samedi 13 septembre 2008

Que veut la Russie?

Interview publiée le 10 septembre dans La Presse

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

MOSCOU - Un mois jour pour jour après le déclenchement des hostilités en Ossétie-du-Sud, le président russe Dmitri Medvedev vient de s'engager à retirer prochainement toutes ses troupes de Géorgie. D'un coup la tension entre l'Occident et la Russie est redescendue d'un cran. Il reste que les événements des dernières semaines ont été un tournant sur l'échiquier mondial, explique Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue La Russie dans la politique mondiale, référence russe en matière de relations internationales. La Russie est de retour. Et elle exige qu'on respecte ses intérêts à titre de grande puissance, a-t-il expliqué à La Presse.

Q: La Russie veut-elle d'une nouvelle guerre froide?

R: Je crois qu'une nouvelle guerre froide est impossible. Tout simplement parce que le monde d'aujourd'hui est complètement différent. Comment peut-on avoir une nouvelle guerre froide lorsque le quart du Fonds de stabilisation de la Russie est investi dans des obligations d'épargne américaines? L'Union européenne est le premier partenaire économique de la Russie, alors que celle-ci est le troisième partenaire de l'UE. C'est une tout autre situation. Il est possible, même probable qu'il y ait un conflit. Mais contrairement aux années de la guerre froide, alors que la confrontation des deux blocs était en soi la politique mondiale, cette fois, la majeure partie de la planète restera à l'extérieur de ce conflit et l'observera en essayant d'en tirer des avantages.

Q: À quoi cette confrontation peut-elle mener?

R: Il n'y aura pas de conflit "chaud". Mais on remarque un changement majeur d'approche: d'un point de vue russe, les États-Unis ne sont plus les principaux dirigeants de la politique mondiale. Au cours des 20 dernières années, les politiques en Russie pouvaient être anti ou pro-occidentales, mais étaient toujours établies en fonction de l'Occident. Maintenant, j'ai l'impression que la situation va changer. (Le premier ministre Vladimir) Poutine ne cherchera peut-être plus avec autant de passion à convaincre l'Occident de ses intentions. Il en est certainement arrivé à la conclusion que de toute façon, personne ne l'écoute là-bas et il n'a donc plus à porter une attention particulière à ce qu'ils disent.

Q: Pourquoi la Russie estime-t-elle désormais qu'elle peut se comporter de façon plus indépendante face à l'Occident?

R: Pourquoi ne le pourrait-elle pas? L'UE n'a pas vraiment le choix de s'approvisionner en gaz et en pétrole russes. La Russie, elle, adoptera de plus en plus une politique de diversification: l'Occident comme partenaire, certes, mais aussi la Chine, les pays d'ex-URSS et d'autres. Bref, il n'y aura plus de fixation sur l'Occident.

Q: En quoi ce changement est-il lié à la guerre en Géorgie?

R: Ça se préparait depuis longtemps. C'est le résultat d'un long processus et d'une déception envers l'Occident. La guerre en Géorgie a été le point de rupture. Il y a une perception complètement paradoxale (des événements) en Russie et à l'extérieur de la Russie. Ici, non seulement les politiciens, mais aussi une partie importante de la population croit que la Russie n'avait pas le choix de s'impliquer dans le conflit, et que c'était absolument justifié de le faire sur les plans politique, moral et légal. Ce n'est pas une position propagandiste, mais une position franche. Et le fait que l'Occident ait appuyé sans réserve (le président géorgien Mikheïl) Saakachvili, d'un point de vue russe, c'est absolument incompréhensible et inacceptable. À mon avis, c'est ce qui a servi de catalyseur puissant à un sentiment qui grandissait depuis longtemps.

Q: Croyez-vous qu'il existe toujours une mentalité impérialiste en Russie?

R: Il y a une mentalité impérialiste dans tous les anciens empires. Et il est très difficile de la vaincre. Mais l'important ici, ce n'est pas tant cela que la recherche d'une nouvelle identité et la tentative de comprendre ce qu'est la Russie contemporaine et quels sont ses intérêts. Et on se rend compte que son intérêt principal est la défense de sa sphère d'influence. Non pas à titre d'ancien empire, mais parce que dans un monde multipolaire, il y a un certain nombre de pôles d'attraction qui influencent la situation dans le monde. Pour devenir un pôle d'attraction, il faut avoir une zone où cette influence peut s'exercer. Ce n'est pas tout à fait une approche impérialiste, mais plutôt celle d'une grande puissance obligée d'augmenter sa force pour s'assurer autour d'elle quelques zones d'intérêts.

Q: La Russie peut-elle y arriver?

R: Je ne sais pas. Je crois que les États-Unis vont tout faire pour l'empêcher. La visite du vice-président américain Dick Cheney en Azerbaïdjan, en Géorgie et en Ukraine est le premier signal que les États-Unis n'ont pas l'intention d'abandonner leurs intérêts dans la région postsoviétique.

Pays baltes: Au coeur de la nouvelle Europe

Dossier publié dans le cahier tourisme du journal La Presse, le 30 août 2008.

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale

Visiter les trois États baltes en un seul voyage semble une évidence. Géographiquement, historiquement voire culturellement, ils ont toujours été étroitement liés. Mais la Lituanie, l'Estonie et la Lettonie ne sont pas pour autant du pareil au même. Chacun renferme ses propres trésors qui valent amplement le détour.

Logistiquement, le voyage est des plus simples. Réunis, les pays baltes dépassent à peine la superficie de la Floride. Il n'y a que 600 kilomètres entre la capitale lituanienne Vilnius et l'estonienne Tallinn. La lettone Riga se trouve à mi-chemin entre les deux. Depuis leur entrée dans l'espace Schengen en décembre dernier, on n'a même plus besoin de s'arrêter aux frontières.

Nous n'avions réservé aucun hôtel. Mais surprise! À notre arrivée à Vilnius un mercredi après-midi, la plupart des hôtels de l'avenue Gedimino, l'artère principale de la capitale, affichaient complet. Heureusement, de serviables réceptionnistes nous ont aidé à trouver un lit chez leurs concurrents. Malchance de l'arrivant peut-être, puisque nous n'avons plus eu de problèmes de logement pour le reste du voyage.

Cette courte galère a tout de même permis de dissiper les derniers doutes dans mon esprit, habitué au mauvais service à la clientèle des républiques ex-soviétiques: ici, l'URSS qui avait annexé de force les pays baltes à la fin de la Seconde Guerre mondiale est bien morte et enterrée. La parenthèse communiste est du passé. Depuis 1991, les Baltes ont les deux pieds dans l'Europe.

Les Soviétiques n'avaient de toute façon jamais réussi à complètement effacer les évidentes influences allemandes et nordiques présentes partout dans l'architecture et les mentalités de la région. Avec la chute de l'empire athée ont commencé la restauration des églises et la remise en valeur des édifices historiques maintes fois centenaires, comme ceux de la vieille ville médiévale fortifiée de Tallinn.

Visiter les pays baltes est aussi un bon remède contre le stress. Même Riga, la plus grande ville du coin avec ses 750 000 habitants est plus calme que Québec. Le reste de la région en vient à ressembler à une immense campagne parsemée de quelques villes provinciales et entourée de magnifiques forêts aux conifères longilignes.

