Pour l'écouter, cliquez ici: Un déluge de foi
dimanche 25 mai 2008
Un déluge de foi
Mon reportage sur la perception de l'histoire de l'Arche de Noé au pied du mont Ararat (ou se serait échouée l'Arche). Diffusé à l'émission «Vous êtes ici» à la radio de Radio-Canada, le 21 mai 2008.
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mercredi 21 mai 2008
Les bleus de la révolution des roses
Article publié dans le journal La Presse le 21 mai 2008
Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale
TBILISSI - Les espoirs étaient aussi gigantesques que le ras-le-bol populaire. Il y a quatre ans, le jeune juriste Mikaïl Saakachvili arrivait au pouvoir en Géorgie, à la suite de la pacifique "révolution des roses". Aujourd'hui, plusieurs de ses alliés ont quitté le navire, l'accusant d'autoritarisme. Et ils menacent de descendre à nouveau dans la rue, dans la foulée des législatives d'aujourd'hui.
Eka se rendait chaque jour sur la place de la République de Tbilissi lors des manifestations monstres de novembre 2003 pour réclamer la démission du président Édouard Chevarnadze, accusé d'avoir falsifié les élections parlementaires.
En novembre dernier, elle était aussi dans les rues de la capitale. Mais cette fois, c'était pour exiger le départ de Mikaïl Saakachvili, en qui elle avait fondé tous ses espoirs de changements lors de la révolution des roses.
"Il a vendu la Géorgie", a dit dimanche dernier la dentiste de 30 ans, lors d'un rassemblement de l'Opposition unie, une coalition de neuf partis, pour la plupart d'anciens membres de l'équipe Saakachvili.
Elle accuse le président, qui a longtemps vécu à l'étranger, d'avoir donné le contrôle du pays "aux Russes et aux Américains" en privatisant plusieurs secteurs de l'économie de l'ex-république soviétique du Caucase.
"Ça m'a pris environ un an à me rendre compte que les gens étaient sortis dans les rues en vain. Il (Saakachvili) avait vraiment une bonne campagne de relations publiques", constate Eka.
Un autre Poutine?
L'ex-ministre des Affaires étrangères, Salome Zourabichvili, estime elle aussi s'être laissée berner par le héros de la révolution.
Elle compare le régime Saakachvili d'aujourd'hui à celui de Vladimir Poutine en Russie. "Sauf que nous avons une bonne image à l'étranger", dit-elle, en référence aux proches relations du président géorgien avec l'Occident, particulièrement avec son homologue américain George W. Bush.
"Tout le processus des quatre dernières années a eu lieu sans aucune transparence, dénonce-t-elle. La corruption qui a disparu des niveaux primaires - des petits policiers et bureaucrates - est de nouveau en hausse. Dans tous les monopoles d'importation, chacun contrôlé par un membre du gouvernement."
Petre Mamradze a une tout autre analyse. "La Géorgie a réalisé en quatre ans ce qui se fait habituellement en 155", soutient le candidat aux législatives du Mouvement national, le parti de Saakachvili.
Il rappelle ainsi qu'en 2003, son leader a hérité d'un "État en défaillance. Tout le monde savait comment coûtait une décision de la cour".
M. Mamradze ne s'étonne toutefois pas que les déçus soient nombreux. "Les réformes ont été très dures. Ceux qui ont perdu leur statut ne sont évidemment pas contents." Il cite par exemple les quelque 20 000 policiers "corrompus" renvoyés du jour au lendemain peu après la révolution.
Il réfute les accusations d'autoritarisme et assure que le pays n'a pas été vendu. "Tout appartient encore au peuple, mais l'administration [de certains secteurs] vient d'Occident", nuance-t-il.
Dans la rue
Malgré les déçus, le Mouvement national, déjà majoritaire au Parlement, est donné gagnant des législatives avec 44% des voix, contre 12% pour l'opposition unie.
Les groupes d'observateurs des élections accusent toutefois le parti au pouvoir d'utiliser les ressources de l'État pour faire campagne. L'opposition soutient que certains de ses candidats et électeurs ont été intimidés, mais sans pouvoir fournir de preuves tangibles dans la plupart des cas.
L'opposition a promis de contester le résultat des élections, comme elle l'a fait lors du scrutin présidentiel de janvier dernier, remporté par Mikhaïl Saakachvili avec 52,5% des votes.
"Nous avons tout misé sur un changement par les élections, parce que nous pensions que la Géorgie ne pouvait se permettre encore un changement par la rue, dit Salome Zourabichvili. Manifestement, je ne suis pas sûre qu'on va y arriver."
Elle assure toutefois que ce soir, "si quelqu'un sort dans les rues, ce ne sera pas l'opposition. Ce sera la population".
Fiche technique:
GÉORGIE
Géographie : Bordé à l'ouest par la mer Noire, le pays s'étend sur 69 700 km2.
Population: Environ 4,7 millions d'habitants, rurale à 47,7%. Minorités arménienne, russe, azérie, grecque, ossète et abkhaze.
Capitale: Tbilissi, 1,2 million d'habitants.
Religion: L'Église chrétienne orthodoxe, très fortement majoritaire (84%), est religion d'État. Le pays compte aussi 10% de musulmans. Minorité catholique de quelque 50 000 membres.
Histoire: Royaume chrétien annexé par la Russie en 1801. Après avoir proclamé son indépendance en 1918, la Géorgie est occupée en 1921 par l'Armée rouge puis rejoint l'URSS. Depuis l'indépendance de 1991, deux régions autonomes, l'Ossétie-du-Sud et l'Abkhazie, ont fait sécession et sont de facto des États indépendants.
Situation politique: République. Le gouvernement est soumis directement au président.
Croissance: 12% en 2007.
Chômage: Plus de 20% en 2007. Selon certains experts, le taux réel frôle les 50%.
(D'après AFP)
Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale
TBILISSI - Les espoirs étaient aussi gigantesques que le ras-le-bol populaire. Il y a quatre ans, le jeune juriste Mikaïl Saakachvili arrivait au pouvoir en Géorgie, à la suite de la pacifique "révolution des roses". Aujourd'hui, plusieurs de ses alliés ont quitté le navire, l'accusant d'autoritarisme. Et ils menacent de descendre à nouveau dans la rue, dans la foulée des législatives d'aujourd'hui.
Eka se rendait chaque jour sur la place de la République de Tbilissi lors des manifestations monstres de novembre 2003 pour réclamer la démission du président Édouard Chevarnadze, accusé d'avoir falsifié les élections parlementaires.
En novembre dernier, elle était aussi dans les rues de la capitale. Mais cette fois, c'était pour exiger le départ de Mikaïl Saakachvili, en qui elle avait fondé tous ses espoirs de changements lors de la révolution des roses.
"Il a vendu la Géorgie", a dit dimanche dernier la dentiste de 30 ans, lors d'un rassemblement de l'Opposition unie, une coalition de neuf partis, pour la plupart d'anciens membres de l'équipe Saakachvili.
Elle accuse le président, qui a longtemps vécu à l'étranger, d'avoir donné le contrôle du pays "aux Russes et aux Américains" en privatisant plusieurs secteurs de l'économie de l'ex-république soviétique du Caucase.
"Ça m'a pris environ un an à me rendre compte que les gens étaient sortis dans les rues en vain. Il (Saakachvili) avait vraiment une bonne campagne de relations publiques", constate Eka.
Un autre Poutine?
L'ex-ministre des Affaires étrangères, Salome Zourabichvili, estime elle aussi s'être laissée berner par le héros de la révolution.
Elle compare le régime Saakachvili d'aujourd'hui à celui de Vladimir Poutine en Russie. "Sauf que nous avons une bonne image à l'étranger", dit-elle, en référence aux proches relations du président géorgien avec l'Occident, particulièrement avec son homologue américain George W. Bush.
"Tout le processus des quatre dernières années a eu lieu sans aucune transparence, dénonce-t-elle. La corruption qui a disparu des niveaux primaires - des petits policiers et bureaucrates - est de nouveau en hausse. Dans tous les monopoles d'importation, chacun contrôlé par un membre du gouvernement."
Petre Mamradze a une tout autre analyse. "La Géorgie a réalisé en quatre ans ce qui se fait habituellement en 155", soutient le candidat aux législatives du Mouvement national, le parti de Saakachvili.
Il rappelle ainsi qu'en 2003, son leader a hérité d'un "État en défaillance. Tout le monde savait comment coûtait une décision de la cour".
M. Mamradze ne s'étonne toutefois pas que les déçus soient nombreux. "Les réformes ont été très dures. Ceux qui ont perdu leur statut ne sont évidemment pas contents." Il cite par exemple les quelque 20 000 policiers "corrompus" renvoyés du jour au lendemain peu après la révolution.
Il réfute les accusations d'autoritarisme et assure que le pays n'a pas été vendu. "Tout appartient encore au peuple, mais l'administration [de certains secteurs] vient d'Occident", nuance-t-il.
Dans la rue
Malgré les déçus, le Mouvement national, déjà majoritaire au Parlement, est donné gagnant des législatives avec 44% des voix, contre 12% pour l'opposition unie.
Les groupes d'observateurs des élections accusent toutefois le parti au pouvoir d'utiliser les ressources de l'État pour faire campagne. L'opposition soutient que certains de ses candidats et électeurs ont été intimidés, mais sans pouvoir fournir de preuves tangibles dans la plupart des cas.
L'opposition a promis de contester le résultat des élections, comme elle l'a fait lors du scrutin présidentiel de janvier dernier, remporté par Mikhaïl Saakachvili avec 52,5% des votes.
"Nous avons tout misé sur un changement par les élections, parce que nous pensions que la Géorgie ne pouvait se permettre encore un changement par la rue, dit Salome Zourabichvili. Manifestement, je ne suis pas sûre qu'on va y arriver."
Elle assure toutefois que ce soir, "si quelqu'un sort dans les rues, ce ne sera pas l'opposition. Ce sera la population".
Fiche technique:
GÉORGIE
Géographie : Bordé à l'ouest par la mer Noire, le pays s'étend sur 69 700 km2.
Population: Environ 4,7 millions d'habitants, rurale à 47,7%. Minorités arménienne, russe, azérie, grecque, ossète et abkhaze.
Capitale: Tbilissi, 1,2 million d'habitants.
Religion: L'Église chrétienne orthodoxe, très fortement majoritaire (84%), est religion d'État. Le pays compte aussi 10% de musulmans. Minorité catholique de quelque 50 000 membres.
Histoire: Royaume chrétien annexé par la Russie en 1801. Après avoir proclamé son indépendance en 1918, la Géorgie est occupée en 1921 par l'Armée rouge puis rejoint l'URSS. Depuis l'indépendance de 1991, deux régions autonomes, l'Ossétie-du-Sud et l'Abkhazie, ont fait sécession et sont de facto des États indépendants.
Situation politique: République. Le gouvernement est soumis directement au président.
Croissance: 12% en 2007.
Chômage: Plus de 20% en 2007. Selon certains experts, le taux réel frôle les 50%.
(D'après AFP)
samedi 17 mai 2008
Marchroutka
Grand concerto en ré majeur:
Bébé qui pleure
Porte refermée
Tête cabossée
Odeur d'essence
Lutte pour l'espace
Heures éternelles
Plaintes crescendo
Route serpentine
Mal de coeur
Chauffeur main de fer
Chaleur, manque d'air
Perte de jouissance
Choix en question
Mais liberté
Mais liberté.
Bébé qui pleure
Porte refermée
Tête cabossée
Odeur d'essence
Lutte pour l'espace
Heures éternelles
Plaintes crescendo
Route serpentine
Mal de coeur
Chauffeur main de fer
Chaleur, manque d'air
Perte de jouissance
Choix en question
Mais liberté
Mais liberté.
lundi 12 mai 2008
Un dimanche à Etchmiadzin
Pour la bouchère qui tranche sa viande à même un énorme billot de bois;
Pour les fromages suspendus dans le minuscule local de la fromagère, et l’odeur qui s’en dégage en passant;
Pour l’égalitarisme aviaire du marché central, où les pigeons sont à vendre au même titre que les poules;
Pour ces vendeurs de légumes qui demandent à être photographiés devant leur étalage et cette vieille qui m’engueule en me soupçonnant d’être un espion, mais qui après explications me dit que je suis quelqu’un de bien et tient absolument à ce que je me rappelle du nom de sa ville de naissance (que j’ai oublié);
Pour cette rumeur de mon existence qui fait le tour du marché en une minute;
Pour le vendeur de pain à dent unique et son kiosque vitré aux étalages vides du côté droit, mais pleins du côté gauche, en plein milieu du trottoir au croisement de deux rues;
Pour les autobus publics jaunes anachroniques aux bombonnes de gaz rouge sur le toit;
Pour la boutique d’engrais de la rue principale qui sent le poison;
Pour la dame qui paie le voyage en mini-van à un «soldat» de pas plus de 14 ans lorsqu’il lui répond que sa division ne le paie pas pour lui;
Pour les vendeuses de pâtisseries qui déambulent avec leur plateau sur la rue principale;
Pour les chauffeurs de taxi qui attendent, attendent, parlent et partent;
Pour le parc automobile de la ville qui date majoritairement d’avant le premier choc pétrolier;
Pour tous ces minicommerces aux larges portes métalliques blanches avec chacun leur fonction, leur odeur, leur histoire, leur quotidien, leur vendeur unique, leur arménité;
Pour les prêtres en soutane noire qui font silencieusement les cent pas dans les allées du jardin de la cathédrale, les mains croisées derrière le dos;
Pour tous ces dépanneurs qui présentent en vitrine des dizaines de dizaines de sortes de vodka, donnant une idée de la vie après le travail;
En dépit de tous ces touristes européens, et de moi aussi peut-être, qui brisent l’atmosphère serein de la messe à la Mayr Tatchar avec leur (notre) égoïsme;
En dépit de tous ces touristes, encore une fois, qui cherchent la bonne photo en regardant le vide alors que les vieilles babouchkas fidèles, accoudées en première rangée sur le garde en marbre depuis deux heures avant la messe (je les ai vues), attendent que les chants incantatifs de la chorale et leurs prières ressuscitent le Christ pour leur apaiser cette vie dure;
Pour l’attardé mental au regard évadé qui rôde dans la cathédrale en boitant, les mains dans le dos, sans lourdeur de vivre, souriant aux jolies choristes;
Pour la rue principale et l’ensemble de son oeuvre, sa typicité de la vie communautaire arménienne;
Pour tous ces gens qui n’ont rien d’autre à faire que de me regarder longuement déambuler en me scrutant de la tête aux pieds;
Pour tout cela, toutes ces quotidiennetés qu’on ne remarque que la première fois qu’on foule une nouvelle terre, j’ai aimé mon dimanche à Etchmiadzin.
