrice de Youtube, Marina3290, en écho à d'autres messages similaires.

Tout le monde, sauf Vladimir Poutine, à en croire Dymovski. Le ton naïf du policier nouvellement chômeur rappelle d'ailleurs celui des prisonniers politiques sous Staline, convaincus que le grand leader du pays ignorait leur présence dans les camps de travaux forcés et que s'ils pouvaient l'en informer, la situation se réglerait.

Vladimir Poutine n'a toujours pas répondu publiquement à l'appel de l'officier qui se dit «prêt à prendre la responsabilité» d'une vaste enquête pour lever le voile sur les réseaux de corruption dans la police.

En conférence de presse à Moscou hier, Alekseï Dymovski laissait toutefois entendre qu'une réunion avec l'homme fort du pays pourrait bien avoir lieu dans les prochains jours.

Depuis sa sortie publique, il dit avoir été suivi et avoir fait l'objet d'intimidation, vraisemblablement de la part d'anciens collègues. L'homme, qui sera père pour la deuxième fois en janvier, dit ne pas avoir peur de mourir «pour que l'honnêteté, la justice et la dignité» soient à nouveau associées à sa profession.

Il s'attend d'ailleurs à voir apparaître des accusations fabriquées contre lui pour le faire taire. «Ils ont un dossier sur chaque policier qu'ils peuvent sortir au besoin», expliquait-il, hier, aux nombreux journalistes venus écouter son histoire. «Mais je suis prêt à faire trois ans de prison s'il le faut».

Alekseï Dymovski promet que des heures encore plus sombres seront vécues par ses supérieurs de Novorossiisk. Durant plusieurs jours, il est allé au travail avec un dictaphone accroché au cou, pour recueillir des preuves contre eux. «J'ai 150 heures d'enregistrement.»

Dymovski assure ne pas être motivé par la vengeance contre des supérieurs qui le faisaient travailler «30 jours sur 31» et l'empêchaient d'aller se faire soigner à l'hôpital. Ce qu'il attend de Vladimir Poutine, c'est «qu'il change la structure». Mais les mentalités aussi devront changer.

Selon un sondage mené par le Centre Levada l'an dernier, plus de la moitié des Russes considèrent «moralement acceptable» de donner (52%) et ou de recevoir (62%) un pot-de-vin.

lundi 9 novembre 2009

Chute du mur de Berlin: Indifférence en Union soviétique

Publié le 9 novembre dans le journal Le Soir de Bruxelles.

«Le noeud gordien est coupé ». C'est avec ce titre nébuleux que la Pravda faisait état dans son édition du 11 novembre 1989 de la « situation » en République démocratique allemande. Non pas en « Une », occupée par des informations pompeuses sur la mise à l'eau du paquebot soviétique Ernesto Che Guevara et les activités du Parti communiste, mais en bas de page 6, dans la section Le monde des années 80.

« Tout juste après que la décision du gouvernement de RDA [d'autoriser le libre déplacement de ses citoyens hors du pays] a été rendue publique, plusieurs habitants de la capitale ont utilisé cette nouvelle possibilité : dans leur propre voiture ou en train de banlieue, ils se sont dirigés vers l'Allemagne de l'Ouest. À quelques rares exceptions, ils sont ensuite revenus », désinformait le correspondant berlinois du journal officiel du PC soviétique. « Aux questions des correspondants occidentaux [à savoir pourquoi ils revenaient], la réponse habituelle des gens était qu'en Allemagne de l'Est, ils ont un travail, une résidence et qu'ici, c'est leur pays natal », ajoutait-il.

Ceux qui maîtrisait l'art de lire entre les lignes de la Pravda avait compris que quelque chose ne tournait plus rond en Allemagne socialiste. Mais même chez les mieux informés des démocrates et dissidents, la nouvelle n'a pas entraîné l'euphorie immédiate. « La chute du mur n'a pas été perçue comme un événement très important en Union soviétique », souligne Iouri Afanassiev, qui était co-président du Groupe interrégional, première fraction de députés non-communistes au parlement soviétique, élus en mars 1989. « Les gens vivaient dans des conditions sordides. Les problèmes de la vie quotidienne les occupaient totalement sur les plans physique et psychologique. D'ailleurs, l'annonce de la chute de l'URSS n'a pas non plus au départ créé un grand choc ».

L'historien ne se souvient pas lui-même de ce qu'il faisait ni comment il a appris que le Mur était tombé. Avec les autres chefs de fil du mouvement démocratique de l'époque, Andreï Sakharov, Boris Eltsine et Anatoly Sobtchak (plus tard maire de Saint-Pétersbourg et mentor de Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev), il n'a pas cru bon d'organiser une réunion pour discuter de l'événement et ses conséquences. « En 1989, nous avons commencé notre action (politique) avec un niveau très bas de compréhension de la situation ». Afanassiev et les autres démocrates croyaient toujours que le socialisme était réformable. « Même dans les pays Baltes, l'idée d'indépendance de l'Union soviétique n'existait pas encore en 1989. En Estonie, on ne parlaient que d'indépendance économique. »

Mais la société soviétique était déjà en ébullition avant la chute du Mur. « Nous avons passé 1989 avec la possibilité constante d'interventions militaires », explique Afanassiev, en référence notamment aux manifestations réprimées dans le sang par l'armée rouge à Tbilissi en avril.