La communication avec les habitants se déroule habituellement en anglais, à moins que vous connaissiez les microscopiques langues éponymes des trois pays. Héritage des envahisseurs, plusieurs parlent aussi le russe et l'allemand.

Côté sécurité, les Baltes n'ont rien à envier aux villes européennes de même taille.

Ne reste donc plus qu'à suivre le vent marin de la Baltique.

Lituanie
La vieille ville baroque de Vilnius est la plus grande du genre en Europe de l'Est. Bien que certains édifices datent de plus de six siècles, le vieux quartier dans son ensemble laisse une impression de modernité. Entre les ruelles étroites et quelques vastes rues pavées, la multitude d'églises et de temples (protestants, catholiques, orthodoxes ou juifs), nous fait goûter à l'oecuménisme de la ville. Avant la Seconde Guerre mondiale, Vilnus comptait l'une des plus importantes communautés juives d'Europe, presque entièrement exterminée par les nazis.

La rancoeur envers les envahisseurs du passé se ressent dans l'ancienne prison du KGB, transformée en musée de l'occupation 1941-91. À travers les cellules exiguës, les chambres d'isolement et celle d'exécution, on revit l'humiliation d'un peuple soumis à son puissant voisin.

Du haut de la colline Gedymin, près de l'ancien château en ruines, la vue sur les toits d'argile de la vieille ville est inoubliable. En regardant l'ensemble architectural, on comprend pourquoi Vilnius a été choisie capitale culturelle européenne en 2009.

La première capitale de Lituanie, à une trentaine de kilomètres de Vilnius, est la destination idéale pour une escapade d'une journée . Pour nous rendre au magnifique château en briques rouges, isolé sur une petite île, nous avons préféré la chaloupe au pont. Entre les cygnes, sur le lac Galvé, nous avons pagayé autour de l'île, sous les saluts des bambins lituaniens en visite d'école et le paysage majestueux de la forteresse par temps clair. Un musée disséminé dans les ailes du château retrace l'histoire de la Lituanie.
L'isthme de Courlande

Longue bande de terre étroite sur la Baltique, l'isthme de Courlande est le joyau naturel de la Lituanie et son principal lieu de villégiature. Les longues plages de sable blanc n'en sont que la pointe de l'iceberg. Une promenade à travers les immenses dunes qui occupent une bonne partie du rivage de l'isthme laisse un goût de désert. À chaque pas son paysage.

À Nida, le dernier village lituanien de l'isthme (une partie appartient à la Russie), nous avons loué des vélos pour une journée afin de parcourir la piste cyclable de 30 kilomètres qui mène à Juodkranté. Sur le chemin du retour, nous avons été interpellés par les cris stridents de l'impressionnante colonie d'oiseaux marins à la sortie de cette petite localité. Les sommets de centaines d'arbres morts sont occupés par les nids de plus de 6500 cormorans et hérons gris.
Estonie

Dans la vieille ville de Tallinn, on se croirait au beau milieu d'un conte médiéval, avec des bâtiments bien préservés. L'atmosphère anachronique entretenue par les commerçants, souvent habillés en costumes d'époque, n'a étrangement rien de kitsch. Malgré la grande quantité de touristes, les marchands semblent toujours prendre un grand plaisir à expliquer l'origine et les propriétés de l'artisanat sur leurs tablettes. Tallinn se découvre ainsi par les mots de ses habitants, potiers, souffleurs de verre, menuisiers d'art. On a l'impression de vivre avec eux le conte réel de cette ville aussi pittoresque qu'accueillante.

Face à la féérique Tallinn figée dans des temps anciens, Tartu donne un goût de la "vraie" Estonie. Principal centre du savoir du pays et de l'identité nationale estonienne, Tartu vit au rythme de sa grande et réputée université. Le cinquième de ses 100 000 habitants y étudie. Sur la place de l'hôtel de ville, la statue des deux jeunes amoureux qui s'embrassent sous un parapluie reflète bien le charme paisible et enjoué de cette petite ville provinciale. Comme à Tallinn, les oeuvres d'artisanat y pullulent, mais à des prix beaucoup plus abordables que dans la capitale.

Lettonie

La capitale de la Lettonie, Riga, est l'épicentre de la région. Lorsque les touristes anglais venus célébrer un enterrement de vie de garçon ne la prennent pas d'assaut, la métropole balte est plutôt calme. À travers le dédale de ses élégantes maisons colorées de différentes époques, les édifices de style Art nouveau donnent une prestance certaine au «Paris du Nord». Seule tache dans le paysage, l'horrible bâtiment soviétique près de l'hôtel de ville. Il porte toutefois bien sa laideur, puisqu'il abrite le musée de l'Occupation de la Lettonie par les Allemands et les Soviétiques. En sortant du labyrinthe de la vieille ville, on entre dans un quadrilatère, qui fait quelque peu penser à Montréal, avec ses longues rues à l'horizon infini.

Du centre-ville de Riga, il faut moins de 40 minutes en train de banlieue pour atteindre la station balnéaire de Jurmala, avec ses vastes plages de sable blanc. Hormis peut-être un été éternel, les côtes de Jurmala n'ont rien à envier à n'importe quelle plage du sud des États-Unis. Les kiosques de la charmante petite rue centrale qui relie les différents villages sont certainement le meilleur endroit pour faire le plein de souvenirs lettons.

À une heure à l'est de Riga, la petite ville de Sigulda est réputée pour ses châteaux médiévaux et sa piste de bobsleigh. Or, c'est la grotte de Gutmanis, la plus grande des pays baltes, qui impressionne le plus. La friabilité de ses parois de pierre rouge ferreuse a permis aux visiteurs conquérants de graver leur nom, voire leurs armoiries pour les plus nobles, au fil des siècles. La grotte devient ainsi un immense livre d'or retraçant près d'un demi-millénaire de visites humaines. Aujourd'hui, les autorités interdisent toute inscription pour ne pas endommager les fragiles parois. De la grotte, les chemins à travers la forêt mènent jusqu'au château mi-délabré de Turaida, en pleine reconstruction.

Repères

Les prix

Il faut compter environ 2500 $ par personne pour un voyage de deux semaines, incluant hébergement et nourriture.

Hébergement

Les prix en hôtel et en chambre d'hôte sont comparables à ceux d'Europe de l'Ouest. Il est rarement possible d'obtenir une chambre double pour moins de 150 $ dans les capitales. Le service, le confort et le charme des établissements sont toutefois pratiquement irréprochables. Par contre, les lits en dortoir dans les auberges de jeunesse y sont souvent jusqu'à deux fois moins chers (environ 15 $ CAN) qu'en Europe occidentale.

Nourriture

Peu chères, les assiettes copieuses, ingénieuses (du saumon avec sauce aux bananes?) et délicieuses de Vilnius restent longtemps en mémoire.

Transports

En deux semaines, nous avons parcouru plus de 1500 km en train et en autocar pour un total de... moins de 100 $ par personne. Et ce, malgré un prix de l'essence plus élevé que chez nous. Dans les villes, un trajet dans les transports en commun coûte au plus 1,40 $. Le meilleur moyen de découvrir les petites cités baltes demeure toutefois la marche. Après 14 jours de voyage, notre podomètre indiquait 251 383 pas, soit près de 200 km... Pour un billet d'avion Montréal-Vilnius avec retour de Tallinn, il faut compter environ 1250 $.