La Russie gonfle ses muscles
Article publié le 10 mai 2008 dans le journal La Presse et sur cyberpresse.ca
Frédérick Lavoie
Collaboration spéciale
Moscou
La place Rouge avait des airs soviétiques hier. Pour la première fois depuis la chute de l'URSS, tanks, chars d'assaut, lance-missiles et ogives dernier cri ont accompagné les 8000 soldats défilant pour la commémoration annuelle de la victoire sur l'Allemagne nazie.
Placée sur le tracé du défilé, une gigantesque affiche rouge de plus d'une quarantaine de mètres, garnie d'étoiles dorées, ornait un édifice. «Russie, notre puissance sacrée», pouvait-on y lire.
Avant de quitter ses fonctions présidentielles cette semaine, Vladimir Poutine avait assuré que le retour à la tradition soviétique des grandioses défilés militaires ne visait pas à narguer l'Occident, avec qui il a entretenu des relations tendues durant ses deux mandats à la tête de l'État.
«Nous ne menaçons personne et ne nous apprêtons pas à le faire», avait-il déclaré, avant d'ajouter qu'il s'agissait bien toutefois d'une «démonstration de notre potentiel croissant en matière de défense».
Moqueries américaines
Hier, sur la tribune officielle de la place Rouge, M. Poutine se tenait aux côtés de son dauphin et successeur, Dmitri Medvedev. Sans grande conviction, le nouveau chef de l'État a lu son premier long discours public après sa prestation de serment de mercredi, reprenant la rhétorique de son mentor.
«L'histoire des guerres mondiales montre que les conflits armés ne naissent pas d'eux-mêmes. Ils sont déclenchés par ceux dont les ambitions irresponsables prennent le dessus sur les intérêts de pays et de continents entiers, de millions de gens», a déclaré M. Medvedev, dans une probable allusion aux États-Unis.
La veille, à Washington, un porte-parole du Pentagone s'était moqué du retour, après 18 ans d'absence, de l'équipement militaire dans les rues de Moscou. «S'ils veulent sortir leurs vieux véhicules, les faire tourner et les regarder, ils sont plus que bienvenus pour le faire», avait ainsi raillé Geoff Morrell.
Ceux qui croient que la Russie veut impressionner le reste du monde avec son arsenal sous-estiment l'intelligence de ses dirigeants, répond en substance Gleb Pavlovski, conseiller des présidents russes depuis Boris Eltsine. «Au Kremlin, il n'y a pas d'idiots. Personne ne pense qu'on peut convaincre un pays de sa puissance militaire par une parade», a-t-il soutenu, en entrevue avec La Presse mardi.
Après les humiliantes années de misère qui ont suivi la chute de l'empire soviétique, il faut aider le peuple à se respecter de nouveau, a expliqué M. Pavlovski. «Une parade, pour la nation, c'est un miroir qui embellit.»
Embellir est certainement le mot juste, puisque les forces russes sont loin d'être à la hauteur de l'Armée rouge d'antan.
Militaires maltraités
Même si le budget militaire a été multiplié par huit sous Vladimir Poutine, il reste toujours 10 fois moins imposant que celui des États-Unis. Récemment, le ministère de la Défense a commencé à vendre certains de ses bâtiments, afin de financer la rénovation d'autres installations.
Les soldats sont aussi loin de pouvoir rivaliser avec ceux des armées occidentales. Les deux tiers sont des conscrits, souvent victimes d'une armée qui n'a pas perdu son esprit soviétique. «Avant, on les maltraitait, et on les maltraite encore», dénonce la secrétaire générale de l'Union des comités des mères de soldats, Valentina Melnikova. L'an dernier, 15 jeunes appelés sont décédés à la suite de rites d'initiation cruels. Victimes de sévices et de taxage de la part de leurs supérieurs, 200 ont choisi de s'enlever la vie.
Une chose est certaine, le défilé militaire d'hier laissera des traces: il en coûtera 1,5 milliard de roubles (63,7 millions $ CAN) pour réparer les routes et les pavés endommagés par le passage des lourds équipements militaires.
Beau temps garanti
Il ne pleut jamais sur Moscou le 9 mai, même lorsqu'on annonce des averses. Et cette année n'a pas fait exception. Hier matin, 10 avions ont ainsi attaqué des nuages qui se dirigeaient vers le centre-ville de Moscou. Depuis le début des années 90, les Russes ont mis au point une technique pour neutraliser les nuages gris, utilisée lors des fêtes importantes. À l'aide d'un mélange d'azote liquide et d'iodure d'argent ou de poudre de ciment - selon le type de nuages - les avions-chasseurs peuvent forcer la pluie à tomber loin des défilés. Les seuls nuages qui peuvent nuire à la clarté du ciel moscovite lors de la fête sont ainsi tout à fait inoffensifs. Selon le ministère de la Défense, qui dépense des milliers de dollars pour l'opération chaque année, les agents réactifs utilisés ne sont pas dangereux pour l'environnement. Les écologistes, eux, en doutent.
Frédérick Lavoie
Collaboration spéciale
Moscou
La place Rouge avait des airs soviétiques hier. Pour la première fois depuis la chute de l'URSS, tanks, chars d'assaut, lance-missiles et ogives dernier cri ont accompagné les 8000 soldats défilant pour la commémoration annuelle de la victoire sur l'Allemagne nazie.
Placée sur le tracé du défilé, une gigantesque affiche rouge de plus d'une quarantaine de mètres, garnie d'étoiles dorées, ornait un édifice. «Russie, notre puissance sacrée», pouvait-on y lire.
Avant de quitter ses fonctions présidentielles cette semaine, Vladimir Poutine avait assuré que le retour à la tradition soviétique des grandioses défilés militaires ne visait pas à narguer l'Occident, avec qui il a entretenu des relations tendues durant ses deux mandats à la tête de l'État.
«Nous ne menaçons personne et ne nous apprêtons pas à le faire», avait-il déclaré, avant d'ajouter qu'il s'agissait bien toutefois d'une «démonstration de notre potentiel croissant en matière de défense».
Moqueries américaines
Hier, sur la tribune officielle de la place Rouge, M. Poutine se tenait aux côtés de son dauphin et successeur, Dmitri Medvedev. Sans grande conviction, le nouveau chef de l'État a lu son premier long discours public après sa prestation de serment de mercredi, reprenant la rhétorique de son mentor.
«L'histoire des guerres mondiales montre que les conflits armés ne naissent pas d'eux-mêmes. Ils sont déclenchés par ceux dont les ambitions irresponsables prennent le dessus sur les intérêts de pays et de continents entiers, de millions de gens», a déclaré M. Medvedev, dans une probable allusion aux États-Unis.
La veille, à Washington, un porte-parole du Pentagone s'était moqué du retour, après 18 ans d'absence, de l'équipement militaire dans les rues de Moscou. «S'ils veulent sortir leurs vieux véhicules, les faire tourner et les regarder, ils sont plus que bienvenus pour le faire», avait ainsi raillé Geoff Morrell.
Ceux qui croient que la Russie veut impressionner le reste du monde avec son arsenal sous-estiment l'intelligence de ses dirigeants, répond en substance Gleb Pavlovski, conseiller des présidents russes depuis Boris Eltsine. «Au Kremlin, il n'y a pas d'idiots. Personne ne pense qu'on peut convaincre un pays de sa puissance militaire par une parade», a-t-il soutenu, en entrevue avec La Presse mardi.
Après les humiliantes années de misère qui ont suivi la chute de l'empire soviétique, il faut aider le peuple à se respecter de nouveau, a expliqué M. Pavlovski. «Une parade, pour la nation, c'est un miroir qui embellit.»
Embellir est certainement le mot juste, puisque les forces russes sont loin d'être à la hauteur de l'Armée rouge d'antan.
Militaires maltraités
Même si le budget militaire a été multiplié par huit sous Vladimir Poutine, il reste toujours 10 fois moins imposant que celui des États-Unis. Récemment, le ministère de la Défense a commencé à vendre certains de ses bâtiments, afin de financer la rénovation d'autres installations.
Les soldats sont aussi loin de pouvoir rivaliser avec ceux des armées occidentales. Les deux tiers sont des conscrits, souvent victimes d'une armée qui n'a pas perdu son esprit soviétique. «Avant, on les maltraitait, et on les maltraite encore», dénonce la secrétaire générale de l'Union des comités des mères de soldats, Valentina Melnikova. L'an dernier, 15 jeunes appelés sont décédés à la suite de rites d'initiation cruels. Victimes de sévices et de taxage de la part de leurs supérieurs, 200 ont choisi de s'enlever la vie.
Une chose est certaine, le défilé militaire d'hier laissera des traces: il en coûtera 1,5 milliard de roubles (63,7 millions $ CAN) pour réparer les routes et les pavés endommagés par le passage des lourds équipements militaires.
Beau temps garanti
Il ne pleut jamais sur Moscou le 9 mai, même lorsqu'on annonce des averses. Et cette année n'a pas fait exception. Hier matin, 10 avions ont ainsi attaqué des nuages qui se dirigeaient vers le centre-ville de Moscou. Depuis le début des années 90, les Russes ont mis au point une technique pour neutraliser les nuages gris, utilisée lors des fêtes importantes. À l'aide d'un mélange d'azote liquide et d'iodure d'argent ou de poudre de ciment - selon le type de nuages - les avions-chasseurs peuvent forcer la pluie à tomber loin des défilés. Les seuls nuages qui peuvent nuire à la clarté du ciel moscovite lors de la fête sont ainsi tout à fait inoffensifs. Selon le ministère de la Défense, qui dépense des milliers de dollars pour l'opération chaque année, les agents réactifs utilisés ne sont pas dangereux pour l'environnement. Les écologistes, eux, en doutent.
mercredi 7 mai 2008
Huit années de régime Poutine
Article publié (deuxième de deux) dans le journal La Presse, le 7 mai 2008
Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale
KAZAN, Tatarstan - Vladimir Poutine quitte le Kremlin au sommet de sa popularité. En huit années de pouvoir, il a instauré un système autoritaire où tout poste important se mérite en échange d'une loyauté indéfectible.
Prenez Rinat Zakirov. Président du Congrès mondial tatar, organisme censé défendre les droits du deuxième peuple en importance dans le pays, après les Russes. Il ne s'offusque pas du fait que le gouvernement russe, sous Poutine, ait voté une loi pour interdire le retour à l'alphabet latin de la langue tatare. "L'important pour nous, ce n'est pas ça", assure M. Zakirov. Il a compris qu'il valait mieux avoir le Kremlin de son côté pour espérer faire avancer ses intérêts. Il est d'ailleurs lui-même devenu chef d'une formation municipale liée à Russie unie, parti dirigé depuis un mois par Poutine lui-même.
À la chute de l'URSS, le Tatarstan nationaliste avait déclaré sa souveraineté, avant de signer une entente avec la fédération, lui conférant une large autonomie. Aujourd'hui, le président tatar est toujours le même. Mais depuis 2004, il n'est plus élu. Il est nommé directement par le Kremlin, comme tous les chefs des exécutifs régionaux. En huit ans de régime Poutine, l'autonomie tatare a fondu comme neige au soleil.
La politologue Maria Lipman ne s'étonne pas de ce genre de réaction, où même des gens aux intérêts divergents du Kremlin lui jurent fidélité. "[Poutine] en est arrivé à contrôler à 100% la vie politique du pays."
Le bilan du président sortant n'est toutefois pas pour autant négatif, à son avis. Au contraire. "N'importe quel président dans n'importe quel pays, à la fin de ses deux mandats, serait fier des réalisations de Poutine, qui sont importantes." Elle souligne surtout "l'amélioration significative de la situation économique du pays", rappelant que Poutine a hérité d'un pays au bord de la faillite le 31 décembre 1999, jour de la démission-surprise de Boris Eltsine.
Certes, le président du deuxième pays exportateur d'or noir au monde a profité du quintuplement du prix du baril de pétrole depuis huit ans. "Poutine a été extrêmement chanceux. Mais pour les citoyens russes, l'important c'est qu'ils ressentent que leur vie s'est améliorée et pour ça ils lui sont reconnaissants."
Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale
KAZAN, Tatarstan - Vladimir Poutine quitte le Kremlin au sommet de sa popularité. En huit années de pouvoir, il a instauré un système autoritaire où tout poste important se mérite en échange d'une loyauté indéfectible.
Prenez Rinat Zakirov. Président du Congrès mondial tatar, organisme censé défendre les droits du deuxième peuple en importance dans le pays, après les Russes. Il ne s'offusque pas du fait que le gouvernement russe, sous Poutine, ait voté une loi pour interdire le retour à l'alphabet latin de la langue tatare. "L'important pour nous, ce n'est pas ça", assure M. Zakirov. Il a compris qu'il valait mieux avoir le Kremlin de son côté pour espérer faire avancer ses intérêts. Il est d'ailleurs lui-même devenu chef d'une formation municipale liée à Russie unie, parti dirigé depuis un mois par Poutine lui-même.
À la chute de l'URSS, le Tatarstan nationaliste avait déclaré sa souveraineté, avant de signer une entente avec la fédération, lui conférant une large autonomie. Aujourd'hui, le président tatar est toujours le même. Mais depuis 2004, il n'est plus élu. Il est nommé directement par le Kremlin, comme tous les chefs des exécutifs régionaux. En huit ans de régime Poutine, l'autonomie tatare a fondu comme neige au soleil.
La politologue Maria Lipman ne s'étonne pas de ce genre de réaction, où même des gens aux intérêts divergents du Kremlin lui jurent fidélité. "[Poutine] en est arrivé à contrôler à 100% la vie politique du pays."