L'hebdomadaire Moskovskie Novosti, proche des démocrates, prenait conscience dix jours après la chute du Mur de sa portée. « Les changements en RDA réjouissent chacun de ceux pour qui "liberté" est un mot tendre », y écrivait l'historien spécialiste de l'Allemagne Vladimir Ostrogorski, tout en s'inquiétant des troubles causés par des « skinheads et des néo-nazis » venus d'Allemagne de l'Ouest, « instigateurs de débauche » près du Mur. Dressant un parallèle avec la Révolution française, il en concluait malgré tout que la chute du Mur aurait sa place dans les livres d'histoire : « La prise de la Bastille n'a pas entraîné non plus, comme on le sait, l'avènement de la paix et la grâce sur notre planète de vice. Mais tout de même, deux siècles plus tard, nous célébrons toujours cet événement avec faste. »

lundi 2 novembre 2009

L'aventure russe du Cirque du Soleil

Article publié dans La Presse, le 23 octobre 2009

Près du quart de ses 1500 artistes sont russes, mais le Cirque du Soleil ne s'était jamais produit en Russie. La troupe du spectacle Varekaï entame ce soir une série de 60 représentations à Moscou. Après s'être tenu à l'écart d'un pays au climat d'affaires trouble, le Cirque y voit maintenant l'un de ses marchés les plus prometteurs.


Moscou - «C'est le bon timing», assure le fondateur du Cirque du Soleil, Guy Laliberté. Déjà, la prévente des billets est encourageante: 80 000, soit environ 55 % des places disponibles. «Habituellement, dans un nouveau marché, c'est plutôt de l'ordre de 10 à 15 %», souligne-t-il.

La relation du Cirque du Soleil avec la Russie remonte à 1986, soit deux ans après sa fondation. Guy Laliberté était venu dénicher des saltimbanques dans l'Union soviétique d'alors, un pays à la grande tradition de cirque et de gymnastique. Depuis, ses chasseurs de têtes reviennent constamment dans la nouvelle Russie, en plus d'y maintenir des relations avec des écoles spécialisées.

«Il y a un talent énorme ici. Si vous regardez le ballet, le théâtre, l'art clownesque, les acrobates, les patineurs, les nageurs, les plongeurs. C'est un magasin de bonbons pour nous ici! lance Guy Laliberté. C'est un endroit où nous rêvions de venir, parce que les talents y sont. Et maintenant, il s'agit de s'assurer que les talents continueront d'émerger de ce pays, parce que nous sommes passés de l'Union soviétique à une Russie en période de transition. Le défi est de continuer à soutenir l'émergence des talents.»

La chute du communisme, qui a coïncidé avec la croissance internationale du Cirque, n'était en effet pas très propice ni aux affaires ni à la préservation des grandes institutions de formation du pays. «Il y a eu la période où on a voulu garder nos distances parce que c'était le far west ici. Aujourd'hui, c'est du passé. Un système sociopolitique a été mis en place. Le défi est maintenant de trouver les bonnes personnes et d'arriver au bon moment pour faire des affaires», explique M. Laliberté.

Justement, ces bonnes personnes, le Cirque les as trouvées.

Le Canadien George Cohon a travaillé 14 ans pour ouvrir le premier restaurant McDonald's à Moscou, en janvier 1990. Son fils Craig, lui, a ouvert la porte du marché russe à Coca-Cola. Aujourd'hui, ils sont responsables de Cirque du Soleil Rus, la compagnie qui gère les opérations du géant québécois du divertissement en Russie.

Cohon père est un bon ami du tout-puissant et controversé maire de Moscou, Iouri Loujkov. Un atout de taille. «Trente-trois ans de relations avec les Russes, de contact avec leur culture, c'est précieux», dit Guy Laliberté.

«Nous ferons de notre mieux pour que ça devienne le meilleur marché au monde pour le Cirque du Soleil, promet de son côté George Cohon, 72 ans. Pour McDonald's, c'est déjà le marché le plus rentable.»

L'aventure spatiale de Guy Laliberté dans la capsule russe Soyouz, il y a quelques semaines, a certainement marqué les esprits dans le plus grand pays du monde, mais ce n'est pas ce qui a fait grimper en flèche les ventes de billets pour Varekaï, note Craig Cohon.

«Le tournant, ça a été Eurovision.» En mai dernier, le Cirque a ouvert la finale télévisée de ce concours de chansons ultra-populaire en Europe de l'Est avec un numéro d'acrobatie.

Le Cirque du Soleil espère s'installer en Russie sur une base permanente d'ici trois ou quatre ans, en inaugurant son propre chapiteau avec un spectacle permanent. Actuellement, seuls Las Vegas, Tokyo, Macao et Orlando disposent d'installations fixes.