Les à-côtés

Les pays baltes sont réputés pour leur ambre. Vous trouverez sensiblement les mêmes accessoires et bijoux dans tous les petits kiosques de la région, mais les meilleurs prix sont en Lituanie.

dimanche 7 septembre 2008

Le souvenir de l'empire perdu ravivé en Russie

Publié dans La Presse, le 6 septembre 2008 et sur cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou

Alors que le ton monte entre leur pays et l'Occident depuis le conflit russo-géorgien du mois d'août, les Russes sont ambivalents. D'un côté, ils craignent une nouvelle guerre froide. De l'autre, la fierté est grande de voir leur empire déchu défier à nouveau les États-Unis et l'Europe pour faire valoir ses intérêts.

«Bien sûr que j'ai peur!» Installée dans son stand à journaux, en face des bureaux de l'hebdomadaire populaire Argoumenty i Fakty, Alevtina Morozova passe une bonne partie de la journée à lire la presse russe.

En aucun cas elle ne souhaite une nouvelle guerre froide avec l'Occident. «J'ai peur des pénuries, pour mes enfants et mes petits-enfants», dit la femme de 54 ans, qui a passé la majeure partie de sa vie dans un climat d'affrontement entre l'URSS et les États-Unis.

Si elle craint un nouveau conflit, elle prédit toutefois que les deux anciens ennemis réussiront à l'éviter. «Mais en même temps, je ne croyais jamais que la Géorgie attaquerait l'Ossétie-du-Sud», ajoute-t-elle, en référence à l'événement qui a déclenché cette nouvelle escalade russo-occidentale. «Maintenant, tout est possible.»

Le rédacteur en chef d'Argoumenty i Fakty, lui, ne craint pas une nouvelle guerre froide. «Mais je n'en veux pas», précise Nikolaï Zyatkov, dont la revue à sensation s'est toujours montrée «très critique et dure à propos du partenariat avec les États-Unis et l'Occident».

Il fait toutefois remarquer que «les refroidissements sont parfois utiles. Ils permettent de se préparer à des moments moins heureux et de voir les choses différemment».

Mentalité d'empire

Nikolaï Zyatkov répète les arguments servis par le premier ministre Vladimir Poutine et le président Dmitri Medvedev au cours des dernières semaines pour justifier la fermeté de la Russie envers l'Occident.

Il croit que son pays a toujours respecté les positions des Européens et des Américains, alors que ceux-ci n'ont bien souvent fait qu'à leur tête lorsque leurs intérêts étaient en jeu. Il cite ainsi les exemples des bombardements de l'OTAN sur Belgrade en 1999, l'indépendance du Kosovo et l'expansion vers l'est de l'OTAN, trois réalités auxquelles les Russes étaient fermement opposés.

«Bien sûr, nous avons cette mentalité d'empire, laisse tomber Nikolaï Zyatkov. Toutefois nos dirigeants ont toujours voulu se comporter en bons partenaires.»

Mentalité d'empire? M. Zyatkov explique que les Russes conservent ce sentiment d'avoir «investi d'énormes efforts dans la périphérie» de leur empire au cours des derniers siècles et d'avoir tout perdu lorsque les républiques de l'URSS sont devenues indépendantes. Le journaliste assure qu'il ne partage pas ce sentiment avant d'ajouter: «Mais il existe quelque part en soi.»

Dans le climat actuel de tension, c'est précisément cette «mentalité d'empire» qui fait peur à Lioudmila Alekseeva. L'ex-dissidente soviétique de 81 ans, qui a combattu toute sa vie l'autoritarisme, a bien remarqué durant le conflit russo-géorgien que ce sentiment reste prédominant chez une bonne partie de ses compatriotes.

«Plusieurs de mes amis très intelligents, avec qui je n'ai habituellement pas de différences de points de vue, me disaient: Mais tout de même, comment les Géorgiens ont-ils osé nous attaquer?»

Propagande

À son avis, ce raisonnement continuera de gagner en popularité. D'autant plus que, en contrôlant les principales chaînes de télévision du pays, source d'information unique de la majorité de la population, «le pouvoir alimente» de telles réflexions, poursuit l'ex-dissidente.

Avec succès. Selon un sondage du Centre Levada, 87% des Russes estiment que leurs dirigeants ont agi «correctement» dans le conflit avec la Géorgie. Rien d'étonnant, donc, que la marche antiguerre organisée à Moscou par Mme Alekseeva et d'autres défenseurs des droits de l'homme ait attiré à peine 70 personnes...

Le Centre Levada n'a toujours pas mené de sondage pour connaître l'opinion des Russes sur le refroidissement des relations avec l'Occident. Par expérience, son directeur, Lev Goutkov, peut toutefois déjà prédire les résultats. «Les 20% des gens les plus instruits seront inquiets parce qu'ils savent que leur gouvernement peut les entraîner dans une fâcheuse aventure. D'un autre côté, plus la pression sera forte, plus une tranche de la population, environ 40%, adoptera une position isolationniste.»

Guerre froide ou non, Nikolaï Zyatkov croit que les relations russo-occidentales ressortiront grandement transformées de cet affrontement. «Il n'y aura plus le lien de confiance qu'il y avait. La psychose se calmera, mais les relations deviendront plus pragmatiques.»

samedi 30 août 2008

La Russie isolée

Publié dans le journal La Presse, le 30 août 2008 et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou

On reconnaît ses vrais amis en temps de crise, dit-on. Si c'est le cas, la Russie n'en compte que très peu, voire aucun. Même les alliés de l'ex-URSS se font muets.

Il aura fallu une crise de l'ambassadeur russe à Minsk pour que le président biélorusse réagisse à la guerre qui embrasait le Caucase. «Nous ne comprenons pas bien pourquoi les autorités de Biélorussie se taisent», a déclaré, irrité, l'ambassadeur Alexandre Sourikov, cinq jours après le début des hostilités.

Une semaine plus tard, le président Alexandre Loukachenko est finalement allé rencontrer son homologue russe, Dmitri Medvedev. «C'était calme, sage et beau», a alors commenté le Biélorusse, en référence à la réaction de son grand frère slave face à l'invasion géorgienne de la république séparatiste d'Ossétie-du-Sud.

Il faut dire que Loukachenko, considéré comme le «dernier dictateur d'Europe» par Washington, tente depuis quelques mois d'améliorer son image et ses relations avec l'Occident. Alors que Géorgiens et Russes se bombardaient, il en a profité pour libérer en douce le dernier prisonnier politique de son pays.

Mardi dernier, lorsque Moscou a reconnu l'indépendance de l'Ossétie-du-Sud et de l'Abkhazie, c'était de nouveau le silence radio à Minsk. Loukachenko a finalement déclaré deux jours plus tard que Moscou n'avait pas le choix de reconnaître l'indépendance des deux territoires. Mais pas un mot sur sa propre position sur le sujet.

Les autres capitales de la Communauté des États indépendants ont été encore plus prudentes.

Dans le bloc, seule l'Ukraine a adopté une position ferme dans la crise, mais une position farouchement antirusse. Au plus fort des combats, son président, Viktor Iouchtchenko, s'est rendu à Tbilissi pour apporter son soutien indéfectible à son ami géorgien, Mikheïl Saakachvili, tout aussi pro-occidental que lui.