Le bilan du président sortant n'est toutefois pas pour autant négatif, à son avis. Au contraire. "N'importe quel président dans n'importe quel pays, à la fin de ses deux mandats, serait fier des réalisations de Poutine, qui sont importantes." Elle souligne surtout "l'amélioration significative de la situation économique du pays", rappelant que Poutine a hérité d'un pays au bord de la faillite le 31 décembre 1999, jour de la démission-surprise de Boris Eltsine.
Certes, le président du deuxième pays exportateur d'or noir au monde a profité du quintuplement du prix du baril de pétrole depuis huit ans. "Poutine a été extrêmement chanceux. Mais pour les citoyens russes, l'important c'est qu'ils ressentent que leur vie s'est améliorée et pour ça ils lui sont reconnaissants."
Un tandem au pouvoir en Russie
Article (premier de deux) publié dans La Presse, le 7 mai 2008
Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale
MOSCOU - Dmitri Medvedev deviendra aujourd'hui le troisième président de la Russie. Mais ce juriste peu charismatique de 42 ans ne pourra pas régner en tsar. Tout indique qu'il dirigera la Russie en tandem avec son mentor et populaire prédécesseur, Vladimir Poutine, qu'il nommera premier ministre. À quand des portraits officiels où figureront les deux hommes? C'est pour bientôt, nous raconte notre correspondant.
Depuis que le peintre Viktor Deriouguine s'est mis aux portraits présidentiels en 2000, à l'arrivée de Vladimir Poutine, son carnet de commandes ne dérougit pas.
Il peint chaque année une vingtaine de portraits du maître du Kremlin. On ne lui avait pourtant jamais commandé de toile de l'impopulaire Boris Eltsine. "C'est parce que maintenant, les gens aiment leurs politiciens", explique l'artiste, lui-même partisan du président sortant, qui jouit toujours d'une cote de popularité de 80%.
Depuis l'élection présidentielle de mars, M. Deriouguine a aussi commencé à peindre Dmitri Medvedev, qui deviendra officiellement président aujourd'hui. Il ne croit cependant pas qu'on cessera de lui réclamer des toiles de Poutine. "Plusieurs accrocheront les deux portraits" dans leur bureau, prédit-il.
Légalement, seul le président figure sur les murs des administrations. Mais puisqu'on ne sait pas vraiment qui du président sortant ou du nouvellement assermenté tiendra réellement les rênes, mieux vaut ne pas prendre de risque.
Certains ont d'ailleurs trouvé une solution pratique. "Une fabrique de pain vient de me commander un portrait double", avec Poutine et Medvedev sur le même tableau, révèle le peintre.
Pouvoir à deux têtes
Depuis la nomination en décembre de Dmitri Medvedev comme candidat unique du pouvoir pour la présidentielle, les Russes ont appris à s'accoutumer aux deux visages présentés presque à temps égal sur les chaînes de télévision nationales, contrôlées par le Kremlin.
Propagande aidant, l'effacé premier vice-premier ministre Medvedev s'est rapidement transformé en symbole de la continuité poutinienne. Même sans les fraudes électorales dénoncées par des observateurs lors du scrutin du 2 mars, son élection avec 70% des voix n'aurait été qu'une formalité.
Cette passivité de la population n'est que le résultat de la politique "paternaliste" du président sortant, analyse la politologue Maria Lipman, du Centre Carnegie. "Le niveau de vie s'améliore et donc les citoyens sont prêts à vivre avec le fait que le pouvoir ne les respecte pas."
Avant l'élection de Medvedev, plusieurs analystes doutaient que Poutine accepte réellement de devenir à nouveau premier ministre, poste qu'il a occupé quelques mois en 1999, avant de succéder à Eltsine.
En Russie, le chef du gouvernement remplit surtout des tâches routinières et bureaucratiques, servant souvent de bouc émissaire pour les échecs des politiques du pays, devant le tout-puissant président.
Mais depuis l'élection de Medvedev, Poutine a entamé un modelage à son goût du poste de premier ministre, afin de créer un deuxième centre de pouvoir dans le pays.
Le roi des coulisses
À la fin du mois, plus de 150 amendements de lois devraient être adoptées facilement par la Douma, où les partis pro-Kremlin sont majoritaires. Ils permettront d'alléger le travail quotidien de Poutine, reléguant aux ministres et ministères les tâches les plus techniques.
L'un des derniers décrets présidentielles de Poutine visait d'ailleurs à responsabiliser les chefs des exécutifs régionaux non plus devant le Kremlin, mais devant la Maison blanche, le siège du gouvernement situé de l'autre côté de la rivière Moskova.
En acceptant le mois dernier de diriger Russie unie, le parti majoritaire non seulement à la Douma mais dans pratiquement toutes les régions du pays, Poutine s'est également assuré de conserver un contrôle stratégique.
Peu importe la Constitution, qui confère de larges pouvoirs au président, les décisions politiques en Russie se prennent de toute façon de manière informelle, note Maria Lipman. Et ici, Poutine, ancien agent du KGB, est le roi des coulisses. "Tous ceux qui ont des postes élevés actuellement les doivent à Poutine. Pour l'instant, personne ne doit rien à Medvedev."
Poutine a-t-il l'intention de reprendre le Kremlin dans quatre ans? Veut-il simplement quitter la scène en douceur? "Une énigme totale." Maria Lipman reconnaît les limites de sa science face à l'opacité du jeu politique russe. "Personne ne connaît l'entente entre les deux hommes."
Qui est Dimitri Medvedev?
Nom complet: Dmitri Anatolevitch Medvedev.
Origine: né le 14 septembre 1965 dans un quartier populaire de Leningrad (aujourd'hui Saint-Pétersbourg) de deux parents professeurs.
Études: licence de droit à l'Université d'État de Leningrad. Il y enseignera par la suite.
Dernières fonctions en date: président du conseil de direction de Gazprom depuis 2000. Premier vice-premier ministre du gouvernement russe, chargé des grands projets nationaux (santé, logement, éducation et agriculture) depuis 2005.
État civil: marié à Svetlana Linnik, qu'il fréquente depuis l'école secondaire. Père d'Ilia, né en 1996.
Loisirs: photographie, natation. Fan des groupes rock Deep Purple, Pink Floyd et Black Sabbath.
Religion: baptisé en secret à 23 ans, de sa propre initiative. Orthodoxe croyant et pratiquant
Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale
MOSCOU - Dmitri Medvedev deviendra aujourd'hui le troisième président de la Russie. Mais ce juriste peu charismatique de 42 ans ne pourra pas régner en tsar. Tout indique qu'il dirigera la Russie en tandem avec son mentor et populaire prédécesseur, Vladimir Poutine, qu'il nommera premier ministre. À quand des portraits officiels où figureront les deux hommes? C'est pour bientôt, nous raconte notre correspondant.
Depuis que le peintre Viktor Deriouguine s'est mis aux portraits présidentiels en 2000, à l'arrivée de Vladimir Poutine, son carnet de commandes ne dérougit pas.Il peint chaque année une vingtaine de portraits du maître du Kremlin. On ne lui avait pourtant jamais commandé de toile de l'impopulaire Boris Eltsine. "C'est parce que maintenant, les gens aiment leurs politiciens", explique l'artiste, lui-même partisan du président sortant, qui jouit toujours d'une cote de popularité de 80%.
Depuis l'élection présidentielle de mars, M. Deriouguine a aussi commencé à peindre Dmitri Medvedev, qui deviendra officiellement président aujourd'hui. Il ne croit cependant pas qu'on cessera de lui réclamer des toiles de Poutine. "Plusieurs accrocheront les deux portraits" dans leur bureau, prédit-il.
Légalement, seul le président figure sur les murs des administrations. Mais puisqu'on ne sait pas vraiment qui du président sortant ou du nouvellement assermenté tiendra réellement les rênes, mieux vaut ne pas prendre de risque.
Certains ont d'ailleurs trouvé une solution pratique. "Une fabrique de pain vient de me commander un portrait double", avec Poutine et Medvedev sur le même tableau, révèle le peintre.
Pouvoir à deux têtes
Depuis la nomination en décembre de Dmitri Medvedev comme candidat unique du pouvoir pour la présidentielle, les Russes ont appris à s'accoutumer aux deux visages présentés presque à temps égal sur les chaînes de télévision nationales, contrôlées par le Kremlin.
Propagande aidant, l'effacé premier vice-premier ministre Medvedev s'est rapidement transformé en symbole de la continuité poutinienne. Même sans les fraudes électorales dénoncées par des observateurs lors du scrutin du 2 mars, son élection avec 70% des voix n'aurait été qu'une formalité.
Cette passivité de la population n'est que le résultat de la politique "paternaliste" du président sortant, analyse la politologue Maria Lipman, du Centre Carnegie. "Le niveau de vie s'améliore et donc les citoyens sont prêts à vivre avec le fait que le pouvoir ne les respecte pas."
Avant l'élection de Medvedev, plusieurs analystes doutaient que Poutine accepte réellement de devenir à nouveau premier ministre, poste qu'il a occupé quelques mois en 1999, avant de succéder à Eltsine.
En Russie, le chef du gouvernement remplit surtout des tâches routinières et bureaucratiques, servant souvent de bouc émissaire pour les échecs des politiques du pays, devant le tout-puissant président.
Mais depuis l'élection de Medvedev, Poutine a entamé un modelage à son goût du poste de premier ministre, afin de créer un deuxième centre de pouvoir dans le pays.
Le roi des coulisses
À la fin du mois, plus de 150 amendements de lois devraient être adoptées facilement par la Douma, où les partis pro-Kremlin sont majoritaires. Ils permettront d'alléger le travail quotidien de Poutine, reléguant aux ministres et ministères les tâches les plus techniques.
L'un des derniers décrets présidentielles de Poutine visait d'ailleurs à responsabiliser les chefs des exécutifs régionaux non plus devant le Kremlin, mais devant la Maison blanche, le siège du gouvernement situé de l'autre côté de la rivière Moskova.
En acceptant le mois dernier de diriger Russie unie, le parti majoritaire non seulement à la Douma mais dans pratiquement toutes les régions du pays, Poutine s'est également assuré de conserver un contrôle stratégique.
Peu importe la Constitution, qui confère de larges pouvoirs au président, les décisions politiques en Russie se prennent de toute façon de manière informelle, note Maria Lipman. Et ici, Poutine, ancien agent du KGB, est le roi des coulisses. "Tous ceux qui ont des postes élevés actuellement les doivent à Poutine. Pour l'instant, personne ne doit rien à Medvedev."
Poutine a-t-il l'intention de reprendre le Kremlin dans quatre ans? Veut-il simplement quitter la scène en douceur? "Une énigme totale." Maria Lipman reconnaît les limites de sa science face à l'opacité du jeu politique russe. "Personne ne connaît l'entente entre les deux hommes."
Qui est Dimitri Medvedev?
Nom complet: Dmitri Anatolevitch Medvedev.
Origine: né le 14 septembre 1965 dans un quartier populaire de Leningrad (aujourd'hui Saint-Pétersbourg) de deux parents professeurs.
Études: licence de droit à l'Université d'État de Leningrad. Il y enseignera par la suite.
Dernières fonctions en date: président du conseil de direction de Gazprom depuis 2000. Premier vice-premier ministre du gouvernement russe, chargé des grands projets nationaux (santé, logement, éducation et agriculture) depuis 2005.
État civil: marié à Svetlana Linnik, qu'il fréquente depuis l'école secondaire. Père d'Ilia, né en 1996.
Loisirs: photographie, natation. Fan des groupes rock Deep Purple, Pink Floyd et Black Sabbath.
Religion: baptisé en secret à 23 ans, de sa propre initiative. Orthodoxe croyant et pratiquant
vendredi 2 mai 2008
Prise d'otages de Beslan: les mères des enfants morts aux prises avec Moscou
Article publié dans La Presse le 2 mai 2008 et sur Cyberpresse.ca. En voici une version avec quelques paragraphes supplémentaires.
Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Beslan, Ossétie du Nord-Alanie
Elles accusent Vladimir Poutine d'être responsable de la mort de leurs enfants. Trois ans et demi après la prise d'otages de Beslan, les mères des victimes se battent toujours pour faire reconnaître la responsabilité des autorités russes dans le dénouement sanglant de la crise. Notre collaborateur a rencontré ces mères endeuillées qui se battent pour une vérité qui dérange.
Emilia Bzarova s'arrête près de la grande croix en bois, au centre de ce qu'il reste du gymnase de l'école numéro un de Beslan. «Mon enfant était ici», dit-elle, en montrant du doigt une partie du plancher de bois restée presque intacte. Son fils Aslan, 9 ans, est mort lors de l'effondrement du toit en feu du gymnase.
Les portraits des victimes sont accrochés sur les murs détruits de la salle de sport. Au sol, les couronnes de fleurs côtoient les bouteilles d'eau, qui rappellent que les terroristes n'ont pas autorisé les otages à boire autre chose que leur urine durant les 52 heures du siège.
Pratiquement chaque jour, Emilia vient ici pour demander pardon à son fils. «J'aurais simplement dû courir pour venir chercher mon enfant parmi les cadavres», répète sans cesse la mère seule de 37 ans. «Peut-être l'aurais-je trouvé et il n'aurait pas brûlé.»
Sa vie a basculé le 1er septembre 2004. Jour où 32 terroristes ont pris en otages quelque 1300 personnes dans l'école fréquentée par son fils à Beslan, petite ville de la république d'Ossétie-du-Nord, à 1900 km au sud de Moscou.
Deux jours plus tard, les forces spéciales russes envahissaient l'école. Résultat: 331 otages morts, dont 186 enfants.
Mères «extrémistes»
Emilia croyait alors que les autorités feraient tout pour sauver les enfants. Aujourd'hui, elle est convaincue que le pouvoir se préoccupait plus de préserver son honneur en refusant toute négociation avec les terroristes - des pro-séparatistes tchétchènes - que de sauver des vies humaines.
Depuis la tragédie, qui a aussi gravement blessé son autre fils, elle a quitté son emploi et est devenue l'une des militantes les plus actives de Voix de Beslan, une organisation réunissant des survivants et des mères de victimes.