Mais tout en promettant d'engager une partie des revenus du Cirque dans des oeuvres sociales s'il s'installe en Russie, Guy Laliberté reste prudent. L'aventure russe de Varekaï devra montrer sa rentabilité avant de se poursuivre.

«Si nous obtenons du succès cette fois-ci, vous pouvez être certain qu'il y aura plus de spectacles du Cirque du Soleil. Nous voulons que la Russie soit l'un des pays où nous nous produisons le plus», a-t-il dit en conférence de presse mardi à Moscou.

«J'espère que ce sera le début d'une longue histoire d'amour avec le peuple russe.»

À en juger par la réponse positive du public à l'avant-première hier soir, le Cirque du Soleil est sur la bonne voie.

Le maire de Moscou abolit les tempêtes de neige

Article publié dans La Presse le 21 octobre 2009

La place Rouge ne blanchira pas cet hiver. Et dans un pays où les politiciens font la pluie et le beau temps, Dame Nature n'y est pour rien. C'est le conseil municipal de Moscou qui vient de décider d'abolir les tempêtes de neige, nous rapporte notre collaborateur.

Moscou - Quand le maire de Moscou Iouri Loujkov a proposé, début septembre, d'abolir les tempêtes de neige dans sa ville, il ne s'agissait pas d'une promesse électorale en l'air. Du 15 novembre au 15 mars, l'aviation russe aura l'ordre d'éliminer tout nuage susceptible de causer de trop fortes précipitations sur la capitale.

Le tout-puissant maire, en poste depuis 17 ans, n'est pas allergique à l'hiver. Sa motivation est plutôt d'ordre budgétaire. Selon ses estimations, la ville pourrait économiser entre 160 et 300 millions de roubles (5,7 et 10,7 millions CAN) chaque hiver en déneigement si les grandes tempêtes de plus de 10 cm de neige étaient évitées. La chasse aux nuages ne coûterait qu'entre deux et trois millions de dollars par hiver, toujours selon le maire.

La technique a déjà fait ses preuves. Depuis des décennies, l'aviation soviétique, puis russe, bombarde, à l'aide d'un mélange d'iodure d'argent, de poudre de ciment et de glace sèche, les nuages menaçant de se déverser sur les parades dans la capitale lors de certaines fêtes estivales. Le procédé n'a toutefois pas été testé en hiver.

Mais Iouri Loujkov n'a rien à prouver. Même s'il n'a fourni aucune expertise, n'a pas consulté les météorologues, écologistes et économistes, le projet a été adopté sans grand questionnement par les députés du conseil municipal, la semaine dernière.

Chef de file à Moscou de Russie unie, le parti dirigé par le premier ministre Vladimir Poutine, le maire avait justement renforcé sa majorité lors d'élections entachées d'irrégularités, le 11 octobre. Russie unie détient maintenant 32 des 35 sièges au conseil.

Les citoyens et élus de la région moscovite n'ont pas été consultés eux non plus. C'est pourtant eux qui hériteront en premier lieu de la neige qui aurait dû tomber sur la place Rouge, puisque les nuages seront crevés au-dessus de leurs têtes. En juin 2008, une famille avait d'ailleurs eu la mauvaise surprise de voir son toit transpercé par un sac de ciment de 25 kg, échappé par un avion lors d'une chasse aux nuages.

Selon Loujkov, les habitants de la périphérie devraient surtout se réjouir de son illumination. «Il ne faut pas en rire, tout ce que ça fera, c'est que les récoltes dans les champs seront meilleures!» a-t-il déclaré récemment, se fiant uniquement à son bon sens.

Des écologistes ont dit craindre que la perturbation du cycle naturel de précipitations ne menace des animaux sauvages en périphérie de la capitale, alors que la végétation au centre-ville pourrait manquer d'eau.

Ce n'est pas la première fois que Iouri Loujkov se prend pour Dame Nature. Depuis longtemps, il plaide pour rediriger le cours de fleuves de Sibérie afin d'irriguer des terres. À l'époque soviétique, un éclair de génie similaire d'économistes soviétiques avait failli causer l'assèchement de la gigantesque mer d'Aral, en Asie centrale, qui a perdu 60% de son volume en 30 ans.

Commerce: L'aventure post-soviétique

Dossier publié dans la revue Commerce, édition d'octobre 2009, sur les possibilités de faire des affaires en Russie pour les étrangers.

Moscou - Après 18 ans de capitalisme, la Russie est à la fois la manne et le cauchemar des gens d'affaires occidentaux. Commerce est allé voir.

"Pojalouïsta, Big Mac, kartochka i cola." Le McDonald's de la Place Pouchkine, en plein coeur de Moscou, est l'un des plus grands de la chaîne dans le monde. Et surtout, le plus achalandé. "Depuis le jour de son ouverture [le 31 janvier 1990] jusqu'à aujourd'hui", précise le Canadien George Cohon qui a implanté la chaîne en Russie.

À l'extérieur, la statue du plus célèbre poète russe ne regarde plus la faucille et le marteau communistes depuis deux décennies déjà. Comme le reste de la population du pays, Pouchkine a désormais le choix. Outre l'immense arche jaune de l'empire du fast-food, les affiches publicitaires géantes et les enseignes de Nokia et de Pepsi forment devant lui une toile toute capitaliste, animée par les voitures étrangères qui filent dans la rue Tverskaïa, une des artères principales de Moscou.