Les leaders des républiques d'Asie centrale ont quant à eux tout fait pour ménager la chèvre et le chou. Le président du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, l'un des principaux alliés de Moscou, s'est contenté de déplorer une décision «irréfléchie» de Mikheïl Saakachvili et de justifier l'action de la Russie, qui visait selon lui à «mettre fin à l'effusion de sang». Mais pas question d'aller plus loin: le Kazakhstan possède d'importants intérêts dans l'industrie touristique en Géorgie et dans les installations pétrolières du port de Batoumi, sur la mer Noire.

Prudence obligée aussi à Bichkek. À quelques kilomètres de la capitale du Kirghizistan se trouvent à la fois une base militaire russe et une autre... américaine.

Pas d'alliés obligés

Étonnamment ou non, la Russie n'a pas trop tenu rigueur de leur silence à ses alliés traditionnels. Le ministre des Affaires étrangères Serguei Lavrov a dit comprendre la volonté de ses partenaires «d'entretenir des relations normales avec le reste du monde, et en particulier avec les États-Unis et l'Union européenne». Il a assuré que la Russie ne leur demanderait pas officiellement de reconnaître les deux républiques séparatistes géorgiennes.

«Aucun des pays (de la CEI) n'a eu le sentiment d'être un allié obligé de la Russie» dans ce conflit, souligne la politologue Maria Lipman, du Centre Carnegie de Moscou.

Selon elle, en répondant par la force plutôt que par la diplomatie à l'attaque géorgienne contre l'Ossétie-du-Sud, la Russie «a choisi de brûler les ponts avec l'Occident. Elle a choisi le chemin de l'isolement, de l'affrontement féroce avec l'Ouest et de la fermeture de son économie». Appuyer inconditionnellement la Russie n'avait ainsi rien de très attrayant pour de jeunes pays qui souhaitent diversifier leurs partenariats économiques, explique-t-elle.

Analyste militaire du journal Komsomolskaïa Pravda et colonel à la retraite, Viktor Baranets croit que les pays de la CEI ont essayé d'obtenir le maximum d'avantages d'un côté comme de l'autre dans cette crise. L'opération peut toutefois être risquée, selon lui. «Ils doivent s'asseoir sur deux chaises en même temps. Mais si les deux chaises s'éloignent, ils tomberont», illustre-t-il.

Par contre, M. Baranets croit que les voisins de la Russie n'ont pas à craindre qu'elle ne cherche à s'accaparer militairement d'autres parties de l'ex-empire. À son avis, si les Ukrainiens laissent planer le doute sur les intentions de la Russie en Crimée, territoire anciennement russe et offert à l'Ukraine par Moscou en 1954, c'est tout simplement pour s'attirer la sympathie de l'Occident. «C'est une provocation pour accélérer son adhésion à l'OTAN», soutient-il.

Contrairement à Maria Lipman, qui croit que la Russie est devenue «une menace pour ses voisins», Viktor Baranets assure qu'«il n'y a pas un seul officier dans l'armée russe qui songe à une quelconque conquête (territoriale) militaire».

Tout de même, l'ex-colonel admet que l'intervention russe en Géorgie a redonné à son pays confiance en ses capacités militaires. «Notre commandement a ravalé longtemps l'humiliation d'être en pantoufles devant Washington. Tout le monde se souvient des années Eltsine. Maintenant, on nous laisse déployer nos ailes.»

jeudi 21 août 2008

Gori: Au-delà de la propagande

Publié dans La Presse le 21 août 2008 et sur cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
Collaboration spéciale, La Presse
Gori, Géorgie

On en parlait comme d'une ville abandonnée, où les quelques Géorgiens restants mouraient pratiquement de faim. Les forces russes et sud-ossètes, disait-on, bloquaient l'aide humanitaire et commettaient des atrocités indescriptibles contre la population. Si la vie est loin d'être rose à Gori, sous occupation russe depuis plus d'une semaine, la propagande a réussi à en faire une ville martyre bien utile à la cause géorgienne dans le conflit qui l'oppose à la Russie. La Presse a pu le constater sur place.

«Nous n'avons manqué de rien.» Daredjan Tvarelidze n'a pas quitté Gori depuis les premiers bombardements russes sur la ville le 8 août dernier. C'était quelques heures à peine après que les forces géorgiennes eurent lancé une attaque sur Tskhinvali, la capitale de la région séparatiste de l'Ossétie-du-Sud, située à quelque 30 km au nord-est de Gori.

Dans le petit dépanneur où nous faisons la connaissance de Daredjan, les étalages sont plutôt bien garnis pour un temps de guerre. «Ce sont des restes», explique le tenancier, qui n'a pas reçu de livraison depuis le début des hostilités. Des bombardements jusqu'à l'occupation russe, l'établissement de la rue Samepo, au centre-ville de Gori, a tout de même été ouvert tous les jours.

Si le dépanneur peut encore répondre à la demande, c'est aussi qu'elle n'est pas trop forte. L'écrasante majorité des quelque 50 000 âmes que compte la ville natale de Joseph Staline en temps de paix a fui la ville pour la campagne ou pour la capitale Tbilissi. Daredjan et ses voisines estiment qu'à peine une quinzaine de personnes sur le millier de résidants de la rue Samepo sont restées durant les hostilités.

Daredjan est loin d'apprécier la présence des soldats russes dans sa ville. «Ils contrôlent toutes les rues. Ça agit sur la psyché des gens. Ils ont peur de ce que (les soldats) peuvent faire durant les heures de couvre-feu», raconte-t-elle, citant comme exemple les échanges de coups de feu entendus la nuit précédente, sans qu'on puisse dire d'où ils provenaient.

Avant les soldats, Daredjan et la plupart des habitants rencontrés craignaient toutefois surtout les pillards, d'origines diverses, qui rôderaient toujours dans la ville, parfois même le jour. Par contre, elle indique n'avoir été témoin d'aucune atrocité commise par les forces russes.

«Ils ne sont pas vulgaires avec nous», poursuit Bagrad Khikhalachvili, qui habite à deux pas de l'une des bases militaires géorgiennes bombardées, où les Russes ont établi leur quartier général.

«Ils ont même voulu nous donner de l'argent, mais personne ne l'a pris. Nous sommes un peuple comme ça», explique le médecin de 59 ans, qui a lui-même souvent offert des cigarettes aux soldats russes.

Depuis le début des hostilités, Bagrad ne boit «que du café et ne mange que de temps en temps. C'est pour en laisser aux plus démunis», explique-t-il.

Aide humanitaire mal organisée

Même si la base de l'alimentation se résume à du pain pour la plupart, personne ne meurt de faim à Gori, nous ont expliqué plusieurs habitants hier. Par contre, les critiques envers l'organisation de l'aide humanitaire fusent de toutes parts.

«Ils nous ont menti. Je suis ici depuis 6h ce matin. Ils disaient toujours: 'Dans une heure, dans deux heures ', mais ils ne nous ont finalement rien donné», maugrée Svetlana Markichvili, alors qu'elle quitte les mains vides les marches du centre sportif de Gori, 11 heures après son arrivée.