Selon la version officielle, l'explosion d'une mine posée par les terroristes à l'intérieur du gymnase est à l'origine de l'incendie du toit. Les forces spéciales auraient alors réagi en lançant l'assaut pour sauver les otages.
Les nombreux témoignages rassemblés par les mères penchent toutefois vers une autre version: les forces spéciales auraient tiré en premier sur l'école, prétexte pour dénouer plus rapidement la crise. Quitte à faire des victimes.
«Si «l'explosion» était venue de l'intérieur, le toit se serait envolé sur les côtés» estime Emilia. Mais impossible de savoir la vérité. Les conclusions de l'enquête sont sans cesse reportées depuis deux ans.
Les quelque 30 procès intentés par les mères contre des officiels n'aboutissent à rien, le système judiciaire russe étant sous le contrôle de ces mêmes autorités qu'elles accusent.
En remettant en question la version officielle, les mères sont malgré elles devenues des opposantes au régime de Vladimir Poutine. En plus de leur deuil, elles doivent désormais vivre avec les pressions constantes des autorités.
En février, la cour a interdit Voix de Beslan, coupable «d'extrémisme» pour une lettre publiée en 2005. L'organisation y accusait le président de protéger les terroristes en nuisant à l'enquête.
Poutine responsable?
Aucun avocat en Russie n'a osé aider les mères de Beslan dans leurs démarches judiciaires. «Ils avaient tous peur, comme si nous avions la peste et qu'en s'approchant de nous, ils seraient contaminés et perdraient leur travail!» lance Ella Kissaïeva, qui a perdu deux neveux et un beau-frère lors de la prise d'otages.
En l'absence de juriste, c'est elle, microbiologiste de formation, qui représente l'organisation en cour. Son exemplaire du Code criminel usé à la corde en témoigne.
Pour les mères, il ne fait plus aucun doute: le premier responsable de la tragédie n'est nul autre que le président sortant Vladimir Poutine. Leur principale preuve? La loi. «Sans un ordre du président, personne ne peut tirer d'un char d'assaut à l'intérieur du pays», souligne Ella.
«Poutine» n'a pas protégé la vie des gens. Il a violé leur droit à la vie, rage Emilia Bzarova. Il a donné priorité à ses ambitions personnelles, son amour-propre. Et le prix de cela, c'est la mort des enfants.»
Emilia n’a pas pardonné aux terroristes, et encore moins aux autorités gouvernementales. «Oui, les terroristes sont [aussi coupables]. Mais je ne paie pas d’impôts aux terroristes.»
Les autorités locales projettent de démolir l’école numéro un pour y construire une église à la mémoire des victimes. Les mères s’y opposent farouchement. Elles croient qu’ils veulent ainsi détruire la plus grande preuve matérielle de leur culpabilité.
Malgré tout, Emilia garde espoir que la vérité sur la mort de son fils sera reconnue officiellement «de [s]on vivant». Selon elle, ce jour arrivera lorsque le clan de Vladimir Poutine quittera le pouvoir.
Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Beslan, Ossétie du Nord-Alanie
Elles accusent Vladimir Poutine d'être responsable de la mort de leurs enfants. Trois ans et demi après la prise d'otages de Beslan, les mères des victimes se battent toujours pour faire reconnaître la responsabilité des autorités russes dans le dénouement sanglant de la crise. Notre collaborateur a rencontré ces mères endeuillées qui se battent pour une vérité qui dérange.
Les portraits des victimes sont accrochés sur les murs détruits de la salle de sport. Au sol, les couronnes de fleurs côtoient les bouteilles d'eau, qui rappellent que les terroristes n'ont pas autorisé les otages à boire autre chose que leur urine durant les 52 heures du siège.
Pratiquement chaque jour, Emilia vient ici pour demander pardon à son fils. «J'aurais simplement dû courir pour venir chercher mon enfant parmi les cadavres», répète sans cesse la mère seule de 37 ans. «Peut-être l'aurais-je trouvé et il n'aurait pas brûlé.»
Sa vie a basculé le 1er septembre 2004. Jour où 32 terroristes ont pris en otages quelque 1300 personnes dans l'école fréquentée par son fils à Beslan, petite ville de la république d'Ossétie-du-Nord, à 1900 km au sud de Moscou.
Deux jours plus tard, les forces spéciales russes envahissaient l'école. Résultat: 331 otages morts, dont 186 enfants.
Mères «extrémistes»
Emilia croyait alors que les autorités feraient tout pour sauver les enfants. Aujourd'hui, elle est convaincue que le pouvoir se préoccupait plus de préserver son honneur en refusant toute négociation avec les terroristes - des pro-séparatistes tchétchènes - que de sauver des vies humaines.
Depuis la tragédie, qui a aussi gravement blessé son autre fils, elle a quitté son emploi et est devenue l'une des militantes les plus actives de Voix de Beslan, une organisation réunissant des survivants et des mères de victimes.
Selon la version officielle, l'explosion d'une mine posée par les terroristes à l'intérieur du gymnase est à l'origine de l'incendie du toit. Les forces spéciales auraient alors réagi en lançant l'assaut pour sauver les otages.
Les nombreux témoignages rassemblés par les mères penchent toutefois vers une autre version: les forces spéciales auraient tiré en premier sur l'école, prétexte pour dénouer plus rapidement la crise. Quitte à faire des victimes.
«Si «l'explosion» était venue de l'intérieur, le toit se serait envolé sur les côtés» estime Emilia. Mais impossible de savoir la vérité. Les conclusions de l'enquête sont sans cesse reportées depuis deux ans.
Les quelque 30 procès intentés par les mères contre des officiels n'aboutissent à rien, le système judiciaire russe étant sous le contrôle de ces mêmes autorités qu'elles accusent.
En remettant en question la version officielle, les mères sont malgré elles devenues des opposantes au régime de Vladimir Poutine. En plus de leur deuil, elles doivent désormais vivre avec les pressions constantes des autorités.
En février, la cour a interdit Voix de Beslan, coupable «d'extrémisme» pour une lettre publiée en 2005. L'organisation y accusait le président de protéger les terroristes en nuisant à l'enquête.
Poutine responsable?
Aucun avocat en Russie n'a osé aider les mères de Beslan dans leurs démarches judiciaires. «Ils avaient tous peur, comme si nous avions la peste et qu'en s'approchant de nous, ils seraient contaminés et perdraient leur travail!» lance Ella Kissaïeva, qui a perdu deux neveux et un beau-frère lors de la prise d'otages.
En l'absence de juriste, c'est elle, microbiologiste de formation, qui représente l'organisation en cour. Son exemplaire du Code criminel usé à la corde en témoigne.
Pour les mères, il ne fait plus aucun doute: le premier responsable de la tragédie n'est nul autre que le président sortant Vladimir Poutine. Leur principale preuve? La loi. «Sans un ordre du président, personne ne peut tirer d'un char d'assaut à l'intérieur du pays», souligne Ella.
«Poutine» n'a pas protégé la vie des gens. Il a violé leur droit à la vie, rage Emilia Bzarova. Il a donné priorité à ses ambitions personnelles, son amour-propre. Et le prix de cela, c'est la mort des enfants.»
Emilia n’a pas pardonné aux terroristes, et encore moins aux autorités gouvernementales. «Oui, les terroristes sont [aussi coupables]. Mais je ne paie pas d’impôts aux terroristes.»
Les autorités locales projettent de démolir l’école numéro un pour y construire une église à la mémoire des victimes. Les mères s’y opposent farouchement. Elles croient qu’ils veulent ainsi détruire la plus grande preuve matérielle de leur culpabilité.
Malgré tout, Emilia garde espoir que la vérité sur la mort de son fils sera reconnue officiellement «de [s]on vivant». Selon elle, ce jour arrivera lorsque le clan de Vladimir Poutine quittera le pouvoir.
jeudi 1 mai 2008
Les cultivateurs russes souhaitent nourrir la planète
Article publié dans La Presse Affaires le 29 avril 2008 et sur cyberpresse.ca
Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou
La planète a besoin de pain? Les agriculteurs russes sont prêts à la nourrir. Mais ils accusent la corruption et l'inertie de leurs fonctionnaires de les empêcher d'accélérer le redressement de l'économie agricole, après les dures années post-soviétiques.
«Pour se développer, on se bat avec la bureaucratie!» soupire Viktor Babitch. Depuis 10 ans, le fermier de Volokolamsk (130 km au nord-ouest de Moscou) supplie les gouvernements de lui vendre des terres à un prix décent pour qu'il poursuive le développement de sa ferme.
«Mais je ne peux pas concurrencer les banquiers,» ajoute-t-il, en montrant des photos de terres agricoles abandonnées, achetées par des promoteurs pour y bâtir de luxueuses maisons de campagne. Depuis la chute de l'URSS en 1991, le tiers des terres arables ont cessé d'être exploitées en Russie. Ici, les dézonages agricoles se négocient souvent à l'enveloppe.
Avec la disparition des fermes collectives (kolkhozes) qui faisaient la fierté de l'empire soviétique, la production agricole a chuté de façon drastique. Au rythme actuel, il faudra encore au moins sept ans au pays pour récolter autant de céréales qu'en 1990.
Malgré tout, le retour agricole de la Russie est bel et bien commencé. L'an dernier, elle a exporté deux fois plus de blé que l'année précédente, et ce, malgré la taxe dissuasive à l'exportation de céréales imposée par le gouvernement en novembre, qui atteint 40%. Cette taxe temporaire sera abolie à la prochaine moisson, le 1er juillet, et la Russie compte devenir le troisième exportateur de blé d'ici cinq ans, devant la France et le Canada.
«Aujourd'hui, l'État appuie la production agricole avec l'idée que le seul remède contre des prix élevés est l'augmentation de la production et la hausse de l'offre», explique Aleksander Korbout, vice-président de l'Union céréalière russe.
Si elle gagne à exporter ses céréales, la Russie demeure au total un importateur net de produits alimentaires, souligne l'économiste agricole Aleksander Serkov. Elle est donc dépendante des prix mondiaux, notamment ceux de la viande, qu'elle importe à 37%.
Viktor Babitch, lui, est convaincu que l'agriculture russe pourrait être encore en bien meilleure position. «On ne parlerait même pas de crise alimentaire en Russie si on nous laissait travailler les terres.»
En dépit des embûches, la ferme de M. Babitch s'est développée à un rythme fulgurant. En 1992, le nouvel État russe lui a attribué cinq hectares de terres. Il a réussi à en acheter 63 de plus au fil des années. Il n'avait que trois vaches à l'époque, son troupeau en compte maintenant 150 et chaque bête est deux fois plus productive, grâce à l'amélioration des technologies.
L'an dernier, notamment en raison de la hausse des prix du lait, ses profits ont atteint 20%. Aujourd'hui, il aimerait simplement qu'on lui permettre de réinvestir son argent quelque part, pour participer au retour de la Russie comme puissance agricole.
Inflation
Depuis le début de l'année, la hausse mondiale du coût des denrées, jumelée à une inflation galopante qui frôle les 14% dans le pays, a fait exploser les prix sur les tablettes.
La mie de pain coûte ainsi 10% de plus qu'en janvier, alors que les fruits et légumes ont pris plus de 20%. Le gel des prix sur certains produits de base comme le lait, le pain et la viande, conclu entre le gouvernement et certaines entreprises en octobre, n'aura ainsi eu qu'un effet limité.
Heureusement pour les consommateurs russes, la hausse constante de leur revenu au cours des dernières années a permis d'amortir une partie du choc.
Tatiana Chevel, une retraitée de 72 ans rencontrée à la sortie d'un marché public de Moscou, ne s'en faisait ainsi pas trop avec le prix du beurre. «Comme on dit, c'est jusqu'à l'été!» lance-t-elle, convaincu que les prix redescendront à la saison des récoltes.
Avec sa retraite de 200$ par mois, plus haute que la moyenne russe, elle ne se plaint pas de sa vie modeste. «On achète du pain, des légumes, et on ne va pas nulle part,» dit-elle simplement. Pour contrer la hausse, elle s'est tout de même mise à acheter des légumes congelés, moins chers que les frais.
Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou
La planète a besoin de pain? Les agriculteurs russes sont prêts à la nourrir. Mais ils accusent la corruption et l'inertie de leurs fonctionnaires de les empêcher d'accélérer le redressement de l'économie agricole, après les dures années post-soviétiques.
«Pour se développer, on se bat avec la bureaucratie!» soupire Viktor Babitch. Depuis 10 ans, le fermier de Volokolamsk (130 km au nord-ouest de Moscou) supplie les gouvernements de lui vendre des terres à un prix décent pour qu'il poursuive le développement de sa ferme.
«Mais je ne peux pas concurrencer les banquiers,» ajoute-t-il, en montrant des photos de terres agricoles abandonnées, achetées par des promoteurs pour y bâtir de luxueuses maisons de campagne. Depuis la chute de l'URSS en 1991, le tiers des terres arables ont cessé d'être exploitées en Russie. Ici, les dézonages agricoles se négocient souvent à l'enveloppe.
Avec la disparition des fermes collectives (kolkhozes) qui faisaient la fierté de l'empire soviétique, la production agricole a chuté de façon drastique. Au rythme actuel, il faudra encore au moins sept ans au pays pour récolter autant de céréales qu'en 1990.
Malgré tout, le retour agricole de la Russie est bel et bien commencé. L'an dernier, elle a exporté deux fois plus de blé que l'année précédente, et ce, malgré la taxe dissuasive à l'exportation de céréales imposée par le gouvernement en novembre, qui atteint 40%. Cette taxe temporaire sera abolie à la prochaine moisson, le 1er juillet, et la Russie compte devenir le troisième exportateur de blé d'ici cinq ans, devant la France et le Canada.
«Aujourd'hui, l'État appuie la production agricole avec l'idée que le seul remède contre des prix élevés est l'augmentation de la production et la hausse de l'offre», explique Aleksander Korbout, vice-président de l'Union céréalière russe.
Si elle gagne à exporter ses céréales, la Russie demeure au total un importateur net de produits alimentaires, souligne l'économiste agricole Aleksander Serkov. Elle est donc dépendante des prix mondiaux, notamment ceux de la viande, qu'elle importe à 37%.