Il n'y avait rien de tout cela en 1976, l'année où George Cohon a eu la folle idée d'ouvrir un McDonald's au pays des Soviets. Pas étonnant qu'il lui ait fallu 14 ans et une perestroïka (restructuration économique mise en place par Gorbatchev) pour concrétiser son rêve d'apporter un "goût d'Occident" aux Russes. "Je voyais un potentiel de marché énorme", dit le fondateur de McDonald's Canada. Il avait raison. Des 118 pays où est implantée la multinationale, la Russie représente le marché le plus profitable. En 20 ans, elle y a ouvert 222 restaurants.

Les ambitions du Cirque du Soleil

Aujourd'hui, l'homme de 72 ans a une nouvelle mission : aider le Cirque du Soleil à conquérir le plus grand pays du monde. Dans la Russie d'aujourd'hui, le défi ne peut plus être qualifié de "colossal". Le pays compte maintenant plus de 18 ans d'expérience capitaliste. Il n'aura fallu que deux ans entre le premier coup de sonde et la première du spectacle Varekai qui aura lieu à Moscou, le 23 octobre prochain. Dans trois ou quatre ans, le Cirque du Soleil voudrait avoir déjà ses propres installations et un premier spectacle permanent en Russie, explique Daniel Lamarre, son président et chef de la direction. "C'est un marché aussi important que le marché américain", dit-il, rappelant la grande tradition du cirque en Russie.

Le dirigeant québécois est toutefois conscient des susceptibilités à respecter. "Il faut faire preuve de modestie, accepter que ce marché est différent et travailler avec les gens localement." C'est pourquoi le Cirque a créé une entreprise russe qui s'occupera de la gestion de ses projets là-bas. Elle sera dirigée par les Cohon, père et fils, alors que les autres employés seront presque exclusivement russes. Daniel Lamarre reconnaît que les contacts politiques de George Cohon, depuis longtemps un ami du maire de Moscou, Iouri Loujkov, ont facilité les choses.

L'envers de la médaille
Faire des affaires en Russie ne relève toutefois pas du conte de fées. Et il est difficile de prévoir quand une tuile vous tombera sur la tête. Peu importe depuis quand une société est installée dans ce pays, aucune n'est immunisée, explique Piers Cumberlege, président de l'Association d'affaires Canada-Russie-Eurasie (CERBA). "En ce moment, il est difficile de prédire où on peut faire un investissement qui ne sera pas un jour ou l'autre la cible d'une action hostile. Et ce, dans presque tous les secteurs."

Ces activités hostiles sont parfois entreprises par le gouvernement russe lui- même. Bombardier en fait actuellement les frais. Depuis deux ans, les six CRJ900 qu'elle a vendus à la compagnie aérienne Tatarstan sont cloués au sol. Tout comme pour plusieurs de ses plans de développement en Russie. Bombardier ne parvient pas à obtenir de certificats de navigabilité pour ses appareils, qui volent pourtant dans plusieurs autres pays. Elle y voit un geste protectionniste de la part du gouvernement pour favoriser ses concurrents russes comme Soukhoï. Et contre cela, la multinationale québécoise n'a aucun recours. Pour ne pas faire trop de vagues, les représentants de l'avionneur ont préféré ne pas accorder d'entrevue à Commerce à propos de leur expérience en Russie.

Mais il y a eu pire. Parlez-en à Alex Rotzang et Phil Murray. Le 29 juin 2001, à Nijnevartovsk, en Sibérie, vingt hommes armés envahissaient les bureaux de Yugraneft, une coentreprise pétrolière alors détenue par la canadienne NoreX Petroleum et la russe TNK. Les deux sociétés n'arrivant pas à s'entendre, TNK aurait décidé d'imposer ses dirigeants pour prendre le contrôle total de l'entreprise conjointe. "Ils n'ont eu qu'à se rendre à la Cour d'arbitrage de Khanti-Mansiïsk, où les juges étaient nommés par le gouverneur, pour légaliser le tout." À l'époque, le gouverneur de la région était nul autre que... le président du conseil d'administration de TNK !

Depuis, les deux dirigeants de NoreX Petroleum ont abandonné les recours en Russie et poursuivent maintenant aux États-Unis la banque Alfa, financière de TNK. Rien à faire. Un des actionnaires principaux à la fois de la banque et de la société pétrolière est Mikhaïl Fridman, un oligarque proche du premier ministre Vladimir Poutine.

Au cours des dernières années, d'autres partenariats russo-occidentaux, particulièrement dans le secteur du pétrole, ont connu des problèmes. Des analystes y ont vu le désir des dirigeants russes de voir le pays se réapproprier ses ressources naturelles. Alex Rotzang fait une tout autre analyse. "Depuis la chute du communisme, la politique ne joue plus aucun rôle [dans les relations commerciales]. Tout est une question d'argent, de partage et de vol d'argent" par les politiciens et les gens d'affaires, dit cet homme d'origine russe, que son expérience a laissé amer. Son partenaire d'affaires, Phil Murray, tranche : "Si vous voulez vendre vos produits en Russie, vous réussirez probablement bien. Mais si vous voulez y investir, y placer votre argent, vous feriez peut-être mieux de le mettre sur une table à Las Vegas."