Pourtant, malgré les permissions parfois contradictoires des autorités russes, l'aide humanitaire arrive bel et bien à Gori depuis quelques jours. Hier matin, alors que les journalistes étaient interdits d'accès à la ville, les camions transportant des provisions offertes par des ONG internationales passaient sans problème les postes de l'armée et des forces de maintien de la paix russes entre Tbilissi et Gori.

Mais une fois sur place, la distribution est laborieuse. Artchil Tchilatchidze, 83 ans, n'a pas réussi à obtenir quoi que ce soit hier. «Certains en prennent pour cinq personnes, alors que d'autres n'ont rien, dénonce l'homme, qui se déplace difficilement. «Ils m'ont dit de revenir demain, mais j'ai répondu qu'un homme malade ne peut pas revenir tous les jours!»

«Erreurs» de cibles

Un humanitaire a reconnu hier après-midi que la situation était moins catastrophique qu'elle avait pu être décrite auparavant. «C'est détruit, mais moins que ce à quoi on s'attendait», a indiqué à La Presse Christoph Tobierwith, représentant adjoint du Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU, alors qu'il terminait une visite de la ville.

Dans le centre-ville, en suivant les indications d'une citoyenne, nous n'avons pu observer qu'un seul édifice touché par une bombe. Une bonne partie des bâtiments toutefois a eu les vitres soufflées par les déflagrations, dont le musée à la mémoire de Staline. Des trous de balles étaient perceptibles un peu partout sur les murs de la ville.

Un peu plus loin, à quelques mètres d'une réserve de chars de l'armée géorgienne attaquée par l'aviation russe, trois édifices à logements et une maison ont été fortement endommagés. Plus d'une dizaine de civils ont péri lorsque les bombes ont dépassé leur cible initiale.

Les Géorgiens du secteur rencontrés estimaient toutefois que les Russes avaient vraisemblablement toujours voulu viser des cibles militaires et qu'ils avaient parfois commis des «erreurs» en touchant les édifices adjacents.

Géorgie: désarroi sans frontières parmi les réfugiés

Publié dans La Presse le 20 août 2008 et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Tbilissi
À l’entrée de l’école numéro 11 de Tbilissi, des vêtements usagés traînent dans un bac décoré du logo de l’ONG Urgence humanitaire France. Pendant que les hommes regardent une entrevue à CNN du président Mikheïl Saakachvili, traduite en géorgien, les femmes se bousculent pour obtenir l’une des couvertures tout juste livrées par une association féminine.

Hier, les quelque 150 réfugiés entassés dans cette école du quartier défavorisé de Nadzaladevi en étaient pour la plupart à leur onzième journée de séjour forcé à Tbilissi. Il en avait fallu neuf pour qu’on leur livre des matelas et qu’hommes, femmes et enfants cessent de dormir à même le sol.

Ici, les réfugiés feignent de ne pas parler russe lorsqu’on les aborde dans cette langue. La plupart sont des Géorgiens habitant l’Ossétie-du-Sud, dont les Russes et les Ossètes ont repris le contrôle la semaine dernière, après une offensive ratée de l’armée géorgienne.

Finalement, deux hommes acceptent de discuter. «Nous vivons près l’un de l’autre, les Géorgiens et les Ossètes. Il y a des villages mixtes aussi», explique Nodar, qui craint les représailles russes et ossètes lorsqu’il retournera dans son village de Disevi, près de Tskhinvali, la capitale sud-ossète.

La discussion est interrompue quelques secondes. Un nouveau sac de vêtements vient d’arriver. Les femmes se précipitent et déchirent le sac en plastique pour mettre la main sur des vêtements à leur taille.

«Tant que les Russes seront là (en Ossétie), nous resterons ici», poursuit Aleksander, dont la maison a «probablement» été incendiée par les forces russes et ossètes, comme le reste de son village.

Malgré le conflit, les deux petits commerçants croient qu’une réconciliation est possible avec les Ossètes. «Au marché de Tskhinvali, nous marchandions ensemble», se rappelle Nodar, dont la femme est ossète. «Nous mangions, nous travaillions ensemble. Et ce sera encore comme ça quand les Russes partiront.»

«Il faut que les Russes retirent leurs armements de là», renchérit Aleksander. Selon les deux hommes, il ne fait aucun doute que la guerre a été déclenchée par les Russes et les Ossètes. L’armée géorgienne n’aurait fait que répondre à des mois de « provocations », estiment-ils. «Nous ne pensions jamais que la guerre commencerait», assure Aleksander.

Deux fois réfugiée

À l’école 195, dans le quartier Saburtalo, les réfugiés ont droit à un traitement quasi privilégié. Les citadins du coin apportent régulièrement nourriture et vêtements à leurs compatriotes venus pour la plupart de Gori, cette ville géorgienne fortement bombardée par l’aviation russe durant le conflit. Ils leur ouvrent même la porte de leur appartement le temps d’une douche.

«Je suis déjà deux fois réfugiée». Maya Mindiechvili, 38 ans, avait fui Tskhinvali en 1991, lors de la guerre d’indépendance entre l’armée géorgienne et les séparatistes sud-ossètes, pour s’installer à Gori. Le 8 août, elle quittait sous les bombes son refuge devenu maison pour l’école 195 de Tbilissi.

«Je n’ai aucune idée de ce qui est arrivé à mon édifice à logements», s’inquiète-t-elle.

Sa tante Lucia Guiounachvili, elle, sait que sa maison n’est plus qu’un tas de cendres. «On dit qu’il ne reste plus que quatre maisons dans mon village», dit la Géorgienne de 73 ans, qui habite en Ossétie-du-Sud.

Selon elle, les Russes et les Ossètes avaient préparé la guerre depuis longtemps. «Une semaine avant le conflit, ils ont fait sortir tous les femmes et enfants ossètes des villages. Ça m’a surprise et je ne savais pas pourquoi», raconte-t-elle.

La Presse ne peut toutefois confirmer cette information. D’autant plus qu’une semaine auparavant, des réfugiés sud-ossètes rencontrés à Vladikavkaz (Ossétie-du-Nord) nous avaient affirmé exactement le contraire… soit que les Géorgiens avaient évacué leurs villages d’Ossétie-du-Sud, laissant les Ossètes seuls face aux bombes. Tous assuraient également n’avoir jamais été prévenus par quiconque du déclenchement imminent des hostilités.

À Vladikavkaz et Tskhinvali, les Ossètes du Sud étaient tous convaincus que les bombardements en Ossétie-du-Sud étaient attribuables aux Géorgiens. À Tbilissi, les réfugiés géorgiens nous affirmaient l’inverse. Tout cela pratiquement dans les mêmes mots. Seuls les armées changeaient de rôle. Dans les deux cas, les civils restaient les victimes.

mardi 19 août 2008

Couverture du conflit en Ossétie-du-Sud et en Géorgie

Chers lecteurs,
comme plusieurs le savent, je suis actuellement en Géorgie, à couvrir le conflit russo-géorgien. J'étais la semaine dernière de l'autre côté de la frontière, en Ossétie-du-Nord, ainsi qu'en Ossétie-du-Sud. De mauvaises connexions internet et un manque de temps m'ont empêché de mettre sur mon blogue mes articles. Ils sont toutefois presque tous disponibles sur la section internationale du site de Cyberpresse.ca

N'hésitez pas à m'envoyer questions ou commentaires,

Frédérick

P.S.: Voici quelques liens de ce que j'ai fait jusqu'à maintenant:

mercredi 6 août 2008

L'Arménie en quête de démocratie

Article publié dans La Presse le 5 août 2008 (mais le reportage date de mai 2008, puis a été actualisé) et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Erevan

Depuis près de cinq mois, l'Arménie est plongée dans une crise politique sans précédent dans son histoire post-soviétique. La violente répression des manifestations qui ont suivi l'élection présidentielle contestée de février n'a fait qu'aviver l'ardeur des opposants au régime. Mais selon des analystes, c'est justement cette profonde remise en question qui pourrait remettre le petit pays du Caucase, longtemps considéré comme l'exception démocratique parmi les régimes autoritaires d'ex-URSS, sur le chemin de la démocratie.