Viktor Babitch, lui, est convaincu que l'agriculture russe pourrait être encore en bien meilleure position. «On ne parlerait même pas de crise alimentaire en Russie si on nous laissait travailler les terres.»
En dépit des embûches, la ferme de M. Babitch s'est développée à un rythme fulgurant. En 1992, le nouvel État russe lui a attribué cinq hectares de terres. Il a réussi à en acheter 63 de plus au fil des années. Il n'avait que trois vaches à l'époque, son troupeau en compte maintenant 150 et chaque bête est deux fois plus productive, grâce à l'amélioration des technologies.
L'an dernier, notamment en raison de la hausse des prix du lait, ses profits ont atteint 20%. Aujourd'hui, il aimerait simplement qu'on lui permettre de réinvestir son argent quelque part, pour participer au retour de la Russie comme puissance agricole.
Inflation
Depuis le début de l'année, la hausse mondiale du coût des denrées, jumelée à une inflation galopante qui frôle les 14% dans le pays, a fait exploser les prix sur les tablettes.
La mie de pain coûte ainsi 10% de plus qu'en janvier, alors que les fruits et légumes ont pris plus de 20%. Le gel des prix sur certains produits de base comme le lait, le pain et la viande, conclu entre le gouvernement et certaines entreprises en octobre, n'aura ainsi eu qu'un effet limité.
Heureusement pour les consommateurs russes, la hausse constante de leur revenu au cours des dernières années a permis d'amortir une partie du choc.
Tatiana Chevel, une retraitée de 72 ans rencontrée à la sortie d'un marché public de Moscou, ne s'en faisait ainsi pas trop avec le prix du beurre. «Comme on dit, c'est jusqu'à l'été!» lance-t-elle, convaincu que les prix redescendront à la saison des récoltes.
Avec sa retraite de 200$ par mois, plus haute que la moyenne russe, elle ne se plaint pas de sa vie modeste. «On achète du pain, des légumes, et on ne va pas nulle part,» dit-elle simplement. Pour contrer la hausse, elle s'est tout de même mise à acheter des légumes congelés, moins chers que les frais.
dimanche 20 avril 2008
Tchétchénie : tyrannie, reconstruction et paix fragile
Article paru dans le journal La Presse le 19 avril 2008 sous le titre «Peur et paix». En voici une version un peu plus longue, avec quelques notes historiques.
Frédérick Lavoie
Collaboration spéciale
Grozny, Tchétchénie
Ravagée par deux guerres sanglantes entre 1994 et 2000, la Tchétchénie commence à reprendre son souffle. Sous la main de fer du jeune président et ancien rebelle Ramzan Kadyrov, la capitale Grozny se reconstruit à une vitesse vertigineuse. Mais la stabilité de la petite république demeure fragile. Des combattants indépendantistes se cachent toujours dans les montagnes et des jeunes, frustrés par les injustices du pouvoir, quittent tout pour rejoindre la guérilla.
Il y a encore un an, Malika (faux nom) devaient acheter son eau à un marchand ambulant au bas de son édifice à logements. Elle devait ensuite trimballer à pied les seaux jusqu’à son appartement du huitième étage. «Quand nous avons eu l’eau courante, ce fut une vraie fête!» se rappelle la soixantenaire, qui attend sous peu l’arrivée de l’eau chaude, promise par les autorités.
L’an dernier, son édifice a subi une cure de jouvence, gracieuseté de l’État. De l’extérieur, avec son étincellante tôle beige et verte, on jurerait que l’immeuble situé sur la route de l’aéroport est flambant neuf. «Ils ont refait la facade, nous ont posé de nouvelles portes et fenêtres et un système de chauffage. Pour le reste ils ont dit "arrangez-vous!"», précise toutefois Malika, qui à ses frais répare petit à petit son appartement pratiquement entièrement détruit par les bombes.
Pour l’ancienne directrice de restaurant, réfugiée en Ingouchie voisine durant la guerre, la vie demeure beaucoup plus difficile qu’avant les conflits. «Avant nous étions riches, notre ville était belle et verte», se rappelle la dame, qui doit aujourd’hui survivre avec une retraite d’un peu plus de 100$ par mois. Son mari, resté à la maison durant la guerre pour empêcher les vols, a été assassiné en 2000 sur le même étage par les forces russes.
Le maître Kadyrov
Sur la rue de la Paix, à quelques centaines de mètres du grouillant marché de Grozny, Magomed et ses hommes construisent un petit édifice qui abritera un magasin. Lorsqu’on lui parle de Ramzan Kadyrov, le président tchétchène accusé par les défenseurs des droits de l’homme d’avoir instauré un régime «totalitaire» dans la république, Magomed lève le pouce en l’air. «Il est super. Oui, il est rude, mais ça ne peut pas être autrement! Sinon ceux qui sont assis en haut (les fonctionnaires) ne voudraient pas travailler. Il est énergique, il n’est pas paresseux. Il pourrait venir à tout moment ici et nous demander comment le chantier avance», assure Magomed, 57 ans, en remplissant d’eau une cuve à ciment.
Dans la capitale, il ne fait aucun doute que l’ancien rebelle Kadyrov, rallié à Moscou entre les deux guerres et nommé chef d’État à 30 ans l’an dernier par Vladimir Poutine, est le maître des lieux. Ses miliciens personnels, surnommés kadyrovtsy, se promènent nonchalamment dans les rues, mitraillette en bandouillère.
Ramzan, comme l’appelle simplement les Tchétchènes, a instauré un véritable culte de la personnalité de son père Akhmad, le président tué lors d’un attentat dans le stade de Grozny en 2004. Le stade entièrement rénové porte désormais son nom, tout comme la nouvelle grande mosquée, la rue principale et une chic école fraîchement bâtie, alors que d’immenses portraits de lui son accrochés un peu partout.
Malgré les tendances mégalomanes du jeune Kadyrov, même les défenseurs des droits de l’homme lui attribuent une bonne partie des réussites dans la reconstruction d’après-guerre. «Il essaie de plaire à tout le monde et il veut régler les problèmes», souligne Timour Akiev, analyste pour la réputée ONG russe Memorial. Il déplore toutefois l’absence de plan à long terme du président, qui fonctionne surtout selon ses impulsions et humeurs du moment.
Memorial avait refusé de travailler avec Kadyrov par le passé, le considérant comme un criminel de guerre. Mais lorsque le président a invité l’organisation à collaborer, ses membres ont compris que c’était une offre qu’ils ne pouvaient pas refuser. «Il en allait de la sécurité de nos membres,» explique M. Akiev. «Il fait beaucoup de choses pour sa population, mais sa popularité est surtout basée sur la peur de sa personne.»
Malika confirme : «On ne peut même pas se plaindre de quoi que ce soit lorsqu’on est en transport en commun. Kadyrov a des oreilles partout».
Un équilibre fragile
Le président tchétchène Ramzan Kadyrov a beau qualifier sa république de «plus calme de toute la Russie», la réalité n’est pas encore aussi rose. Huit ans après la fin officielle des combats, la Tchétchénie demeure une «zone d’opération anti-terroriste» et les tensions restent vives entre les groupes tchétchènes loyaux au Kremlin.
Lundi dernier, la milice personnelle de Kadyrov et des soldats tchétchènes d’un bataillon du ministère de la Défense ont échangé des coups de feu pour une banale histoire de priorité de passage routier. L’incident a coûté la vie à deux militaires et a fait craindre une scission entre les groupes ralliés à Moscou, souvent d’anciens rebelles, qui restent craintifs face au pouvoir russe. Le président Kadyrov a rapidement nié toute mésentente.
Quant aux combattants indépendantistes qui ont refusé toutes les offres russes, ils n’ont pas dit leur dernier mots. Ils se réclament désormais du jihad mondial et revendiquent l’instauration d’une république islamiste non seulement en Tchétchénie, mais dans tout le Caucase. Les autorités estiment qu’il ne sont plus qu’environ 500, retranchés dans les montagnes, mais les habitants de Grozny rencontrés par La Presse étaient tous convaincus que ce nombre est fortement sous-évalué.
Le 19 mars, un commando d’une cinquantaine de boevikis («combattants», en russe) a envahi le village d’Alkhazourovo, au sud-ouest de Grozny. Ils ont tué près d’une dizaine de policiers et civils, incendié l’administration locale, avant de reprendre la fuite dans les montagnes. «On ne peut pas exclure que [des rebelles] puissent entrer à nouveau dans Grozny,» prévient ainsi Timour Akiev, analyste pour l’ONG russe Memorial.
Une bijoutière tchétchène de 40 ans, qui préfère garder l’anonymat par peur de représailles, raconte que deux jeunes hommes de sa famille ont récemment joint la guérilla. Selon elle, ils l’ont fait avant tout parce qu’ils sont des musulmans «très croyants» et pour venger leurs frères, tués par l’armée russe et des kadyrovtsy.
Timour Akiev croit que plusieurs Tchétchènes continueront à se joindre aux boevikis tant qu’ils ne pourront faire confiance aux autorités pour leur faire justice. «Actuellement, ceux en uniforme (les kadyrovtsy) font la loi comme il leur plaît. La seule façon de se venger, c’est de prendre une arme et de tuer.»
-30-
Dix-sept ans de conflit
1991 : En novembre, un mois avant la chute de l’URSS, la Tchétchénie déclare son indépendance. Les nationalistes tchétchènes expulsent des centaines de milliers de Russes.
1994 : Le président russe Boris Eltsine envoie l’armée, sous-équipée et mal préparée, pour forcer la réintégration de la Tchétchénie à la Fédération de Russie.
1996 : Signature du traité de Khassavouirt entre le général russe Aleksander Lebed et le chef rebelle tchétchène Aslan Maskhadov. L’accord met un terme aux hostilités et assure le droit à l’autodétermination du peuple tchétchène.
1999 : Après une vague d’attentats en Russie revendiquées par le chef de guerre tchétchène islamiste Chamil Bassaïev, le nouveau premier ministre russe Vladimir Poutine envoie à nouveau les troupes russes dans la république rebelle.
2000 : Fin officielle des hostilités. Moscou installe au pouvoir le moufti Akhmad Kadyrov, ancien rebelle. Les deux guerres auront fait plus de 100 000 morts côtés russe et tchétchène et des centaines de milliers de réfugiés. Depuis lors, les combats sporadiques entre les autorités et des rebelles retranchés dans les montagnes ont progressivement diminué, tout comme les exactions et les enlèvements de civils.
Tchétchénie
Statut : République autonome, membre de la Fédération de Russie
Population : 1,2 million
Superficie : 16 100 km2
Capitale : Grozny (environ 250 000 habitants)
Langues : tchétchènes et russes
Religions : musulmane (sunnite d’obédience soufi), Église orthodoxe russe
Composition ethnique : Tchétchènes, 93%, Russes, 3,7% (avant la guerre, 30%)
Sources : La documentation française et site web du gouvernement tchétchène
Frédérick Lavoie
Collaboration spéciale
Grozny, Tchétchénie
Ravagée par deux guerres sanglantes entre 1994 et 2000, la Tchétchénie commence à reprendre son souffle. Sous la main de fer du jeune président et ancien rebelle Ramzan Kadyrov, la capitale Grozny se reconstruit à une vitesse vertigineuse. Mais la stabilité de la petite république demeure fragile. Des combattants indépendantistes se cachent toujours dans les montagnes et des jeunes, frustrés par les injustices du pouvoir, quittent tout pour rejoindre la guérilla.
L’an dernier, son édifice a subi une cure de jouvence, gracieuseté de l’État. De l’extérieur, avec son étincellante tôle beige et verte, on jurerait que l’immeuble situé sur la route de l’aéroport est flambant neuf. «Ils ont refait la facade, nous ont posé de nouvelles portes et fenêtres et un système de chauffage. Pour le reste ils ont dit "arrangez-vous!"», précise toutefois Malika, qui à ses frais répare petit à petit son appartement pratiquement entièrement détruit par les bombes.
Pour l’ancienne directrice de restaurant, réfugiée en Ingouchie voisine durant la guerre, la vie demeure beaucoup plus difficile qu’avant les conflits. «Avant nous étions riches, notre ville était belle et verte», se rappelle la dame, qui doit aujourd’hui survivre avec une retraite d’un peu plus de 100$ par mois. Son mari, resté à la maison durant la guerre pour empêcher les vols, a été assassiné en 2000 sur le même étage par les forces russes.
Le maître Kadyrov
Sur la rue de la Paix, à quelques centaines de mètres du grouillant marché de Grozny, Magomed et ses hommes construisent un petit édifice qui abritera un magasin. Lorsqu’on lui parle de Ramzan Kadyrov, le président tchétchène accusé par les défenseurs des droits de l’homme d’avoir instauré un régime «totalitaire» dans la république, Magomed lève le pouce en l’air. «Il est super. Oui, il est rude, mais ça ne peut pas être autrement! Sinon ceux qui sont assis en haut (les fonctionnaires) ne voudraient pas travailler. Il est énergique, il n’est pas paresseux. Il pourrait venir à tout moment ici et nous demander comment le chantier avance», assure Magomed, 57 ans, en remplissant d’eau une cuve à ciment.
Ramzan, comme l’appelle simplement les Tchétchènes, a instauré un véritable culte de la personnalité de son père Akhmad, le président tué lors d’un attentat dans le stade de Grozny en 2004. Le stade entièrement rénové porte désormais son nom, tout comme la nouvelle grande mosquée, la rue principale et une chic école fraîchement bâtie, alors que d’immenses portraits de lui son accrochés un peu partout.
Malgré les tendances mégalomanes du jeune Kadyrov, même les défenseurs des droits de l’homme lui attribuent une bonne partie des réussites dans la reconstruction d’après-guerre. «Il essaie de plaire à tout le monde et il veut régler les problèmes», souligne Timour Akiev, analyste pour la réputée ONG russe Memorial. Il déplore toutefois l’absence de plan à long terme du président, qui fonctionne surtout selon ses impulsions et humeurs du moment.
Memorial avait refusé de travailler avec Kadyrov par le passé, le considérant comme un criminel de guerre. Mais lorsque le président a invité l’organisation à collaborer, ses membres ont compris que c’était une offre qu’ils ne pouvaient pas refuser. «Il en allait de la sécurité de nos membres,» explique M. Akiev. «Il fait beaucoup de choses pour sa population, mais sa popularité est surtout basée sur la peur de sa personne.»