Gérer la corruption

Le cas NoreX fait toutefois figure d'exception. La corruption est un facteur plus souvent évoqué pour expliquer la réticence des entrepreneurs à se lancer dans le marché russe. D'autant plus que, loin de s'améliorer, la situation a empiré au cours de la dernière décennie. L'an dernier, l'ONG Transparency International plaçait la Russie au 147e rang des 180 pays de son classement (décroissant) sur la corruption.

La plupart des gens d'affaires russes affirment qu'il est actuellement impossible de lancer une entreprise et de la faire fonctionner sans graisser la patte de quelques fonctionnaires. Non pas pour se procurer un avantage quelconque, mais simplement pour pouvoir obtenir la ribambelle d'autorisations nécessaires et pour faire "débloquer" son dossier perdu dans la lourde bureaucratie russe. Pourtant, les gens d'affaires étrangers que Commerce a interviewés affirment tous n'avoir jamais eu à verser un seul pot-de-vin depuis leur arrivée en Russie.

Piers Cumberlege, qui a travaillé pour plusieurs entreprises étrangères en Russie depuis la chute de l'URSS, assure qu'il est possible d'y rester honnête. Et que c'est même nécessaire. Comment faire ? "On dit non dès le début. Poliment et gentiment. Il faut affronter ce problème de manière transparente. C'est seulement en agissant de cette façon que la corruption disparaîtra. Ceux qui l'alimentent sapent leur propre autorité et leur marque dans le marché, et contribuent à perpétrer le problème."

Des possibilités malgré tout
En dépit des embûches, les Canadiens sont de plus en plus intéressés par le marché russe. L'automne dernier, une délégation d'une vingtaine de gens d'affaires québécois a suivi Raymond Bachand, alors ministre du Développement économique, au cours de la Mission Russie 2008. Au printemps 2009, c'était au tour du gouvernement canadien d'organiser une mission commerciale, principalement axée sur le secteur des infrastructures.

C'est que les infrastructures russes tombent en décrépitude et deviennent même dangereuses. Même le président russe Dmitri Medvedev le reconnaît. En août, une semaine après l'accident qui a fait plus de 70 victimes à la centrale hydroélectrique de Saïano-Chouchenskaïa, en Sibérie, le plus grand barrage du pays, le chef de l'État a admis que la Russie était "très en retard sur le plan technologique". Pas étonnant donc que SNC-Lavalin y fasse des affaires d'or. La société d'ingénierie mène entre 15 et 20 projets en même temps en Russie, pour un chiffre d'affaires qui varie de 75 à 100 millions de dollars par an. En juin dernier, elle a ouvert un bureau dans la ville de Sotchi, sur la mer Noire, où se tiendront les Jeux olympiques d'hiver de 2014. Elle a été choisie pour assurer la gestion de la construction et de l'entretien du réseau de transport des Jeux, et le prolongement du chemin de fer côtier de Sotchi. "Faites le tour du monde", lance Ronald Denom, président de SNC-Lavalin International. Qui a de grandes réserves [d'hydrocarbures] ? La Russie. Qui a une population très instruite et un niveau de vie croissant ? La Russie. En nous y enracinant et en étant partie prenante de cette économie, nous allons grandir et prospérer avec elle."

Le pays possède toujours un bon bassin de scientifiques et d'ingénieurs pour se développer, remarque Ronald Denom. Le problème se trouve plutôt du côté de la gestion de projets, une faiblesse héritée de l'époque soviétique. "C'est moins prononcé qu'avant, mais il y a encore beaucoup de place pour des sociétés comme la nôtre", souligne-t-il.

SNC-Lavalin est établie en Russie depuis plus de 30 ans. La société a souvent eu des différends commerciaux, mais Ronald Denom précise qu'aucun d'entre eux n'a fini devant les tribunaux. "Nous nous sommes toujours entendus avec nos clients russes et internationaux" et les projets ont toujours abouti. Ce sont souvent les contrats réalisés dans les régions éloignées qui sont les plus problématiques, car les entreprises s'exposent alors aux aléas des cours et des gouverneurs locaux.

Une coentreprise ?

Plusieurs gens d'affaires étrangers ont l'impression que le seul moyen de percer sur le marché russe est d'ouvrir une coentreprise. Piers Cumberlege n'est pas aussi catégorique. "Souvent, la coentreprise est perçue comme la voie facile et rapide. Mais elle risque aussi d'être très tortueuse, et il peut être difficile de se désengager. Si vous possédez les ressources et que vous avez le dos assez large pour le faire par vous-même, vous pouvez y aller. Vous aurez probablement besoin de conseillers pour naviguer parmi les structures locales. Et je n'entends pas par cela la corruption, mais les éléments administratifs et culturels, ou encore la gestion d'un service de ressources humaines."