En cette journée pluvieuse, l'institutrice Sona Ghavalbabunts a pris congé pour manifester contre la détention de son mari Vardan, «prisonnier politique», depuis mars dernier.

Chauffeur pour une église, il était sur la place de la Liberté d'Erevan lorsque la manifestation contre les résultats de l'élection présidentielle a tourné au drame le 1er mars: 10 morts, des centaines de blessés.

«Il avait vu à la télévision qu'on battait des gens et il a voulu aller les soutenir», dit Sona, assurant que son mari n'a pas participé à la riposte de la foule contre la police, qui tirait à balles réelles sur les manifestants.

Vardan risque maintenant de trois à six ans de prison, comme plus d'une cinquantaine d'autres protestataires arrêtés. La plupart étaient des partisans de Levon Ter-Petrossian, candidat défait à la présidentielle du 19 février. D'autres, de simples citoyens qui sentaient que leur voix n'avait pas été entendue.

Brandissant des portraits des prisonniers politiques, la centaine de personnes réunies avec Sona devant la mairie d'Erevan ne mâchent pas leurs mots. Ils détestent le nouveau président Serge Sarkissian, élu avec 52,9% des voix au premier tour, et son mentor, le chef de l'État sortant, Robert Kotcharian.

«Le 1er mars, c'était un deuxième génocide. Mais cette fois, il n'a pas été commis par les Turcs, mais par des Arméniens eux-mêmes», s'enrage Amalya, concierge dans la soixantaine, en référence aux massacres de 1,2 million d'Arméniens en 1915 par l'empire ottoman.

Après les heurts meurtriers, le pouvoir a décrété l'État d'urgence et restreint les libertés de manifester. Pour ménager ses bonnes relations avec l'Europe, le nouveau président a finalement assoupli ces restrictions le mois dernier. Mais les «prisonniers politiques» étant toujours derrière les barreaux, les grands rassemblements de l'opposition ont repris de plus belle. Et l'autoritarisme a quant à lui continué de s'installer tranquillement.

Îlot de démocratie

L'Arménie, qualifiée d'«îlot de démocratie» en ex-URSS en 1992 par les États-Unis, a-t-elle raté sa chance de devenir un exemple pour ses voisins?

«(Après la chute de l'Union soviétique), nous étions une démocratie dans le sens où la voix du peuple était écoutée. Mais après, il faut institutionnaliser la démocratie, et là-dessus, nous avons failli», explique Ashot Khurshudyan, analyste au Centre international pour le développement humain, basé à Erevan.

Toutefois, ce n'est certainement pas par une révolution «colorée» - un changement de régime acquis par la rue - que les choses pourraient changer pour le mieux, croit-il. Il prend pour exemple les résultats décevants de la révolution des roses de 2003 en Géorgie voisine et ceux de la révolution orange ukrainienne de 2004.

«La situation post-révolutionnaire est toujours moins démocratique. C'est une conséquence de la façon d'arriver au pouvoir.»

Si le mouvement populaire avait gagné le pouvoir par la rue, l'Arménie aurait pu se transformer en «pays d'Amérique latine», compare Serguey Minasyan, directeur adjoint de l'Institut sur les médias du Caucase. «On serait reparti pour un cycle de 100 ans de putschs successifs.» «Il faut changer les gouvernements par les urnes», insiste Ashot Khurshudyan.

«Nous avons besoin d'une opposition loyale. Pas envers le gouvernement, mais envers l'État, précise-t-il. L'opposition et le pouvoir doivent s'asseoir pour définir des lignes rouges qui ne doivent pas être dépassées dans le jeu politique.» Mais pour l'instant, les deux partis se boudent.

Selon M. Khurshudyan, la «perte totale de confiance» des citoyens envers le pouvoir après les violences du 1er mars forcera ce dernier à négocier s'il veut garder un semblant de légitimité.

L'Europe aussi met de la pression. Fin juin, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a jugé «insuffisantes» les concessions du président Sarkissian, qui refuse toujours d'amnistier les prisonniers politiques.

«Cette crise est une occasion, croit Ashot Khurshudyan. À la fois le gouvernement et la population réalisent qu'il y a un problème. Donc c'est une chance pour le changement.»

ARMÉNIE

Population : 3 millions d'habitants

Diaspora : Plus de 6 millions d'Arméniens hors Arménie (environ 40 000 au Canada)

Superficie : 29 800 km2 comparable à la Gaspésie)

Religion: Orthodoxe à plus de 90% Église apostolique arménienne)

PIB : 5700$/habitant, croissance de 13,7% (2007)

Entrevue à «Sans détour» #2

Entrevue à l'émission Sans détour à la radio de Radio-Canada, diffusée le 5 août 2008. Nous parlons du tandem «Bon cop, Bad Cop» Poutine-Medvedev, plus de 100 jours après leur entrée en fonction respectivement comme premier ministre et président.

En deuxième partie, nous discutons des régions séparatistes géorgiennes d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie, où la situation est devenue explosive au cours des derniers mois. À noter que contrairement à ce qui est écrit dans le petit texte sur le site de l'émission, je n'ai jamais été en Ossétie du Sud.

À écouter ici.

mardi 5 août 2008

Entrevue à «L'heure d'été»

Une entrevue que j'ai donnée le 4 août à l'émission L'heure d'été, diffusée à la radio de Radio-Canada au Saguenay-Lac-Saint-Jean, à propos de mon travail en Russie, de la Russie en général, et des différences entre le journalisme local et international.
À écouter ici.

jeudi 24 juillet 2008

Entrevue à «Sans détour»

Une entrevue sur la Russie et les Russes que j'ai donnée à l'émission «Sans Détour», avec François Bugingo, le 23 juillet 2008. Cliquez ici.

samedi 19 juillet 2008

Les jeunes marginaux dans le collimateur des députés russes

Article publié dans La Presse le 18 juillet 2008 et sur cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou
Les députés russes ne savent plus que faire pour prouver leur utilité et leur patriotisme au tout-puissant tandem Vladimir Poutine-Dmitri Medvedev. Leur nouvelle cible: les jeunes marginaux trop influencés par la mode et le style de vie occidentaux.

Le mois dernier, les parlementaires russes de la Douma (Chambre basse) ont proposé un projet de loi pour remettre la jeunesse sur le droit chemin. Leur but: faire des ados russes de bons patriotes.

Les députés estiment que le pays ne doit plus tolérer dans les écoles les accoutrements noir et rose des «emo», qui, selon ce qu'ils en savent, écoutent de la musique mélancolique et ne pensent qu'à s'ouvrir les veines. Les «gothiques», adeptes d'un autre mouvement venu des États-Unis, devront aussi enlever maquillage et habits sombres.