Malika confirme : «On ne peut même pas se plaindre de quoi que ce soit lorsqu’on est en transport en commun. Kadyrov a des oreilles partout».
Un équilibre fragile
Le président tchétchène Ramzan Kadyrov a beau qualifier sa république de «plus calme de toute la Russie», la réalité n’est pas encore aussi rose. Huit ans après la fin officielle des combats, la Tchétchénie demeure une «zone d’opération anti-terroriste» et les tensions restent vives entre les groupes tchétchènes loyaux au Kremlin.
Lundi dernier, la milice personnelle de Kadyrov et des soldats tchétchènes d’un bataillon du ministère de la Défense ont échangé des coups de feu pour une banale histoire de priorité de passage routier. L’incident a coûté la vie à deux militaires et a fait craindre une scission entre les groupes ralliés à Moscou, souvent d’anciens rebelles, qui restent craintifs face au pouvoir russe. Le président Kadyrov a rapidement nié toute mésentente.
Le 19 mars, un commando d’une cinquantaine de boevikis («combattants», en russe) a envahi le village d’Alkhazourovo, au sud-ouest de Grozny. Ils ont tué près d’une dizaine de policiers et civils, incendié l’administration locale, avant de reprendre la fuite dans les montagnes. «On ne peut pas exclure que [des rebelles] puissent entrer à nouveau dans Grozny,» prévient ainsi Timour Akiev, analyste pour l’ONG russe Memorial.
Une bijoutière tchétchène de 40 ans, qui préfère garder l’anonymat par peur de représailles, raconte que deux jeunes hommes de sa famille ont récemment joint la guérilla. Selon elle, ils l’ont fait avant tout parce qu’ils sont des musulmans «très croyants» et pour venger leurs frères, tués par l’armée russe et des kadyrovtsy.
Timour Akiev croit que plusieurs Tchétchènes continueront à se joindre aux boevikis tant qu’ils ne pourront faire confiance aux autorités pour leur faire justice. «Actuellement, ceux en uniforme (les kadyrovtsy) font la loi comme il leur plaît. La seule façon de se venger, c’est de prendre une arme et de tuer.»
-30-
Dix-sept ans de conflit
1991 : En novembre, un mois avant la chute de l’URSS, la Tchétchénie déclare son indépendance. Les nationalistes tchétchènes expulsent des centaines de milliers de Russes.
1994 : Le président russe Boris Eltsine envoie l’armée, sous-équipée et mal préparée, pour forcer la réintégration de la Tchétchénie à la Fédération de Russie.
1996 : Signature du traité de Khassavouirt entre le général russe Aleksander Lebed et le chef rebelle tchétchène Aslan Maskhadov. L’accord met un terme aux hostilités et assure le droit à l’autodétermination du peuple tchétchène.
1999 : Après une vague d’attentats en Russie revendiquées par le chef de guerre tchétchène islamiste Chamil Bassaïev, le nouveau premier ministre russe Vladimir Poutine envoie à nouveau les troupes russes dans la république rebelle.
Tchétchénie
Statut : République autonome, membre de la Fédération de Russie
Population : 1,2 million
Superficie : 16 100 km2
Capitale : Grozny (environ 250 000 habitants)
Langues : tchétchènes et russes
Religions : musulmane (sunnite d’obédience soufi), Église orthodoxe russe
Composition ethnique : Tchétchènes, 93%, Russes, 3,7% (avant la guerre, 30%)
Sources : La documentation française et site web du gouvernement tchétchène
mardi 15 avril 2008
Nuit blanche à Moscou pour la sainte Flanelle
Article publié dans le journal La Presse le 15 avril 2008 et sur cyberpresse.ca
Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale
Moscou - Non, Moscou n'est pas hockey. Du moins, ce n'est pas la folie comme à Montréal. Les Kovalev et Markov sont admirés, mais peu de Moscovites sont prêts à passer une nuit blanche pour regarder les Glorieux jouer 7000 km et huit fuseaux horaires plus à l'ouest. Mais on peut toujours compter sur quelques fans finis...
Il était près de quatre heures du matin dans la nuit de dimanche à hier, dans le sous-sol du casino Metelitsa, en plein coeur de la capitale russe. L'écran géant quittait une partie de baseball pour diffuser le match Bruins-Canadien. Les dernières secondes du premier vingt s'égrainaient en faveur de Boston. Les quatre téléspectateurs (cinq avec le représentant de La Presse...), réunis dans l'un des seuls endroits de Moscou retransmettant le match, avaient raté le premier but de Milan Lucic.
À chaque jeu avorté du Tricolore, Mikhaïl Melnikov lance un juron en russe, qui fait habituellement référence au plus vieux métier du monde.
Lorsque Tom Kostopoulos enfile laborieusement la rondelle dans le filet de Tim Thomas en deuxième période, son collègue Kiril et lui lèvent les bras dans les airs. Au travers de son épaisse barbe, Mikhaïl lâche un cri de soulagement. La salle pratiquement vide reste de marbre. Les sons des machines de vidéo-poker demeurent en avantage numérique.
Tatoué depuis 1976
Mikhaïl Melnikov n'est pas un partisan des Habs de la dernière pluie. Aucun lien avec la présence d'Andreï Markov et Alex Kovalev dans l'alignement. "Je l'étais déjà sous Dryden!" lance-t-il.
En fait, Mikhaïl Melnikov a la sainte Flanelle tatouée sur le coeur depuis le 1er janvier 1976. Très précisément. Ou plutôt, le 31 décembre 1975, heure de l'Est, et le lendemain, heure moscovite.
Il était aussi 3h du matin à Moscou cette nuit-là, lors de la mise au jeu initiale du troisième match de la Super série, disputé au Forum de Montréal. En tournée dans la LNH, le CSKA de Moscou visitait le Canadien. Le jeune "Micha", alors âgé de 9 ans, avait eu la permission de passer la nuit blanche avec son père pour regarder la partie.
"En Union soviétique, on ne diffusait pas les matchs de la LNH à la télévision, et là on avait une chance de les voir. Ça a été un cadeau grandiose pour le Nouvel An", se remémore celui qui est devenu commentateur de hockey sur la chaîne de télévision privée NTV-Plus.
Il aura par la suite dû attendre près de deux décennies pour revoir ce match, qui s'était conclu par un verdict nul de 3-3. "La télévision soviétique avait effacé les cassettes." À la chute de l'URSS, Mikhaïl Melnikov a pu se procurer les enregistrements canadiens. Il les conserve toujours et regarde encore à l'occasion cette collision frontale entre les styles de jeu soviétique et nord-américain, qui l'a marqué à vie.
"Ici, on considère que c'est le meilleur match qui a été joué au XXe siècle, explique-t-il. Ceux qui ont été éduqués en regardant ce match prennent pour Montréal. Nos meilleurs commentateurs sont tous pour Montréal."
Mikhaïl Melnikov estime que pour la "première fois en six ans", le Canadien peut prétendre aux grands honneurs. Il note que "sans Koivu, Kovalev est devenu l'un des leaders. Avant, il n'aimait pas travailler, et maintenant il est l'un des meilleurs. Cette saison, il a joué avec des jeunes et c'est à ce moment qu'ils ont commencé à bien jouer", analyse-t-il, ajoutant que Kovalev est très apprécié des journalistes russes non seulement pour ses talents, mais pour sa personnalité.
Le mois prochain, Mikhaïl Melnikov se rendra pour la première fois au pays des Habitants. Il couvrira pour le journal Gazeta le Championnat du monde de hockey, disputé à Québec et Halifax. Avec un peu de chance, il pourra peut-être prolonger son séjour et participer au défilé de la victoire sur la rue Sainte-Catherine...
Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale
Il était près de quatre heures du matin dans la nuit de dimanche à hier, dans le sous-sol du casino Metelitsa, en plein coeur de la capitale russe. L'écran géant quittait une partie de baseball pour diffuser le match Bruins-Canadien. Les dernières secondes du premier vingt s'égrainaient en faveur de Boston. Les quatre téléspectateurs (cinq avec le représentant de La Presse...), réunis dans l'un des seuls endroits de Moscou retransmettant le match, avaient raté le premier but de Milan Lucic.
À chaque jeu avorté du Tricolore, Mikhaïl Melnikov lance un juron en russe, qui fait habituellement référence au plus vieux métier du monde.
Lorsque Tom Kostopoulos enfile laborieusement la rondelle dans le filet de Tim Thomas en deuxième période, son collègue Kiril et lui lèvent les bras dans les airs. Au travers de son épaisse barbe, Mikhaïl lâche un cri de soulagement. La salle pratiquement vide reste de marbre. Les sons des machines de vidéo-poker demeurent en avantage numérique.
Tatoué depuis 1976
Mikhaïl Melnikov n'est pas un partisan des Habs de la dernière pluie. Aucun lien avec la présence d'Andreï Markov et Alex Kovalev dans l'alignement. "Je l'étais déjà sous Dryden!" lance-t-il.
En fait, Mikhaïl Melnikov a la sainte Flanelle tatouée sur le coeur depuis le 1er janvier 1976. Très précisément. Ou plutôt, le 31 décembre 1975, heure de l'Est, et le lendemain, heure moscovite.
Il était aussi 3h du matin à Moscou cette nuit-là, lors de la mise au jeu initiale du troisième match de la Super série, disputé au Forum de Montréal. En tournée dans la LNH, le CSKA de Moscou visitait le Canadien. Le jeune "Micha", alors âgé de 9 ans, avait eu la permission de passer la nuit blanche avec son père pour regarder la partie.
"En Union soviétique, on ne diffusait pas les matchs de la LNH à la télévision, et là on avait une chance de les voir. Ça a été un cadeau grandiose pour le Nouvel An", se remémore celui qui est devenu commentateur de hockey sur la chaîne de télévision privée NTV-Plus.
Il aura par la suite dû attendre près de deux décennies pour revoir ce match, qui s'était conclu par un verdict nul de 3-3. "La télévision soviétique avait effacé les cassettes." À la chute de l'URSS, Mikhaïl Melnikov a pu se procurer les enregistrements canadiens. Il les conserve toujours et regarde encore à l'occasion cette collision frontale entre les styles de jeu soviétique et nord-américain, qui l'a marqué à vie.
"Ici, on considère que c'est le meilleur match qui a été joué au XXe siècle, explique-t-il. Ceux qui ont été éduqués en regardant ce match prennent pour Montréal. Nos meilleurs commentateurs sont tous pour Montréal."
Mikhaïl Melnikov estime que pour la "première fois en six ans", le Canadien peut prétendre aux grands honneurs. Il note que "sans Koivu, Kovalev est devenu l'un des leaders. Avant, il n'aimait pas travailler, et maintenant il est l'un des meilleurs. Cette saison, il a joué avec des jeunes et c'est à ce moment qu'ils ont commencé à bien jouer", analyse-t-il, ajoutant que Kovalev est très apprécié des journalistes russes non seulement pour ses talents, mais pour sa personnalité.
Le mois prochain, Mikhaïl Melnikov se rendra pour la première fois au pays des Habitants. Il couvrira pour le journal Gazeta le Championnat du monde de hockey, disputé à Québec et Halifax. Avec un peu de chance, il pourra peut-être prolonger son séjour et participer au défilé de la victoire sur la rue Sainte-Catherine...
dimanche 13 avril 2008
Découvrir la Russie, et comprendre le Saguenay
Portrait publié dans le journal Progrès-Dimanche (Saguenay) du 13 avril 2008
Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale
MOSCOU - En débarquant en Russie en septembre dernier, François Dubé s'attendait bien à reconnaître son Saguenay natal dans les paysages du plus grand pays du monde. Mais il ne pensait pas faire autant de parallèles entre les défis de sa région, de sa province et ceux des Russes.
C'est avant tout "pour apprendre le russe" que l'étudiant de 22 ans a décidé de venir étudier huit mois au Centre Moscou-Québec, rattaché à l'Université d'État des sciences humaines de Moscou (RGGU). "En science politique, ce serait ridicule d'affirmer connaître un pays sans en connaître sa langue," dit celui qui a déjà complété deux années de baccalauréat dans cette discipline à l'Université Laval. Il loge gratuitement aux résidences de la RGGU, en échange de quoi il enseigne le français à des étudiants russes.
François s'intéresse particulièrement au sort des minorités ethniques dans la Fédération de Russie, faisant un parallèle avec celui des Québécois dans le Canada. Il compte d'ailleurs écrire une thèse de maîtrise sur le sujet. "Même si nos peuples sont différents, on fait face aux mêmes défis, dont celui de conserver sa langue."
Il s'étonne ainsi que le Québec n'ait jamais développé de liens avec les régions russes. "On a une expertise en matière de minorités et on ne cherche pas à l'exporter!" s'étonne-t-il, assurant qu'il compte bien changer les choses à ce sujet au cours des prochaines années.
Depuis son arrivée en ex-URSS, François a passé des journées et des nuits entières en train ou en autobus pour aller à la rencontre des peuples minoritaires ossète, daghestanais, et tchouvache. "Tu as beau lire des millions de textes, c'est en parlant avec les gens que tu peux vraiment comprendre [un pays]", est maintenant convaincu l'ancien élève du Séminaire et du Cégep de Chicoutimi.
Pour se rapprocher de ces peuples, François s'est même inscrit à des cours de langue tatare (proche du turc), parlée par l'une des plus importantes minorités du pays. Selon lui, le Québec a aussi beaucoup à apprendre des Tatars, qui ont su "s'affirmer en tant que peuple" pour ensuite négocier leur statut "d'égal à égal" dans la fédération, lors de l'éclatement de l'Union soviétique en 1991.
François parle avec passion d'un récent voyage en République de Tchouvachie, où dans de petits villages, il a rencontré de vieilles grand-mères et de jeunes enfants qui parlaient encore leur langue maternelle, "malgré 70 ans de communisme" et la mondialisation. "Ils écoutent Britney Spears, mais ils parlent encore tchouvache!" lance-t-il.
Au Saguenay comme en Russie
Dans les régions russes, François a aussi un peu redécouvert la sienne. "J'adore Moscou, mais ce n'est pas ma ville. Je m'identifie plus aux régions russes, aux villages, qu'aux grosses villes industrielles."