Si le marché russe est attrayant, il demeure instable. D'autant plus que ce pays reste très dépendant du cours des hydrocarbures, malgré les promesses répétées du pouvoir russe de diversifier l'économie. À l'automne 2008, le début de la crise économique et financière, jumelé à une chute radicale des prix du baril de pétrole, a fragilisé l'économie russe renaissante. Les capitaux étrangers, eux, ont pris la fuite par milliards de dollars.

Le ministre des Finances Alekseï Koudrine a indiqué que l'économie russe ne retrouverait son niveau d'avant la crise que dans quatre ou cinq ans. En 2009, le gouvernement prévoit une chute du PIB de 8,5 %. Nous sommes loin des 7 % de croissance moyenne enregistrés depuis 1999. Les chocs successifs depuis la chute de l'URSS ont fait que le pays est revenu à une économie fondée sur le secteur primaire, note Piers Cumberlege. Selon lui, les secteurs de l'automobile, de la finance, de la foresterie et des nouvelles technologies sont particulièrement prometteurs pour une coopération russo-canadienne.

Piers Cumberlege met toutefois en garde les gens d'affaires et leur conseille de ne pas chercher à profiter des facteurs d'instabilité pour investir en escomptant un meilleur rendement en Russie qu'ailleurs dans le monde. Il vaut mieux miser sur le développement de relations durables. "Profiter des situations temporaires [comme la crise économique], c'est se vouer à un échec à long terme." Début 2000, c'est d'ailleurs ce qui a causé des ennuis aux sociétés étrangères arrivées en Russie pendant les difficiles années 1990. "Les Russes ont dit : "Vous avez profité de nous lorsque nous étions faibles"." Et l'ours a sorti ses griffes pour reprendre ses droits.
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LES OLIGARQUES (encadré)

Leur fortune, accumulée par des moyens douteux durant les premières années du capitalisme post-communiste, est fragile. Sans préavis, le Kremlin peut les déposséder et les envoyer croupir dans une prison sibérienne.

La scène a été vue des dizaines de milliers de fois en Russie. "Oleg Vladimirovitch [Deripaska] a signé ? Non ? Alors venez !" somme Vladimir Poutine, en veston sport beige, sans cravate. Le premier ministre vient d'obliger Oleg Deripaska, un des hommes les plus riches du pays, à relancer ses usines de ciment à Pikalevo, près de Saint-Pétersbourg, et à payer sur-le-champ les arriérés de salaires. Alors que Deripaska repart vers son siège, Poutine enfonce le dernier clou de cette humiliation télévisée : "Et rendez-moi le stylo !"

C'était le 4 juin dernier. Poutine arrivait en sauveur dans la petite ville de 23 000 habitants pour réprimander Deripaska et sa bande : "Vous avez pris des milliers de personnes en otage de vos ambitions, de votre manque de professionnalisme, et peut-être tout simplement de votre avidité", déclare l'homme fort du pays.

C'était du théâtre. Deripaska, comme tous les autres oligarques, est un ami de Vladimir Poutine. Les arriérés de salaires et la relance des usines ont été payés... grâce un prêt de 250 millions de roubles de la Vnechtorgbank, une banque publique proche du pouvoir russe. Cette façon de procéder est typique, estime la journaliste réputée Ioulia Latynina, auteure de La chasse aux cerfs, un roman sur les oligarques. "Deripaska s'est fait cracher au visage publiquement, mais il a obtenu tout ce qu'il demandait. Et il ne l'aurait jamais obtenu dans le cadre de négociations commerciales habituelles, sans les ressources de l'État", souligne celle qui connaît personnellement plusieurs de ces milliardaires assez singuliers.

Lors de son accession à la présidence, en 2000, Poutine conclut un pacte tacite avec eux : "Vous ne vous mêlez pas de politique et je ne vous demande pas comment vous avez acquis vos milliards". Seul le magnat du pétrole Mikhaïl Khodorkovski a osé défier le mot d'ordre en finançant des partis de l'opposition libérale. Arrêté en 2003, son empire, Ioukos, a été démantelé et racheté par des entreprises d'État. Il purge une peine de huit ans en Sibérie pour diverses malversations financières et risque vingt-deux ans et demi de plus, car un nouveau procès a été intenté contre lui.

Selon Ioulia Latynina, l'erreur de Khodorkovski aura été de vouloir mettre fin au jeu de la corruption grâce auquel tous se sont enrichis. "Non pas parce qu'il est devenu un saint du jour au lendemain, mais parce qu'il a compris qu'une entreprise transparente vaut plus sur le marché [international]", précise-t-elle. Le problème, c'est que les autres oligarques et Poutine ne raisonnaient pas de la même façon.

700 % C'est la hausse des exportations canadiennes en Russie depuis le début de la décennie. En 2008, elles ont augmenté de 30 %.

Il ne fait pas bon être noir à Moscou

Article publié dans La Presse (12 septembre 2009) et dans La Tribune de Genève.