Plus question non plus de célébrer dans les établissements scolaires les fêtes «empruntées» à l'Occident comme l'Halloween et la Saint-Valentin.

Dans sa forme actuelle, le projet interdirait les tatouages et les perçages aux mineurs, sauf les boucles d'oreilles pour les filles. Il imposerait aussi un couvre-feu dans tout le pays pour les moins de 16 ans. Les compagnies de téléphonie cellulaire devraient même censurer tout texto entre jeunes contenant des jurons.

L'un des auteurs du projet de loi est Stanislav Govoroukhine, cinéaste et député de Russie unie, le parti du premier ministre Vladimir Poutine. Il a donné le ton lorsque le projet a été présenté: «Avec la jeune génération actuelle, il n'y a déjà plus rien à faire. Elle est perdue. Il faut sauver ceux qui ont actuellement 2 ans et ceux qui ne sont pas encore nés.»

Déconnectés

Place du Manège, à une centaine de mètres à peine de la Douma, Pavlik et ses amis - qu'il a rencontrés sur l'internet pour la plupart - flânent comme tous les soirs en cachant leur alcool à la vue des policiers. En dépit de son allure nonchalante, l'écolier de 16 ans à la frange dans le visage est bien au courant de ses droits.

«Selon la Constitution, chaque personne peut exprimer ses émotions comme il le veut, même dans ses chaussures!» lance Pavlik en pointant les siennes, à semelles basses, qu'il considère comme partie intégrante de sa personnalité.

Son amie Vera, 15 ans, croit que les politiciens sont tout simplement déconnectés. «Ils sont nés dans une autre génération, sous l'Union soviétique. Ils ne comprennent pas que nous, nous avons grandi sous d'autres lois (plus libérales) et qu'ils ne peuvent pas tout changer ça du jour au lendemain.»

À parler avec Pavlik et sa bande, on comprend mal pourquoi les politiciens craignent d'avoir affaire à des antipatriotes. Le jeune homme appuie par exemple sans hésitation Vladimir Poutine: «Un vrai homme qui n'a pas peur de dire fuck aux autres pays et qui respecte les jeunes.»

Combattre l'ennui

L'hebdomadaire Ogoniok croit savoir ce qui motive avant tout les parlementaires dans leur lutte contre la marginalité. L'ennui. Pas celui des ados, mais le leur.

«Il n'y a pas beaucoup de secteurs où les députés peuvent dire quelque chose puisque la majorité des sujets relève de l'autorité directe du Kremlin ou du gouvernement», note ainsi le politologue Nikolaï Petrov, du Centre Carnegie de Moscou.

Certains «ambitieux» concoctent donc des projets de loi pour faire parler d'eux, espérant attirer l'attention du président Dmitri Medvedev ou du premier ministre Poutine, poursuit M. Petrov. Ces projets «comportent souvent une rhétorique antioccidentale et patriotique», indique le politologue, qui, rassurant, précise que rares sont ceux qui se transforment véritablement en lois.

jeudi 10 juillet 2008

Une fête de l'amour pour repeupler la Russie

Article publié dans La Presse le 9 juillet 2008 et sur cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou

Depuis la chute de l'URSS en 1991, la Russie a perdu plus de 8 millions d'habitants. Pour contrer cet alarmant déclin démographique, les autorités multiplient les mesures pour inciter les couples à repeupler le plus vaste pays du globe. Hier, les Russes ont célébré une nouvelle fête qui vante les vertus de la fidélité et de la famille, deux vertus qui se raréfient, selon les organisateurs.

Donnez une marguerite à votre douce moitié... et faites-lui un enfant! Tel pourrait se résumer le message de la nouvelle «Fête de la famille, de l'amour et de la fidélité», célébrée pour la première fois hier dans une vingtaine de régions de Russie.

L'initiative vient de la petite municipalité de Mourom, à l'est de Moscou, qui souligne depuis 780 ans la mort de Piotr et Fevronia, les Roméo et Juliette russes, saints de l'Église orthodoxe.

Selon la légende, guéri par la paysanne Fevronia d'une morsure de serpent, le prince Piotr préféra renoncer à son royaume plutôt qu'à l'amour de sa pauvre salvatrice. Les deux amoureux fidèles seraient morts tous deux le 8 juillet 1228 et reposeraient enlacés dans le même cercueil.

Mais l'idée d'étendre la célébration à l'échelle nationale est loin de tenir du conte de fées. «C'était une nécessité, dit Aleksander Syvkov, porte-parole du comité organisateur de la fête. Il faut dire aux jeunes qu'il est important de fonder une famille.»

Démographie catastrophique

L'an dernier, la Russie a perdu 280 000 de ses 141 millions d'habitants. Une catastrophe démographique, mais un progrès tout de même considérable : deux ans plus tôt, la balance négative était trois fois plus grande.

Les mesures du gouvernement, qui a doublé les allocations familiales au cours des dernières années et accorde maintenant des primes de 10 000$ aux femmes pour un deuxième enfant, semblent avoir porté ses fruits. Le taux de natalité est passé de 10,5 à 11,7 par 1000 habitants en un an (10,9 au Québec).

Il serait certainement encore plus élevé si l'avortement n'était pas utilisé aussi souvent comme moyen de contraception : 1,6 million d'interruptions volontaire de grossesse - officiellement - contre seulement 1,5 million de naissances en 2006. L'espérance de vie des Russes reste celle d'un pays sous-développé : 72 ans pour les femmes et... 59 ans pour les hommes. Pas étonnant quand on sait que la majorité des personnes âgées doivent tenter de survivre avec quelque 150$ de retraite par mois.

Côté amour et fidélité, le constat n'est guère mieux. Durant les six premiers mois de l'année, environ 25 000 mariages ont été célébrés à Moscou. Mais 21 000 couples ont pris le chemin du divorce. Aleksander Syvkov a confiance que la fête deviendra rapidement une tradition et aidera à contrer la «tendance négative». L'appui du pouvoir n'a d'ailleurs pas tardé à venir. Le comité organisateur est présidé par nulle autre que la nouvelle première dame du pays, Svetlana Medvedeva.

Toutes les églises orthodoxes du pays ont célébré hier des messes soulignant les trois grands thèmes de l'événement. Les représentants russes des autres religions traditionnelles ont aussi apporté leur soutien à la fête, tout comme les médias officiels.

Les autorités russes ont gardé un oeil attentif sur la nouvelle fête hier. Si elles jugent que la première a été un succès, la journée pourrait bien devenir fériée dès l'an prochain... question de faciliter le rapprochement conjugal.

mercredi 2 juillet 2008

La Géorgie accusée de «terrorisme d'État»

Article publié dans le journal La Presse le 2 juillet 2008 et sur cyberpresse.ca
Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou

Quatre attentats en deux jours, accusations de «terrorisme d'État»: la tension monte dans la république autoproclamée d'Abkhazie, point central de la lutte d'influence que se livrent la Géorgie pro-occidentale et la Russie dans le Caucase.