Il a également noté qu'en Russie, les populations éloignées des grands centres sont aux prises avec le même défi que celles du Québec : les ressources sont exploitées chez eux, mais les richesses s'accumulent dans les grandes villes. "Tu en prends conscience ici, parce que [l'écart] est plus grand," dit François, le deuxième des quatre enfants de Ghislain Dubé et Hélène Grégoire.
Même s'il se dit très "attaché" au Saguenay, François n'entrevoit pas son avenir dans la région "telle qu'elle est maintenant." "On doit prendre conscience qu'il faut un meilleur leadership pour le développement de nos régions," soutient-il.
Selon lui, la faute revient aux "élites régionales" qui ne favorisent pas l'ouverture de la région sur le monde et découragent ainsi les jeunes Saguenéens branchés sur la planète à revenir y investir leur savoir et savoir-faire.
Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale
MOSCOU - En débarquant en Russie en septembre dernier, François Dubé s'attendait bien à reconnaître son Saguenay natal dans les paysages du plus grand pays du monde. Mais il ne pensait pas faire autant de parallèles entre les défis de sa région, de sa province et ceux des Russes.
François s'intéresse particulièrement au sort des minorités ethniques dans la Fédération de Russie, faisant un parallèle avec celui des Québécois dans le Canada. Il compte d'ailleurs écrire une thèse de maîtrise sur le sujet. "Même si nos peuples sont différents, on fait face aux mêmes défis, dont celui de conserver sa langue."
Il s'étonne ainsi que le Québec n'ait jamais développé de liens avec les régions russes. "On a une expertise en matière de minorités et on ne cherche pas à l'exporter!" s'étonne-t-il, assurant qu'il compte bien changer les choses à ce sujet au cours des prochaines années.
Depuis son arrivée en ex-URSS, François a passé des journées et des nuits entières en train ou en autobus pour aller à la rencontre des peuples minoritaires ossète, daghestanais, et tchouvache. "Tu as beau lire des millions de textes, c'est en parlant avec les gens que tu peux vraiment comprendre [un pays]", est maintenant convaincu l'ancien élève du Séminaire et du Cégep de Chicoutimi.
Pour se rapprocher de ces peuples, François s'est même inscrit à des cours de langue tatare (proche du turc), parlée par l'une des plus importantes minorités du pays. Selon lui, le Québec a aussi beaucoup à apprendre des Tatars, qui ont su "s'affirmer en tant que peuple" pour ensuite négocier leur statut "d'égal à égal" dans la fédération, lors de l'éclatement de l'Union soviétique en 1991.
François parle avec passion d'un récent voyage en République de Tchouvachie, où dans de petits villages, il a rencontré de vieilles grand-mères et de jeunes enfants qui parlaient encore leur langue maternelle, "malgré 70 ans de communisme" et la mondialisation. "Ils écoutent Britney Spears, mais ils parlent encore tchouvache!" lance-t-il.
Au Saguenay comme en Russie
Dans les régions russes, François a aussi un peu redécouvert la sienne. "J'adore Moscou, mais ce n'est pas ma ville. Je m'identifie plus aux régions russes, aux villages, qu'aux grosses villes industrielles."
Il a également noté qu'en Russie, les populations éloignées des grands centres sont aux prises avec le même défi que celles du Québec : les ressources sont exploitées chez eux, mais les richesses s'accumulent dans les grandes villes. "Tu en prends conscience ici, parce que [l'écart] est plus grand," dit François, le deuxième des quatre enfants de Ghislain Dubé et Hélène Grégoire.
Même s'il se dit très "attaché" au Saguenay, François n'entrevoit pas son avenir dans la région "telle qu'elle est maintenant." "On doit prendre conscience qu'il faut un meilleur leadership pour le développement de nos régions," soutient-il.
Selon lui, la faute revient aux "élites régionales" qui ne favorisent pas l'ouverture de la région sur le monde et découragent ainsi les jeunes Saguenéens branchés sur la planète à revenir y investir leur savoir et savoir-faire.
Chronique d'errance #13: La mort de la guerre
Écrite dans une Moscou sans coeur, par obligation...
Il était une guerre. Partie d’un dérapage d’intensité. De l’explosion de volontés de vivre plus fort. D’ambitions de se changer les mondes pour le mieux.
Il était une guerre, comme toutes les guerres. Qui avec les premières blessures qui s’empilent, en oubliait ses raisons de déclenchement. Et ne pouvait plus s’arrêter la haine de l’amour déraillé. L’emprisonnement des libérations promises.
Il était une guerre qui s’éloignait de la paix. Plus ses terrains se minaient. Plus ses idéaux s’aigrissaient. Les rancunes se formaient de nouveaux champs de bataille. Toujours plus grands. Toujours plus loin de l’objectif initial.
Il était une guerre qui comme toutes les guerres n’avait plus aucun sens. Blessait pour blesser, au coeur de la faiblesse de l’autre. Se disant que l’autre ne sentait, ne ressentait plus rien de toute façon. La guerre ou la vie amère l’avait insensibilisé, disait-on.
On blessait donc pour rien, puisqu’on ne croyait même plus faire mal. Pour rien, ou pour oublier ses propres blessures sales à panser. Attaquer pour forcer l’autre à nous guérir.
Il était une guerre morte au bout de son sang, au bout de son non-sens. On a fini par la tuer pour lui survivre. Elle gît sur le plancher absurde de nos souvenirs. Autour d’elle, le bon et le mauvais étouffent sans distinction sous les ruines des âmes exténuées. Qu’elle est belle, morte, la guerre, finalement.
Certes, le poids de son cadavre est encore lourd sur nos consciences meurtries. Il reste encore à se pardonner nos offensives, et à pardonner à ceux qui nous ont offensés. Se pardonner à soi-même de s’être fait si mal à faire du mal. Mais au fil de sa décomposition libératrice, la guerre abattue prendra petit à petit le teint de la paix.
Aidons l’espoir à l’espérer.
Il était une guerre, comme toutes les guerres. Qui avec les premières blessures qui s’empilent, en oubliait ses raisons de déclenchement. Et ne pouvait plus s’arrêter la haine de l’amour déraillé. L’emprisonnement des libérations promises.
Il était une guerre qui s’éloignait de la paix. Plus ses terrains se minaient. Plus ses idéaux s’aigrissaient. Les rancunes se formaient de nouveaux champs de bataille. Toujours plus grands. Toujours plus loin de l’objectif initial.
Il était une guerre qui comme toutes les guerres n’avait plus aucun sens. Blessait pour blesser, au coeur de la faiblesse de l’autre. Se disant que l’autre ne sentait, ne ressentait plus rien de toute façon. La guerre ou la vie amère l’avait insensibilisé, disait-on.
On blessait donc pour rien, puisqu’on ne croyait même plus faire mal. Pour rien, ou pour oublier ses propres blessures sales à panser. Attaquer pour forcer l’autre à nous guérir.
Il était une guerre morte au bout de son sang, au bout de son non-sens. On a fini par la tuer pour lui survivre. Elle gît sur le plancher absurde de nos souvenirs. Autour d’elle, le bon et le mauvais étouffent sans distinction sous les ruines des âmes exténuées. Qu’elle est belle, morte, la guerre, finalement.
Certes, le poids de son cadavre est encore lourd sur nos consciences meurtries. Il reste encore à se pardonner nos offensives, et à pardonner à ceux qui nous ont offensés. Se pardonner à soi-même de s’être fait si mal à faire du mal. Mais au fil de sa décomposition libératrice, la guerre abattue prendra petit à petit le teint de la paix.
Aidons l’espoir à l’espérer.
jeudi 3 avril 2008
Des fidèles russes d'une secte apocalyptique refont surface
Article publié dans La Presse le 3 avril 2008 et sur Cyberpresse.ca
Frédérick Lavoie
Collaboration spéciale
Moscou
Pas facile d’attendre la fin du monde sous terre. Hier, trois des derniers adeptes de la secte orthodoxe russe Jérusalem des montagnes, retranchés dans un abri depuis cinq mois, sont retournés à la vie terrestre.
En novembre dernier, à l’appel de leur chef spirituel Pavel Kouznetsov, 35 membres de la secte s’étaient installés dans la cavité d’un ravin, près du village de Nikolskoïe (700 km au sud-est de Moscou).
Ils emportaient avec eux toutes les provisions nécessaires pour survivre jusqu’à l’Apocalypse, que leur gourou leur prédisait pour mai.
Les autorités s’inquiétaient particulièrement du sort des enfants qui se trouvaient parmi eux, dont un bébé de moins de 2 ans, qui est finalement sorti hier avec sa mère et sa sœur de 15 ans. Des géologues avaient prévenu des dangers de glissements de terrain, qui menaçaient d’engloutir tous les croyants.
Signe de Dieu
Vendredi, un premier effondrement du sol avait convaincu sept disciples à retourner à la surface. Ils s’étaient auparavant vu garantir par les autorités qu’ils pourraient attendre l’Apocalypse tranquillement dans la maison de leur chef à Nikolskoïe, situé dans la région de Penza.
Mardi, 14 autres membres de la secte ont quitté l’abri, pour aussitôt se cloîtrer afin de prier, refusant toute aide médicale. « Ils disent que Dieu leur a envoyé un signe, leur ordonnant de sortir après le quatrième effondrement », avait alors indiqué le vice-gouverneur de la région, Oleg Melnitchenko.
Pour convaincre les 11 récalcitrants toujours sous terre, les autorités ont libéré provisoirement leur gourou, interné pour démence dans un hôpital psychiatrique. Pavel Kouznetsov fait face à des accusations criminelles pour incitation à la haine religieuse et pour création d’un groupe religieux qui utilise la violence contre des citoyens.
Selon les autorités, il a prévenu hier ses fidèles que Dieu lui-même avait fait s’effondrer une partie du refuge afin qu’ils sortent, spécifiant que d’agir contre la volonté du Tout-Puissant serait un gros péché.
Une secte parmi d’autres
La secte de Jérusalem des montagnes n’est qu’un cas « extrême » parmi plusieurs autres mouvements du genre dans l’Église orthodoxe russe, explique Aleksander Verkhovsky, directeur du Centre Sova, qui étudie les phénomènes religieux dans le pays.
« Il y a quelques milliers de croyants (orthodoxes) en Russie qui s’en font sérieusement avec leur numéro d’assurance sociale, dans lequel ils voient des signes de la venue de l’Antéchrist. » Les disciples de Kouznetsov qui sont sortis de leur abri ont ainsi obtenu des autorités une vache, refusant catégoriquement de boire du lait commercial sous motif que les codes barre pouvaient contenir des messages sataniques.
Selon des estimations, il y aurait en Russie plus de 700 sectes, païennes ou dérivées des religions traditionnelles. Pavel Kouznetsov, ancien ingénieur électrique qui a tout laissé tomber il y a cinq ans pour s’installer à la campagne et propager ses croyances, est un « un simple croyant qui a commencé à se prendre pour un prophète, » soutient Aleksander Verkhovsky. « C’est un leader charismatique traditionnel ».
M. Verkhovsky souligne toutefois que les sectes apocalyptiques dans l’Église orthodoxe sont en perte de popularité aujourd’hui, après avoir connu leur apogée au début de la décennie. « Quand de tels mouvements sont en déclin, il apparaît des éléments plus radicaux. » Comme le groupe de Kouznetsov.
Frédérick Lavoie
Collaboration spéciale
Moscou
Pas facile d’attendre la fin du monde sous terre. Hier, trois des derniers adeptes de la secte orthodoxe russe Jérusalem des montagnes, retranchés dans un abri depuis cinq mois, sont retournés à la vie terrestre.
En novembre dernier, à l’appel de leur chef spirituel Pavel Kouznetsov, 35 membres de la secte s’étaient installés dans la cavité d’un ravin, près du village de Nikolskoïe (700 km au sud-est de Moscou).
Ils emportaient avec eux toutes les provisions nécessaires pour survivre jusqu’à l’Apocalypse, que leur gourou leur prédisait pour mai.
Les autorités s’inquiétaient particulièrement du sort des enfants qui se trouvaient parmi eux, dont un bébé de moins de 2 ans, qui est finalement sorti hier avec sa mère et sa sœur de 15 ans. Des géologues avaient prévenu des dangers de glissements de terrain, qui menaçaient d’engloutir tous les croyants.
Signe de Dieu
Vendredi, un premier effondrement du sol avait convaincu sept disciples à retourner à la surface. Ils s’étaient auparavant vu garantir par les autorités qu’ils pourraient attendre l’Apocalypse tranquillement dans la maison de leur chef à Nikolskoïe, situé dans la région de Penza.
Mardi, 14 autres membres de la secte ont quitté l’abri, pour aussitôt se cloîtrer afin de prier, refusant toute aide médicale. « Ils disent que Dieu leur a envoyé un signe, leur ordonnant de sortir après le quatrième effondrement », avait alors indiqué le vice-gouverneur de la région, Oleg Melnitchenko.
Pour convaincre les 11 récalcitrants toujours sous terre, les autorités ont libéré provisoirement leur gourou, interné pour démence dans un hôpital psychiatrique. Pavel Kouznetsov fait face à des accusations criminelles pour incitation à la haine religieuse et pour création d’un groupe religieux qui utilise la violence contre des citoyens.
Selon les autorités, il a prévenu hier ses fidèles que Dieu lui-même avait fait s’effondrer une partie du refuge afin qu’ils sortent, spécifiant que d’agir contre la volonté du Tout-Puissant serait un gros péché.
Une secte parmi d’autres
La secte de Jérusalem des montagnes n’est qu’un cas « extrême » parmi plusieurs autres mouvements du genre dans l’Église orthodoxe russe, explique Aleksander Verkhovsky, directeur du Centre Sova, qui étudie les phénomènes religieux dans le pays.
« Il y a quelques milliers de croyants (orthodoxes) en Russie qui s’en font sérieusement avec leur numéro d’assurance sociale, dans lequel ils voient des signes de la venue de l’Antéchrist. » Les disciples de Kouznetsov qui sont sortis de leur abri ont ainsi obtenu des autorités une vache, refusant catégoriquement de boire du lait commercial sous motif que les codes barre pouvaient contenir des messages sataniques.