Plus de la moitié des quelque 10 000 Noirs de Moscou ont déjà été agressés en raison de la couleur de leur peau, selon une étude récente. Le racisme continue de menacer quotidiennement la vie des Africains en Russie.

Moscou - Emmanuel et Jalambo grillent des cigarettes avec d'autres amis soudanais dans la cour de l'Université russe de l'amitié entre les peuples de Moscou. « Ici, personne ne nous touche. C'est plus sûr », lance Emmanuel.

Même s'il n'étudie plus, l'Africain de 27 ans, aujourd'hui diplômé en médecine, continue de flâner près de l'institution qui compte 3500 étudiants étrangers.

Son genou le fait encore souffrir. En 2004, il a passé deux mois à l'hôpital après avoir été « salué » par une quinzaine de skinheads à Saratov (à 700 km au sud-est de Moscou). « Je revenais du supermarché et ils m'ont attrapé », raconte Emmanuel, dans un russe presque sans accent.

Son copain Jalambo, 26 ans, finissant en génie électrique, n'a eu quant à lui que des « petits pépins «. Pas question tout de même de se promener seul dans la rue une fois la nuit tombée, et encore moins de prendre le métro sans être accompagné, explique celui qui travaille comme disc-jockey en banlieue de Moscou.

« Pas seulement les skinheads, mais n'importe quelle personne soûle peut nous insulter ou nous demander ton argent. Et même si on nous bat, personne dans la rue ne viendra nous aider. »

Tous les amis de couleur de Jalambo et Emmanuel ont déjà au moins été traités de « singes». Lorsqu'ils n'ont pas carrément été passés à tabac.

Objet «prioritaire» de la haine

Selon un sondage mené par l'Aumônerie protestante de Moscou, une ONG qui travaille avec les immigrants africains, 60 % des Noirs de la capitale ont été agressés depuis qu'ils y habitent. Quatre répondants sur cinq ont affirmé avoir été l'objet de violence verbale.

« Ce n'est pas du tout étonnant », commente Alexander Verkhovski, directeur du Centre Sova, une ONG qui observe les mouvements nationalistes et racistes en Russie.

La plupart des attaques racistes sont toutefois commises contre des ressortissants des républiques du Caucase russe ou de l'Asie centrale ex-soviétique, souligne-t-il. Les mouvements d'extrême droite les accusent de menacer la suprématie du peuple russe, de vouloir « islamiser » le pays et de voler les emplois des Russes.

La violence contre les Africains s'explique différemment. « Les groupes néonazis russes imitent les pratiques et la rhétorique de ceux d'Europe occidentale, pour qui les Noirs sont l'objet prioritaire de la haine », note M. Verkhovski.

Lundi, un Camerounais a été poignardé dans le sud de Moscou, vraisemblablement par des néonazis. Une attaque courante. Durant les six premiers mois de l'année, 37 personnes ont été tuées dans 126 attaques xénophobes dans tout le pays. Les Africains forment une très petite communauté de quelques milliers de personnes en Russie, mais ils sont surreprésentés parmi les victimes.

L'Obama russe

Pour obtenir aide et protection, les étrangers hésitent à se tourner vers la police. Les forces de l'ordre font plus souvent parti du problème que de la solution, expliquent les deux Soudanais interrogés. Emmanuel ne compte plus le nombre de fois où des agents contrôlent sans raison son identité, chaque jour.

Alexander Verkhovski note toutefois que les forces de l'ordre ont réellement intensifié la lutte contre les mouvements d'extrême droite depuis deux ans. « Certains [néo-nazis] se cachent, d'autres se sont même suicidés. Ces groupes font face à une sérieuse pression à Moscou. Dans les autres villes par contre, ce n'est pas encore le cas », précise-t-il.

Le racisme n'aura tout de même pas empêché Joaquim Crima, 37 ans, de se présenter au poste de chef de district de Sredneakhtoubinsk (Sud), pour l'élection d'octobre.

Originaire de Guinée-Bissau, il a rapidement été surnommé l'« Obama russe », même si ses chances d'élections sont minces. Un deuxième candidat, de père ghanéen et de mère russe, s'est ensuite lancé dans la course pour le même siège.

« J'ai peur pour lui », dit Emmanuel en parlant de Joaquim Crima. « Peut-être qu'ils vont le zigouiller. « L'élection de Barack Obama en novembre dernier aura créé une certaine vague de respect pour les Noirs en Russie, note Emmanuel. « Mais après un mois, ça s'est dissipé. »

Un rêve russe aux accents américains

Article paru dans les journaux La Presse, La Croix et le Soir, en juillet-août 2009.

Il y a quatre ans, craignant d'être renversé par une révolution pro-démocratique comme le furent ses alliés en Ukraine voisine, le régime autoritaire de Vladimir Poutine a créé des groupes de jeunes patriotes prêts à le défendre contre tout mouvement populaire. Aujourd'hui, la menace est passée. L'opposition russe est en lambeaux. Le Kremlin veut maintenant mobiliser sa jeunesse pour développer le pays, leur promettant un rêve russe aux accents américains, nous explique notre collaborateur.