Dimanche, le centre-ville de Gagra a été réveillé par deux explosions qui ont blessé six femmes. Cette station balnéaire très prisée de la mer Noire se trouve à quelque kilomètres à peine de la frontière russe et des futures installations olympiques des Jeux d'hiver de Sotchi 2014.

Lundi, deux autres bombes ont explosé dans le marché central de la capitale Soukhoumi, blessant six autres civils, dont un touriste russe.

Le président abkhaze Serguei Bagapch a tôt fait d'accuser les services secrets géorgiens d'avoir commandité ces attentats, dénonçant un «terrorisme d'État».

Le gouvernement géorgien du pro-américain Mikheïl Saakachvili a catégoriquement nié les accusations, avançant que les auteurs sont plus probablement liés au crime organisé abkhaze.

En entrevue téléphonique avec La Presse, le vice-ministre des Affaires étrangères abkhaze Maxim Goundja se montre plus nuancé que son président. «Nous n'avons pas de preuves pour l'instant (contre les Géorgiens), reconnaît-il. Nous ne faisons que regarder la situation objectivement. Ceux qui ont commis ces attentats ont intérêt à ce que nous ayons moins de touristes», dit-il, soulignant que l'économie abkhaze repose essentiellement sur le tourisme et l'agriculture.

M. Goundja rappelle que des attentats similaires ont été commis à plusieurs reprises sur le territoire abkhaze depuis son indépendance de facto, après la guerre de sécession de 1992-1993 contre la Géorgie. Dans certains cas, les autorités abkhazes affirmaient tenir des preuves que les personnes arrêtées étaient des agents géorgiens.

Hier, l'Abkhazie a complètement verrouillé sa frontière avec la Géorgie, déjà très difficile d'accès. Au cours des dernières semaines, des incidents entre les forces de maintien de la paix russes qui y sont postés et les soldats géorgiens avaient déjà fait craindre des violences.

Mais les dommages à la fragile économie abkhaze sont déjà faits, déplore Maxim Goundja. «Plusieurs touristes russes ont déjà annulé leur séjour chez nous.»

Jeu géopolitique

De facto indépendante, l'Abkhazie n'est reconnue par aucun État, même pas la Russie, son seul allié économique et militaire.

L'indépendance du Kosovo en février et l'intention de la Géorgie de joindre prochainement l'OTAN, deux choses auxquelles s'oppose férocement Moscou, ont poussé la Russie à raffermir ses liens avec l'Abkhazie sécessionniste.

Dans cette lutte géopolitique, les autorités de la petite république indépendantiste ne jouent pratiquement qu'un rôle de figuration, souligne Marina Elbakidze, analyste de conflits à l'Institut du Caucase pour la paix, la démocratie et le développement. «La Géorgie croit que c'est avec la Russie qu'elle doit régler ce conflit» pour rétablir son intégrité territoriale.

Abkhazie
- Population: environ 250 000 habitants (plus de 90% ont la citoyenneté russe)
- Géographie: 8600 km2, longeant la côte est de la mer Noire.
- Capitale: Soukhoumi (47 000 hab.)

mardi 17 juin 2008

Les jeunes professionnels russes mènent grand train

Article publié dans le journal La Presse, le 11 juin 2008.

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale
Moscou

Ils gagnent des salaires astronomiques auxquels leurs parents soviétiques n'auraient jamais pu rêver. Dans la Russie capitaliste, où le taux d'inflation frôle les 14%, les jeunes professionnels profitent à fond de la vie, sans trop penser au lendemain.

La rencontre a lieu dans la cafétéria de l'un des chic gratte-ciel du tout nouveau quartier d'affaires de Moscou, Moskva city. Roman, Diliara et Evguenia n'ont pas 30 ans et le salaire de chacun de ces juristes employés par une firme internationale atteint déjà près d'un demi-million de dollars par année.

"Je ne vis pas d'une façon qui fait qu'il me reste de l'argent à la fin du mois", reconnaît d'entrée de jeu Roman, 27 ans. Vacances de plongée sous-marine à Tahiti, ski dans les Alpes françaises, détente sur les plages cubaines, il ne se prive de rien.

Son dernier achat, un VTT à 60 000$. L'hypothèque sur son appartement, qu'il prévoit avoir remboursé dans 20 ans, attendra.

"Le rouble perd continuellement de la valeur, alors ça ne sert à rien d'économiser", justifie Roman, qui n'est sur le marché du travail que depuis six ans. "Quand j'ai commencé à travailler, je croyais qu'à cet âge, je serais déjà millionnaire!" ajoute-t-il, un peu déçu.

Boom pétrolier

Après le crash financier de 1998 et la dévaluation du rouble, la majorité des Russes ont perdu toutes leurs économies. Impossible donc pour ces jeunes de compter sur le patrimoine familial pour se bâtir un capital. "Aujourd'hui, tout le monde part de zéro", souligne Evguenia.

Le boom pétrolier de la dernière décennie a enrichi de manière exponentielle la capitale du deuxième pays exportateur d'or noir de la planète, tout en l'ouvrant aux produits et loisirs européens.

"Nous sommes arrivés sur le marché du travail à une époque où il y avait plein de nouvelles possibilités. Alors on veut tout essayer", explique Diliara, 29 ans.

Cette mère de famille monoparentale ne cache pas son goût pour la dépense. Elle s'est d'ailleurs récemment acheté un sac à main de 2000$. "Mais ce n'est pas pour le statut, jure-t-elle, c'est tout simplement parce qu'il était beau!"

"Les Russes aiment beaucoup être tape-à-l'oeil, poursuit sa collègue Evguenia. Ils montrent leur statut par leurs avoirs. Mais moi, je ne porte pas attention à cela." La jeune femme est vêtue d'une modeste robe bleu-gris, qui contraste avec les accoutrements excentriques achetés au fort prix par d'autres jeunes professionnelles de son âge.

En Russie, où tout produit européen est vu comme un gage de qualité et de prestige, les firmes étrangères en profitent. "Si tu vas chez Armani à Moscou, tu ne retrouveras que les modèles haut de gamme, pas ceux pour la classe moyenne" déplore Evguenia, qui préfère ainsi aller faire ses emplettes directement à Paris ou à Milan. "Et puisqu'il y a une demande, ils peuvent vendre deux fois le prix."

Jeep de luxe

Evguenia, qui a fait une partie de ses études à l'étranger, croit que le goût des Russes pour l'ostentation vient d'un manque de confiance en eux. "On essaie de se prouver avec des attributs extérieurs, analyse-t-elle. Quand tu as une grosse voiture, tu n'as pas besoin de montrer tes qualités personnelles pour avoir l'air cool."

Selon la sociologue Natalia Tikhonova, le mode de vie de ces jeunes Russes est loin d'être immature. "C'est un comportement économique rationnel et justifié", dit la spécialiste. "En principe, la classe moyenne devrait être celle qui économise. Mais dans nos conditions, ce ne serait pas une stratégie rationnelle."

Malgré la relative stabilité atteinte après huit années de présidence de Vladimir Poutine, l'économie russe est encore très dépendante des fluctuations des ressources naturelles sur les marchés mondiaux. Les Russes hésitent encore à spéculer à la Bourse et ils ont peu d'expérience dans l'investissement privé, note Natalia Tikhonova. "La jeune génération se dit qu'elle doit vivre aujourd'hui, parce qu'il est impossible de prédire ce qu'il y aura demain."