Selon des estimations, il y aurait en Russie plus de 700 sectes, païennes ou dérivées des religions traditionnelles. Pavel Kouznetsov, ancien ingénieur électrique qui a tout laissé tomber il y a cinq ans pour s’installer à la campagne et propager ses croyances, est un « un simple croyant qui a commencé à se prendre pour un prophète, » soutient Aleksander Verkhovsky. « C’est un leader charismatique traditionnel ».
M. Verkhovsky souligne toutefois que les sectes apocalyptiques dans l’Église orthodoxe sont en perte de popularité aujourd’hui, après avoir connu leur apogée au début de la décennie. « Quand de tels mouvements sont en déclin, il apparaît des éléments plus radicaux. » Comme le groupe de Kouznetsov.
mercredi 2 avril 2008
Rien pour freiner la montée du racisme en Russie
Article publié le 2 avril 2008 dans le journal La Presse et sur Cyberpresse.ca
Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou
Un portier ouzbek tué de plusieurs coups de couteau à Moscou, sept travailleurs étrangers violemment battus à Kaliningrad, un Kirghize égorgé à Saint-Pétersbourg...
Il ne se passe pratiquement pas une journée sans qu'un crime à caractère raciste ne soit commis en Russie. Dans un contexte où les autorités politiques et religieuses jouent à fond la carte du nationalisme, la très grande majorité de ces attaques demeurent impunies.
Autour d'une table, le père Pavel explique à une dizaine de skinheads néonazis pourquoi il est important de défendre sa patrie.
«Les mosquées poussent comme des champignons. Si on ne fait rien, on pourrait se lever un matin dans un pays musulman», prévient le prêtre orthodoxe.
Nous sommes dans le charmant édifice du Fonds international des écritures et de la culture slaves de Moscou. En ce lundi soir, des skinheads âgés de 17 à 21 ans sont venus assister à un cours de nationalisme religieux offert par l'Union slave («Slavianski Soyouz», ou « SS», les mêmes initiales que la police nazie).
Plus habitués à parcourir les rues de la ville en soirée pour se battre «pour une humanité blanche», plusieurs des jeunes admirateurs d'Hitler, garçons et filles, somnolent durant le long exposé du prêtre.
Le père Pavel leur rappelle comment les musulmans ont torturé des soldats russes lors de l'invasion soviétique de l'Afghanistan et en Tchétchénie. « Comment quelqu'un peut-il penser agir ainsi au nom de Dieu!? Chez eux, c'est possible», tranche-t-il.
Quelques minutes plus tard, il raconte pourtant l'histoire d'un Russe qui, en priant, a tué 19 Allemands lors de la Deuxième Guerre mondiale. Sans en rater un seul, ni gaspiller une seule balle. «Vous voyez, la force de la foi? ajoute l'homme d'Église à la longue barbe grisonnante. La prière donne un sens à tes actions. Elle t'aide, elle te purifie et il devient plus facile de prendre les bonnes décisions.»
Sergueï, 21 ans, crâne rasé, l'interrompt. « Mais si tu tues quelqu'un, ce sera tout de même un péché, non?» «Puisque la vie n'est pas parfaite, répond le père Pavel, parfois on est obligé de prendre l'épée et de punir.»
Selon lui, la Russie doit se défendre contre les invasions d'étrangers. «Quand ils viennent ici comme des colonisateurs et ne respectent pas nos valeurs, on ne peut que les traiter comme des occupants.»
Au cours des deux premiers mois de l'année, 26 personnes sont mortes et 75 ont été blessées en Russie à la suite d'attaques à caractère racial. La plupart étaient des travailleurs étrangers originaires d'anciennes républiques soviétiques à majorité musulmane d'Asie centrale ou du Caucase. Les attaquants étaient surtout des skinheads. Ils seraient plus de 70 000 dans le pays, selon les estimations du Centre Sova, organisme qui étudie la xénophobie et le nationalisme. La moitié d'entre eux seraient «actifs», c'est-à-dire prêts à commettre des actes de violence.
Les crimes racistes sont en hausse constante d'environ 20% par année depuis 2004 en Russie, mais une poignée seulement sont punis: 23 verdicts de culpabilité en 2007, contre 67 meurtres racistes et quelque 600 attaques.
Poutine responsable
Le mois dernier, le président sortant et futur premier ministre Vladimir Poutine a promis à ses homologues d'Asie centrale et du Caucase, préoccupés par les attaques contre leurs ressortissants, de lutter contre ces crimes.
Galina Kojevnikova, vice-directrice de Sova, n'en croit pas un mot. «Il le dit pour un public étranger,» soutient-elle, jugeant que son discours est bien différent lorsqu'il s'adresse aux Russes.
Selon elle, si le régime Poutine n'est pas directement responsable de la montée du racisme en Russie, qui date de la fin des années 90, «il est responsable de sa légalisation». Au lieu de combattre ce «nationalisme ethnique classique», il l'a justifié en se positionnant pour la défense des intérêts des Russes de souche, explique Mme Kojevnikova.
«Avant, les gens se gênaient pour dire qu'ils étaient d'accord avec le slogan La Russie aux Russes''. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, puisqu'ils l'entendent de la bouche même de leurs leaders les plus populaires!» Selon un récent sondage du Centre Levada, 55% des citoyens russes appuient ce slogan.
Les néonazis s'organisent
Peu inquiétés par des autorités qui partagent en bonne partie leur point de vue, les groupes racistes comme l'Union slave ont eu le champ libre pour se développer au cours des dernières années. En plus d'étendre leurs actions dans les régions, ils ont également trouvé des appuis moraux et financiers importants chez des fonctionnaires, des agents des services de sécurité, des politiciens et des membres du clergé orthodoxe.
Aucune institution n'appuie officiellement la xénophobie ambiante, précise toutefois Galina Kojevnikova. «Il y a des prêtres d'extrême droite, mais ils parlent en leur nom personnel.»
L'an dernier, une quarantaine de meurtres ont été attribués à des membres de l'Union slave. Malgré tout, l'organisation demeure tout à fait légale. Son chef, Dmitri Demouchkine, indique que ses membres-assassins ont agi par eux-mêmes et que la SS ne peut donc être tenue responsable de leurs actes.
«Nous rejetons catégoriquement ce genre d'actions,» ajoute même l'ancien skinhead, qui avoue avoir déjà participé à des pogroms et des meurtres racistes dans son adolescence, sans toutefois vouloir entrer dans les détails.
«Je comprends les skinheads d'agir ainsi, mais la méthode qu'ils ont choisie n'est pas efficace», dit le néonazi de 29 ans, détenteur de deux diplômes universitaires. «Peu importe combien ils en tuent, ils ne pourront pas simplement éliminer les deux millions d'Azéris de la diaspora de Moscou.» Selon lui, il faudrait avant tout que les autorités limitent au maximum l'immigration. En fait, la capitale russe accueille quelque 650 000 personnes originaires d'Asie centrale ou du Caucase.
À la fin de la leçon de nationalisme religieux, La Presse a demandé au père Pavel si les pogroms contre des étrangers organisés par les skinheads constituaient à son avis une bonne façon de «défendre sa patrie». Le prêtre a préféré laisser les jeunes juger par eux-mêmes. «Quand ils auront l'âme purifiée, ce sera clair pour eux comment il faut agir.»
Sergueï a compris les mots du religieux comme une caution de son point de vue. « Il faut croire en soi, croire en sa foi», dit le jeune homme, après nous avoir montré les mots «Russia» et « Aryen» qu'il s'est fait tatouer sur le coeur. «Nous pouvons nous battre. Il faut nous unir pour défendre notre Russie.»
Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou
Un portier ouzbek tué de plusieurs coups de couteau à Moscou, sept travailleurs étrangers violemment battus à Kaliningrad, un Kirghize égorgé à Saint-Pétersbourg...Il ne se passe pratiquement pas une journée sans qu'un crime à caractère raciste ne soit commis en Russie. Dans un contexte où les autorités politiques et religieuses jouent à fond la carte du nationalisme, la très grande majorité de ces attaques demeurent impunies.
Autour d'une table, le père Pavel explique à une dizaine de skinheads néonazis pourquoi il est important de défendre sa patrie.
«Les mosquées poussent comme des champignons. Si on ne fait rien, on pourrait se lever un matin dans un pays musulman», prévient le prêtre orthodoxe.
Nous sommes dans le charmant édifice du Fonds international des écritures et de la culture slaves de Moscou. En ce lundi soir, des skinheads âgés de 17 à 21 ans sont venus assister à un cours de nationalisme religieux offert par l'Union slave («Slavianski Soyouz», ou « SS», les mêmes initiales que la police nazie).
Plus habitués à parcourir les rues de la ville en soirée pour se battre «pour une humanité blanche», plusieurs des jeunes admirateurs d'Hitler, garçons et filles, somnolent durant le long exposé du prêtre.
Le père Pavel leur rappelle comment les musulmans ont torturé des soldats russes lors de l'invasion soviétique de l'Afghanistan et en Tchétchénie. « Comment quelqu'un peut-il penser agir ainsi au nom de Dieu!? Chez eux, c'est possible», tranche-t-il.
Quelques minutes plus tard, il raconte pourtant l'histoire d'un Russe qui, en priant, a tué 19 Allemands lors de la Deuxième Guerre mondiale. Sans en rater un seul, ni gaspiller une seule balle. «Vous voyez, la force de la foi? ajoute l'homme d'Église à la longue barbe grisonnante. La prière donne un sens à tes actions. Elle t'aide, elle te purifie et il devient plus facile de prendre les bonnes décisions.»
Sergueï, 21 ans, crâne rasé, l'interrompt. « Mais si tu tues quelqu'un, ce sera tout de même un péché, non?» «Puisque la vie n'est pas parfaite, répond le père Pavel, parfois on est obligé de prendre l'épée et de punir.»
Selon lui, la Russie doit se défendre contre les invasions d'étrangers. «Quand ils viennent ici comme des colonisateurs et ne respectent pas nos valeurs, on ne peut que les traiter comme des occupants.»
Au cours des deux premiers mois de l'année, 26 personnes sont mortes et 75 ont été blessées en Russie à la suite d'attaques à caractère racial. La plupart étaient des travailleurs étrangers originaires d'anciennes républiques soviétiques à majorité musulmane d'Asie centrale ou du Caucase. Les attaquants étaient surtout des skinheads. Ils seraient plus de 70 000 dans le pays, selon les estimations du Centre Sova, organisme qui étudie la xénophobie et le nationalisme. La moitié d'entre eux seraient «actifs», c'est-à-dire prêts à commettre des actes de violence.
Les crimes racistes sont en hausse constante d'environ 20% par année depuis 2004 en Russie, mais une poignée seulement sont punis: 23 verdicts de culpabilité en 2007, contre 67 meurtres racistes et quelque 600 attaques.
Poutine responsable
Le mois dernier, le président sortant et futur premier ministre Vladimir Poutine a promis à ses homologues d'Asie centrale et du Caucase, préoccupés par les attaques contre leurs ressortissants, de lutter contre ces crimes.
Galina Kojevnikova, vice-directrice de Sova, n'en croit pas un mot. «Il le dit pour un public étranger,» soutient-elle, jugeant que son discours est bien différent lorsqu'il s'adresse aux Russes.
Selon elle, si le régime Poutine n'est pas directement responsable de la montée du racisme en Russie, qui date de la fin des années 90, «il est responsable de sa légalisation». Au lieu de combattre ce «nationalisme ethnique classique», il l'a justifié en se positionnant pour la défense des intérêts des Russes de souche, explique Mme Kojevnikova.
«Avant, les gens se gênaient pour dire qu'ils étaient d'accord avec le slogan La Russie aux Russes''. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, puisqu'ils l'entendent de la bouche même de leurs leaders les plus populaires!» Selon un récent sondage du Centre Levada, 55% des citoyens russes appuient ce slogan.
Les néonazis s'organisent
Peu inquiétés par des autorités qui partagent en bonne partie leur point de vue, les groupes racistes comme l'Union slave ont eu le champ libre pour se développer au cours des dernières années. En plus d'étendre leurs actions dans les régions, ils ont également trouvé des appuis moraux et financiers importants chez des fonctionnaires, des agents des services de sécurité, des politiciens et des membres du clergé orthodoxe.
Aucune institution n'appuie officiellement la xénophobie ambiante, précise toutefois Galina Kojevnikova. «Il y a des prêtres d'extrême droite, mais ils parlent en leur nom personnel.»
L'an dernier, une quarantaine de meurtres ont été attribués à des membres de l'Union slave. Malgré tout, l'organisation demeure tout à fait légale. Son chef, Dmitri Demouchkine, indique que ses membres-assassins ont agi par eux-mêmes et que la SS ne peut donc être tenue responsable de leurs actes.
«Nous rejetons catégoriquement ce genre d'actions,» ajoute même l'ancien skinhead, qui avoue avoir déjà participé à des pogroms et des meurtres racistes dans son adolescence, sans toutefois vouloir entrer dans les détails.
«Je comprends les skinheads d'agir ainsi, mais la méthode qu'ils ont choisie n'est pas efficace», dit le néonazi de 29 ans, détenteur de deux diplômes universitaires. «Peu importe combien ils en tuent, ils ne pourront pas simplement éliminer les deux millions d'Azéris de la diaspora de Moscou.» Selon lui, il faudrait avant tout que les autorités limitent au maximum l'immigration. En fait, la capitale russe accueille quelque 650 000 personnes originaires d'Asie centrale ou du Caucase.
À la fin de la leçon de nationalisme religieux, La Presse a demandé au père Pavel si les pogroms contre des étrangers organisés par les skinheads constituaient à son avis une bonne façon de «défendre sa patrie». Le prêtre a préféré laisser les jeunes juger par eux-mêmes. «Quand ils auront l'âme purifiée, ce sera clair pour eux comment il faut agir.»
Sergueï a compris les mots du religieux comme une caution de son point de vue. « Il faut croire en soi, croire en sa foi», dit le jeune homme, après nous avoir montré les mots «Russia» et « Aryen» qu'il s'est fait tatouer sur le coeur. «Nous pouvons nous battre. Il faut nous unir pour défendre notre Russie.»
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