Région de Tver, Russie - Il est 8h du matin, sur les bords du pittoresque lac Seliger, à 340 km au nord-ouest de Moscou. Des haut-parleurs crachent l'hymne national russe. Des centaines de participants du camp Seliger se massent devant une scène décorée de portraits et de citations du président Dmitri Medvedev et du premier ministre Vladimir Poutine pour la séance matinale d'exercice.

Les quatre années précédentes, le camp était organisé par Nachi («Les nôtres»), groupe jeunesse pro-Kremlin fondé au début de 2005, tout juste après la vague de révolutions colorées pro-occidentales dans trois républiques ex-soviétiques.

Cet été, l'Agence fédérale pour les affaires de la jeunesse, dirigée par l'ancien chef des Nachi, a reçu 3 millions de dollars de fonds publics pour prendre en main le camp. Quelque 50 000 jeunes au total ont passé une semaine ou plus dans le village de tentes aux abords de Seliger, soit 10 fois plus que l'an dernier.

«Allez! Dmitri Anatolevitch (Medvedev) doit voir que nous sommes pleins d'énergie!» lance un animateur aux jeunes en train de se dégourdir. En après-midi, ils s'entretiendront avec le président par vidéoconférence.

Quelques centaines de mètres plus loin, une série de croix plantées au sol forment le «Cimetière des inventions qui auraient pu appartenir à la Russie». Les épitaphes relatent l'histoire de l'ampoule électrique, de la radio, de l'hélicoptère ou encore du jeu Tetris, que les Russes auraient été les premiers à mettre au point, mais qu'un Américain ou, pire, un Russe immigré, ont breveté à l'étranger.

Soutenir la jeunesse

Evgueni Kourkine, 23 ans, s'assurera que ça ne se reproduise plus. Dans l'une des tentes du camp, l'étudiant de l'Université aérocosmique de Samara règle les détails d'une entente commerciale avec le directeur innovation d'Onexim Group, Mikhaïl Rogatchev. Ce dernier est prêt à investir 1 million de roubles (36 000$ CAN) dans le développement de la turbine éolienne conçue pour le milieu urbain par Evgueni et son équipe.

«Appuyer ces projets est pour nous un moyen de former une demande pour l'innovation en Russie, expliquera M. Rogatchev. Nous croyons qu'il est important que notre jeunesse énergique soit soutenue.»

Dans un pays où les mots durs de Poutine envers un chef d'entreprise peuvent faire chuter du tiers la valeur de ses actions en une journée, c'est aussi une façon pour les gens d'affaires d'assurer leurs bonnes relations avec le pouvoir.

Au moment de la vidéoconférence, Dmitri Medvedev se félicitera d'ailleurs qu'Onexim Group, qui appartient à Mikhaïl Prokhorov, l'homme le plus riche de Russie selon le magazine Forbes, appuie ces projets.

Sous un autre chapiteau, de jeunes inventeurs en sont encore à convaincre des investisseurs potentiels. «Vous devriez mieux montrer votre avantage concurrentiel», suggère l'un des hommes d'affaires à une jeune fille après sa présentation. Celle-ci aurait peut-être dû se procurer l'une des dizaines de traductions de livres américains qui promettent de révéler la recette miracle pour devenir millionnaire, en vente dans la tente voisine.

Plus de capitalisme

Seliger est maintenant plongé dans le capitalisme. «Nous commençons un nouveau cycle», explique Ilia Kostounov, l'énergique directeur du camp. «Les premières années, il n'y avait qu'une thématique: la politique. Nous devions préparer de jeunes politiciens», rappelle-t-il.

Résultats: cinq anciens campeurs de Seliger sont devenus députés à la Douma (Parlement russe), près d'une trentaine siègent dans les parlements régionaux, sans compter la multitude d'entre eux qui sont devenus fonctionnaires.

«Par analogie, nous voudrions avoir, dans trois ans, cinq multinationales et une trentaine d'entreprises régionales» issues de Seliger, rêve déjà Ilia Kostounov.

Il assure qu'il y a désormais «zéro politique» dans l'organisation du camp et dans le choix des participants. «Le fait d'avoir ou non une carte de membre d'un parti ne change en rien la capacité d'une personne à inventer.»

Gleb Pavlovski, conseiller de tous les présidents russes et l'un des idéologues derrière la création de Nachi, confirme le changement de fonction de la jeunesse poutinienne.

«Il y a quatre ans, il y avait sans l'ombre d'un doute une menace réelle (contre le pouvoir) et son rôle était de contenir les mouvements antiétatiques.» Selon M. Pavlovski, c'est «l'existence même» des groupes de jeunes pro-Kremlin qui a permis de «régler» le cas de l'opposition. «Aujourd'hui, le problème sonne différemment: il faut moderniser le pays.»

En ce cas, les forces vives de la jeunesse patriotique russe seront toujours mobilisées. Ilia Kostounov n'hésitera pas à délaisser momentanément sa chaise de fonctionnaire pour reprendre la rue. «J'ai prêté serment en tant que commissaire (de Nachi) que je ne laisserais jamais se produire un événement anticonstitutionnel dans le pays.»